LES MALADIES DE LA CONSCIENCE MO- RALE: LE LAXISME
Comme le scrupule, mais pour des raisons opposées, le laxisme est une maladie grave j^ de la conscience morale. Le scrupule est un .j rétrécissement exagéré de la conscience qui ^l peut aller jusqu'à létouffement. Le laxisme rélargit au contraire à la faire éclater. Aux yeux du scrupuleux tout est péché; rien, ou j presque rien, ne F est aux yeux du laxiste. Le scrupuleux et le laxiste ont cependant ceci .j de commun qu'ils s'appuient sur des motifs insignifiants, le premier, pour voir partout des fautes; le second, pour n'en voir nulle ' part.
C est la conscience laxe qui doit maintenant * attirer notre attention. Nous essayerons de
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décrire d'abord cette maladie morale, et de voir à quels signes elle est reconnaissable, puis quelles en sont les espèces.
Le laxisme
Le laxisme n'est au fond que de l'inconscience, une sorte d'a>nesthésie morale. Je disais, à propos du scrupule, qu'il est une neurasthénie d'âme, une exaspération de la conscience. Le laxisme serait plutôt une sorte de paralysie, une insensibilité d'âme. De même que la conscience délicate se distingue de la conscience scrupuleuse, la conscience large ne saurait non plus se confondre avec le laxisme. Au fait, je n'aime pas beaucoup cette expression de « conscience large » qui n'a de valeur qu'autant qu'on l'oppose à une conscience étroite et scrupuleuse, ou à Finconscience pure. Mais si cette expression, prise en elle-même, équivaut à celle de conscience normale et saine — et c'est, je crois, le sens que la plupart lui attribuent — on ne saurait lidentifier au laxisme. Elle suppose en effet une vue très nette de Y objet moral et
de ses rapports avec le sujet humain; elle suppose en outre une rectitude de "volonté, ; et de tempérament telle que l'équilibre mo- ?> rai — et un équilibre stable — en soit la con- '^ séquence. Au contraire la conscience laxe '{ est plutôt àbase d'ignorance et implique une /j déviation quelconque du sens moral. Ni l'a- î mour du devoir, ni la crainte du péché n'in- J terviennent dans ses démarches. Elle se | détermine le plus souvent sous l'influence J du moment, accomplissant les actes bons mécaniquement, par routine, ou des actes mauvais, sans essayer de se rendre compte de leur malice. Le même étudiant qui va à \ la messe le dimanche, parce que cela est entré dans ses mœurs, ne rougira pas, en se- ; maine, de mener une conduite déplorable. 11 mettra sur le compte de son tempérament, de sa jeunesse, la facilité avec laquelle il s'abandonne à des satisfactions coupables, sans s'émouvoir outre mesure, comme il met sur le compte de la tradition religieuse, des obligations de famille, le souci de certains exercices cidtuels. Entre ces deux manières' d'agir, il n'apercevra pas de contradiction Finalement, le laxisme opérera en lui uiiîi dédoublement de sa personnalité: d un côtéa
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le chrétien, dont les gestes extérieurs demeurent religieux; d'un autre, l'iiomme de plaisir, qui n'est plus même im honnête homme. A quels signes est-il possible de reconnaître une conscience taxe? Je ne m'attarderai pas à décrire les signes pliysiologiques du laxisme; ils sont moins visibles que ceux auxquels on reconnaît une conscience scrupuleuse. D'une façon générale, les tempéraments jouisseurs sont enclins à cet état de conscience, ceux chez qui le besoin de se laisser vivre prime le souci de bien vivre. Ignorant les vraies exigences de la loi morale, ou n'ayant jamais fait effort pour y subordonner leur conduite, ils n'ont pas associé aux actes qu'ils posent Vidée de leur bonté ou de leur malice. Par suite, leur volonté non exercée s'est anémiée; elle n'a pas établi entre l'esprit qui impose la loi, et la sensibilité qui doit s'y soumettre, ce lien vital qu'on retrouve dans les consciences normales, et qui donne de Vanité à leur vie morale. La loi morale, lorsqu'ils y songent, ou qu'on leur en rappelle les obligations, ne les émeut pas; ou si elle les émeut un moment, cette émotion s'évanouit rapidement en présence d'émotions inférieures, mais
plus vives, que l'on goûte sans effort, et dont la vivacité même et la fréquence émoussent peu à peu le sens moral lui-même.
Tandis que dans la mémoire affective du scrupuleux une action à poser évoque l'idée du péché, ou la peur du châtiment, en vertu de la loi d'association que nous avons dite, cette même action n'a aucun retentissement dans la conscience laxe. Elle n'évoque pas l'idée du devoir, auquel elle n'a jamais été associée, ni la crainte de quoi que ce soit auquel le laxiste ait jamais eu l'idée de s'arrêter. Par contre elle évoque la sensation du plaisir ou de la peine qui s'y ajoute, et c'est à cette sensation que la conscience laxe obéit pour se déterminer à agir ou non.
Bref, le laxisme nous apparaît comme une maladie chronique de la conscience, caractérisée par une quiétude constante, et anormale. Le scrupuleux, concentré en lui-même, ne sort pas de son doute. Le laxiste, vivant , pour ainsi dire en dehors de lui-même, n'est ; jamais travaillé par le doute. Le scrupule ^ anémie les forces vives de l'âme par excès de préoccupation; le laxisme par excès de relâchement. Au bout du compte, si Ion n'y prend pas garde, c'est la mort à bref?
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délai, la dissolution progressive de la conscience.
Les laxistes.
Reste à savoir si le laxisme se présente toujours d'une manière uniforme. Il n'en est rien. Les laxistes, ainsi que les scrupuleux, peuvent se ramener à deux catégories: les intellectuels, et les sensibles. Mais l'intellectualisme des laxistes est un intellectualisme à rebours. L'ignorance le caractérise. Leur intelligence est de telle sorte que les idées morales ne les impressionnent pas. Ils ne font aucun effort ni pour comprendre la valeur des lois qui commandent la conduite, ni surtout pour les adapter aux circonstances. Le problème moral est de tous celui qui les préoccupe le moins. Ils aiment les solutions toutes faites, s'accommodent de quelques formules vagues, et passent outre à tout le reste. « Ni tuer ni voler », voilà à quoi se ramène souvent leur programme de vie; et encore ne faudrait-il pas trop analyser leur conduite pour y rencontrer.
sous des foraies extérieui'ement correctes, l'assassinat et le vol.
Sans doute le laxisme poussé à ces dernières conséquences n'est pas le fait de tous les laxistes. Mais l'espèce d'insensibilité intellectuelle dans laquelle ils se complaisent y conduit logiquement. A force d'oublier leurs obligations, de détourner leur regard de l'idéal moral, de concentrer leur attention sur d'autres choses, le devoir ne leur dit plus rien. C'est un mot qui, dans de rares circonstances, déclanche encore certains gestes extérieurs, mais n'a aucun échO' daas li conscience, n'y réveille aucun sentiment, n'yj excite aucune énergie. A ce degré d'insensi-j bilité morale, le laxisme intellectuel est une maladie mortelle. Seul un miracle pourrait ressusciter une pareille conscience.
Toutefois, j'ai hâte de le dire, cette igno^ rance n'est pas à proprement parler une maladie de l'entendement. Elle est plutôt unj effet. Sa cause est ailleurs, dans une anémi( à peu près complète de la volonté, ou dans une anomalie du tempérament: apathie 01 surexcitation de la sensibilité. Il est ass( facile de le comprendre.
Il faut^ ayons-nous vu, entretenir en soi
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des idées conformes aux actes que l'on veut produire, s il est vrai que lidée incline à l'acte. Le fait de ne se jamais préoccuper des idées morales explique donc l'alnoralité ou l'immoralité de la conduite. Mais autant il est vrai de soutenir que Tidée morale incline aux actes moraux correspondants, autant il l'est d'affirmer que les actes moraux répétés fixent l'idée dans l'esprit, et inclinent à y revenir. D'où il suit que l'individu qui néglige, au début de sa vie morale, d'agir conformément à ses idées, finira par perdre le sens ni'ême de la moralité. Notre volonté déjà si faible pai' nature, si peu amoureuse du devoir, s'étiole dans Viiiactioii; la \'ie affective, qui prend en elle sa source, disparaît; le ressort d'énergie se détend, et la sensiljilité. dont les poussées instinctives, fatales, n'ont jamais été orientées vers le bien, s'exalte, et s'épuise à ses dépens. D'oii l'anarchie au sein de l'organisme moral. Car le laxisme est bel et bien une anarchie des puissances humaines, chacune obéissant à la loi d'inertie, l'intelligence pour ne pas penser, la volonté pour ne pas agir, la sensibilité pour jouir. Plus de communication d'ordre moral entre ces puissances fai-
tes cependant pour s'entendre et s'harmoniser; plus de conscience par conséquent, s'il est indéniable que la conscience se confonde avec cette hannonie des puissances, sous la domination d'une volonté droite, et amoureuse du devoir.