CHAPITRE PREMIER
Nous vivons à une époque de fièvre intellectuelle et morale, où les vérités les plus simples à la fois et les plus fondamentales sont remises en question, et passées au crible d'une critique intransigeante et souvent mal intentionnée. Il est sans doute permis de s'apitoyer sur un fait aussi grave, et d'en déplorer les résultats funestes. Mais peut-être vautil mieux encore en tenir compte, et organiser sa vie en conséquence. On ne saurait nier par exemple que, sous les attaques incessantes et habiles de la libre pensée, l'édifice imposant de la morale traditionnelle ait été de nos jours ébranlé dans bien des âmes, ni même qu'une multitude de consciences soient demeurées comme ensevelies sous ses ruines. Mais que faire à cet état de choses*? Faut-il le contempler en gémissant, ou au
contraire en détourner son regard pour n avoir pas à gémir?
Trop de catholiques, hélas! s'en tiennent à cette alternative. Les uns ont r air de croire qu'en pleurant sur sa beauté passée, on relève un monument de ses ruines; d'autres s'imaginent qu'à fermer simplement les yeux à un pareil spectacle ils échappent pour leur compte au danger.
Ces deux attitudes sont stériles. Je voudrais le démontrer d'un mot, après que j'aurai retracé, dans ses grandes lignes, 1 effort tenté de nos jours par les incroyants pour déplacer l'axe de la moralité, et poser en termes absolument nouveaux le problème si délicat et si fondamental de V éducation de la conscience.
Le problème moral et la science.
La conscience, ai-je fait observer ailleurs 1\ est quelque chose de très complexe, si l'on prend garde à tout ce qu'elle suppose, mais
1. La Virilité chrétienne, '2^^ partie, XV^ conférence, p. 230 ; nouvelle édition.
de très simple au fond, si l'on ne fait attention qu'au jugement pratique qu elle pose au moment d'agir, et auquel en définitive elle s'identifie.
En premier lieu, la conscience suppose la connaissance d'un but à atteindre, d'un idéal à réaliser. Comment agir en effet en connaissance de cause, c'est à dire en conscience, si l'on ne sait pas d'avance où diriger ses pas?
En outre, elle suppose la connaissance de soi-même, et une connaissance approfondie, minutieuse. Comment oserai-je aller de Favant, et me lancer à la conquête d'un Idéal, si je n'ai pas évalué au préalable la distance qui m'en sépare; si je n'ai jamais fait, en d'autres termes, le tour de mon petit monde intérieur, mesuré mes forces, sondé mes faiblesses, calculé mes ressources, ou défalqué mes misères; si j'ignore les lois psychologiques élémentaires qui régissent l'activité humaine à tous les degrés, et dans tous les domaines; si, à aucun moment de mon existence, je ne me suis regardé vivre, ni occupé de ma manière personnelle, vraie ou fausse, large ou étroite, de penser, de vouloir, d agir ; si mes qualités ou mes défauts dei tempéra-
nieiil me sont hiconnus. ainsi que mes préjugés de race, de famille, d éducation: si je n'ai pas la moindre idée des différences qui, en moi, séparent l'instinct de la raison, la passion de la vertu; si je confonds la bonne volonté avec la volonté, mon désir de bien faire, avec le « bien faire » lui-même?
Enfin la conscience suppose une intelligence exacte des lois morales, naturelles ou positives, appelées à régler mon activité en fonction de l'Idéal à réaliser, et de la manière de les adapter à mon tempérament particulier, en tout état de cause, sans pour cela trahir celle de F Idéal en question. Voilà tout ce que suppose la conscience morale au moment d'agir. Du moins on admettait généralement jusqu'à ces derniers temps, et depuis toujours, qu'elle supposait tout cela. Mais il paraît qu'aujourd'hui nous devons en rabattre. A la lumière de la science, et sous l'impulsion du progrès, le problème de la conscience morale aurait changé de face. La science, en effet, nous crie-t-on de tous côtés, constate des faits, mais elle ne connaît pas d Idéal. Elle n'a que faire, pour asseoir la Morale sur des bases solides, des constructions à priori des Philosophes, oii
de la méthode d'autorité pratiquée par les Théologiens.
Au surplus, la science ne reconnaît pas d autre valeur aux lois morales que celle qui leur vient de l'expérience. Or, 1 expérience n'a qu'ime valeur relative, très relative même, si 1 on prend garde que les faits de toute nature sur lesquels elle opère sont dans un perpétuel devenir, et changent d aspect d'un méridien à l'autre. Les faits moraux n" échappent pas à cette loi. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà », remarquait déjà Pascal. La science sur ce point lui a donné raison. Aussi bien n'y a-t-il plus lieu de distinguer désormais entre des lois naturelles d'une valeur absolue et universelle, et des lois positives d'une autorité relative et restreinte. A l'avenir toute loi morale sera naturelle à la fois, et positive: naturelle en ce sens qu'elle sera tenue de s'adapter exactement, bien loin de s en affranchir, à toutes les conditions de temps et d'espace auxquelles notre nature est soumise dans son évolution; positive surtout, si une pareille adaptation n'a besoin, pour être adéquate et vitale, que de tenir compte, au fur et à mesure qu ils se produisent, des faits positifs. D'ail-
leurs, la « nature en soi » des philosophes est une chimère; il n'y a que des «natures». «L'homme en soi» n'existe pas davantage; il n'existe que «des hommes».
Dès lors le problème de la conscience morale se retourne. Au lieu de déclarer que tel fait est moral, parce qu'il est en rapport avec les droits de la conscience, nous devrons désormais juger de la moralité de la conscience d'après ses rapports de conformité avec les faits. En d'autres termes, ce ne sera plus à la loi de régler les mœurs, mais les mœurs elles-mêmes auront force de loi.
Mais alors (\m déterminera la valeur morale des faits de conscience? A quoi reconnaîtra-t-on cjue telle manière d'agir est moralement boim.e, et telle autre mauvaise?
Il faut avouer cjue si tous ceux cjui mènent aujourd'hui l'assaut contre la morale ti'aditionnelle s'entendent admirablement pour en démolir les assises, en revanche, ils ne savent à cjucl parti s arrêter pour la remplacer. Les divergences d'opinion sur ce point fondamental valaient à l'infini. Toutefois, je ramènerai à deux les principaux systèmes proposés à cet effet: le système psychologique ^ et le système sociologique.
Vous nous demandez, disent les psychologues, de dresser à Tusage des hommes une table des valeurs morales; de leur fournir les moyens de distmguei', en pratique, entre le bien et le mal, la vertu et le vice? C'est tout simple. Il n'y a qu'à tenir compte des lois psychologiques. La yertu et le vice sont en effet des produits comme le sucre et le vitriol. Rien n'est plus relatif que leur distinction. L'association des idées, l'habitude, l'éducation, le tempérament, l' hérédité, dont les lois relèvent de l'observation psychologique, sont les causes à la fois créatrices et explicatives de la conscience morale, de son apparente unité et de ses réelles yariétés, de tous les jugements soi-disant moraux et des sentiments qui les accompagnent. En résumé, la conscience morale n'est qu'un aspect de la conscience psychologique.
Cependant les sociologues ne sont pas de cet avis. Cette solution, quelque peu simpliste, ne leur pai^aît pas cadrer avec la complexité des phénomènes moraux. La psychologie nous rend à peine compte de ce qui est; elle ne nous apprend rien sur ce qui doit être. Or, la question du devoir est, en morale, inséparable de la question de fait. Dès lors,
concluent-ils, nous chercherons en dehors de la psychologie, sans renoncer pour autant à ses senices, rexplication du devoir, du bien moral. Et c'est à la société, à ses exigences, aux lois qu'elle forge précisément en fonction de ces exigences, que nous aurons recoiu's. Le problème de la conscience morale appelle une solution sociale.
Telles sont les idées maîtresses que les moralistes contemporains s'efforcent depuis quelques années d'acclimater parmi nous.
Ils ont recours pour cela à tous les; moyens de propagande, livres, brochures, journaux, revues, conférences. Ces idées sont dans l'air. L'atmosphère morale où nous respirons en est comme empoisonnée. Que faire par conséquent pour échapper à leur influence débilitante? Quelle attitude prendre à leur égard?
Le problème moral et sa solution chrétienne.
Les catholiques sont divisés sur ce point, comme sur beaucoup d'autres. Ainsi que je le rappelais à Tinstant, les uns ferment vo-
lontairemcnt les yeux à tout ce qui se dit ou sécril autour d eux; d'autres passent leur temps à se plaindre et à gémir. Mallieureusement l'ignorance et les lai-mes ne sont pas des remèdes, surtout en matière intellectuelle.
J'estime pour ma part qu'il en est de la virginité de l'esprit comme de r/77/îocf'/7cc du cœur.
Il y a une innocence du cœur négative qui consiste à méconnaître le mal de peur d'y tomber; et il y en a une positive qui consiste au contraire à connaître le mal afin de l'éviter. La première a été longtemps en faveur dans les familles et les maisons d'éducation. On partait de ce principe que l'enfant a toujours le temps d être initié à certaines choses, et que l'échéance des explications doit être reculée le plus possible. En soi, ce système n'est pas absolument condamnable, s'il est prouvé que la révélation subite de questions délicates longtemps ignorées, n"a pas justement pour effet de bouleverser la conscience au lieu de l'apaiser.
Malheureusement l'expérience a surabondamment démontré qu'il y a plus de danger à méconnaître le mal qu'à le connaître, et
l'on aiu'ait dû y songer plus tôt en se rappelant que l'ignorance intellectuelle entraîne la faiblesse volontaire, et qu'il est difficile, du jour au lendemain, à un jeune homme, de lutter victorieusement sur mi point où son attention n'a jamais été attirée, et où il n'a pas d'avance concentré ses efforts. De telle sorte que l'innocence positive apparaît comme préférable à 1 autre, et que les parents et les maîtres qui préparent leurs enfants à lutter contre le mal, en le leur révélant, mais avec tact, selon les exigences du moment, et du milieu où ils vivent, sont peut-être les seuls à bien comprendre leur devoir d'éducateurs (1 ).
J'en dirai autant de la virginité de l'esprit. Méconnaître les en^eurs fondamentales et séduisantes qui courent le monde lorsqu'on n'a pas à y vivre. C'est bien, encore qu'il y ait mieux. Mais les méconnaître de gaîté de cœur, lorsqu'on est exposé tous les jours à en entendre parler, et à les voir exercer autour de soi une influence pratique et débili-
1. Je me permets de renvoyer le lecteur à l'ouvrage que je viens de consacrer à cette question délicate, sous ce titre : Lmocerice et Ignorance; 1 vol. in-16 de 216 p. (Librairie Désolée — Paris).
tante, c'est d'une naïveté, ou d une témérité inqualifiables. Or, il est certain que les jeunes gens ont à vivre aujourd'hui dans un monde où le problème de la conscience morale est posé d'une façon absolument nouvelle, et qui heurte de front leurs convictions les plus chères. Non seulement les livres, les revues, les journaux colportent partout ces idées, mais ils y mettent tant d'insistance et d'habileté qu'en vfertu d'une sorte d'endosmose, elles finissent par pénétrer les milieux en apparence les plus réfractai res et les influencer! Si donc les jeunes gens ne sont pas avertis, s'ils restent « innoceuts », il leur arrivera ce qui arrive à tant d'autres; ils se laisseront endormir et comme chloroformai' par ces théories capiteuses; lem^ sens moraj. s'émoussera, et, presque inconsciemment, ils passeront à l'ennemi.
Les gémissements et les plaintes sont tout aussi stériles sur ce point que l'ignorance. Encore une fois, on ne relève pas un monument de ses ruines en pleurant sur ^a beauté passée. Mais on le relève en déblayant le terrain, en mettant d'un côté les matériaux inutilisables, et de l'autre la charpente et les pierres demeurées intactes. Cette opération
préalable terminée, il suffit alors de trouver eu quantité suffisante des matériaux neufs et solides, et de se mettre à l'œuvre résolument. Telle est Tattitude que nous preudrons dans la question qui nous occupe. Sous les ruines accumulées comme à plaisir dans les âmes d'aujourd'hui, nous essayerons de dégager les principes fixes, les lois immuables, les sentiments invariables de la conscience humaine. Puis, laissant de côté tout ce que le passé charrie avec lui d'inutilisable, tout ce qu'il y a nécessairement d'imparfait et de relatif dans la formation lente et progressive de la, conscience morale, nous étudierons les mœurs actuelles, nous tiendrons compte de toutes les circonstances individuelles et sociales qui, sans aller contre les principes, en modifient l'application.
Bref, nous appliquerons au problème de l'éducation morale, toute proportion gardée bien entendu, la méthode que l'on applique de nos jours, dans les milieiux vraiment informés et soucieux de progrès, à celui de l'éducation intellectuelle.
Au point de vue intellectuel, T ancienne pédagogie est loin d'être foncièrement mauvaise; elle est seulement insuffisante. Basée
sur la psychologie classique dont les assises demeurent, je crois, inébranlables, mais dont la méthode d'information se borne presque exclusivement à 1 observation interne, elle généralise hâtivement, et considère les hommes comme à peu près identiques. On ne s'y occupe pas assez d'accommoder l'enseignement à la sensibilité spéciale de chaque élève. Tous reçoivent la même pitance intellectuelle, malgré la diversité de leurs appétits. Cette erreur fondamentale fait considérer comme bon pour toutes les intelligences ce qui ne l'est en réalité que pour les cfuelques psychologues illustres qui ont imposé leurs idées.
Pareillement au point de vue moral. Le problème de la conscience reste foncièrement le même; cependant l'éducation morale traditionnelle est insuffisante. Les principes n'ont pas changé, mais les points d'application de ces principes ont varié avec les mœurs. La conscience, plus encore que l'intelligence, subit l'influence des tempéraments individuels et des milieux sociaux où elle s'épanouit. Ne pas tenir compte de ce fait, ce serait s'exposer à la déformer au lieu de la former, à stériliser les principes bien loin de les féconder.
Vous voici donc renseignés sur la méthode que nous appliquerons au problème de l'éducation morale. L'importance du sujet fera oublier au lecteur son aridité. J'ai souvent répété que les hommes de caractère sont rares à notre époque. Il y a à cela beaucoup de raisons, dont jai signalé les principales. Mais la principale de toutes est qu'il n'y a plus guère de conscience. A mesure que la conscience s'en va, les caractères disparaissent. Il importe donc d'insister sur la cause, si nous voulons remédier aux effets.