‹ L'éducation de la démocratie;Chapitre 10 sur 20 · DES DIVERS TYPES D ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

DES DIVERS TYPES D ENSEIGNEMENT

livres, sans aucun appel à la vue directe des réalités.

11 y a désormais deux systèmes d'éducation radicalement opposée. Le laïque, cultivateur, artisan, marchand, guerrier, apprend son métier en le pratiquant de ses mains, cela s'appelle apprentissage. Le clerc apprend par la parole et par les livres, parce que son métier ne consiste alors qu'à parler et à lire. Et, depuis que les enfants sont soumis à deux méthodes opposées, la nation se trouve coupée en deux : les uns apprennent à travailler et ne savent pas se servir de leur langue, ce sont les gens incultes; les autres apprennent à parler et ne savent pas se servir de leurs mains ni de leurs yeux, ce sont les gens cultivés.

Jusque vers la fin du Moyen âge la culture par le li\re est restreinte aux clercs et aux professionnels du droit et de la médecine ; elle n'atteint ni les travailleurs manuels, ni les marchands, ni même les nobles. Elle n'est encore que la culture d'une classe spéciale, en marge de la nation.

II. — Ce régime a été modifié par le grand mouvement d'esprit qui a rempli le xvi^ siècle et que nous appelons « l'humanisme », la réforme, la contreréforme. Il n'a pas subi une transformation profonde.

Tout rorganisme des Universités, des Facultés, des collèges s'est conservé. L'usage de répartir les élèves des collèges en plusieurs classes successives s'est alors fixé et achevé ; mais la classe était une création de la fin du Moyen âge. On en a seulement augmenté le nombre, en le portant à six, sans compter la philosophie. Le statut de 1598, qui a réformé TUniversité et les collèges de Paris après la pacification religieuse du règne de Henri IV, n'a guère été qu'une restauration.

Cet ancien régime restauré s'est maintenu jusqu'à la Révolution, — et au delà. Le tableau des heures de classe et de récréation (la classe de huit à dix heures, de deux heures et demie à quatre heures et demie), est à peu près identique à l'emploi du temps dans nos lycées. Il est vrai qu'à côté des anciens collèges de l'Université les Jésuites avaient créé leurs nouveaux collèges ; mais on sait aujourd'hui qu'ils ne s'étaient pas souciés d'innover et avaient seulement copié les collèges de Paris ou de Louvain.

La seule innovation importante entre le xvi° et le xviii® siècle a été produite par un changement dans les mœurs de la société. Les collèges ont étendu leur clientèle d'élèves. A côtp des boursiers qui se préparaient aux professions spéciales sont venus les

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fils des gens riches (nobles et gros bourgeois), payant pension pour être admis dans le collège. L'apprentissage des métiers universitaires ne leur convenait plus, puisqu'ils ne se préparaient à aucun de ces métiers. Les parents riches ont réclamé pour leurs fils une éducation qui les préparât à tenir leur rang. Or, depuis l'humanisme, il ne suffit plus à un homme bien né de savoir se battre; il faut pouvoir prononcer une harangue dans une réception officielle ou tourner une pièce de vers pour une fête. C'est le temps ou l'Académie des inscriptions est fondée, pour rédiger les inscriptions des monuments. Le collège apprendra donc au futur homme du monde à composer des dfscours et des vers, — en latin, car le latin est encore la langue noble.

Alors le discours et les vers s'ajoutent à l'ancien enseignement, ils viennent s'intercaler entre la grammaire et la philosophie. C'est encore un apprentissage professionnel, on Ta introduit dans les collèges pour répondre à un besoin pratique, — comme on enseignerait la correspondance commerciale à des élèves commerçants. L'idée de créer un enseignement sans but pratique, uniquement pour servir de gymnastique intellectuelle, n'a jamais dirigé aucune création réelle. M. Langlois l'a très bien

montré \ Il en est des pratiques pédagogiques comme des rites religieux. C'est quand on a cessé de croire à Tefficacité réelle d'un rite qu'on se met à le regarder comme un symbole. De même, quand un ancien procédé d'enseignement a cessé de servir à un besoin pratique, on l'explique — et on le justifie — comme exercice de gymnastique.

Comme ces exercices n'avaient par eux-mêmes aucun attrait, on a été amené à y intéresser artificiellement les élèves en faisant appel à leur vanité, qu'on appelait « émulation » ; on a institué les compositions, les places, les prix, les distributions de prix en grande cérémonie, et même les représentations devant le public de la ville. Les Jésuites ont donné l'exemple, les autres collèges ont suivi. L'Université de Paris au xvm^ siècle a créé le « concours général » entre les élèves de tous les collèges de Paris, cette institution si caractéristique de nos mœurs scolaires, qui a traversé tout le xix® siècle.

L'enseignement secondaire , jusqu'à la fin du xvïîi^ siècle, a gardé les caractères essentiels qu'il avait pris au Moyen âge ; c'est un enseignement verbal, donné à des enfants cloîtrés, par un per-

(1) Dans son étude « L'Enseignement des langues anciennes » publiée par la Jievue de Paris.

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sonnel clérical. Même après rexpulsion des Jésuites, rUniversité a créé rinstitution des agrégés, recrutés au concours, pour consolider la corporation. Mais à ce caractère verbal, claustral, clérical, s'est joint un caractère aristocratique : avoir passé par le collège devient la marque qu'on appartient à la classe supérieure. Dans un même établissement, on élève à la fois de futurs clercs et de jeunes gentilshommes. La contradiction entre ces deux conceptions donne à tout renseignement un caractère indélébile d'incohérence.

Quant aux Facultés supérieures, en France, au xviii® siècle, elles sont réduites à des bureaux d'examen où Ton vient prendre les grades exigés pour les carrières pratiques ; il ne s'y donne plus d'enseignement. Le gouvernement éprouve le besoin d'écoles spéciales pour former ses employés, et naturellement il commence au xvm® siècle par créer les écoles militaires ; ce sont les plus anciennes écoles laïques.

lll. — Toute cette organisation paraît devoir s'écrouler au moment où tombe l'ancien régime. Les Universités et les collèges sont supprimés et les hommes de la Révolution préparent des systèmes d'enseignement radicalement différents, fondés sur une nouvelle conception d'ensemble. La plus cohé-

rente est celle de Condorcet : un enseignement gratuit, démocratique, rationnel, donné au moyen des sciences nouvelles, organisé en un système unique, à cinq degrés, — primaire, primaire supérieur, secondaire, supérieur, et au degré supérieur, l'Institut national, regardé comme rétablissement où la science doit s'élaborer.

Mais les gouvernements révolutionnaires n'ont eu ni l'argent ni le temps nécessaires pour établir un régime complet; ils n'ont créé que des fragments, rinstitut, les Ecoles centrales, quelques écoles primaires.

Quand Napoléon a pris le pouvoir, il a pu faire pour l'enseignement ce qu'il faisait ailleurs : il a restauré l'ancien régime : les Facultés, les collèges avec l'internat, la discipline claustrale, l'enseignement par le latin et les mathématiques, les anciens exercices, les anciens procédés d'émulation, et même Fancienne organisation cléricale du personnel. Si vous voulez savoir à quel point l'Université de Napoléon est une restauration de l'ancien régime, lisez les livres de deux admirateurs de l'ancienne Université, E. Rendu, M. Ambroise Rendu et r Université de France (1861) et Jourdain, Hisloire de rUniversité de Paris (1862). Le gouvernement de la Restauration

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n'a eu rien à y changer pour Fadapter à sa conception de renseignement.

Le système restait incomplet. Ni Napoléon ni le gouvernement de la Restauration ne tenaient à avoir d'école primaire; les travailleurs manuels, disait-on, n'ont besoin que d'un apprentissage manuel. Même pour les enfants de la bourgeoisie, les établissements secondaires étaient insuffisants ; il y en avait trop peu pour contenir tous les élèves ; le surplus était mis dans des pensionnats privés, que le gouvernement tolérait, et qui conservaient la tradition des collèges. Le clergé préparait ses futurs prêtres dans les petits séminaires et ne se faisait pas scrupule d'y admettre des élèves de contrebande. Les Facultés étaient devenues des écoles professionnelles. Deux écoles spéciales Polytechnique et Normale, avaient été créées, qui, en l'absence de tout enseignement dans les Facultés des sciences et des lettres, allaient devenir de petites Facultés, annexées à un internat, où l'on préparait des fonctionnaires.

La bourgeoisie libérale qui a gouverné la France pendant le xix® siècle n'a presque pas touché à l'édifice de Napoléon. Elle y a seulement ajouté quelques annexes. Dans l'enseignement supérieur on a créé quelques écoles spéciales, Chartes, École centrale,

Mines, Ponls et Chaussées, Langues orientales, — institutions modernes, mais à personnel restreint et à but spécial. — Dans l'enseignement secondaire on a introduit depuis 1829 le professeur d'histoire moderne, — après 1838 les maîtres de langues modernes, — en 1847, les classes de mathématiques. — Dans renseignement primaire, des écoles primaires communales payantes ont été créées par Guizot en 1833.

Mais renseignement supérieur garde le caractère d'écoles spéciales fragmentaires sans vie scientifique. L'enseignement secondaire reste un enseignement verbal, claustral, aristocratique et donné par une corporation dont les membres gardent inconsciemment l'idéal qui consiste à former les élèves à leur

image.

A la fin seulement du second Empire apparaissent des institutions vraiment nouvelles, inspirées de l'esprit de la Révolution. Ce sont les deux créations de Duruy : l'enseignement secondaire spécial, — l'École pratique des hautes études, tentatives pour fonder l'enseignement secondaire sur l'étude de la réalité contemporaine et l'enseignement supérieur sur la pratique de la science.

Je crois ne rien avancer qui ne soit évident et

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reconnu de tous en disant que les réformes les plus profondes de notre système d'enseignement sont Tœuvre de la République et ont été opérées dans ces vingt dernières années. Il me suffira de les rappeler.

Dans renseignement primaire, c^est l'école primaire nationale, gratuite^ c'est-à-dire démocratique, laïque^ c'est-à-dire rationnelle ; — avec son personnel d'instituteurs des deux sexes devenu personnel d'État^ — ses écoles préparatoires, Normales primaires et Normales supérieures (de Fontenay et de Saint-Cloud) , — son personnel d'inspecteurs. C'est l'école primaire supérieure, avec son recrutement des élèves par le concours, qui vient combler la lacune entre l'école de la commune et le lycée du département.

Dans l'enseignement secondaire des femmes, c'est le lycée ou le collège de jeunes filles, avec son enseignement moderne, sa discipline familiale, sur le principe de Texternat, son personnel nouveau de professeurs, qui donne enfin à la bourgeoisie le moyen de faire élever ses filles autrement que par l'industrie privée des couvents et des pensions laïques.

Dans l'enseignement secondaire des garçons, c'est renseignement moderne, qui peu à peu se fait

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reconnaître l'égal du vieil enseignement classique.

Dans renseignement supérieur, c'est la réorganisation des Facultés des Lettres et Sciences, qui deviennent des établissements scientifiques donnant l'enseignement à de vrais étudiants et des établissements de préparation rationnelle, où se forment les professeurs de renseignement secondaire. C'est la reconstitution des Universités à l'état de corps autonomes, la création de la section des sciences phy- HÏqiies, rldnnrjues^ naturelles^ qui relie la Faculté théorique des Sciences à la Faculté pratique de Médecine. C'est la création ou la reconstitution de nouvelles écoles spéciales d'agriculture, de commerce, de physique et chimie industrielles, d'archéologie, d'administration coloniale.

Toutes ces réformes sont faites dans l'esprit de la Révolution ou dansTesprit scientifique du xix® siècle^ pour répondre aux besoins d'une société démocratique et rationaliste.

IV. — Cette revue historique de l'évolution de nos divers types d'enseignement va nous permettre de conclure, en distinguant ce qui nous est resté de l'ancien régime et ce qui est de construction moderne, — ce qui a été établi pour une société cléricale et aristocratique qui voulait former des prêtres et des

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gentilshommes — et ce qui a été ajouté ou réformé en vue d'une société démocratique pour former des citoyens et des travailleurs.

Notre enseignement primaire est tout neuf, il a été construit intenlionnellement pour être démocratique et laïque ; il s'adresse à tous, il cherche à faire connaître les éléments de la science. La méthode seule, dans ce qu^elle a de verbal, porte la marque de Tancien régime, qui lui est venue par l'imitation de renseignement secondaire.

Notre enseignement supérieur, sous ses vieux noms, est un type rénové, démocratique aussi et scientifique. Il a conservé la liberté de l'étudiant. Il a réalisé Tidée moderne de l'éducation scientifique pratique, en ajoutant à renseignement oral par les cours l'apprentissage direct de la science par les laboratoires, les instituts, les séminaires à l'allemande ; il a organisé l'apprentissage technique parles écoles d'application. Mais il n'est pas devenu un ensemble organique. 11 se compose encore d'un amas d*écoles spéciales tout à fait isolées. Deux d'entre elles. Polytechnique et Normale, sont restées de petites Facultés, qui font maintenant double emploi avec les Facultés réorganisées. — Le lien établi entre les . Facultés n'est qu'un lien administratif, non un lien

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scientifique. — Les anciennes Facultés de Droit et de Médecine n'ont plus le caractère d'écoles profestionnelles; l'apprentissage de la médecine a passé dans les hôpitaux, celui du Droit dans les éludes de praticiens. — Les nouvelles Facultés de science pure (Sciences et Lettres) ne sont pas coordonnées avec les anciennes. On a commencé à établir la coordination entre la Faculté des sciences et la Faculté de médecine par la création delà section dite P. C. N. ; on n'a pas fait la réforme correspondante pour relier la Faculté des Lettres à la Faculté de

Droit.

Notre enseignement secondaire est celui qui conserve le plus de l'ancien régime. 11 est resté fondé sur un principe commercial, donc aristocratique, ouvert seulement aux enfants de la bourgeoisie qui peuvent payer. Les bourses même ne le rendent pas démocratique, parce qu'on tend aies accorder plutôt aux « services » des parents qu'au mérite des enfants. Je n'ai pas besoin de vous rappeler dans quelle mesure il est encore verbal et claustral. Il n'est pas libre de se réformer parce qu'il est entravé par son caractère commercial et la concurrence avec les entreprises privées. Il n'est donc pas démocratique, et il n'est qu'imparfaitement scientifique. L'enseignement

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secondaire des filles, bien qu'il soit une création moderne, est entravé par le même motif.

Ces enseignements divers, ayant été réparés ou construits séparément, ne forment pas un tout organique. Le primaire et le secondaire ne sont pas unis par un lien démocratique, puisque le secondaire n'est ouvert que moyennant finances. Entre le secondaire et le supérieur, le seul lien est le baccalauréat; je ne crois pas qu'on puisse l'appeler un lien scientifique.

L'Université a été d'abord une forteresse ecclésiastique, bâtie pour maintenir la domination du clergé sur la société laïque, occupée d'abord uniquement par des clercs. Plus tard, à l'exemple des Jésuites, on y a laissé entrer les fils des laïques notables, mais à Tétat d'otages. La société moderne a bâti des maisons nouvelles pour ses besoins nouveaux, les écoles primaires, les écoles de filles, les écoles supérieures. Elle a rebâti les Facultés à la mode moderne. Dans la vieille forteresse des collèges elle a mis une garnison laïque, elle a même fait au-dedans des aménagements modernes. Mais le collège est toujours une forteresse où les enfants sont enfermés entre des murs, avec des livres, sous des surveillants, loin de

la société des femmes, sans contact avec la vie. Le principe même est en désaccord avec les besoins d'une société démocratique, à qui il faudrait des citoyens habitués à la vie réelle et capables de se diriger eux-mêmes. '^

En arrachant les enJants de la bourgeoisie à la vie de la nature pour les faire vivre dans ces murs et avec ces livres, on les rend incapables d'activité physique et d'initiative spontanée ; on en fait des êtres sédentaires, passifs, rongeurs de livres ou fonctionnaires, impropres aux occupations pratiques qui demandent du mouvement, qui exposent aux aventures et à l'imprévu. C'est là le seul motif de la supériorité des peuples anglais dans la vie économique. Les jeunes Anglais et les jeunes Américains ne sont ni plus intelligents, ni plus énergiques que les Français ; mais leur éducation ne leur a pas désappris à se servir de leurs mains et de leurs jambes ; ils restent capables de se remuer et de travailler. Chez nous, la séparation entre les élèves du livre et les élèves du métier pratique, qui a commencé au Moyen âge, est perpétuée par notre enseignement secondaire. Peut-être même va-t-elle se communiquer aux bons élèves de l'école primaire , et aux jeunes filles; ce serait le plus terrible danger pour une nation.

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Comment organiser l'enseignement pour permettre à Tenfant de s'instruire sans cesser de vivre, pour lui faire acquérir la science sans lui ôter Taptilude à la vie pratique? Voilà le problème qui domine toute la réforme de l'éducation dans une démocratie. Peut-être sera-t-il résolu par l'évolution de l'industrie qui, en détruisant l'apprentissage auprès d'un patron , va forcer à trouver enfin un régime qui combine l'enseignement théorique de la science avec l'apprentissage de la vie réelle.

Celui-là seulement sera le régime acceptable pour une démocratie.

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