LES MALADIES DE LA CONSCIENCE MORALE : LE SCRUPULE
Après avoir parlé de l' éducation objective de la conscience morale, nous devons maintenant aborder le problème de son éducation mbjective.
Objectivement, l'éducation de la conscience consiste à entretenii' en nous des idées morales conformes aux actes que nous voulons produire, en nous basant sur cette loi psychologique indéniable que toute idée — pensée ou sensation — incline à l'acte correspondant. « De toute manière, chez la brute, » l'acte est fataC, détermine par la sensation » actuelle dans son existence et dans son » intensité... Le pur esprit, au contraire, » l'ange, en supposant qu'il existe, n'a point » de sensation, il n'a que des pensées. Voilà
» pourquoi il est libre... Entre Ja brute et » l'ange, il y a l'homme. L'homme a des sen- » sations et il a des pensées ; mais il ne peut » pas avoir des pensées pures, comme l'ange, » ni des sensations pures, comme* la brute. » Car, s'il est à la fois matière organisée » comme la brute et esprit comme Fange, » ces éléments se combinent dans l'unité de » son être. Il n'a qu'un seul principe vital qui » est l'âme. C est avec son âme qu'il sent et » qu'il pense... Or, nous avons vu qu'à la » sensation correspond l'appétit fatal et à » la pensée — saut" quand l'irréflexion la met » en présence d'un seul bien, ou la vue de » Dieu en présence du bien infini -^ corres- » pond la volonté libre. Les actes de I hom- » me seront donc libres ou fatals selon qull » sera mis en présence du bien par la pensée » ou par la sensation; et parce que toute sen- » sation en lui — au moins à l'état normal — » s'enveloppe de quelque pensée, il pourra » profiter de tout pour se faire libre; mais » parce que toute pensée en lui s'enveloppe » de quelques sensations, elle se mélangera » donc de quelque chose de fatal, d'une pous- » sée à laquelle il pourra résister à l'ordinai- » re, mais qui, toujours, avec plus ou moins
» de force, l'inclinera vers Tacte correspon- » dant (1). »
Créer, en soudant des sensations fortes à des pensées hautes, des synthèses mentales telles que l'élan de la volonté libre vers ces pensées hautes puisse bénéficier de 1 élan irrésistible des sensations auxquelles elles sont soudées, voilà donc à quoi se ramène,objectivement, l'éducation de la conscience.
Il y a là un donné ps5''cIiologique commun à tous les hommes, et que chacun doit utiliser.
Cependant, dira-t-on, tous les hommes ne se ressemblent pas. Les sujets humains sont mfiniment variables. Je Taccorde, et cest pourquoi je soutiens qu'à côtéj de l'éducation objective de la conscience morale, il y a place pour une éducatio-n subjective, c'est-à-dire pour une éducation où, sans diminuer en rien la valeur absolue de l'idéal moral, on tienne compte, dans sa réalisation, de tous les éléments relatifs que comporte la réalité morale. Autant il serait faux et naïf de prétendre adapter uniformément une
L Eymieu a.: Le gouvernement de soi-même. Paris, Perrin et C'^ lO™* édition.
loi absolue aux différents individus dont elle doit régler les mœurs, autant il serait absurde et téméraire de soutenir que les exigences individuelles de la personne humaine, quelles qu'elles soient, remportent en valeur] morale sur les exigences impersonnelles de la loi, et que celles-ci doivent disparaître de- > vant celles-là. Aussi bien les moralistes qui en théorie penchent pour l'une ou l'autre de • ces thèses sont-ils moins inti'aitables en pra- \ tique. Car, en pratique, on ne peut pas ne' pas tenir compte de la multiplicité et de la| variété des consciences avec lesquelles on entre en rapport. Les circonstances sans] cesse changeantes de personne, de lieu, de^ temps, d'âge, de sexe, de tempérament, d'hé-| redite, d'éducation, s^imposent au moins perspicace des observateurs.
En possession d'mi même idéal moral qu'elles veulent réaliser, des consciences diverses placées dans les mêmes circonstances, ou la même conscience, dans des circonstances différentes, ne se comportent pas d'une manière uniforme. C'est donc — car je parle ici des consciences normales et saines — qu'il y a 'une foule de manières de réaliser un même idéal, sans déformer, ni trahh' sa conscience.
Dès lors, je vais essayer de montrer à quelles conditions générales il est possible à un jeune homme loyal de régler sa conduite sur l'idéal moral, en tenant compte à la fois des exigences de cet idéal, et de celles imposées pai' les circonstances. En d'autres termes, je voudrais expliquer la façon dont chacun de vous doit s'y prendi'e pour arriver à se former une conscience normale. Et comme rien n'aide à comprendre les lois de la santé physique ou morales autant que les maladies, j'ai l'intention de parler d'abord des maladies de la conscience morale. Deux sui'tout doivent retenir notre attention: le scrupule et le laxisme. Tandis que le laxisme est une sorte d'anesthésie de la conscience, le scrupule en est comme l'hyperesthésie.
Qu'est-ce en effet que le scrupule? Et à quels signes le reconnaître?
Le scrupule.
Le scrupule est une maladie au même titre que la neui'asthénie. C est, moralement par-
lant, un état de doute chronique et non justifié. La conscience scrupuleuse doute de riionnêteté de ses actes en sarrêtant à des motif sjnsignifiants; elle craint, pour les mêmes motifs, qu'une action bonne ne soit mauvaise, ou qu'une action relativement mauvaise ne le soit absolument.
Autre chose cependant est la conscience scrupuleuse, et autre la conscience délicate. Le souci de la perfection dans l'art de régler sa conduite est mie délicatesse de la conscience, ce nest pas un scrupule. En appuyant un peu sur cette distinction, nous arriverons à mieux saisir les éléments psychologiques d'une conscience scrupuleuse. En effet, au fond de ce souci permanent du « mieux » qui caractérise une conscience délicate, nous trouvons le principe de vie par excellence, et le plus positif, si jose dire, l'amour. C'est l'amour du devoir, de l'idéaï, qui pousse une conscience délicate à agir toujours mieux, à faire de sa vie une œuvre d'art, un chefd'œuvre. La crainte du péché n'est pas bannie d'une pareille conscience, mais elle n est pas au premier plan de ses préoccupations. Au contraire, la crainte du péché hante la conscience scrupuleuse; elle l'obsède, elle
ll'hypnotise. L'amour est relégué au second jplan. Le scrupuleux, à l'opposé du « délicat », en^àsage donc la vie morale d'une façon négative. A l'inverse de lamour qui est un principe de vie, la peur du scrupuleux est pour lui un principe de mort. Le scrupuleux n'avance pas: il piétine sur place, si même il ne recule. Du moins tourne-t-il dans son doute comme dans un cercle vicieux, sans pouvoir en sortir.
A quels signes reconnaît-on une conscience scrupuleuse? Aux mêmes signes que la peur, j'entends la peur consciente, raisonnée, par opposition à la peur instinctive, inconsciente, antérieure à toute expérience individuelle. Les marques caractéristiques de la peur sont, au point de vue physiologique:
1" Pour l'innervation des muscles de la volonté: àffaiblissemeut plus fort que pour le chagrin, tremblement convulsif; dans les cas extrêmes, suppression de tout mouvement, OR est cloué sur place; voix rauque et brisée ou mutisme complet; en somme, paralysie plus ou moins accentuée de l'appareil moteur volontaire.
2» Pour les muscles de la vie organique: arrêt de la sécrétion; la bouche devient se-
che et la langue adhère au palais, sueur] froide, chair de poule, hérissement des poils,.i arrêt de la respiration, oppression, resserre-i ment de la gorge.
3» Pour l'appareil vaso-moteur, constric-î tion spasmodique des vaisseaux, frisson, choc violent au cœur, et, si l'impression est violente, paralysie qui peut causer la mort,; pâleur et anémie périphérique.
Au point de vue psychologique, la pe»ur a^ pour base la mémoire, non intellectuelle, mais affective. Pour que j'aie peur de l'extraction d'une dent, il faut que le souvenir d'une opération antérieure renaisse avec son: ton douloureux, au moins sous une forme faible; si je n'ai qu'un souvenir tout sec,! sans résonnance ph^^siologique, la peur neî naîtra pas. Il en résulte que Ion est acces-| siDle à la crainte dans la mesure où la re-| présentation du mal futur est intense, cest-î à-dire affective et non intellectuelle, sentie et non conçue. Chez beaucoup de gens l'absence de pem' n'est qu'une absence d'imagination. C'est ce qui explique comment toute dépression vitale, permanente ou temporaire, prédispose à cette émotion; les conditions physiologiques qui 1 engendrent (ou
l'accompagnent) sont toutes prêtes; dans un organisme affaibli, la peiu* est toujours à l'état naissant (1).
Toute proportion gardée, cette analyse de la peur s'applique au scrupule. Car l'émotion que nous venons de décrire, est susceptible de tous les degrés, depuis les formes très faibles comme le soupçon, l'appréhension, jusqu'aux formes extrêmes de l'épouvante et de la terreur. Le scrupule lui-même qui est une peur particulière, comporte des nuances, qu'il soit limité à un point de conduite, ou qu'il envahisse tout le champ de la conscience; qu'il se réduise à une crainte superficielle, ou qu'il confine à la terreur. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de ces nuances, tout scrupuleux se reconnaît à l'une ou l'autre des conditions phj^siologiques qui accompagnent la peur, ou qu'elle engendre.
Mais ce sur quoi il faut insister — parce que nous devrons y revenir à propos des causes et des remèdes qui tour à tour le font naître ou le suppriment — c'est sur l'allure psychologique du scrupule. Il a pour base la më-
1. RiBOT : La psijchologie des sentiments. Paris, Alcan, 1905 : ô^e édit. pp. 216, 220 sqq.
moire affective, c'est-à-dire le souvenir auquel s'associe lélément affectif, l'ébranlement organique. En effet, le scrupuleux qui, dès l'enfance, ou plus tard, a associé à la crainte du châtiment par exemple l'idée de tel péché, ou l'idée de tel péché à telle action donnée, manifeste tous les symptômes de la peur, dès que cette action ou ce péché, volontairement ou non, lui reviennent en mémoire. Alors il cesse d'être maître de lui et n'écoute plus personne. Ni le raisonnement, ni même l'autorité n'ont de prise sur sa conscience aussi longtemps que dure l'obsession du doute, et rémotion qui s'y rattache. Aussi bien n'y a-t-il pas de guérison directe du scrupule. On guérit le scrupule comme la peur, en substituant aux associations de la mémoire affective d'autres associations. Mais nous reviendrons sous peu sur ce point.
Les scrupuleux.
Après avoir décrit l'état d'une conscience | scrupuleuse, je voudrais maintenant essayer
de ramener les scrupuleux à deux catégories: les intellectuels et les sensibles, suivant que, dans le doute qui les ronge, l'élément intellectuel, ou l'élément affectif, ont une part prédominante. Le doute est un état d'équilibre instable où des représentations contradictoires se succèdent, sans s imposer ou se concilier. Les scrupuleux intellectuels ont la folie du doute. C'est « une maladie chronique de l'esprit, caractérisée par une inquiétude constante ». La conscience scrupuleuse s'interroge sans trêve, ni limites, et cette interrogation est d'ordinaire accompagnée d'angoisse, de con striction à la tête, d'oppression épigastrique, de troubles vasomoteurs (etc.). C'est le désir ardent de trouver un état fixe pour la pensée, sans y parvenir.
Les scrupuleux intellectuels ont perdu le ens de la vérité pratique. Ils croient qu un icte moral s'analyse <îomme un théorème de ïéométrie, ou se décompose comme une fornule chimique. Ils n'ont pas de repos qu'ils l'aient ramené leurs moindres pensées et eurs plus petites actions à tous leurs éiénents constitutifs. Ils appliquent à leur exanen de conscience les lois du calcul infiniésimal.
Toutefois, selon l'observation d'un psychi logue contemporain très averti de ces sortes de choses, la « foli© du cloute n'est pas essen^ » tiellement une maladie de 1 entendement! » l'élément intellectuel est secondaire; » doute perpétuel, cette interrogation sans » fin ne sont que des effets (1). » La cause esl ailleurs. C'est, ou bien une question de tenij pérament, ou bien une question de volonté ou enfin une question d'éducation. Nous reviendrons.
A côté des scrupuleux intellectuels se pl( cent les scrupiûeux sensibles. Ils sont I< plus nombreux. Ce sont en général des êtr^ impressionnables, à l'imagination ardent aux nerfs fatigués. Leur doute n'est pas résultat d'une analyse intellectuelle, mais d'une impression sensible. Parfois scrupuleux sur un détail, sur un point secondaire, ils sont plutôt larges sur les points essentiels. La cause en est le plus souvent dans un affaiblissement de la vie affective et de la volonté, incapable d'aboutir à une affirmation; plus profondément encore dans la vie organique, démonti'é par des perversions