D'UNE EDUCATION MANQUÉE
Par Ernest LAVISSE,
De rAcadéniic française, Professeur à la Faculté des lettres de rUaivcrsité de Paris.
Mesdames et Messieurs,
Les discussions contradictoires sur la réforme de l'éducation laissent souvent Tesprit dans l'incertitude. Le propre de toutes les théories étant d'être faibles par quelque côté, aucune idée ne s'imposant par l'impérieuse évidence, chacun finit par suivre son tempérament. Par passion, plus encore que par raisonnement, se poursuit chez nous la querelle des anciens et des modernes, où il entre aujourd'hui autant de politique au moins que de pédagogie. Peut-être l'unique moyen de préciser en soi une
l'éduc. de la démocratie. 1
opinion jusqu'à la pleine clarté est-il, pour Thomme qui a vécu, de se représenter 1 éducation qu'il a reçue, d'en suivre les effets sur sa propre vie et de la juger par ces > effets mêmes. La conclusion à laquelle il arrive ainsi ne vaut que pour lui et pour ceux qui, après avoir été élevés comme lui, ont mené une existence à peu près semblable à la sienne. C'est peu de chose, mais c'est quelque chose déjà. En considérant l'utilité de ces petites autobiographies, le lecteur voudra bien permettre à ceux qui les écriront de se mettre en scène. Ce n'est pas pour m'y complaire que je vais — laissant de côté pour aujourd'hui l'éducation morale proprement dite — donner ici mes souvenirs d'éducation intellectuelle, et les réflexions que m'a suggérées mon expérience de ma propre vie.
J'ai conservé de mes années de collège un souvenir précis. Je revois, en une succession de tableaux où je parierais qu'aucun détail n'est effacé, les bâtiments, les salles et les cours, et les professeurs dans leurs chaires, et la série des exercices scolaires en étude et en classe. Et, de plus, je crois