I. Kiii ■:. m; i .\ iikM'k. i \ riK
18 L'ilDDCVriON DE LA DHMOCr.ATlH
altenlion notre lexle; nous en faisions l'analyse aussi exacte et fine que possible, puis, de notre plus jolie façon, nous exprimions notre sentiment sur l'œuvre. Nous prenions plaisir à ces travaux ; on y mettait le meilleur de soi, mais ce « soi », on le dépensait depuis des années en écriture, sans l'enrichir à proportions. D'un petit capital nous étions prodigues, et mangeurs perpétuels de notre Lié en herbe.
Il semblera particulièrement extraordinaire aux normaliens d'aujourd'hui que nous n'ayons été nullement instruits aux méthodes de la recherche, et que les futurs historiens n'aient jamais expliqué en conférence un texte historique quelconque, jamais entendu une leçon commençant par : « Cette leçon est établie sur tels documents, et voici le degré de confiance qu'ils méritent. » Je me demande aujourd'hui comment on a pu me donner, comment j'ai pu accepter et composer un travail sur « les lois barbares », unedespliis difliciles questions de l'histoire. Je l'ai gardé : il est étonnant par l'ignorance qu'il suppose et par la tranquillité avec laquelle cette ignorance était ignorée de moi.
Nous entendions en seconde année des leçons de philosophie, de littératures grecque, latine, fi-ançaise
SOUVENIRS d'lNK l'iDICATION M.WQll'F, 19
et d'hisloire. Une certaine culture générale pénétrait ainsi dans nos esprits, avant la séparation en sections siiéciales. C/eùt été un grand bienfait pour nous si, a[)rès un accord préalable, nos mailros de conférences avaient étudié devant nous l'histoire, les lettres, la pliiloso[diie d'une même époque, de façon que nous pussions reconstituer une synllièse de toute la vie à une grande date déterminée. Car la séparation dans les esprits de phénomènes unis intimement dans la réalité, et qui se correspondent et le plus souvent se commandent les uns les autres, engendre cette infirmité si répandue (rinlelligences suruourrics en un point et anémiques dans l'ensemble, (jui donnent quelquefois Tillusion de la force, mais Unissent toujours par trahir leur indigence. Mais nos mailres ne se concertaient pas entre eux. Chacun d'eux traitait le sujet qu'il lui avait jihi de choisir, et ces sujets ne se raccordaient pas. Des fragments, des fragments, des fiagmenis loujours. dans renseignement supérieur, comme dans l'enseignement secondaire, et, nulle pari, l'elfort vei's une harmonie.
L'I'k'ole avait — comme elle a encore aujourd'hui — une section de sciences ; mais, sous le grand toit commun, nous hahilions, scienlififjucs el lil((''rairos.
20 l'éducation de la démocratih
deux pays difTérents. 11 semble qu'il aurait été naturel de nous réunir, ne fut-ce qu'en notre qualité de futurs professeurs pour nous entretenir de nos devoirs d'éducateurs; mais, si nous savions vaguement que nous dussions être professeurs, nous ne l'avions jamais entendu dire par personne. Du moins l'École pouvait-elle être un lieu de vraie culture intellectuelle générale; aucun établissement en France ne semblait mieux approprié à cette destination. Si la division en deux sections, scientiiique et littéraire, avec enseignements distincts, était naturelle et nécessaire, l'absolue séparation ne l'était pas. On pouvait, à tout le moins, percer une fenêtre qui donnât vue aux uns sur les autres.
A côté de nous, littéraires, travaillaient dans leurs laboratoires des savants parmi lesquels était Pasteur. Les regards du monde commençaient à se lourncr vers le laboratoire de ce grand bomme, qui étudiait la question des générations spontanées. Pasteur l'ut invité à exposer le débat dans une des conférences du soir qui se donnaient à la Sorbonne. Il parla de sa langue pure, forte, lumineuse, naturellement nobb^ Sa démonstration fut si claire en sa déduction, si évidente en ses preuves que tout le monde la comprit. Or, au pied de sa cbaire, la Coui- et la
SOLVKNinS d'im; KDU.ATION MWQLKli '2\
N'ille ('laient venues : mais non i>as nous, les lilléraires. La chose ne nous regardait pas ; Pasleur tilait un scieulirhiuc '. l'Jieore moins pensa-l-on à le prier de parler quelquefois devant nous à I'I'a'oIo même. l'^l [)ourlant quel professeur de i)hilosophie, riiommo qu'inlércssaient, comme il a dil, certains problèmes « i>ar leur liaison avec l'impénétrable mystère de la vie et de la mort » ; qui prêchait « l'enlhousiasme », mais lui prescrivait un « sévère » compagnon, l'csjjril critique : « Ayez le culte de l'esprit critique. Réduit à lui seul, il n'est ni un éveilleur d'idées, ni un stimulant de grandes choses, Sans lui, tout est caduc, il a toujours le dernier mot. )) Ouelle leçon encore, qui nous eût été si précieuse, lorsqu'il donnait cette règle de méthode au chercheur qui croit avoir trouvé un fait scientifique important et (jui a la lièvi'c de l'annoncer : « Se con-
(1) Seuls les cicves de la seclion de philosopliie prenaient quel- «|ues iiolions de science, y élant olilii.'(Js, parce (iiie le baccalauréal es sciences était exigé des candidats à l'agrégation de philosopliie. Ils s'y préparaient avec les procédés usités dans les fours à baccalauréat. La l'acuité des sciences avait pour eux une indulgence extrême. Klle considérait la pliihjsophie comme un jeu littéraire et demandait aux i)lulosophes de ne point se mêler de science. Un de mes camarades de promotion, passant son examen, fut interrogé par Sainte-Claire Deville, qui le taquina et le brouilla au point de lui faire répondre « non » à la question : « Le sucre est-il soluble dans l'eau? ■> Sur (\\un le professeur proclama : « M. \. est admis. » l'uis, parlant à ses collègues : « Au moins, en voilà un qui ne se mêlera j)as de nos allaires. »
a l'ëdlxation de la DiiiMocr. \ti:-,
Iraindre des journées, des semaines, parfois des années, à se combattre soi-même, à selï'oreer de miner ses propres expériences, et ne proclamer sa découverte que lorsqu'on a épuisé toutes les hypothèses contraires. » J'insiste sur ce souvenir — Pasteur vivant auprès de nous et inconnu de nous* — parce qu'il crie l'absurdité d'un régime qui mutila nos intelligences.
Au moment où nous étions à l'Ecole normale, le vent tourna. Je ne rappellerai pas ici la totale réforme enlre[)rise par M. Duruy, les résultais qu'il obtint, ceux qu'il prépara; non plus le grand mouvement qui suivit la guerre. Des hommes, jeunes alors, et qui, re})renant leur éducation en sousœuvre, la refirent du mieux qu'ils purent, se
(1) Nous Gonnaissions Pasleur comme adminislraleur de l"Ecolc normale. Nous nous permeLlions envers lui des l'arces bêles de collégiens, l'n jour qu'il avait édiclé des peines sévères conU-e ceux qui seraient surpris « fumant ou revenant de l'umer », nous résolûmes d'organiser contre lui, la première fois qu'il viendrait au réfectoire, la manifcslation du silence. La première luis qu'il parut, à mesure qu'il s'avança entre les tables des littéiaires, les conversations s'éteignirent et même le bruit des couteaux et rourchetles. Interdit, AI. l'asteur, après deux allées et venues, se relira, en grommelant : « Tas d'imbéciles! » Depuis, j'ai souvent repensé à ce niot-Ià.
SOL'VI'MHS l) l m: IDICATION MXNOll.i:
proposèrenl en même temps de pré.server les généralions nouvelles conlre les erreui's donl ils élaienl les vielinies. Le eoUègc a bien elianj;"é depuis noire temps ; une classe de rliélori(|ue ne ressemble [)lus lin luul à la classe de M. Lemaire. Le nom mémo de rhéloriiiue a élé elVacé de la lisle des classes. L'École normale esl toute Iransibrmée. jjilin. nous avons vu naître une institution nouvelle, les Iniveisités.
Lst-ce donc une vieiUe liistoire finie que je viens de raconter, et toutes ces doléances n'ont-elles (ju'un inliM-èl r(''tros|)eclit'? Nuliemeul.
Les enfants et les jeunes gens élevés d;uis les collèges, à TLcole normale et dans les l iiiversilés re|)rendront et retourneront conlre nous les princi- |>aii\ des griefs tout à Tbeure éuumérés, si nous n'ajoutons pas aux léformes partielles la grande réforme (pii sci-a de nous pi'oposer une idée tlirec- Irice et un idi'iii d (''(iiicaiion .
L'idéid dos éducatoui's du wn' siè(de était simple et pouvail iélie. L'existence d un suji'l de Louis \IV était, à l'avance, ré'gli'O ; il n"a\ail |)as la cliarge de lui-nième; rLgIisc pmsail [)Our lui ri le j{(d \oulait pour lui. La famille, la corpoi'alion. 1 « Ordi'C », étaient des cadres qui le rocovaiont ot le ( bissaionl.
24 L ÉDDCVriON Dl!! LA DÉMOCP.ATIli
Aucune inquiélude de l'avenir, ni chez les individus, ni dans la société. L'humanité française se croyait parvenue à l'état définitif, 11 y eut un moment du règne de Louis XIV où il semble que la terre eût cessé de tourner. In conspeclu solis stet'il terra. L'esprit avait perdu la notion du temps qui passe. Au reste, il n'était troublé par aucune curiosité. Les ..ciences naturelles naissaient à peine, la nature étant négligée comme indifférente, ou traitée en suspecte, comme l'ennemie du chrétien. Les mathématiques seules étaient cultivées, et seulement par une aristocratie internationale de rares esprits. A l'homme de ce temps-là, suffisaient les « humanités » comme on les entendait, c'est-à-dire l'étude esthétique et morale des grands écrivains, ayant jjour fin de former « riionnète homme », ce qui signifiait, ou à peu près, l'Iiomme comme il faut.
L'erreur d'un graud nombre d'éducateurs a été de croire que cet idéal devait cire éternel. Ils ont prétendu l'imposer à un monde prodigieusement transformé. Ils ont lutté contre la réclamation des besoins nouveaux, contre la force des choses, contre l'évidence. Assaillis de toute part, ils ont été vaincus. Aujourd'hui l'enseignement secondaire semble un ancien massif, usé au sommet par les agents météo-
SOlVKNir.S d'i NE ÉDUCATION MYXOLKi: 2o
riqucs. raviné à la l)a.se, Iroué par des courants nouveaux. Il a pris l'aspeel d un chaos. .\e nous allardons pas à ref;"rc'Uei' l'aïu-iennc lorme. si lieile qn oUe ail pu paraître en son lemj)s, car elle est morte de n'avoir pu \ivre dans la société moderne. Cherchons philùl. par-dessus la diversité nécessaire des types d'enseignement, notre idée directrice. Nous la trouverons dans une délinition nouNclle des humanités, car il faut ^larder ce heau vocable: mais la ^ieille délinition îles humanités ne convient plus évidemment, aprt's (jue l'humanité s'est ti'ansformée, après la ])hilosophie des xvii^ wiii'^ et xix'' siècles, après les lettres modernes, après la science moderne, après la découverte et la conquête de la nature, après la mise en valeur du globe, après la IJévolulion, apiès la démocratie, quand les anciens cadres d'existence ont été brisés, quand les autorités dau- Irefois sont mortes ou réduites à se défendre, quand enfin l'édiKation a charge de former un homme (]ui aura toute la charge de Ini-niènic.
Oublions nos habitudes et conceiils traditionnels; ressaisissons-nous sur l'accoutumance, nu lyiaii dont la douceur est perfide et perverse ; au moment de chercher à (h'fiuir les himianités, élevons-nous jusqu'à la question : Qu'est-ce (jue l'homme? L'hom
26 l'éducatiox de la démocratie
me est un être qui vit dans la nature, avec laquelle il est en rapport d'action et de réaction, un être qui vit dans le temps, où il marque des périodes par la transformation de ses idées et de ses mœurs. De ce fait qui ne peut être contesté, suit, comme un naturel corollaire, cette définition, que les humanités sont l'étude de l'homme dans la nature et dans le temps.
L'étude de l'homme dans la nature et dans le temps, tel doit être l'ohjet de l'éducation au collège.
Je ne fais point ici une proposition chimérique. Je n'entreprends point de transformer nos collégiens en philosophes. Je n'oublie pas leur âge, mais je me souviens que nous les gardons longtemps sur nos bancs et qu'ils passent, au collège, de l'âge de l'instinct à làge de la raison. Laissons-les vivre en enfants pendant la première période ; donnons-leur, sans aucune érudition d'aucune sorlo, les premiers éléments des langues et des sciences. Expli(iuonsleur seulement un peu ce qu'ils font, et pourquoi ils le font.
A l'entrée du second cycle, il est très facile de leur présenter une idée générale de la nature, et la définition des sciences qui se pai'lagent la lâche de létudier. Ouel(jues entretiens y suffiraient, très
SOL'VKMnS d'lnK i:DLC\TlON MWQlKi: i'
simples au débul île l'an née, cl qui seiaienl repris à la lin. en manière de conlirmalion et de récapilulalion. C'est, une rè^le excellonio, de projeler une luniicre sur la route de l'écolier, puis de larrèlei" ili' temps en temps pnui' l'inviter à se retoui'iit'i- vers le chemin parcouiHi. avant de le remettre en train, l n jour viendra, où beaucoup de maîtres seront capables de donner ces directions générales. Mais, en attendant, pourquoi le professeur de idiilosopliic dcmeuret-il enfermé dans la dernière classe du collège? J'ai peur que cette classe linale ne soit aujourdliui encore une tète superposée à un cor|is (jui ne l'attendait pas : renseignement pliilosoplii(|ue, très aimé des élèves, les sur[)rend toujours comme une nouveauté. Lv professeur de philosojthie devrait aller au-devant de ses fulurs discij)les. l ii élève pliiloso[)lii(]uement dirigé dans son travail intellecluel. et qui «Ml dt'Toiivrirait lensemble et les objets, doiil l'un e.-l ItUnle de la nalure, serait autre chose et plus (|n un candidat au baccalauréat ou même à l'École polNleclini(iue.
Aux lettres cl à l'hisloirc, rcNiendrail la charge de faire cumprendre les évolution^ dr l'humanilé. N'a\on< |»as peur de ces IcMines, (jui paraissent ambilieux. .N<3 nous payons pas de mois, mais ne; hem-
28 i,'f.dl(:\tio\' D!: la Di'-iMOCUAri;':
Lions [)as devant les mois. Les évolutions de Thumanité sont visibles et tangibles. Pour suivre à travers les siècles l'unique àme humaine sans cesse modifiée par Thisloire, il n'est i)as besoin d'une érudition profonde, ni d'une haute philosophie. Que le professeur fasse comprendre les conditions générales de la vie aux époques classiques. Ou'il dise seulement qu'entre la Clytemnestre d'Eschyle et l'Athalie de liacine, il y a la Bible, entre Achille et le Cid, la Croisade, entre Platon et Pascal, la Croix ; qu'il note les grandes dilVérences essentielles, et l'élève se senlira conduit le long de l'histoire humaine. En même temps, le professeur dhisloire le mènera des sociétés primitives à celles d'aujourd'hui, négligeant les accidenis et les phénomènes de hasard pour s'en tenir à l'essentiel.
Etre conduit, conduit par la main « vers soi », vers son moment d'humanité, comme cela nous a manqué ! Comme cela manque encore aujourd'liui ! Ei c'est la raison qui fait comprendre que tant d'écoliers nous refusent leur àme, et silùl libérés de uoti'e contrainte, se vendent de l'avoir subie en nous oubliant '.
(l)Jc iltiKiaiide l.i peimissioii de diio que ces souvenirs sont écrits après lecUiic de leUres nombreuses que j'écrivis de 1800 à
sorvKMiis Di m; i';di cation manoikk -i'.>
Au resle, il est évuleiU qu'une réforme vriiie de l'enseigtiomenl du collèiïc suppose une collaboialion de lous les mailres unis en une inlenlion iliiecliice. Aujourd'hui, diaque maître a sa spéeialilt' ou son année : il est dispensé d'idées générales ; il est un
ISOoelqui mont été rendues. Voici une partie dune lettre que j'écrivais, après ma sortie de lÉcole normale, en octobre de 1803, an moment où, me chercliant sons les lauriers et honneurs scolaires, je lus con.^lerné de ce que je trouvais :
« Je découvre un péle-méle d'instincts vagues et d'obscures connaissances, d'aspirations sans objet déterminé, d'incertitudes. Je ne sais où me prendre dans un chaos de morceau.v d'encyclopédie. E>t-ce ma laute ou celle de mes maîtres, si je n'ai pas mieu.v compris que l'éducation intellectuelle avait pour objet do préparer en moi l'homme futur? Je me suis instruit sans savoir pourquoi, par obéissance et parce que je suis né bon élève. On ne m'a pas dit pourquoi j'ai appri> îles lanu'ues que je ne parlerai jamais. On ne m'a pas montré l'au-delà de ma besoyne quolidienne. Un maître devrait être un vétéran qui dresse une recrue pour la vie: il devrait faire comprer)dra à cette recrue la raison de tous les exercices qu'il lui commande, et qu'il s'aj,Ml de l'introduire dans la cummunanlé pensante, et de l'appeler au parlai^'C du patrimoine humain.
» Pour le collégien, le collège est un endroit où il faut passer. parce que c'est l'habitude, et où les leçons et les devoirs sont obligatoires comme le seront |dus tard les contributions. Quand il ne s'c refuse pas absolument au travail, il travaille par nonchalance, par obéissance. Il vit au jour le jour, elTaçant sur le calendrier les jours écoulés Arrivé au terme, il s'en va pour ne plus jamais se retourner vers le passé. Jamais plus il ne rouvrira ses livres. Les vagues souvenirs de ses études s'effaceront de sa mémoire. A peine resle-l il (pielqnes lambeau.v misérables de leçons ânonnées jadis. les premiers vers de la première Kglogue de Virgile ou de la tragédie iVAlhaUe, les premières lignes il'une Oraison de Hossuet. trois ou quatre Irnismes de lioileau. Ajuulez quelques dates, quelques réminisciMiccs des leçons scientiliqnes accrochées on no sait pourquoi a la niémoire. Et c'est tout, delà ne laisse pas le goût de revcncz-y; cela laisse le dégoût. »
30 l'éducatiox dc la démocratie
fVagmenl d'éducaleiir qui s'adresse à un fragment d'écolier. L'écolier est trop excusable de ne pas découvrir l'objet total et les intentions de son éducation, puisque les mailres les ignorent ou à tout le moins ne s'en préoccupent point. Nous serons des éducateurs, le jour où, cbacun de nous ayant devant l'esprit tout le développement successif de l'élève, nous serons tous et cbacun, pour ainsi dire, le même maître, le maître perpétuel de cet élève.
C'est pourquoi, dans le programme arrêlé par le Parlement et par le ministre de l'Instruction publique, il est écrit : « Former des éducateurs. »
Plus encore que l'enseignement secondaire, l'enseignement supérieur a été transformé. Dans les Facullés de droit, de médecine, des sciences et des lettres, les cliaires ont été mullipliéos: une afficbe de faculté d'il y a trente ans ne couvrirait pas le quart d'une afficbe d'aujourd'bui. Xos I-'acullés sont [)Ourvues ricbemenl de laboratoires, bi])liolbèques et inslrunienls de travail ; elles sont logées dans des palais. La Sorbonne est inscrite sur l'itinéraire des agences qui promènent dans Paris les voyageurs étrangers, l'^nlin, ce qui est une |)lus belle cliose encore, renseignement, là (»ù il (Mait oratoire et adressé
SOLVKMRS d'lNI-: l'iDlCATION MANQL'F.K 31
à (le? inconnus tle coiii's publics, a pris le (on modcsle el sérieux delà science pour jtarlcr à des élu dianis. lue œuvre admirable, à laquelle il a élé Iravailb' de jour el de nuit jteudaul des années, a donc élé pouisuivie, mais elle n'esl pas acbevée,
(le cpii resle à faire est si é\ident cl si connu que je n'ai poinl à iiisisler. Il l'aul, Inul en gardant les spécialités, car l'éludianl est nécessairemenl un spécialisle, faire pénélrer dans loules les Facultés, par des réformes d'enseignement et de mélbodes qui en- Iraîneronl la réforme des examens, resj)ril de l'Universilé. (]ui esl res[iril scieulilique ; abolir le régime de la j>assi\iléde l'i-ludiaul, simple auditeur decours et de répétilions, el lecteur de manuels, qui apprend en vue de i-écilei'. le jour de l'inlerrogalion : metlre l'étudiant en étal de piali(|u<'r une mélbode, dedécou- Nrir un fiiil. une notion, une idée. Il faut que ce jeune Iiomme, après tle bjugues années de collège (jui furent son temps de docilité, soit iu\ilé, excité, contraint à l'invention personnelle, où il liouvera enfin l'alli aucliissenuMil de sou esj)i-il. l-ji cela esl la condition essentielle de l'existence ''/// '/v// des l niversités. Comme les principes du li-a\ail scieulilique sont partout les méuics, comme l'esprit critique y est le grand facicur. a\ec sa prudence, sa déliance,
32 l"éduc\tiox de la démocîiatie
sa patience, sa probité, — l'apprentissage de Tinvenlion personnelle, identique pour la différence des espèces, est la marque de Tunité «. universitaire ». Ne laissons pas cependant l'étudiant s'enfermer en sa spécialité. Entretenons en lui la curiosité que nous aurons éveillée dans Tesprit du collégien. Toute Université devrait avoir des maîtres enseignant hors des cadres des Facultés. Elle pourrait les prendre chez elle ou au dehors. Il ne s'agirait plus d'un enseignement réglé, avec programmes, et suivi d'examens. De grandes questions seraient traitées, questions de toutes sciences, sciences sociales comprises, et même, parmi les questions politiques, celles qui intéressent aujourd'liui toute l'humanité, comme la concurrence entre les peuples, par exemple. Les sujets de cet enseignement hors cadres seraient résolument contemporains. L'u sujet contemporain se prête aussi bien que tout autre à l'application des méthodes scientifiques, et ce sont les mélliodes qu'il faudiail faire transparaître dans ces leçons d'Université. D'ailleurs, no hiissons pas croire aux étudiants que l'éducation est une chose, et que la \\e en est une autre, que la science est l'élude des choses passées et mortes, et que la contemplation des êtres et des choses d«'Ia vie leur est interdile. I/Université doil
SOLVEMRS d'une ÉDUCATION MANQUÉE 33
donner la vue directe sur la vie si vivante d'aujourdhui'.
Prenez bien "jarde. 11 v a une vingtaine d'années, Renan donnait un avertissement salutaire dans ses Nourelles études d'histoire rel'tçiieuse. Il comparait « l'éducation usuelle et commune, qui deviendra celle des foules », au « vieil humanisme «. Il annonçait que « l'homme qui n'a pas fait ses classes » prévaudra sur le «. demi-lettré » ; car, disait-il, « ce dernier a été élevé dans l'admiration exclusive du xvii^siècle, et ses maîtres, la moitié du temps, n'ont pas eu assez de force d'esprit pour lui faire faire une distinction entre le type excellent de style en prose que le XVII* siècle a créé et l'enfantillage intellectuel où nous tiennent souvent les œuvres littéraires de ce temps ». Après ce mot excessif, Renan annonçait que l'éducation usuelle et commune « fera des générations moins lettrées, mais en somme plus éclairées que celles qui doi^ent leurs liabiludes d'esi)rit aux humanités, (/est la faute des humanités, qui n'ont pas su inaugurer pour leurs adeptes une prise sérieuse de
(1) Je répcle : point de programme réglé; pas d'examens siirtoiil. Une viiiglaine, peiil-i-lre une douzaine de lerons par année siilliraient. L'Université de Paris a essayé déjà celle innovalion par des conférences aux éludiants et aux Amis de fUniversilé. L'essai a convenablement réussi. Il snflii de persévérer et d'insislcr.
i/kOI'C. DK (.V r<ËMO<:itATtK '6
34 L ÉDUCATION DE LA DÉMOCRATIIi
la robe virile, un acte de majorité intellectuelle, consistant à dépasser la littérature et à la remplacer par la culture positive de l'esprit humain ».
Et voilà quelques lignes sur lesquelles je recommande qu'on veuille bien réfléchir longuement.
Au moment deconcUire, je sen-s le besoin de répondre à une objection. La conception de l'éducation que suggèrent aux hommes de mon âge leurs souvenirs et leurs regrels paraîtra bien ambitieuse. On demandera : « Combien comprendront la direction que vous prétendez donner aux études? » Je répondrai : « Combien comprennent aujourd'hui? Combien profitent? » — Tous les professeurs savent de quel déchet nos classes de collège et nos cours d'université sont encombrés. Il est permis d'espérer qu'une éducation plus positive et plus directe diminuerait ce déchet. A tout le moins ne frapperait-elle pas d'inhabileté des êtres capables d'utilement vivre.
Je voudrais voir disparaître de la ciiculation, où il se rencontre encore à nombre d'exemplaires, le jeune homme que j'ai intimement connu vers l'année 18G5, et dont je puis reconstituer le portrait d'après des documents surs :
l^n jeune homme qui ne connaît pas son })roprc • orps, ni la vie des animaux et des plantes, ni le
SOIVKMRS D l \i: ÉDICATION MANQl KK 35
cours tics aslres, — ce qiron appclail, à laNaiil-ilfi'nier siècle, « les lois admirables de rinivers » : — un jeune homme dont la mémoire a gardé des noms dc.Méi'oN iiiiiicns imijéciles, maiscjui n'a pas vu iliumanilé essayer les diverses luîmes de la \i(\ avançanl, reculaul, pour avancer encore, créani, en i)oliliiiue, des léiiiliuiiU's successives. é|)rise, en ail, dun idthd, puis d'un autre, en mouvement toujours: un un jeune homme qui ne sait, de son pays, rien de solide, el. de rétranger, rien du tout: condamné par l'inintelligence dupasse à ne pas comprendre le présent, à ne pas même pressentir l'avenii-; un jeune homme incolu'renl, inconsislanl, qui ne lient pas ensemble, n*a pas de raisons sérieuses pour croire ceci plutôt que cela: de foi vacillante, quelle que soit sa foi: exposé à demeurer toute sa vie dans l'ignorance des choses essentielles, car son éducation n'a laissé dans son esprit aucune des grandes curiosités qui sont l'appel au liavail; un jeune homme à peu près vide et qui se croit complel: un jeune homme «harmanl. mais inlirme.