L'ORGANISATION DES DIVERS TYPES D'ENSEIGNEMENT
Par Ch. SEIGNOBOS, Maître de conférences à la Faculté des lettres de l'Université de Paris.
Je ne vous décrirai pas les institution s, scolaires de la France, comme il pourrait être utile de le faire devant un auditoire d'étrangers; je n'ai pas la présomption de vous expliquer un régime que vous connaissez mieux que moi. Mais il m'a semblé qu'on arriverait peut-être à apercevoir plus clairement le caractère de notre régime actuel en l'étudiant par une méthode historique, en cherchant comment et pourquoi il s'est établi.
Je voudrais donc vous montrer dans quelle société ont été créés nos types d'enseignement, avec quelles intentions et avec quelles ressources, puis suivre l'évolution de ce régime pour voir dans quelle mesure les générations successives l'ont adapté aux
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conditions nouvelles de la société. Alors, je pense, apparaîtra ce qui dans nos institutions scolaires a été créé pour satisfaire à un besoin de la société de notre temps et ce qui répond à une organisation sociale disparue, ou à une conception abandonnée.
En distinguant ainsi les créations modernes des survivances de l'ancien régime, nous avons chance d'arriver, par un procédé impersonnel, à une con-^ clusion pratique : nous pourrons faire un départ entre les parties vivantes et les parties mortes de notre système d'enseignement.
I. — Dans cette étude historique, je suis obligé de remonter très haut; les institutions pédagogiques sont, après les institutions funéraires, celles qu'on change le plus lentement; les unes parce que les vivants ont peur des morts, les autres parce que les grandes personnes s'inquiètent très peu de ce qu'on fait faire aux enfants. C'est donc au Moyen âge qu'il nous faut aller chercher le commencement de notre régime d'enseignement. Du Moyen âge nous viennent non seulement les robes dont nos professeurs s'affublent encore dans les cérémonies, mais bon nombre de nos mots techniques : Université^ Faculté^ rectew\ collèges, classes^ doctorat^ licence^ baccalauréat^ avec les institutions qu'ils désignent et
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qui nous sont parveoues par une tradition presque ininterrompue.
1° Pourquoi les gens du Moyen âge ont-ils créé leurs Universités et leurs Facultés, leurs collèges et leurs classes, leur doctorat et leur licence? Dans quelles intentions? Et avec quelles ressources? Il est bon de s'en rendre compte, car là est Texplication de leur régime, — et l'explication du nôtre, qui en est la continuation.
Tous les établissements d'enseignement du Moyen âge ont été fondés pour satisfaire un besoin pratique ; tous ont été des écoles professionnelles^ où Ton préparait les élèves à un métier : la Faculté de droit fabriquait des hommes de loi, la Faculté de médecine des médecins, la Faculté de théologie des prédicateurs. Les Facultés étaient des écoles spéciales, on n'y apprenait la science qu'en vue d'un métier et dans la mesure où on la croyait utile à ce métier. Comme toute la science s'enseignait en latin, il fallait d'abord apprendre le latin. C'est à quoi servait la Faculté des arts, que les Allemands ont appelée Faculté de philosophie et que Napoléon a scindée en Faculté des Sciences et Faculté des Lettres. Elle était une école préparatoire pour les écoles professionnelles. On v enseignait le latin pour une
raison pratique, comme aujourd'hui on enseigne Fanglais dans une école de commerce.
2^ Presque toutes ces écoles ont été d'abord des écoles ecclésiastiques, parce que les professions ecclésiastiques étaient les seules à donner des moyens d'existence aux gens sans ressources qui ne voulaient pas travailler de leurs mains. Cette société faisait une grande consommation de prêtres et de clercs de tous les degrés ; elle avait besoin surtout de séminaristes, grands et petits. Ce sont des clercs qui ont formé le corps des professeurs, des apprentis clercs qui ont fourni les élèves. Le personnel de l'enseignement a été un personnel clérïcaL
Dès sa naissance, il forme un monde séparé, à côté de la société. Il se recrute dans les classes pauvres. Professeurs et élèves sont de pauvres diables ; ils vivent de charité, de fondations, d'aumônes et ne mangent pas toujours à leur faim. L'étudiant par excellence, en Allemagne, est le boursier, le Bursch^ {bursarius) . Mais ce prolétariat n'est pas démocratique, ces prolétaires ne travaillent que pour sortir de leur condition, les écoles sont des fabriques de déclassés.
Les « écoliers » ont d'abord vécu au jour le jour, dans les auberges, non sans scandale. Puis, quand
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les donateurs ont voulu assurer aux jeunes écoliers une vie régulière, ils ont, tout naturellement, adopté le type qu'on regardait alors comme Fidéal de rétablissement ecclésiastique, le couvent de religieux soumis à une règle. Ainsi ont été fondés les collèges avec leurs traits caractéristiques : Tinternat, — les grands bâtiments cloîtrés pour qu'on n'en puisse pas sortir à volonté, — étroits parce qu'ils sont dans la ville auprès de l'Université, — l'entassement dans . un espace resserré qui rend impossibles l'activité physique et les soins du corps, — le dortoir, le réfectoire, les salles d'études, la vie en commun, qui ne permet à personne de s'isoler, — la discipline monastique, le silence, les punitions corporelles imitées de la règle des moines, qu'on jugeait alors nécessaires pour maintenir l'ordre matériel, — enfin la vie exclusivement entre hommes, car toute règle ecclésiastique est hostile aux femmes.
Dès lors, le monde universitaire est réparti entre deux degrés, qui sont l'origine de nos degrés d'enseignement. La Faculté des arts, devenue école préparatoire, reçoit les jeunes garçons internés dans les collèges, c'est notre enseignement secondaire. Les autres Facultés, restées écoles professionnelles, reçoivent les étudiants qui restent libres, c'est notre en-
seignement supérieur. 11 n'y a pas place dans cette société aristocratique pour un enseignement primaire régulier.
Aux deux degrés, l'instruction est donnée suivant un même système. Elle a été organisée par des hommes qui se représentaient toute science comme une révélation exposée dans des livres. Enseigner, c'était répéter ce qu'avaient dit les Pères ou les docteurs de l'Église, Justinien ou les jurisconsultes, Galien ou Aristote. Les études préparatoires consistaient h apprendre la grammaire, et plus tard la rhétorique et la logique, dans les livres où les règles étaient formulées.
Le professeur rencontre ses élèves dans une salle nue, à peine meublée de bancs ou de tables, sans aucun matériel d'enseignement. Il n'a qu'un moyen d'action, la parole; c'est le temps où les ordres prêcheurs viennent de mettre à la mode le sermon et où l'on croit à l'efficacité magique de la parole. Il parle ou plutôt il lit, il dicte, les écoliers écrivent. En Allemagne encore la leçon s'appelle Vorlesung^ en Angleterre lecture. Puis les écoliers apprennent par cœur et récitent. Ainsi l'enseignement prend le caractère qu'il n'a jamais complètement dépouillé ; il se fait exclusivement par la parole et par les