CHAPITRE PREMIER
tl'CDE DU RÔLE DES IDÉES DANS LA VOLONTÉ
il les éléments de notre vie psychologique étaien simples, rien ne serait plus facile que d’étudier les danger et les ressources qu’ils présentent dans l’œuvre de maltris de soi. Mais ces éléments forment entre eux des alliages
et meme des combinaisons qui rendent délicat le travai d analyse dans le détail.
H est cependant facile de remarquer que tous les élé ments de notre vie intime se réduisent à trois : nos idées nos états affectifs, nos actions.
Ce mot idée recouvre bien des éléments différents istmction la plus profonde que le psychologue, préocci des rapports de l'intelligence et de la volonté, puisse efl tuer entre nos idées, c’est la distinction des idées cenl
LA PSYCHOLOGIE DE LA VOLONTE
pètes et des idées centrifuges. Un grand nombre d’idées nous viennent du dehors ; elles sont « logées en l’étamine » , comme dit Montaigne, véritables bôtes de passage, qui n’ont subi aucun travail d’assimilation et à qui notre mémoire ne sert que d’enlrepôt. Les contradictoires y logent côte à côte et tous nous portons en notre tête un ramas de pensées venues de nos lectures, de nos conversations, de nos rêves même : étrangers qui ont profité pour s’introduire en nous de notre paresse d’esprit, et la plupart sous le couvert de l’autorité de quelque écrivain ou de quelque maître.
C’est dans cet arsenal, où il v a du bon et du mauvais, que notre paresse et notre sensualité iront trouver des justifications. Les idées de cette nature, nous en sommes maîtres; nous pouvons les mettre en ligne, les faire évoluer à notre guise : mais si nous avons tout pouvoir sur elles, elles n’en ont guère sur nous. La plupart sont des mots, guère plus. Et la lutte de mots contre notre paresse
et notre sensualité, c’est la lutte du pot de terre contre le
pot de fer. M. Fouillée a défendu une thèse généralement fausse en parlant des idées-forces. Il n’a point vu que ce que l’idée a de force exécutive lui vient presque toujours de son alliance avec les vraies puissances qui sont les éLats affectifs. À chaque instant l’expérience nous vient convaincre du faible pouvoir de l’idée. U y a loin de l’assentiment purement formel à la foi efficiente et instigatrice d’actes. Dès que l'intelligence se trouve avoir à lutter seule, sans secours étranger, contre la brutale cohorte des puissances sensuelles, elle est condamnée à l’impuissance. Dans l’état de santé, cet isolement de l’intelligence est impossible : mais la maladie nous fournit avec une
grande netteté la preuve que toute force instigatrice d’actes importants émane de la sensibilité. Que l’intelligence n’ait en soi nulle force, nous ne le prétendons pas, mais qu’elle soit impuissante à remuer ou à refouler les lourdes et massives tendances animales, voilà ce qui nous paraît bien certain. M. Ribot 1 a démontré à l’aide d’exemples saisissants que lorsque la sensibilité est profondément atteinte, lorsque la joie qui suit la sensation n’apparaît pas, lorsque l’idée reste sèche, froide, un être intelligent devient incapable de mouvoir même la main pour une signature. Qui de nous, au réveil, après une nuit agitée et un repos imparfait ne s’est pas trouvé dans un état semblable? Plongés en une torpeur profonde, l’intelligence assez nette, toutefois, nous voyons ce qu’il faudrait faire, mais, hélas! nous sentons de reste que l’idée a peu de force par elle-même. Que nous entendions à ce moment la servante parlementer avec un visiteur annoncé, mais que nous avions oublié, et la confusion d’être trouvé en défaut, ce qui est un sentiment, nous jette à bas du lit en toute hâte. Dans les cas cités par M. Ribot1 on a une vive illustration de ce contraste entre les effets de l'idée et ceux du sentiment. Un des malades dont il parle, incapable de faire le moindre mouvement volontaire, malgré que l’intelligence fût intacte, sauta le premier de la voiture lorsqu’elle écrasa une femme sur la route.
Malheureusement, on croit que les états pathologiques sont des états à pai t, tandis qu ils ne sont qu un grossissement de la réalité. De même qu’un avare sera toujours prêt à rire des ridicules d’Harpagon, sans en rien prendre
(1) Maladies de la volonté, p. 38, 39, 43, 50, 116, 1 17. Alcan.
LA PSYCHOLOGIE DE LA VOLONTÉ pour lui, de même nous refusons de nous voir dans les états nets, tranchés des maladies mentales. Mais toute notre expérience nous a pénétrés de l’impuissance de l’idée. Sans parler des alcooliques qui savent très bien les conséquences qu’aura leur ivrognerie, mais qui ne les sentent qu’à la première attaque d’apoplexie, alors qu’il est trop tard, qu’est-ce que l’imprévoyance sinon la vision des menaces de l’avenir sans le sentiment de ces menaces ? La misère venue : ah ! si j’avais su ! dit-on. On savait, mais non pas de cette connaissance sensible, émue, qui, au regard de la volonté, est la seule qui compte
Au-dessous de cette couche superficielle d’idées qui ne pénètrent pas, se trouvent les idées qui peuvent bénéficier de l’appui de sentiments passagers. Par exemple, on vient de passer plusieurs journées dans une demi-paresse, on lit, mais le livre à faire est là, l’effort rebute, malgré les excellentes raisons qu’on se donne à soi-même : brusquement la poste apporte la nouvelle du succès d’un camarade et nous voilà piqués d’émulation, et ce que les plus hautes et les plus solides considérations n’avaient pu produire, une onde émotive d’ordre inférieur, le fait incontinent. Je me souviendrai toujours d'un événement qui me montra avec une éclatante évidence la différence de l’idée et de l’émotion. Avant l’aube, au Buet, je me trouvais traverser un névé en pente rapide dont le fond disparaissait dans l’obscurité. Je glissai. Je ne perdis pas un instant la tête. J’avais conscience de ma situation critique et une vue nette du danger. Je parvins tout en pensant que j’allais me tuer, à ralentir, puis à enrayer ma course cent mètres plus bas. Très calme, je traversai très lentement le névé en m’aidant de mon alpenstock et une fois en sûreté dans les
rochers, définitivement sauvé, je fus (peut-être à cause de l’épuisement provoqué par des efforts excessifs) pris d’un tremblement violent. Mon cœur battit, mon corps se couvrit d’une sueur froide, et seulement alors j’éprouvai une peur, une terreur extrême. En un instant la vue du danger devint sentiment du danger.
Plus profond encore que ces idées d’origine externe, adoptées provisoirement par des états affectifs transitoires, se trouvent les idées qui, quoique venues du dehors aussi, se trouvent en harmonie avec des sentiments fondamentaux et qui forment avec eux une alliance si étroite qu’on ne sait si c’est l’idée qui a absorbé le sentiment ou le sentiment l’idée. A ce degré elles se confondent avec les idées d’origine interne, issues de notre fonds, et qui sont la traduction en formules nettes de notre caractère même, de nos tendances profondes. Notre personnalité sentante leur donne une chaude coloration ; elles sont en quelque sorte des sentiments. Comme la lave refroidie déjà à la surface se conserve des années durant brûlante à une certaine profondeur, ces idées conservent dans leur métamorphose en intelligence la chaleur de leur origine affective. Ces idées sont à 1a. fois les inspiratrices et les soutiens de toute activité prolongée dans une direction donnée. Toutefois, remarquons-le bien, ces idées ne sont pas tout à fait des idées : elles sont les substituts nets, précis, commodément maniables des sentiments, c’est-à-dire d’états psychologiques puissants, mais lents, lourds, difficiles à manier. Très différentes elles sont de ces idées de superficie qui constituent « l’homme verbal » et qui ne sont souvent même que des mots, des signes vidés des choses signifiées. Leur énergie leur vient en quelque sorte par les
LA PSYCHOLOGIE DE LA VOLONTÉ
racines. C’est une énergie d’emprunt qu’elles vont puiser dans la source vive des sentiments, des passions, en un mot des états affectifs. Lorsqu’une idée comme celle dont nous parlons naît dans une âme ardente à l’accueillir, par un double et mystérieux phénomène d’endosmose que nous étudierons, l’idée attire à elle les sentiments propres à la féconder; elle s’en nourrit en quelque sorte, s’en fortifie, et d’autre part la netteté de l’idée passe dans les sentiments, leur donne, non la vigueur, mais Y orientation. L’idée est pour les sentiments ce qu’est l’aimantation pour les innombrables courants du barreau de fer doux ; elle les dirige dans le même sens, détruit les conflits, et de ce qui n’était qu’amas incohérent, elle forme un courant discipliné, d’une force centuplée. C’est ainsi qu’il suffît parfois en politique de la formule heureuse d’un homme populaire pour diriger vers une fin bien nette toutes les forces jusque-là anarchiques et contradictoires d’une démocratie.
Mais réduites à elles-mêmes, les idées sont sans force contre les brutalités des penchants. A qui n’est-il pas arrivé la nuit d’être saisi par une peur déraisonnée, absurde, de demeurer dans son lit, le cœur battant avec violence, les tempes gonflées par l’afflux du sang, et d’être incapable, la raison n’ayant cependant pas faibli et l’intelligence restant nette, d’apaiser ce ridicule émoi ? A ceux qui n’ont point d’expérience semblable, je conseille de lire à la campagne, par un grand vent d’hiver, après minuit, la Porte murée des contes fantastiques de Hoffmann : ils verront avec évidence combien pèsent peu leur raison, leurs idées nettes contre l’émotion de la peur. Sans parler de sentiments aussi forts et quasi instinctifs, on peut constater nettement la différence de puissance réalisatrice de
ÉTUDE DU ROLE DES IDÉES DANS LA VOLONTÉ 4t
l’idée et des états affectifs en étudiant des sentiments acquis. Que l’on compare la croyance « psittacique » purement intellectuelle de la bourgeoisie des petites villes avec la croyance sentie d’un dominicain. Parce qu il sent la vérité religieuse, ce dernier peut lui faire le saciifice absolu de soi, se priver de tout ce que le monde prise, accepter la pauvreté, les macérations, le régime de vie le plus dur. Le bourgeois chez qui la croyance est d’ordre intellectuel, va à la messe, mais n a aucune répugnance pour l’égoïsme le plus laid. Il est riche et exploite sans pitié une pauvre domestique qu’il nourrit mal tout en exigeant d’elle un travail exténuant. Qu’on compare encore les velléités de socialisme du boulevardier qui ne se priverait ni d’un plaisir ni même d’une dépense de pure vanité, avec le socialisme senti d’un Tolstoï qui, comblé de tous les biens : noblesse, fortune, génie, vit de la vie du paysan russe. C’est ainsi encore que l’idée que la mort est inévitable demeure abstraite chez la plupart des gens. Et cette idée, après tout si consolante et si reposante, si propre à affaiblir en nous les sentiments ambitieux, l’orgueil et l’égoïsme, et à tarir la source de nos soufrances, demeure sans influence sur notre conduite. Comment n’en serait-il pas ainsi puisque chez les condamnés à mort eux-mêmes, cette idée n’est généralement sentie qu’au dernier moment. « Cette pensée était toujours présente à son esprit mais d’une manière vague et générale et il ne pouvait y arrêter son esprit. Ainsi, tandis qu'il frissonnait de terreur et devenait rouge comme le feu en songeant qu’il allait bientôt mourir, il se mettait involontairement à compter les barreaux de la grille du tribunal, il s’étonnait d’en voir un de cassé et se demandait si on le
LA PSYCHOLOGIE DE LA VOLONTÉ
raccommoderait... ce ne fut que le soir de ce dernier et triste jour que la pensée de sa situation désespérée et de l’eflVoyable dénouement auquel il touchait, s’offrit à son esprit dans toute son horreur; il n’avait jusqu’alors entrevu que d’une manière vague la possibilité de mourir si tôt 1 .
Il est d’ailleurs inutile d’accumuler d’autres exemples. Chacun peut en fouillant dans son expérience passée trouver une ample moisson de faits caractéristiques qui le pénétreront fortement de nos conclusions. Non, l’idée par elle-même n’est pas une force. Elle serait une force si elle était seule en la conscience. Mais comme elle s’y trouve en conflit avec des états affectifs, elle est obligée d’emprunter à des sentiments la force qui lui manque pour lutter.
§ Il
Cette impuissance de l’idée est d’autant plus désolante que nous avons sur elle pleine puissance. Le déterminisme de l’association des états de conscience, habilement utilisé, nous donne dans la région intellectuelle une liberté presque absolue. Ce sont les lois mêmes de l’association qui nous permettent de briser une chaîne d’états associés, d’y introduire des éléments nouveaux, puis de renouer la chaîne. Tandis que je cherchais un exemple concret destiné à « illustrer » celte affirmation théorique, le hasard, fidèle pourvoyeur des gens qui suivent une idée, me le fournit. Le sifflet d’une usine se fait entendre. Ce son, cct
(1) Dickens. Olivier Twist, llachellc, 1883, ch. lii.
état présentatif a brisé sans que je le veuille la trame des idées que je suivais, et a introduit brusquement en ma conscience l’image de la mer, un profil de montagnes corses, puis l’admirable panorama qu’on découvre des quais de Bastia. C’est que le sifflet avait exactement le même son que le sifflet du paquebot que j’entendis si souvent durant trois années. Eh bien ! notre libération la voilà : c’est la loi du plus fort. Un état présentatif est, règle générale, plus fort qu’un état représentatif — et si le sifflet entendu peut briser une suite d’idées auxquelles on veut songer, il suffira que nous employions consciemment le même procédé.
Nous pouvons, quand nous le voulons, produire en nous des états présentatifs — introduire pour nous libérer d’associations très fortes des états présentatifs qui rompront violemment la chaîne. Il y a surtout un état présentatif remarquablement docile et commode : le mouvemen^et parmi les mouvements, les mouvements constituant le langage. On peut prononcer des mots à haute voix, on peut lire. On peut même, comme le font les religieux en leurs tentations, se fustiger et briser avec violence les associations qu’on veut briser. L’idée à qui nous voulons assurer la victoire de façon à ce qu’elle soit à son tour le point de départ d’une nouvelle direction de la pensée, nous pouvons ainsi l’imposer par la force.
Ici nous sommes d’ailleurs puissamment aidés dans notre tâche par la grande loi de la mémoire. Tout souvenir a besoin pour se graver profondément d’une répétition fréquente et prolongée. Il a besoin surtout d’une attention vive et sympathique, si je puis ainsi dire. Aussi les substrats cérébraux des chaînes d’idées que nous avons expulsées
LA PSYCHOLOGIE DE LA VOLONTE
de la conscience et que nous maintenons en exil, s'anémient, s’eJTacent et entraînent dans leur atrophie la disparition des idées correspondantes. Nous sommes donc maîtres de nos pensées : nous pouvons arracher les mauvaises plantes, bien plus même, amener la destruction de la portion de terroir qui les portait.
Au contraire, lorsque nous voulons conserver les associations présentes et les laisser se développer, nous avons d’abord grand soin d’éloigner les états présentâtes étrangers à notre objet et propres à faire irruption dans la conscience; nous recherchons le silence, le calme, nous fermons même les yeux si la trame de nos pensées est fragile. De plus, nous appelons à l’aide des états présentâtes propres à nous servir : nous parlons à haute voix, nous écrivons nos pensées : l’écriture surtout nous est d’un secours merveilleux dans les longues méditations. Elle soutient la pensée et fait complices du mouvement des idées les yeux et la main. Chez moi une disposition naturelle fortement cultivée par la profession m’empêche de lire s uis articuler , de sorte que la pensée est soutenue par trois chaînes de sensations présentatives, et même par quatre, puisqu’il est difficile d’articuler sans entendre le mot1.
En résumé, c’est parce que nous avons pleine puissance sur nos muscles, et spécialement sur ceux des organes des sens ou ceux mis en jeu dans le langage que nous pouvons
(1) On sait que le souvenir d’un mot est très complexe et qu’il se compose de quatre éléments, à savoir: 1° d’une image motrice (mot prononcé), 2° d’une image visuelle (mot imprimé ou manuscrit), 3° d’une image auditive (mot entendu), 4° d’une image motrice graphique (mot écrit). La pensée étant impossible sans langage, il est clair que sous toute trame de pensée se développent une ou plusieurs trames formées des images dont nous venons de parler. Quand on écrit, les quatre trames d’images peuvent servir de soutien à la pensée.
nous libérer des servitudes de l’association des idées. 11 peut évidemment y avoir des différences tenant à la nature de chacun de nous, et en psychologie, actuellement on est coupable de vouloir généraliser son cas puisqu’on découvre chaque jour de nouveaux types qu’on confondait jusqu'alors1. Aussi n’afïirmé-je que pour moi que le seul souvenir bien à ma disposition, et toujours le premier évoqué lorsque je veux intervenir dans ma pensée pour en modifier le cours, c’est la préimagination d’un mouvement. Je n’ai de puissance sur ma pensée que parce que je suis maître de mes muscles.
Quoi qu’il en soit, du point de vue de l’éducation de la volonté par soi-même, la conclusion de ce chapitre est assez décourageante. Nous avons toute-puissance sur nos idées, mais, hélas! la puissance de nos idées dans la lutte contre la paresse et la sensualité est presque négligeable : voyons si nous serons plus heureux en étudiant les ressources qu’offrent les états affectifs pour l’œuvre de maîtrise de soi.
(1) Cf. Ribot. Revue philos. : Enquête sur les idées générales. Octobre 1891. Alcan.