‹ L'éducation de la démocratie (volume 2)Chapitre 12 sur 85 · DUNE ÉDUCATION MANQUÉE · texte numérisé non relu

DUNE ÉDUCATION MANQUÉE

l'ai- KiiNKST LAVl.-iSI-:,

Ile rAcadôniic fraiiraise, Trofesseur h la Kaculli'- des Ic^Urcs do ILiiivcrsiU'' île Taris.

Mesdames et Messieurs,

Les discussions eoiili-adicloircs sur lu léforme de r<''duciilion laissent souvent l'esprit dans l'inccrlilude. Le propre de toutes les théories étant dùlre Calhles par <|M('1(|iu' cùIi', aucune idi-e ne s'imposant par l'impérieuse évidence, chacun hiiil par suivre son lemp(''ramenl. Par passion, plus encore que piU' raisonnement, se p(»ursuit cho/. nous la querelle des anciens et des modernes, où il entre aujourd'hui aulant di- polilicjue au moins (|uc de pédagoj:;ie. Pcut-êlie l'unique mo\cii de préciser en soi une

L'kOIJi;. liK LV KKMOCIlATI.i 1

2 l'i'Ducation de l\ démocratie

opinion jusqu'à la pleine clarlé est-il, pour Thomme qui a vécu, de se représenter l'éducation qu'il a reçue, d'en suivre les effets sur sa propre vie et de la juger par ces effets mêmes. La conclusion à laquelle il arrive ainsi ne vaut que pour lui et pour ceux qui, après avoir été élevés comme lui, ont mené une existence à peu près semblable à la sienne. C'est peu de chose, mais c'est quelque chose déjà. En considérant Tulilité de ces petites autobiographies, le lecteur voudra bien permettre à ceux qui les écriront de se mettre en scène. Ce n'est pas pour m'y complaire que je vais — laissant de côté pour aujourd'hui l'éducation morale proprement dite — donner ici mes souvenirs d'éducation intellectuelle, et les réflexions que m'a suggérées mon expérience de ma |)ropre vie.

J'ai conservé de mes années de collège un souvenir précis. Je revois, en une succession de tableaux où je parierais qu'aucun détail n'est elîacé, les bâtiments, les salles et les cours, et les professeurs dans leurs chaires, et la série des exercices scolaires en étude et en classe. Et, de plus, je crois

SOUVENIRS d'une ÉDUCATION MANQUÉE 3

apprécier avec une suffisanle cxacliliide les eiïels considérahles produils en moi par l'ensemble de celle éducalion.

J'ai le sentiment d'avoir été élevé dans un milieu noble, étranger et lointain. J'ai vécu à Atliènes, au temps de Périclès, à Home, au temps d'Auguste, à Versailles, au temps de Louis \\\ . Les idées et les passions qui conduisent et qui animent la vie des liommes ont été présentées à mon esprit sous les formes les plus belles. Le fond permanent de la sagesse liumaine m'a été communiqué par pénétralion lente. J'atlaclie un prix inlini à quantité de réminiscences. Des vers sont demeurés dans ma mémoùe, parce (|^ue, le jour où je les ai entendus, ils ont éveillé en moi Icclio, qui, en toute àme, guette l'expression noble d'un sentiment biimain.

Si je sup[)rimais de ma vie ces années là, il me semble que ])rus<iuemenl un voile caclierait à mon regard la j)erspective d'un paysage immense ; ma vie s'abrégerait de la dui'ée des siècles entrevus, mou buuianilé deviendrait [)récaire, épliémère el fruste.

Mais aussitôt après (jue j ai rendu cet bom-

•magc à mon éducation et témoigné ma iccoimais-

sance aux maîtres qui me la donnèrent — |>res(ine

4 l'HDLC ^TIOX DE LA DÉMOCr.ATIE

tous furenl des hommes excellents — mon examen de conscience me révèle les infirmités graves auxquelles je fus exposé par cette discipline.

J'ai appris, au collège, des langues, de Thistoire et de la géographie, des sciences mathématiques, delà physique, de la chimie, de l'histoire naturelle, delà philosophie ; mais une scolarité très longue — dix années — ne m'a laissé aucune notion précise de lien.

J'ai fait beaucoup de thèmes et beaucoup de versions; mais personne jamais ne m'a dit pourquoi, dans quelle intention, en espérance de quel profit, je traduisais du français en grec et en latin ou bien du grec et du latin en français. Bien des fois, j'ai cité un mot charmant et sérieux de M. Constant Martha : « l'endanl des années, j'ai fait un tlième et une version, toujours les mômes, et la correction fut la môme toujoui's ; le professeur disait laiitôl : « C'est ça ; » tanlùl : « Ce n'est pas ça. » Pourquoi c'était ou ce n'était pas ça, il ne le disait jamais. » l'ji troisième, nous expliquions le Ile niiiir'ilià de (îicéron. Notre professeur préparait une traduction (1(3 cet élégant opuscule. Il la tenait sur le métici' depuis des années, la remaniant toujours. Si quel- (ju'un de nous avait rencontré une expression heu-

SOLVKMliS 1)1 NK ÉDl CATION MANOrÉK 5

relise, lo maîiro onclià>sail la trouvaille clans son lexle. Il nous lisait sa trailuclion avec plaisir, et, aux beaux passages, la relisait. C'était probablement un chef-d'œuvre ; nous étions persuadés que c'en était un, mais nous ne savions pas en quoi ni pourquoi. Chose singulière : le temps n'était pas mesuré alors aux éludes classiques, et il me semble que tous ces exercices étaient hâtifs. Ils se pressaient, il est vrai, si nombreux dans le cycle de la semaine ! Aucun jamais n'était poussé jusqu'au bout; c'était une improvisation perpétuelle, comme au petit bonheur. Nous avons écrit, Dieu sait combien de versions et de thèmes, mais nous n'avons pas fait vraiment une version, ni un thème.

Lu thème, une version, c'est une comparaison, une lutte entre deux langues. L'elTort pour transposer une i)hrase de l'une dans l'autre, s'il est bien dirigé et si les diriicullés en sont bien expliquées et bien classées, doit procurer une certaine connaissauce des diiléi'ences entre les deux langues et, par conséquent, du caractère de chacune d'elles. I*ourquoi donc ne m'a-t-on jamais dil (jue le génie d'un peuple s'exprime clairement et certainement par la laiip:Me (pril a composée à son usage ; que sa phrase donne le moule de son cerveau, et que

6 l'éducation de la DÉMOCP.ATlt:

sa manière de penser détermine sa façon d'agir, son aptitude liistorique et sa vocation particulière dans l'iiumanité ? Sans doute, ces inductions sont toujours liardies et impossibles à élablir avec la certitude scientifique. Il ne faut point les proposer aux plus jeunes écoliers, qui opèrent par instinct et comme par jeu. Mais déjà on peut faire comprendre à ceux-ci la structure d'une phrase latine et celle d'une phrase française, et les habituer à comparer l'une à l'autre. Peu à peu, la notion se préciserait. Pourquoi, dans les hautes classes, ne m'at-on jamais donné à entendre que la phrase latine est celle d'un peuple qui agit, commande et légifère, et la phrase grecque, celle d'un peuple à raisonnement perpétuel? Est-il admissible qu'un enseignement établi sur l'étude des langues s'achève, après tant d'années, sans que l'écolier connaisse, en euxmêmes et par comparaison, les caractères particuliers et distinctifs des langues étudiées ?

Nous avons expliqué un très grand nombre de morceaux d'auteurs, jamais un auteur tout entier, ni, à deux ou trois exceptions près, une œuvre entière d'un écrivain, un traité, un poème, une tragédie. Si nous étudiions un long fragment,

comme un chant de Y Enéide, c'était par petits mor-

SOLVÉNir.S DUNE KDLCATIOX MANOLÉE 7

ceaux, sans jamais une vue irenscmble. Sur les grands classiques, nous avions les vagues impressions de noire sensibilité el de noire jugement inexpérimentés. Ne connaissant à proprement parler aucun écrivain d'aucune littérature, nous ne pouvions pas nous représenter les ditîérences entre les génies des peuples esthétiques.

De ces explications en classe, ma mémoire n'a gardé qu'une impression d'ennui. Morceaux de tous temps et do toutes langues se confondirent dans la monotonie d'un même plan. L'antiquité grecque et l'antiquité latine s'y juxtaposaient. Jamais ne nous fut présenté le synchronisme des lettres anciennes. Du Grec ou du Romain, qui avait parlé le premier? Nous le savions à peine, si nous le savions. Nous étions en droit de croire que Périclès et Cicéron étaient des contemporains. A plus forte raison, nous ignorions la chronologie d'une même liltéiature. Nous avions commencé par expliquer Lucien ; plus taril. nous avons exjiliqué Homère. Je ne me suis jamais douté qu'il y eût entre eux un même intervalle de temps et de civilisation (ju'entre Charlcmagne et Napoléon.

il fut l'ait à notre détriment un ;il)us de la superficielle et incomplète vérité que l'iiommc est le

8 l'éducation dk la démocratie

même dans tous les temps et dans tous les lieux. Nous n'étions aidés ni invités d'aucune façon à nous figurer les personnes et les choses des temps passés. Aux murs nus de la classe, une seule image était suspendue, celle de la France divisée en départements, que personne jamais ne regarda de près. Jamais au collège je n'ai appris en quel lieu, sous quelle couleur du ciel, devant quelle assistance, se jouait une tragédie de Sophocle ou une comédie de Plante. Pas davantage ne furent reconstitués pour nous le décor du forum et la tribune d'où les Gracques haranguaient les citoyens romains. Pas davantage, au reste, l'auditoire de Bossuet, le public de Racine ou celui de Molière. Encore moins, bien entendu, nous furent expliquées les civilisations, dont les œuvres d'art sont les monuments représentatifs.

Si bien que nous apercevions les beautés des chefs-d'œuvre, anciens et modernes, mais vaguement, sans en pénétrer le sens intime, caraclérislique, exquis. Une tragédie grecque a son humaine beauté accessible à tout regard, mais aussi sa beauté iiellénique très particulière. La connaissance de ces ]»iirticularités est essentielle à l'éducation. Klle substitue la vie vraie avec ses accidenis et

SOUVENIRS d'i.VL: flDlCATION MANQLl'K 9

ses reliefs ii la plane banalilé. Sans doute nous n'étions que des écoliers, mais un écolier n'est pas jiisquau i)Oiil un cnfanl. Quaiul je me suis levé des bancs du colicjïc, ma lèvre et mon menton avaient lleuri. J'étais en étal de comprendre des choses dt'licalcs et dirUciies.

Nous vécûmes hors de la nature, comme hors de l'histoire. Je me rappelle de lamentables explications i]o pages de N'irgiie dont je n'ai scnli que bien longlem|)s après la beaulé. Les semailles, la moisson, la culture de la vij;ne, les mœurs des abeilles, toute la vie do la nature, incrustée [par Virgile dans la concision de ses vers, c'étaient des mois que nous expliquions, des mots dilliciles et sans hi récompense qui aurait pu nous être donnée de vivre un moment dans la nature. In jour, nous eûmes la visite d'un inspecteur, M. Auguste Nisard, accompagné de notre vieux proviseur. Un élève expliquait le passage où se trouve le vers :

Infelix lolium et stériles doininanlnr aveux.

Le nom Infeli.r est employé ici dans une accepliim (jui u't^sl |ias iial)iluelle : eu l'entendant, 1 inspecteur se récria : <' Infeli.r^ monsieur le proviseur ! » Le proviseur répéta : " hifdi.r. » Ni l'un ni

10 l'éducation de la DÉMOCRATIK

l'autre, je crois bien, ne s'inquiéta de l'identité du lolium, ni sans doute ne regarda la désolation du paysage où la folle avoine ondulait.

Je ne sais pas comment le goût de l'histoire n'a pas été détruit en moi par l'enseignement du collège. Dans le chaos des guerres que l'on nous divisait en périodes et en théâtres ; dans cette ribambelle de traités de paix perpétuelles, qui durèrent quelques années ou quelques mois ; à travers la poussière des faits divers, nous ne pouvions discerner aucun signe révélateur des transformations de la vie générale, ni les étapes de l'humanité en marche vers nous. Or à quoi donc peut servir l'histoire, si ce n'est à me montrer d'où je viens, où je suis, où je vais probablement?

(( Monsieur, — disait un de mes professeurs à tel élève qui avait commis quelque sottise, — vous me ferez une carte d'Europe ; je la montrerai aux inspecteurs généraux quand ils viendront; cela leur prouvera que j'enseigne la géographie. )> Son enseignement de lagéograpliie se bornait à ces pensums. Ainsi, ni la place de la terre dans le monde, ni la description de la terre, ni les groupes divers de l'humanité, ni les relations de la nature et de l'homme. De tout cela, en quoi une piiilosophie est

SOLVi:Mf;S DLNE KDLCMIU.N .MANOLÉli II

incluse, rien, au temps où j'étais écolier, absolument lien ' I

En ce temps aussi, les sciences étaient méprisées par les gens d'esprit. Dans la hiérarchie des écoliers, le « scientilique » était relégué à un degré inférieur. Si les sciences n'avaient conduit à l'honneur des chapeau, épée et manteau du polytechnicien, le mépris eût été sans réserve. 11 est vrai qu'elles étaient enseignées sans précautions, sans avis préalable, sans charité envers notre ignorance. .Aucun maître ne nous a défini ce procédé de l'esprit humain qu'on appelle une méthode, ni n'a projeté la science dans Thistoireet dans la vie. Il arriva pourtant au cours de mes études un accident extraordinaire. Un jour, notre professeur de physique, après avoir conté l'histoire de Galilée regardant osciller une lampe suspendue ù la voûte de la cathédrale de Fise, s'avisa, je ne sais par quelle inspiration dont je ne me rappelle pas un autre exemple, de nous dire qu'il y avait longtemps que des objets susjjendus s'étaient balancés, que bien des hommes avaient vu ce j>h(>nomène sans y faire attention. Il ajouta : (f C'était un problème ({ue la

(I) Iiiuiilc de dire ce qu'était l'enseignement des langues vivantes.

\'l L KDL CATION DK LA DKMOCRATIL':

nature jiroposait aux hommes; Galilée le vit; il y trouva la confirmation du système de Copernic, lequel était une explication nouvelle du monde. » Ces paroles qui! développa en quelques minutes très clairement, je les écrivis, le soir même, à mes parents dans une lettre que je viens de relire, et dont Tentljousiasme, en termes très juvéniles, me prouve que nous étions capables d'aimer la science cl d'en comprendre la beauté, la grandeur, l'utilité. La longue série de mes études s'acheva par la |)liilosophie. La transition de la rhétorique à la philosophie me parut extrêmement brusque, ou plutôt il me sembla qu'il n'y en avait pas. Nous entrions dans un autre monde. Après en avoir pris l'air, je m'y liabiluai cl finis par m'y plaire beaucoup. Nous sentions que cet enseignement s'adressait à nous en notre qualité d'êtres pensants. Le i)rofesseur était amoureux de la philoso}»hie, vibrant de foi spiritualistc, ennemi d'Auguste Comte, amateur de proi)lèmes d'esthétique, exaspéré contre lîaudehaire, (jui lui fut méchamment révélé j)ar nous. Il pensait avec un clVorl et une sincérité visibles. Nous admirions celte nouveauté. I?ourtant après les études que nous avions faites, cet enseignement nous déconcertait. Toute la logique — et, dans ce temj)s-

SOrVIiMRS d'une KDLCATION MANQlfiK 13

là, la philosophie, leiuie en susj)ieion depuis M. roil(jiil elpoinl encore réhabililée par M. niiniy. se réiluisail à peu près à la logi(|ue — nous apparaissait en l'air, .l'ai senti pendant cette année un malaise ; je croyais entendre la conclusion d'un livre que je n'avais pas lu.

La vraie lin des éludes d'alors, c'était la rhétoriqueoù les meilleurs élèves passaientdeuxans. Ilans la rhétorique tout cédait au discours. Nous en composions deux par semaine, l'un en lalin cl l'autre en français. C'était beaucoup, mais l'habitude était prise et nous plaisait. Le compte rendu des discours était une petite solennité. Nos professeurs ' les classaient par ordre de mérite, lisaient tout entier le meilleur et les bons passages de ceux qui venaient après. Ils lisaient très bien. Nous étions touchés de Ihonneur fait à noire éloquence et à notre espril. Presque loute la classe s'intéressait à ces lectures. S'il arrivait qu'un des « foris » se dérobât une semaine ou deux — se dérober,

(1) C'él.iicni M. Lemaire cl M (laslon Huissier, les deux iiieiileurs professeurs qno j'ai eus — 1res diiïérenls au reste. M. Lemaire élail le maître »li; l.i rheinrique éloquenlc; M. Huissier, le ni.iîire de la rhélori<|ii'' fine; le premier, d'un savoir très limité, je pense; le second, t'riidii. mais ^'aiemont, sans snnliarge, avcccs|iiit. Le seul coin de i'iiiiiii|iiii(! que j'aie appris à connailre au collège est celui de Ciccron el de ses amis.

c'était remettre une copie écrite à la hâte, pour la forme et non revêtue du Lege quseso^ — quelque paresseux lui disait en sortant : a Tu ne fais donc plus rien ? » Ainsi se manifestait notre plaisir français à bien dire ou à entendre bien dire.

Or, je trouve charmant ce plaisir. Je me souviens, d'ailleurs, distinctement, d'une utilité maîtresse de cet exercice : il était le seul où nous apprissions à mettre et tenir nos idées en ordre et à les bien exprimer. M. Lemaire nous dictait des « matières » qu'il fallait suivre rigoureusement, et qui se divisaient en trois, ou quatre ou cinq paragraphes. Si quelqu'un, au début de l'année, s'avisait d'ajouter un paragraphe, ou 1/ien d'en fondre deux en un seul, le maître faisait cette déclaration : « Vous ne savez donc pas que lorsqu'il me vient à l'esprit un sujet de discours, tout de suite, je le vois se diviser en trois, ou quatre, cinq paragraphes, et quand c'est trois, c'est trois; quand c'est quatre, c'est quatre ; quand c'est cinq, c'est cinq. Je vous défends de toucher à ma matière. C'est bien entendu ? » Celait bien entendu, car il lançait cet ordre de dessous une moustache grise de colonel. Nous resj)ections le cadre donné : nous développions l'idée de chaque paragraphe, car il n'y en avait

SOUVENIRS d'une fiDUCATIOX MANQUER 15

jamais qiriiiie : « L'n paragraphe par idée, une idée par paragraplie «, disait le maître. Et il ne fallait ni introduire une idée, ni permetlre que les idées chevaufliasscnt les unes sur les antres : « Vous lirouillez la malière ! IVe touchez pas à ma matière ! » L'exercice du discours ainsi compris était une leçon d'nrdi'o cl de mouvement réglé, qui avait sa réelle valeur.

Oui, mais devant beaucoup des sujets que tous traitions sans hésiter, je me récuserais aujourd'hui. Xous avions l'audace de la jeunesse, qui n'est pas sans danger; la vie ne la corrige pas chez tout le monde, il faut enseigner aux écoliers le respect de ce qu'ils ne savent pas encore. L'empreinte de la rhélorique est restée sur bien des esprits, pour qui l'important est, non pas de savoir, mais de dire. Sitôt qu'ils voient ap[)araître une forme qui promet d'être bcUc ou jolie, ils la suivent, laissant derrière eux la vi'rili' phis lonli^. I! aurait mioux valucorlainemenl nous faire acquérir les qualités d'ordre et de mouvement par d'autres moyens que la discipline oratoire, ou tout au moins ne nous demander que quehjucs discours, doni les sujets auraient été prcalai)lenient étudiés. Mais c'était le naturel c<juronnenient d'une éducation imprécise que cette

16 L ÉDUCATION DK LA DKMOCRATIK

rhétorique où nous finies parler trop de personnes que nous ne connaissions guère sur des choses que nous ne connaissions pas davantage.

Après, ce furent pour moi les trois années d'École normale.

La première, sorte de rhétorique supérieure, où nous préparions l'examen du haccalauréat supérieur qu'était la licence es lettres, fut une année perdue. J'ai oublié tous les sujets de dissertation qui nous furent donnés, à l'exception d'un seul, sur lequel nous composâmes à l'examen de la licence, et qui fut : « L'éloquence continue ennuie ». Je ne saurais dire quels textes nous avons expliqués. Cette lacune dans une mémoire très fidèle prouve que nous étions saturés de creuse nourriture : l'estomac n'en voulait plus. En troisième année, les élèves se partageaient en sections spéciales, correspondant aux diverses agrégalions. La seconde année, qui n'était suivie d'aucun examan, était une période de travail plus libre, cl, [lar excellence. Tannée de TLcole. h^ile fut la meilleure, sans aucun doute, de ma vie d'écolier, I*^II(î ne me fait pourlant pas ou])lier les graves

SOL'VKNir.S 1) l M. l':i)l(.\IION MANOIKI-; 17

ilrfaiils qu'avait alors l'enseignement de 1 i-^cole normale.

Dans rt'liide des langues, je ne lis aucun progrès. L'Kcole avail un admirable maître de grammaii'e, M. Tluirol. mais ccl eusoigneinenl élail rései'vé à une des sections de la h'oisième année, la section de grammaii'e, laquelle éliiil d'ailleurs classée la dernière dans notre eslime et dans celle de nos maîtres. Les premiers de la promotion choisissaient entre les lettres, la philosophie et lliistoire; les aulres, comme on disait, étaient '< précipités en grammaire ». Oue les éludes i!e grammaire, exactes et philosophiques en même temps, [)récises et ([ui mènent si loin, fussent dégradées à l'état de pis aller, cet étrange préjugé révèle l'essentiel caractère de 1 Ecole, comme elle était dans ce temps-là, c'està-dirr purement littéraire, et, jo dirai, « aux fins de littérature ».

Nos travaux de seconde anuf'c étaient de petits « es.^ais »;]'i'\\ cfinnai-^ (|ni sont dovcniis des conférences et des articles de revue. Xous étudiions un caractère dans un [loème — Hélène ou llcrior dans V/lif/tir, — ou hirn un é'cril. un lrail(' Y fiislthi-

liuii r/irf'fiennr, de (Calvin, les Ma. mues el Réflexions sur hi Cninrilie, de Hossuet. — :\ous lisions avec

Page 1