LES RECETTES OBJECTIVES DE LA CONSCIENCE MORALE
Entre la loi morale absolue, universelle, et] les actions humaines relatives, particulières,: la conciliation est non seulement possible, mais normale. C'est bien plutôt la force dune loi universelle de pouvoir ainsi s'adapter à tous les cas particuliers de conscience; elle nest même universelle que pour cela; c'est sa raison cVêtre. De même que le globe du soleil se diffuse en des m^Tiades de rayons capables d'éclairer et de réchauffer toute la terre en chacune de ses parties, ainsi la loi morale est de nature à rayonner sur toute l'humanité et à vivifier les moindres actes de la vie persomielle d un chacun. Voilà le fait. Mais comment l'expliquer? Comment cliacun d'entre nous doit-il s'y prendre pour
éclairer et réchauffer sa conscience au foyer lumineux et chaud de la loi morale? La loi morale énonce psœ exemple que, sous peine de décliner vers la bète, tous les hommes doivent être tempérants, éviter les excès dans le boire et le manger, et ne jamais livrer leur raison aux débauches des sens. Voilà qui est clair, et incontestable en théorie. Mais, en pratique, comment, moi, avec mon tempérament particulier, mes habitudes de vie. de bien-être ou de privation, étant données mes occupations absorbantes ou délassantes, dois-je m'y prendre aujourd'hui, à celle heure, pour être tempérant? L'adaptation n'est pas toujours facile, ni claire. Et lorsqu'elle ne l'est pas, comment m^en tirer? Car nous ne sommes pas ici en géométrie, où la solution d'un problème pour le moment insoluble peut être renvoyée au lendemain. Mais nous sommes en pleine vie morale, où l'on ne saurait remettre au lendemain l'action qui s'impose aujourd'hui. D'autre part, on ne peut agir à l'aventure, et sans d'autre point de direction que ses doutes. Encore un coup, que faire? Des moralistes de tous les temps ont essayé de résoudre cette difficulté d'ordre pratique d'une façon systéma-
tique, ou spéculative. Soit qu'ils aieut eu souci avaiit tout de sauvegarder la rigueur absolue de la loi contre les interprétations individuelles ai^bitraires ; soit, au contraire, qu'ils se soient appliqués à ne pas sacrifier les exigeaces légitimes des individus aux prétentions exorbitantes d'iuie loi absolue, les uns et les autres n'ont bien souvent envisagé qu'un aspect du problème, son aspect intellectuel. Ils ont établi, en théorie, les façons dont chacun devrait se comporter en pratique; et, pour qu'on ne se méprît point sur leurs intentions, ils ont posé et résolu dans des livres à coup sûr très intéressants des cas typiques de conscience, dont je tiens à signaler ici même les avantages, mais surtout les inconvénients.
La casîiistique.
Voici donc comment se pose le problème de la conscience morale dans ses rapports avec la loi morale. Dune part nous avons une loi générale d" activité humaine, dont la teneur ne souffre pas dexception. D'autre
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part, lorsqu'il s'agit de nous soumettre à cette loi. nous sommes en présence de cas particLdiers de conscience, dont les circonstances de milieu, de temps, de personne surtout, modifient indéfiniment la particularité. Comment résoudre le cas particulier en fonction de la loi générale, sans porter atteinte ni à la loi, ni à la conscience? Beaucoup de cas ne souffrent aucune difficulté : ce sont tous ceux par exemple où les circonstances subjectives sont en quelcfue sorte extérieures au cas lui-même, et peuvent changer sans lui imposer de changement. Vous devez vingt francs à quelqu'un. Qui que vous soyez, vous êtes tenu — dès que vous le pouvez — de payer vos dettes. Vous avez volé; vous devez restituer. Je donne ces cas de justice, parce qu'ils sont les plus clairs. Mais on pourrait en citer beaucoup d autres. La difficulté commence seulement lorsque l'honnêteté de l'action à poser hic et mine n est déterminée pratiquement ni par la loi générale, ni par quoi que ce soit d extérieur à cette action, et d'indépendant des circonstances. Alors nous entrons dans le domaine de la probabilité. Et toute la question est désormais de savoir si le calcul des proba-
biliiés doit être ou non appliqué à la solution des cas de conscience: si l'on peut trouver des recettes objectives de nature à dissiper pour ainsi dire mécaniquement tous les doutes subjectifs.
Bien des casuistes l'ont pensé; mais selon les points de vue auxquels ils se sont placés, ils ont proposé des recettes différentes. Les ims se sont posés en défenseurs de la loi centre l'individu; d'autres en défenseurs de l'individu contre la loi; d'autres enfin ont imaginé toutes sortes de compromis entre la loi et l'individu pour les ménager tous les deux.
Soit la loi de tempérance qui veut que tous les hommes sans exceptions évitent les excès dans le boire et le manger. Le moment étant venu pour moi de boire et de manger, comment vais-je m'y prendre pour être tempérant? C'est bien simple, répondent les défenseurs de la loi. Car il est certain que vous devez pratiquer la tempérance; mais la façon dont vous devez la pratiquer n est pas certaine. Alors, visez plus haut que la limite idéale où commence à la fois et finit la tempérance. Soyez mortifiés; de cette façon vous serez sûr d être tempérant. C est le parti à la fois le plus probable et le plus sûr.
Non, ripostent les défenseurs des droits de l'individu contre les exigences absolues de la loi. S'il y a pour vous une cliiince sérieuse de ne point dépasser la zone de la tempé- . rance en vous arrêtant à telle ou telle quantité de boisson ou de nourriture, allez -y. 11 est probable que vous serez ivre ou repu. Mais c'est là un risque que comporte toute action humaine, et il n'y aurait plus moyen de vivre, si on ne risquait Jamais rien.
Pardon, répliquent d autres casuistes. Ce sont là des façons trop catégoriques de trancher les cas II y a moyen, selon les circonstances, de faire la part de la loi et celle de l'individu. Nous avons à notre disposition un ensemble de principes réflexes qui permettent de faire face à toutes les situations barrassantes. La loi est-elle douteuse? Rappelons-nous alors qu'une loi douteuse n'oblige pas, et marchons. La loi est-elle certaine? Alors favorisons la loi à nos dépens.
Evidemment, les systèmes de morale auxquels je fais illusion en se présentent pas de cette façon arrêtée et simpliste.
Mais je m'en tiens à l'allure générale de chacun d eux, afin de mieux mettre en relief leurs inconvénients et leurs avantages,
Inconvénients et avantages de la casuistique.
Le grand inconvénient de ces systèmes — et en cela ils se ressemblent tous — consiste à traiter la vérité pratique un peu comme on traite la vérité spéculative. Nul n'ignore cependant, qu'entre ces deux vérités il existe une profonde différence. La vérité spéculative est indépendante du but prafique que nous nous proposons, et des dispositions subjectives que nou>^ pouvons apporter à sa recherche. Elle est et demeure absolue. Rien, par exemple, n'est moins modifiable, au gré de nos vouloirs, que le principe de contradiction. Au contraire la vérité pratique dépend à la fois du but que nous nous proposons, et des moyens personnels que nous avons d'y tendre. La vérité spéculative se contemple du dehors ; la vérité pratique se fait surtout au dedans. Nous allons à la vérité spéculative avec notre seule intelligence; nous allons à la vérité pratique avec toute notre âme.
Mais notre âme, c'est quelque chose de si
complexe, si l'on eiitead par là l'ensemble de toutes nos énergies, notre intelligence, notre volonté, notre sensibilité, avec aussi, toutes les nuances qu'y introduisent dans chacun de nous l'hérédité, le tempérament, l'éducation, le milieu social, les habitudes acquises, les passions! La vérité n'aura-t-elle pas à souffrir de son assimilation par tant de forces si diverses, et souvent si opposées? Spcculativement peut-être; prcitiquement non; mais à la condition, bien entendu, que nous soyons mus à son égard, dans la manière d'en vivre, d'un réel souci d'adaptation à notre manière d être. Car, je le répète, c'est la grande ressource de la vérité absolue de pouvoir ainsi se plier à toutes les exigences relatives de la vie. Il peut arriver sans doute — et cela même arrive souvent — que nous fassions fausse route, et qu'en croyant étreindre la vérité, nous embrassions l'errem'. Cependant, même alors, la vérité n'est pas blessée, du moins comme vérité pratique, puisque nous n'avons agi ainsi qu'en son nom, prêts à changer de conduite, s'il nous eût été donné de reconnaître notre erreur. D'où il suit que la vérité pratique est à la fois objective et subjective. Son objectivité ne doit
pas être méprisée, loin de là. Nous devons au contraire, employer tous nos soiïis à en recueillir les éléments, à faire ce qu'il serait souhaitable que tout le monde fît dans les mêmes circonstances. Mais nous ne devons pas non plus perdre de vue ces circonstances qui, bien considérées, et sous linfluence d'une volonté droite, d'une loyauté parfaite d'intention, donnent à la vérité objective sa valeur de vie. la conditionnent, la rendent assimilable pai' notre organisme à nous, et féconde en résultats pratiques 1;.
Tous les sj^stèmes de morale qui. ayant en vue l'éducation de la conscience, ne tiennent pas compte de ces deux aspects de la vérité pratique, s'exposent par là même à fausser les consciences. « Ce qui a toujours choqué >; dans les casuistes, remarque un psycholo- » gue contemporain, c'est qu'ils ont prétendu » résoudre du dehors des cas q\ii ne peuvent » se juger et se bien juger que du dedans, et » ce qui les a rendus véritablement odieux, » dans deux sens différents, c'est que par des » vues tout à fait éti'angères au bon ordre in- » térieur des consciences, ils ont orienté leur