CHAPITRE DEUXIEME
La conscience morale, si elle existe, et quelle que soit d'ailleurs l'idée que l'on s'en fasse a priori, doit évidemment avoir pour objet une certaine catégorie de phénomènes que nous appellerons provisoirement des faits de conscience. S'il n'existe pas de faits de conscience, irréductibles a d'autres phénomènes de la nature ou de Tâme, ayant par conséquent une physionomie propre, des notes originales, alors la conscience elle-même n'est qu'un mot, et le problème de V éducation morale une chimère.
Je consacrerai ce chapitre à l'analyse du fait de conscience, considéré d'abord objectivement, tel qu'il est en lui-même; puis subjectivement^ tel qu'il s'impose à notre intelligence sous forme de jugements moraux.
et à notre vouloir sous T aspect de sentiments moraux.
Uexistence du fait de conscience.
Supposons le cas d'un étudiant à sa table de travail, deux mois avant l'eiKamen, en train d'étudier ou de «bloquer», comme ils disent. Cai' c'est un « blocus » en règle que la préparation d'un examen de fin d'année. Le fait d'un étudiant qui, affalé" sur une chaise, la tête entre les mains, revoit son cours de chimie, n'a apparemment rien d'extraordinaire. En réalité, il est très complexe.
Si je n envisage que la^ position de l'étudiant, à un moment donné de son étude, je me trouA^e en pi'ésence d'un phénomène d'ordre physique élémentaire, variable à l'infini. Il n'est pas nécessaire, en effet, pour s'assimiler un traité de chimie, ou des formules de laboratoire, de s'asseoir à sa table de travail, el de comprimer nerveusement son crâne entre ses dix doigts. On peut étudier debout, assis, couclië, voire même en se promenant dans sa chambre.
C'est là une question de tempérament, ou d'habitude. Si donc je n envisage la préparation d'un examen que du point de vue physique, je constate, d'un étudiant à l'autre, et même d'une heure à l'autre, chez le même étudiant, une liberté à peu près complète d'allures.
Pareillement au double point de vue physiologique et psychologique. A l'heure même où cet étudiant es sciences repasse ses matières, et s'efforce de les emmagasiner dans sa mémoire, beaucoup d'autres en font autant qui n'étudient pas pour cela la chimie, mais le droit, ou la médecine, ou la philosophie, selon les exigences des Facultés auxquelles ils appartiennent, et des programmes qu'elles leur imposent. Or, le lecteur n'est pas sans savoir qu'au point de vue physiologique, l'activité cérébrale varie, se déplace, diminue, ou s'inteaisifie au fur et à mesure que l'on se sert de telle ou telle faculté psychologique. Encore que la thèse de la localisation des fa:cultés ne soit pas établie, il est cependant indéniable que la mémoire, pour s'exercer, fait appel à d'autres éléments physiologiques que l'imagination. Cela suffit pour affirmer que le travail intellectuel con-
sidéré physiologiquement et psychologiquement est un phénomène extrêmement variable comme la matière intellectuelle ellemême sur laquelle il opère, et les facultés qu'il utilise.
Deux mois avant l'examen, personne ne pourrait soutenir, en voyant un étudiant au travail, que tous s'y prennent de même façon que lui pour travailler, ni qu'ils étudient tous la même chose. Et cependant, quelle que soit leur façon d'étudier, et quoi qu'ils étudient, n'y a-t-il pas clans ce phénomène un point qui leur soit commun, celui de croire qu'ils sont obligés à l'étude, que c'est là un devoir? Je ne m'occupe pas pour le moment de rechercher la source de cette obligation ni le fondement de ce devoir. Je me contente de constater, sous l'extrême variabilité de leurs occupations intellectuelles, ce phénomène unique e*n son genre, à savoir que tous les étudiants consciencieux, surtout à la veille de l'examen, se croient tenus de travailler. Or, ce phénomène, je 1 appelle un fait de conscience, avec pour première caractéristique, Vobligation morale. Aucun étudiant consciencieux n'est obligé de prendre telle ou telle position pour préparer son examen
ni même de river son attention à une matière plutôt qu'à une autre, à tel moment donné de sa préparation. Mais, ce à quoi il se croit obligé, c'est à préparer son examen. L'obligation caractérise donc bien, et d'une façon irréductible, le fait de conscience.
Il y a plus. Non seulement l'étude, d'ans ce cas déterminé, lui apparaît comme obligatoire, mais comme désirable; non seulement elle s'impose à lui comme un devoir, mais comme un bien, et la bonté qui l'enveloppe a ceci de particulier, quelle s'impose en déb pit des répulsions de la nature, de la gêne, ou de la fatigue. Combien d'étudiants qui, par tempérament ou par goût, préféreraient le soir, avant de se coucher, aller battre le trottoir, ou vider un verre avec les camarades, ou entendre un beau concert, mais qui demem-ent en chambre afin de travailler, paixe qu'ils estiment le travail un bien supérieur à tous ces biens, et désiral^le entre tous!
D'oii vient que létude se présente ainsi à la conscience des étudiants, avec ces deux notes essentielles? D'où vient, en un mot, ([ue le fait de conscience leur apparaisse comme obligatoire et désirable, sous forme
de devoir et de bien? On pourrait répondre que cest parce qu'il n'y a guère moyen de passer un examen sans l'avoir préparé, de même qu'il faut étudier la chimie, pour en connaître les formules. Soit. ]Mais pourquoi passer un examen? Sans doute parce que lavenii' en dépend. Mais pourquoi est-on tenu d'assurer son avenir? Parce qu'il faut vivre. Mais pourquoi vi^Te?
On voit par ces simples points d'interrogation, que le fait de conscience le plus simple en appai'ence est gros de conséquences pratiques. Plus tard, nous devrons chercher un fondement à son obligation, et expliquer la bonté qui le caractérise: du moins était-il nécessaire au préalable de dégager ses notes constitutives, et de l'analyser en lui-même, comme un phénomène oui ou non irréductible aux autres.
Or la preuve que le fait de conscience est un phénomène à part, sui generis, c'est qu'il provoque en nous des Jugements et des sentiments particuliers. Nous jugeons qu'il est obligatoire, et nous sentons qu'il est désirable.
La nature du fait de conscience.
Avant de se mettre au travail pour préparer son examen, l'étudiant consciencieux juge qu'il doit agir ainsi, et que ce serait manquer à toutes ses obligations d étudiant que de passer son temps à ne rien faire, ou à faire des riens. Il juge également que c'est bien de sacrifier à l'étude une foule de satisfactions qui la compromettraient, et que ce serait au contraire très mal de la leur sacrifier.
En d'autres termes, sans avoir fait poui' cela de la métaphysique, il a sur le devoir et sur le bien des idées assez nettes. Il émet à leur sujet des jugements dont il ne suspecte pas la valeur morale, et auxquels il s'efforce de soumettre sa conduite.
Au surplus il fait de lui-même une différence entre l'obligation morale à laquelle il s'astreint, et la contrainte, matérielle. Celle-ci enchaîne les corps, et non pas l'âme. L'obligation morale est une nécessité immatérielle, purement idéale, qui lie le for inlé-
rieur. Cette nécessité idéiile est, en un sens, plus puissante et plus inéluctable que toutes les contraintes réelles. On peut, par la force, empêcher un étudiant de faire son devoir, mais on ne l'empêchera pas de penser et de juger que c'est son devoir, pas plus qu'on ne peut m'obliger à admettre que 2t2=5, ni qu'mie vulgaire croûte vaille un tableau de maître.
J'ai pris l'exemple dun étudiant en face de son devou\ Mais on pourrait multiplier à l'infini les exemples. Quiconque parle de devoir — et tout le monde en parle; — quiconque prononce ce mot de conscience, — et qui donc ne 1© prononce pas? — admet qu'il est aussi criminel de faillir à son devons de contredire à sa conscience, qu'il est absurde de se contredire, en logique. Les hommes peuvent avoir théoriquement sur l'origine et la nature du devoir les idées les plus disparates, et les plus contradictoires; ils peuvent essayer de mille manières d'expliquer le mécanisme de la conscience morale. Le fait est que personne n'admet qu'on ait le droit de manquer à son devoir, ni de transiger avec sa co-nsciencc. La matière des jugements mcrciux est extrêmement
changeante, le jugement moral demeure partout le même. Les idées fausses sur le devoir et le bien, sur leurs rapports d'origine, rfempêchent pas de juger que, dans telles circonstances, pour tel individu, ceci est bien, ou mal, et qu'il est obligé d'agir en, conséquence.
Les jugem^ents mora ix appellent aussi les sentiments moraux. Nous éprouvons tous du respect pour le bien, et de ï aversion pour le mal. D'après Kant, le respect est le sentiment moral par excellence, celui auquel on reconnaît la présence de la loi morale. Le respect est un composé d amour et de craiate. Nous ne pouvons concevoir le bien sans en éprouver une certaine attraction, car il représente un idéal conforme à notre nature raisonnable.
Mais, par un autre côté, il nous repousse ou nous tient à distance, car sa grandeur nous domine, et son autorité exerce sur nos penchants inférieurs une contrainte redoutée (1).
Cependant le devoir^ malgré sa rigueui', et uniquement parce quil est le devoir, a
1. Kant : Critique de la raisoti pratique, L. 1, Ch. m. La Virilité chrétienne, 3'"*^ Conférence, p. 29. Lille, Desclée, De Brouwer et G'^, 1909.
parfois le don de provoquer dans les âmes élevées un sentiment indéfinissable d'amour. Elles l'aiment pour lui-même, comme on aiine un ami; elles Taiment jusqu'à en mourir, ce qui est, entre parenthèse, la plus éclataoïte façon de prouver qu'on en vit. C'est lamour du devoir qui a fait couler le sang de tant de martyrs, et explique les plus grands sacrifices consentis par les hommes le long des siècles.
L'homme qui a bien agi, et fait son devoir, éprouve, son action accomplie, un ineffable sentiment de satisfaction, mêlé de fierté et de joie. Il sent qu'il a grandi en perfection, et dinstinct il espère en être récompensé.
Au contraire, s'il a failli à son devoir, s'il Ta sacrifié à de misérables intérêts, sa conscience est bourrelée de remords, ou prise de repentir. Le remords est un sentiment moral complexe, fait d'humiliation et de honte. Le coupable se sent déchu, diminué, avili; il est saisi dinquiétude, souvent même de terreur, dans l'attente instinctive d'un châtiment mérité. Le repentir est un sentiment distinct du remords en ceci qu'il est une douleur voulue et non subie. Le coupable qui se repent, regrette d avoir trahi la cause du
devoir, et prend V engagement de ne plus renouveler sa trahison. Par le remords, le
.. coupable se fixe désespérément dans le mal ; par le repentir, il opère déjà un mouvement vers le bien.
Tels sont les sentiments moraux personnels qu'éveille en nous l'idée ou la pratique du devoir. Ils y provoquent également des sentiments sociaux, lorsque nous les voyons
' en faveur ou en discrédit chez les autres. Selon le degré de mérite ou de démérite de nos semblables, quand nous nous donnons la peine de les regarder vivre, et accomplir ou non lem' métier d honnête hom-
' me, nous éprouvons à leur endroit de la sympathie, du respect, de V admiration, de
■ Y enthousiasme ; ou au contraire de V antipathie, du mépris, de V indignation, de V horreur.
Il est mutile, d'ailleurs, que je m'appesantisse sur un pareil sujet. C'est assez d'avoir rappelé que, parmi tous les 2)hénomènes dont nous sommes les causes ou les témoins, il en existe une catégorie très spéciale qu'on appelle des faits de conscience, dont le propre est de s'imposer à nous sous terme de devoir et de bien, et d y provoquer
3G l'éducation de la conscience
des jugements et des se/ï/zme/z/s . correspondaats.
La prochaine fois et les jours suivants, nous passerons en revue les explications les plus saisissantes qui aient été do:inées de la valeur morale de ces jugements et de ces sentiments, en dehors de rexplication traditionnelle et religieuse.