‹ L'éducation de la démocratie;Chapitre 12 sur 20 · BUT ET NATURE DE L* ENSEIGNEMENT SECONDAIRE · texte numérisé non relu

BUT ET NATURE DE L* ENSEIGNEMENT SECONDAIRE

de le définir par sa fin propre, j'enlends sa fin .wciale.

En envisageant les choses de ce biais, voici, je crois, ce qu'on aperçoit, — et je m'empresse d'ajouter qu'au fond je me trouve d'accord avec M. Vial, comme aussi avec M. Fouillée : — il y a, dans une société, une nécessaire diversité de fonctions, et ceux qui les doivent exercer doivent recevoir une préparation particulière, d'où la nécessité de divers types d'enseignement. Or, il existe une certaine catégorie de fonctions, dont les limites sont a coup sûr un peu indécises, mais qui nous apparaissent comme étant proprement et directement sociales, en elles-mêmes et pour elles-mêmes. Ne serait-ce pas justement à celles-là que doit préparer l'enseignement secondaire? Ne serait-ce pas cette éducation sociale plus expresse, d'une nature spéciale, qu'il a pour fonction spécifique de donner?

Je m'explique : tous les membres d'une démocratie, cela est hors de discussion, doivent recevoir une éducation sociale, puisque tous doivent être rendus aptes à s'acquitter le mieux possible de leurs devoirs de citoyens libres et participant à l'administration de la chose publique. Il ne saurait non plus s'agir ici d'une inégalité de droits, ni d'une

inégalité de mérite et de vertu, cela est évident; « qu'un bon cultivateur, comme dit M. Fouillée, puisse et doive être égal en valeur morale ou personnelle à un magistrat, à un poète, qui le conteste? un menuisier vertueux vaut mieux qu'un magistral vicieux, assurément » ; mais, encore un coup, il n'est nullement question de distinctions amtocraii' ques^ c'est-à-dire artificielles entre les individus ou les carrières. Seulement, comment méconnaître que toutes les fonctions ne sont pourtant pas identiques, qu'on peut établir entre elles, je ne veux pas dire une hiérarchie, mais une différence? Toutes sont sociales, certes, en un sens très large, puisque toutes ont leur importance et leur influence dans la société, puisqu'aussi tous ceux qui les exercent sont des citoyens. Mais il en est qu'on remplit, et fort bien, sans avoir la conscience expresse et journalière de leur portée sociale; ceux qui les exercent ne / font qu'accidentellement acte de citoyen; la vie professionnelle est ici distincte de la vie sociale. Par contre, il est des fonctions où chaque acte professionnel est en même temps social, doit être reconnu tel, voulu et exécuté comme tel, où, dans tout le détail de ce que Ton fait, on doit agir en citoyen. — Interrogeons un boulanger, un cordon-

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nier, un ébéniste ; demandons-leur pourquoi ils font des meubles, des chaussures et du pain? sans doute, ils nous répondront : pour gagner notre vie. Demandons-leur ensuite s'ils ne sont pas citoyens, et ils répondront : nous sommes électeurs, lisons notre journal, assistons à des réunions publiques et votons. Insistons encore et disons-leur : en maniant la pelle, Talène et le rabot, n'avez- vous pas conscience d'accomplir des actes sociaux, de faire des gestes civiques? Je crois bien qu'ils ne nous répondront pas, je crains même qu'ils ne nous jugent un peu fous, — et je ne suis pas très éloigné de penser qu'ils auraient quelque apparence de raison. — Tout au contraire, je dis que si un magistrat ne se propose que de gagner sa vie, s'il ne comprend pas que toute son activité professionnelle consiste en une série de devoirs sociaux, qu'en chacun de ses actes il représente la société, je dis qu'il n'est pas un magistrat, mais un vendeur d'arrêts, ce qui n'est pas très éloigné d'un vendeur de services. Je dis que si, en faisant ma classe, je ne songeais qu'à gagner ma vie, si je n'avais pas présente à Tesprit cette pensée que je fais œuvre sociale et remplis une des plus graves fonctions que la société puisse déléguer à un citoyen, je ne serais qu'un vendeur

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de formules, — cl j ai la conscience très nette que je trahirais le premier de mes devoirs.

J'ajoute que, dans. une démocratie surtout^ une ferme éducation en vue de ces fonctions sociales est nécessaire. La raison m'en paraît très simple et en même temps très forte. Dans une monarchie, le prince impose une consigne à ses lieutenants qui la doivent scrupuleusement exécuter; leur vertu première est l'obéissance; dans une démocratie, — c'esl-à-dire dans une société qui n'est pas régie, soutenue et enserrée par une autorité politique extérieure à la nation même, qui doit trouver en soi sa règle, ses principes d'action et de progrès, et ne les peut trouver que dans des principes rationnels, — le peuple délègue des fonctions à des citoyens qui se trouvent investis d'une autorité tout autre et aussi d'une liberté, d'une autonomie infiniment plus grandes; leur vertu première est la raison et Tamour du bien social. A quel point, dès lors, je le demande, n'importe-t-il pas de munir de solides qualités intellectuelles et morales ceux à qui il appartiendra de remplir ce rôle?

Maintenant il faut aller plus loin. Remarquonsle, il existe d'autres carrières où l'individu se propose bien directement de gagner sa vie, et où cepen-

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dant il exerce une influence sociale telle qu'il faut, par Féducation antérieure de sa pensée et de son caractère, le préparer à orienter et gouverner son activité personnelle et même professionnelle dans ce sens social. Car, de même qu'après une culture intellectuelle vraiment générale, « les esprits se spécialisent sans perdre la faculté de dominer leur propre spécialité », de même, après une ferme éducation sociale et démocratique, les hommes apportent, sans même y songer, dans Texercice de leur profession particulière, quelque chose de cet esprit social et démocratique commun qu'on aura créé en eux. Il ne s'agit plus ici de fonctions sociales proprement dites, il s'agit d'un rôle social, mais qui est, en somme, de même nature. C'est le cas pour l'avocat, le notaire, le médecin, pour l'ingénieur, l'industriel, le commerçant, etc. Nous touchons ici à un aspect de la question un peu différent, mais de réelle importance. Dans une démocratie, — même si la passion de la liberté et l'excès du sentiment égalitaire y préparent, comme on l'a maintes fois observé, une certaine anarchie, répugnance à toute idée de hiérarchie même purement intellectuelle et morale, insoumission à l'autorité publique, émiettement du corps social, absence par conséquent

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d'une véritable volonté commune ou générale, — malgré cela ou peut-être à cause même de cela, l'opinion est en possession d'une puissance singulière. Qu'il y ait là un danger, j'y consens ou plutôt j'en suis persuadé, parce que l'opinion est souvent factice et presque toujours plus ou moins aveugle et irraisonnée, parce qu'il n'y a pas une opinion publique, mais de multiples courants d'opinion simultanés ou successifs, changeants et contradictoires, dont ni la source n'est pas toujours limpide, ni la direction toujours nette, parce qu'une agitation de surface, équivoque, habilement entretenue, imite d'autant mieux un profond courant d'opinion qu'ejle est moins fondée sur des raisons clairement conçues et consciemment acceptées; — mais le fait certain, c'est la force et c'est le rôle de l'opinion. Or, celle-ci vient, en grande partie, de ceux précisément dont je viens de parler; en tout cas, et cela est un signe, c'est à leur profit qu'elle travaille. Avocats, médecins, journalistes ne sont pas toute la nation, dans la masse des électeurs ils représentent une infime minorité, et pourtant au Palais- Bourbon et au Luxembourg, dans les Conseils généraux et d'arrondissement, ils sont la majorité. Ils représentent l'opinion parce qu'ils la font, et parce

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