CHAPITRE TROISIEME
La conscience morale, comme tout organisme vivant, est en butte à des maladies de toutes sortes, dont nous avons analysé les principales: le scrupule, et le laxisme. Le scrupule n'est finalement qu'une association fausse de la mémoirre affective en vertu de laquelle le scrupuleux, dominé par la crainte du péché ou du châtiment, ne saisit pas le rapport exact à établir entre la loi morale et sa façon d'agir dans les différentes circonstances. Au contraire le laxisme se caractérise par un manque d'association entre l'idéal à réaliser et la réalité. Sous des influences multiples d'ordre intellectuel ou, sensible, le laxiste rompt pour ainsi dire toute communication avec le devoir dont il
méconnaît ou méprise les exigences pra- , tiques. ]
Je n'aurais pas tant insisté sur ces deux É formes maladives de la conscience morale si, .fil d'une part, cette analyse ne servait pas à mettre davantage en relief les conditions j d'une conscience normale; et si, d'autre part, les jeunes gens, par tempérament, ou par contagion sociale, ou par éducation, n'jétaient pas tout particulièrement enclins. " ^
Par tempérament d'abord les jeunes gens sont portés au scrupule ou au laxisme, et' cela tient à la fois à leurs qualités et à leurs i défauts de jeunesse. C'est assez dire qu'on? peut trouver dans leur tempérament même une des causes de ces maladies morales auxquelles ils sont exposés, et en même temps un des meilleurs remèdes à y apporter.
Le tempérament comme cause des maladies morales.
Pourquoi avons- nous dit que les jeunes "4 gens sont plus que d'autres enclins au scrupule ou au laxisme? Parce que, à raison de
leur jeune âge, leur volonté non encore suffisamlnent exercée résiste plus difficilement aux poussées violentes de leur sensibilité. Or, en quoi précisément consiste l'éducation de la conscience, sinon dans l'équilibre de ces deux forces contraires, ou mieux encore, dans le pouvoir dominateur de la -volonté sur la sensibilité? Reste donc que, par tempérament, les jeunes gens passent facilement par ces états de conscience où 1 équilibre se rompt facilement, où l'affaiblissement volontaire semble être en raison directe de Tentraînement des sens.
En effet, toute sensation incline à l'acte correspondant aussi longtemps qu'une cause nouvelle n'intervient pas. L'obstacle, au point de vue moral, c'est l'intervention volontaire. Mais cette intervention n'est pas fatale, je veux dire que le rapport de l'idéal moral à la volonté, pour quil soit aimé et réalisé par elle, n'est pas le même que celui d'une sensation à l'appétit sensible. Ce dernier en effet se déclanche fatalement sous l'influence de la sensation. Au contraire la volonté a besoin de faire un effort, d'agir, de vouloir en un mot, pour s'assimiler l'idéal à réaliser, et soumettre la sen-
sibilité elle-même à ses exigences. Supposons , donc en présence, dans un même individu, (: une volonté relativement faible, et une sensibilité relativement forte, la sensibilité aura ; des chances de l'emporter sur la volonté. \ Je ne voudrais pas affirmer par là qu'elle t remportera toujours; car ce serait soumettre l'éducation de la conscience morale à l'épreuve du déterminisme, et la rendre im-j possible. Je crois, au contraire, en m'ap-:;] puyant sur l'expérience, que la volonté possède en elle-même, antérieurement à toute formation sérieuse ou définitive, des réserves d'énergie qui lui permettent de résister efficacement, et dans chaque cas particulier, aux poussées instinctives des sens. Mais, de loi ordinaire, une volonté non exercée ne résistera pas à ces poussées répétées et vio- j lentes; elle en sera la victime, et avec elle,; la conscience, puisque l'éducation de la conscience est subordonnée en partie à celle de la volonté.
Or, tel est le cas de la plupart des jeunesl gens qui sont restés jeunes, c'est-à-dire que l'hérédité ou l'éducation n'a pas assagis avant- 1 âge. On comprend donc que la maladiei de scrupule ou du laxisme puisse ravagerj
leur conscience, si le cai-actère principal de cette double maladie provient justement d uji excès de sensibilité.
A cette cause générale de faiblesse mora,le correspond un remède général, et qui consiste à faire bénéficier la volonté des élans passionnels, en substituant à des associations fausses des associations vraies, en soudant à des sensations fortes des idées saines. Comme nous avons déjà insisté sur ce point, en parlant de l'éducation objective de la conscience, je n'y reviens pa,s. Venons-en plutôt aux remèdes particuliers qui s'imposent à la conscience malade du scrupuleux ou du laxiste.
Le tempérament co)nme remède.
Les scrupuleux, avons-nous dit, sont de deux sortes: les intellectuels et les sensibles. Comment guérir le scrupule intellectuel? Le scrupuleux intellectuel a la « folie du doute». L,' attitude concentrée de son intelligence en ace de la vérité pratique produit un effet iaiTêt et « d'inhibition » sur sa volonté. Il
aboutit à trop voir en toute chose le pour et le contre. A force de peser des raisons d'agir et des raisons de ne pas agir, il devient inactif. Sous ses diverses formes, le doute sur soi-même, comme le doute objectif, peut en effet paralyser tout mouvement et toute activité. Au contraire, la certitude est un des plus grands ressorts de T action. Agir, se lancer, se risquer, c'est être possédé pai' une idée-force, et fermer les yeux au reste.
Comment le scrupuleux intellectuel passera-t-il du doute à la certitude, de l'inaction à l'action? Si son doute prend vraiment sa source dans son intelligence; s'il tient à mie conception eiTonée de la vérité pratique, le remède consistera à remplacer cette conception fausse pai" une vue claire des choses. Son éducation intellectuelle sur ce point sera à refaire. 11 devra s'efforcer de comprendre, ' soit par lui-même, soit sous la direction d'un maître éclairé, que la certitude pratique n'est pas du même ordre que la certitude spéculative; qu'un acte humain ne se résout pas comme un problème d'arithmétique; que la droiture d'intention, dans la recherche et le choix des moj' eus de vie, supplée à l'impuissance intellectuelle, et qu'une
pensée, un désir, une action sont conformes à la loi, non pas seulement quand il est évident aux yeux de tous qu'ils le sont, mais quand, pour son compte personnel, on a fait humainement parlant son possible pour assurer cette conformité. La certitude pratique peut fort bien s'accommoder d'un doute spéculatif, lorsque le seul moyen d agir est de recourir à une volonté droite pour résoudre un problème dont certains éléments échappent forcément à l'examen. Si cette conviction s'empare de son esprit, le scrupuleux intellectuel sera sur la voie de la guérison. Mais nous avons aussi observé que la « folie du doute » n'est pas essentiellement une maladie de l'entendement. L'élément intellectuel est souvent secondaire. La cause est ailleurs, et principalement dans le tempérament physique, ou moral. Ou bien le scrupuleux est un malade, et dans ce cas le médecin est plus nécessaire que le confesseur; ou bien son tempérament moral est déséquilibré, soit en vertu de cette passion dominante de la peur qui envahit tout le champ de sa conscience et le jette dans des troubles sans fin; soit à raison dune impression nabilité nerveuse et sentimentale excessive qui le
rend incapable de réflexion. Il peut arriver en effet que la sensibilité nerveuse prédomine aux dépens de tout le reste, même de l'intelliaence. Dans ce cas, les sentiments simpies qui résultent de l'excitation du cerveau en un seul endroit très limité, tendent à produire aussitôt tous leurs effets sans exciter d'autres sentiments; ils agissent donc comme isolés, sans le contrepiods d'idées et de sentiments simultanément excités pai' voie d'association. Les scrupuleux de cette catégorie sont des impulsifs. Chez eux, la passion du moment est tout, cette passion de la peur qui a pour base la mémoire affective, et s'excite à propos de tout.
Où est le remède à cet élat d'âme? Il consiste à rompre cette association sensible ou sentimentale qui lie à une foule d'actions à poser la crainte du péché ou du châtiment. Or cette association ne peut être rompue qu'en substituant à des idées noires des idées radieuses, en joignant une sensibilité maladive à une intelligence éclairée et saine, en corrigeant en d'autres termes le physique par le moral. A mesure que, sous l'influence d'idées élevées, belles, généreuses, la sensibilité se développera, s'enrichira, les senti-
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ments élevés, nobles, généreux, s'éveilleront, deviendront de plus en plus complexes, et mieux associés à d'autres sentiments du même ordre. Le réveil spontané d'une ou de plusieurs idées contraires à la passion présente retardera, dans la plupart des cas, ou en atténuera les manifestations extérieures. Sous l'influence de ces idées d'une part, et des sentiments qu'elles soulèvent d'autre part, la volonté s'affermira, et maîtrisera la sensibilité. Par le fait même, le scrupule disparaîtra.
kUn jeune homme peut arriver par luiême à cet équilibre moral. Mais il est prérable, au début, qu'il s'adresse à un directeur éclairé, et lui obéisse aveuglément. Sous cette direction bienfaisante, les « associations » nécessaires s'organiseront, même à son insu, et, lorsqu'il sera de nouveau livré à lui-même, le pauvre malade sera tout étonné de se sentir guéri, ou tout au moins soulagé. Chaque fois que j'ai fait moi-même cette expérience sur un jeune homme scrupuleux, elle m'a réussi (1).
1 . Le tempérament n'est pas la seule cause du scrupule, et il ne foiu-nit pas seul le remède. Mais au point de vue 7iaturel, son importance est extrême. Chrétiennement parlant, le scrupule
Les laxistes sont en un sens plus difficiles à guérir que les scrupuleux. Toutefois la méthode à. suivre est à peu près la même.
S"agit-il de laxistes intellectuels, mais de cet intellectualisme à rebours qui se confond avec rignoranoe? Le seul moyen d'y remédier est d'entretenir en eux, par la réflexion et 1 étude, des idées morales corres pondant aux actes qu'ils doivent accomplir; d'associer à des représentations et à des émotions sensibles qui jusque-là n'éveillaient en leur conscience aucun sentiment moral, des idées de devoir, de vertu, de responsabilité, et les sentiments élevés qui les' accompagnent.
S'agit-il au contraire de laxistes sensitifs, pour qui la passion du moment est tout, et se manifeste exclusivement, avec soudaineté et violence, sans le contrepoids d'idées et de sentiments opposés? Il faudra, pour les guérir, ruser avec leurs passions, et rompre le système de représentations sensibles auxquelles ces passions sont liées.
Toutefois je reste persuadé que l'ignorance
peut être une épreuve, et la prière le remède. Cependant, même à ce point de vue, la méthode indiquée plus haut garde son efficacité. La grâce exige la coopération de la nature.
est une des causes principales du laxisme, et qu'un jeune homme ne saurait s'y prendre trop tôt pom' y remédier.
V. Les jeunes gens réfléchissent-ils, par exemple, à la responsabilité qu'ils assument, lorsque, au lieu d'employer à létude tout leur temps, et toutes leurs énergies, ils en gaspillent la meilleure partie à ne rien faire, ou à faire des riens? Songent-ils qu'un jour leurs frères en humanité, aux prises avec les difficultés de la vie, malades physiquemeut ou moralement, viendront "frapper à leur porte, les clioisir ojmme ai'hitres de leur destinée, et qu'alors ils ne pourront leur donner, en fait de conseils et de soins, que ce qui leur sera resté du capital intellectuel amassé à grand'peine, sur les bancs de l'Université, et dans leur chambre d'étudiant? Pensent-ils que les souffrances des autres s'accroîtront peut-être un jour de tous les plaisirs inutiles qu'ils auront recherchés, durant les heures, les journées, et les mois qui devaient être consacrés à l'étude? Beaucoup d'étudiants, même parmi les plus sérieux, n'y songent pas assez. Volontiers, ils s'imaginent que leur parchemin leur tiendra lieu de tout, comme si on guérissait un ma-
lade en lui déclinant ses titres, ou en déroulant devant ses yeux ébahis son diplôme de docteur! On guérit un malade, on relève un infortuné, on éclaire les ignorants, en étant à la hauteur de ses devoirs professionnels, et on n'est à la hauteur de ces devoirs qu'à la condition de s'y préparer consciencieusement, pendant de longues années de travail et de réflexion. L irréflexion et la paresse engendrent l'ignorance dont, pratiquement, les effets sont si redoutables pour soi et pour les autres. Un homme ignorant de ses devoirs personnels et sociaux les néglige, et sa négligence n est pas plus excusable que son ignorance. Un homme averti en vaut deux, dit le Proverbe. C'est pour aider nos jeunes gens à doubler leur valeur morale, que j'ai pris soin de les' avertir.