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CHAPITRE II

Ce que peuvent les états affectifs sur notre vouloir ne saurait être exagéré. Us peuvent tout et même nous faire affronter sans hésitation la mort et la souffrance. Constater leur puissance, c’est constater une loi empirique universelle. Mais cette loi empirique, il est .possible de la transformer en une loi scientilique, c’est-à-dire de la dériver d’une loi plus haute, et de la considérer comme une conséquence déduite d’une vérité évidente.

Si nous séparons par l’analyse les éléments fondus ensemble qui constituent le sentiment, nous trouvons qu’il en est comme d’un adagio de Beethoven : un motif fondamental court sous toutes les variations qui tantôt le recouvrent et tantôt le mettent en relief : celte phrase tou-

iours renaissante sous mille formes est comme l’aine à la

fois diverse et une qui donne la vie au développement musical. Cette phrase qui supporte l’adagio entier, avec ses prodigieuses richesses, a pour correspondant dans le sentiment une tendance élémentaire. Cette tendance donne

au sentiment son unité. Sur elle peuvent se développer les variations très riches des sensations, du plaisir et de la douleur, et des souvenirs. Mais c’est elle qui colore d’une nuance particulière tous ces éléments secondaires. Comme les créatures chez Descartes n’existent que par une création continuée de Dieu, de même ici, nos plaisirs, nos douleurs, nos sensations, nos souvenirs n’ont de réalité que par une sorte de création continuée : c’est l’énergie vivante de la tendance qui resplendit en eux. Elle disparue, on n’aurait qu’un ramas d’états psychologiques froids, morts, purs abstraits sans coloration et sans efficace.

Ce fond substantiel de tout sentiment nous permet de comprendre pourquoi ces états ont en nous une puissance si robuste. En effet, les tendances que sont-elles sinon notre activité, notre vouloir vivre qui fortement discipliné par la douleur, a été contraint d’abandonner beaucoup de directions dans son développement, et qui s’est répandu sur les routes autorisées, subissant en quelque sorte la loi ou de périr ou de se couler en des canaux qui sont les tendances particulières organisées ?

Cette activité régentée par la douleur et qui désormais va se traduire par des séries de mouvements musculaires liés ensemble et constituant une action ou tel groupe d’actions nettement différencié des autres, c’est la forme initiale de toute tendance.

L’activité, sans la discipline de la douleur, se fût éparpillée dans toutes les directions et se fût émasculée : l’expérience 1 a contrainte de se canaliser en nos tendances et ces tendances, on le voit, c’est en quelque sorte notre énergie centrale, primitive, qui par coulées brûlantes se fait jour à travers la croûte superficielle des idées acquises,

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des sentiments secondaires d’origine externe. C’est notre force vive se déversant dans les muscles appropriés, se traduisant en actes habituels : et cela même explique la puissance motrice des inclinations. Elles consistent en un groupe de mouvements, ou plutôt en une masse de mouvements élémentaires. Par exemple le matériel musculaire mis en jeu par la colère, par l’amour, etc., est toujours en son ensemble le même dans tous les cas. Il est de plus sensiblement le même dans l’espèce entière. Il a été ce qu’il est, chez les innombrables générations qui nous ont transmis l’existence. Sur ce fond un peu fruste, chacun brode ses innovations personnelles, mais l’ensemble est si cohérent que les enfants au berceau eux-mêmes en comprennent la signification. Cette liaison entre telle tendance et telle série d’expressions musculaires a été transmise par hérédité. C’est un lien plusieurs fois séculaire. On comprend que les trames liées consciemment par moi entre telle idée ou tel mouvement musculaire n’aient guère de force, à côté de ces autres liens devenus automatiques : leur seule chance de ne pas être brisées dans cette lutta inégale, ce sera, on le prévoit, de chercher des alliances et de faire cause commune avec des tendances héréditaires : de cette façon on pourra risquer une lutte où la trame fragile qui relie l’idée au mouvement ne supportera pas le choc.

La force du sentiment se manifeste par une grande richesse d’effets. Un sentiment vif peut troubler les états psychologiques les plus indépendants de lui en apparence, comme la perception des objets sensibles. Il est vrai que toute perception, même élémentaire, est une interprétation de certains signes. Je ne vois pas cette orange, je juge

seulement à certains signes que ce doit être une orange. Mais cette interprétation devient avec l’habitude instantanée, automatique, partant bien difficile à troubler. Eh bien, le sentiment chasse à chaque instant l’interprétation vraie et suggère une interprétation hallucinatoire qui prend dans la conscience la place de l’autre. Sans parler de la peur qui provoque, la nuit, des interprétations parfaitement absurdes des bruits les plus naturels, ne saiton pas que la haine nous aveugle sur les faits les plus évidents? Qu’on songe pour se rendre compte de cette curieuse falsification aux erreurs des mères sur la beauté de leurs enfants, qu’on relise la jolie boutade de Molière qui se moque des illusions provoquées par l’amour :

« La pâle est au jasmin en blancheur comparable ;

« La noire à faire peur, une brune adorable 1?...

Mais ce n’est pas seulement la perception que peut falsifier le sentiment. Les sentiments plus forts ne respectent nullement les sentiments plus faibles. Par exemple, et nous aurons prochainement à souligner l’importance de ce fait, la vanité, sentiment si vif chez beaucoup de gens, peut chasser de la conscience des sentiments réellement éprouvés. Les sentiments qu’il est convenable, élégant d’éprouver sont fortement suggérés par l’amour-propre. Et ces étrangers se carrent dans la conscience et recouvrent les sentiments réels tout comme un spectre apparu devant un mur cache à l'halluciné les dessins de la tapisserie ainsi que ferait une personne réellement présente. C’est par suite d’une auto-suggestion de cette nature que l’étudiant sacrifie

(1) Misanthrope, II, v.

Payot. l

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les profondes joies de son âge et de son état à de prétendus plaisirs qui, débarrassés de la gangue des sentiments suggérés par la vanité et d’entourage, sont misérables. C’est ainsi encore que les mondains superficiels par goût et par incapacité, ne vont jamais chercher au fond d’eux-mêmes les sentiments réels qu’ils éprouvent au milieu de leur vie à la fois affairée, sotte et stérile. Ils prennent l’habitude de se figurer qu’ils éprouvent réellement les sentiments de convention qu’il est bien porté dans leur monde de paraître éprouver, et cette habitude finit par tuer en eux la possibilité d’une émotion vraie. Cette sujétion au « qu’en dira-t-on » en fait des êtres aimables, polis, sans aucune originalité : gentils jouets mécaniques dont les ficelles sont dans les mains d’autrui. Même dans les moments les plus terribles, ce qu’ils sentent est tout de convention.

Il est clair que pouvant frelater ^os perceptions et nos sentiments, choses lourdes et solides, les états affectifs auront beau jeu à troubler ces états psychologiques fragiles que sont les souvenirs. Et comme tout jugement, toute croyance reposent sur des enquêtes plus ou moins complètes, suivies d’une évaluation précise des éléments de l’enquête, il est clair que le sentiment pourra avoir ici des conséquences prodigieuses. « Le principal usage que nous faisons de notre amour de la vérité est de nous persuader que ce que nous aimons est vrai1. > Nous nous figurons presque tous que nous prenons parti, que nous choisissons entre plusieurs voies à prendre ! Hélas, presque toujours notre décision est prise en nous, non par nous ; il n’y a nulle participation de notre vouloir conscient : les pen-

(1) Nicole. De la connaissance de soi , I, vi.

chants, sûrs de leur victoire définitive, consentent en quelque sorte à laisser l’intelligence délibérer ; ils veulent bien lui abandonner la stérile satisfaction de se croire la reine, mais en réalité c’est une reine constitutionnelle qui parade, qui pérore, mais qui ne gouverne pas.

En effet, l’intelligence si docilement soumise aux violences des états affectifs n’a pas grande satisfaction du côté de la volonté. Celle-ci n’aime point à exécuter les ordres secs qu’elle reçoit d’elle : puissance sentimentale, il lui faut des ordres émus, colorés de passion. La pathologie nous a montré un notaire absolument incapable de vouloir, sautant le premier hors de la voiture pour donner à une femmt» écrasée des soins empressés1 2. Voilà pour une volition particulière.

A plus forte raison une volonté durable et puissante doit-elle être soutenue par des sentiments eux-mêmes puissants, et sinon constants, du moins fréquemment excités. « Une sensibilité intense, dit Mill, est l’instrument et la condition qui permet d’exercer sur soi-même un puissant empire, mais pour cela, elle a besoin d’être cultivée. Quand elle a reçu cette préparation, elle ne forme pas seulement Jes héros du premier mouvement, mais les héros de la volonté qui se possède. L’histoire et l’expérience prouvent que les caractères les plus passionnés montrent le plus de consfhnce et de rigidité dans leur sentiment du devoir, quand leur passion a été dirigée dans ce sens3. » Qu’on s’observe avec soin soi-même et l’on verra qu’à part les actes devenus par habitude automatiques, toute volition est

(1) Ribot. Maladies de la&olonlé. Loc. cit. p. 48 et 52 note.

(2) Mill. Assujettissement dW femmes, 150 sqq. — Ribot. Maladie i

de la volonté, 117, 118, 169. •

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précédée d’une onde émotive, d’une perception affective de l’acte à accomplir. Tantôt, nous l’avons vu, l’idée du travail qu’on veut entreprendre est impuissante à nous jeter à bas du lit, tandis que le sentiment de honte d’être surpris au lit malgré l’annonce qu’on a faite la veille d’un lever de grand matin, suffit à nous faire habiller en hâte. Tantôt le sentiment d’une injustice nous pousse à une protestation qui nous coûte, etc., etc.

D’ailleurs, l’éducation si peu rationnelle qu’cn donne aux enfants aujourd’hui est en partie fondée sur une perception vague de la vérité. Tout le système des compositions, des récompenses, des punitions repose sur la croyance confuse que les émotions seules peuvent mettre en mouvement les volontés. Aussi les enfants chez qui la sensibilité est à un niveau très bas, sont-ils inéducables sous le rapport du vouloir, et, partant, sous tous les autres rapports. « Il faut avouer que de toutes les peines de l’éducation aucune n’est comparable à celle d’élever des enfants qui manquent de sensibilité... toutes leurs pensées sont des distractions... ils écoutent tout et ne sentent rien'. »

Si nous considérons les sociétés et leurs voûtions collectives comme un grossissement de ce qui se passe dans les individus, nous verrons d’une façon très manifeste que les idées ne mènent le monde qu’indirectement et en s’appuyant sur des sentiments. « L’avènement d’une idée, remarque Michelet, n’est pas tant la première apparition de sa formule que sa définitive incubation, quand, reçue dans la puissante chaleur de l’amour, elle éclôt, fécondée par la force du cœur2. » Spencer soutient avec raison que ce sont lessenti-

(1) Fénelon. Éducation des filles , ch. iv.

(2) Les Femmes de la Révolution , 1854, p. 321.

ments « qui mènent le monde 1 ». Stuart Mill lui objecte2 que « ce ne sont pas les émotions et les passions humaines qui ont découvert le mouvement de la terre. » Assurément non. Mais cette découverte a dérivé à son profit des sentiments puissants sans lesquels elle fut demeurée de nulle influence sur la conduite humaine. C’est en l'àme d’un Pascal, d’un Spinoza, que l’idée a germé. En l’âme de ce dernier surtout, le sentiment de l’insignifiance de notre globe dans l’univers, et par suite le sentiment de notre rien-être a pénétré si profond que nul ne peut avoir commerce intime avec ses œuvres sans éprouver quelque chose du grand calme des choses éternelles. Ce n’est guère que chez les philosophes méditatifs que cette découverte a produit des effets pratiques, parce que là seulement elle a provoqué l’éclosion de profondes émotions. La volonté d’une nation, d’un groupe politique est une résultante d’états affectifs (intérêts, craintes communes, sympathies communes, etc.) et les idées pures sont de peu d’efficacité pour conduire les peuples.

Il nous suffit d’ailleurs de provoquer sur ce point l’attention de nos lecteurs. Us trouveront dans l'histoire des preuves nombreuses delà faiblesse de l’idée sur la conduite et de la force des émotions.

Ils sauront faire par exemple la part des idées pures d’émotion, et la part des souffrances, des colères, des craintes et des espérances dans le sentiment patriotique qui nous anime tous. Quant aux preuves individuelles, le regard le plus distrait jeté sur la « comédie humaine » les fournira par douzaines. Outre les exemples que nous avons

(1) Spencer. Pourquoi je me sépare d'Aug. Comte.

(2) Aug. Comte et le Positivisme, 100 sqq. irad. Clemenceau. Alcan.

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cités au chapitre premier de ce livre, ils remarqueront des dévotes qui se feraient scrupule de manquer un office et qui n’hésiteront point à déchirer à belles dents la réputation de leurs « amies » ; ils verront des hommes politiques faire parade de leur philanthropie et qui reculeraient avec horreur à l’idée de visiter des galetas répugnants, d’entrer en contact avec le pauvre souvent sale, toujours grossier! Ils assisteront à certains moments, comme paralysés, aux troubles provoqués en leur propre conscience par la sensualité , et ils demeureront surpris des idées ignobles qu’une sécrétion amassée en un point du corps est capable de faire germer en la pensée d’habitude la plus maîtresse d’elle-même. Ils mettront en regard de cette impuissance de l’idée le sacrifice absolu, non seulement de l’existence, mais même de tout amour-propre que peut produire en une âme un profond sentiment religieux. Ils se pénétreront de la vérité du proverbe de l’Imitation : qui amat non Iciborcit : pour qui aime, en effet, tout est facile, agréable à accomplir. Ils verront avec quelle aisance le sentiment maternel peut culbuter les idées d’honneur, de patriotisme : qu’il vive, qu’il vive infâme, mais qu’il vive! Mais ils verront, par un phénomène inverse, le patriotisme ardent d’une Cornélie prouver qu’aux sentiments les plus puissants on peut cependant opposer des sentiments de création secondaire, artificielle, et cela victorieusement, exemple qui nous est cher puisqu'il prouve la possibilité de déraciner les sentiments instinctifs les plus solides. Après une telle enquête, même sommaire, nul ne pourra se refuser à constater la toute-puissance sur la volonté des états affectifs.

Malheureusement, si le côté affectif de notre nature a dans notre vie psychologique une prépondérance si manifeste, notre pouvoir sur lui est bien faible. Et ce qui est plus grave, c’est que cette faiblesse, on peut non seulement se convaincre par un examen des faits qu’elle est réelle , mais on peut encore prouver qu’elle ne peut pas ne pas être. Cette impuissance n’est, en effet, qu’une conséquence delà nature même du sentiment. Nous avons démontré ailleurs 1 que toute action sur le monde extérieur a nécessairement nos muscles pour instruments : pas de muscles, pas d’action extérieure. Or, toute impulsion venue du dehors, par quelque voie que ce soit, a pour effet de provoquer une réponse de l’être qui la reçoit, réponse musculaire, cela est bien entendu. Mais les impressions externes sont extrêmement variées : extrêmement variés par suite seront les ajustements musculaires. Mais quelque forme que prenne l’acte musculaire, il nécessite une dépense de force. A cette dépense la nature a ingénieusement pourvu; qu’une impression frappe les sens, soudainement le cœur se met à battre plus vite, la respiration s’accélère, l’ensemble des fonctions de nutrition reçoit comme un coup de fouet. Cet émoi physiologique immédiat est ce qui constitue proprement l’émotion. L’émotion est d’autant plus forte que cet émoi est plus fort, et si cet émoi manque, l’émotion manque. Or cet émoi est automatique, bien plus, il échappe presque absolument à l’intervention

(1) Revue philosophique , mai 1890. Sensation, plaisir cl douleur .

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de notre volonté, et cela est très fâcheux pour notre maîtrise de nous-mêmes.

Nous ne pouvons ni arrêter, ni même modérer directement les battements de notre cœur; nous ne pouvons couper court à un accès de terreur en empêchant la quasiparalysie des intestins. Nous ne pouvons, dans les accès de sensualité, entraver l’élaboration du fluide séminal et son accumulation. Nul plus que nous n’est pénétré de l’idée que les hommes maîtres d’eux-mêmes sont rares, que la liberté est une récompense d’eflorts prolongés que peu de gens ont le courage de tenter. Il en résulte que presque tous les hommes sont esclaves de la loi du déterminisme, qu’ils sont menés par leur vanité, leurs penchants irascibles, que par suite en grande majorité, ils sont, comme dit Nicole, des « marionnettes » dont on doit avoir pitié. Quelque vilenie qu’on reçoive d’eux, la seule attitude qui convienne à un philosophe est le calme et une sérénité supérieure. Qu’Alceste qui croit au libre arbitre se fâche, sans résultat d’ailleurs, c’est justice — mais à nous la tranquillité souriante de Philinte :

... Quoi qu’à chaque pas je puisse voir paraître,

En courroux, comme vous, on ne me voit point être...

Et mon esprit enfin n’est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,

Que de voir des vautours affamés de carnage,

Des singes malfaisants et des loups pleins de rage...

Yoilà théoriquement quelle doit être l’attitude du penseur. S’il se venge ce doit être avec le plus grand calme. Et à proprement parler le sage ne se venge pas. J1 cherche seulement à se garantir pour l’avenir en châtiant ceux qui attentent à son repos, de façon à ce que désormais nul

n’ignore qu’il vaut mieux le laisser tranquille. Au lieu de ce grand calme dédaigneux que voyons-nous? Une blessure d’amour-propre, une indélicatesse qui nous atteint, provoquent aussitôt, malgré nous, l’émoi physiologique. Le cœur se met à battre irrégulièrement, convulsivement; il est comme affolé. Un grand nombre de ses contractions sont imparfaites, spasmodiques, douloureuses. Le sang est poussé au cerveau par saccades violentes, congestionnant cet organe si délicat, et occasionnant un torrent de pensées violentes, d’idées de vengeance, idées absurdes, exagérées, impraticables : notre philosophie assiste impuissante à ce déchaînement tout animal, qu’elle réprouve et blâme. Pourquoi cette impuissance? C’est que l’émotion a pour antécédents inconditionnels le trouble viscéral sur lequel notre volonté n’a aucune prise. Et ne pouvant enrayer ce trouble organique, nous ne pouvons empêcher sa représentation, sa traduction en termes psychologiques, d’envahir la conscience.

Est-il besoin démultiplier les exemples? N’avons-nous point dans la sensualité une preuve « cruciale » de la cause organique du trouble psychique? Est-ce que la folie transitoire, l’automatisme de nos idées ne cesse point lorsque la cause présumée est expulsée ? Est-il besoin de reprendre l’exemple de la peur analysé plus haut? N’est-il pas d’une clarté limpide que nous devons être sans puissance contre les sentiments parce que leurs causes essentielles, les causes d’ordre physiologique qui les font être, échappent à nos prises. Qu on me permette une analyse personnelle qui achèvera de montrer ce conflit inégal de la pensée et des viscères : il y a quelque temps on vint m’annoncer que mon enfant parti dès le matin n’avait pas paru chez

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les amis où il devait être. Mon cœur se mit incontinent à battre bien plus vite. Mais je me raisonnai et trouvai aussitôt une explication plausible de cette absence. Toutefois l’angoisse extrême de l’entourage, et cette idée suggérée par je ne sais qui que l’enfant avait pu jouer au bord du torrent très rapide et très gros qui passe près de ma demeure, finirent par me troubler. Aussitôt, quoique je sentisse que cette malencontreuse hypothèse était d’une ridicule improbabilité, l’émoi physiologique dont nous parlions plus haut devint extrême : le cœur battait à se rompre, j’éprouvais au cuir chevelu une souffrance vive, comme si les cheveux se hérissaient, mes mains tremblaient, et les idées les plus folles me passaient par la tête, malgré tous mes efforts pour chasser ces alarmes que je jugeais folles. L’enfant retrouvé après une demi-heure de recherches, mon cœur continuait à battre à grands coups. Et chose curieuse, comme si cet émoi que je désavouais, frustré dans sa fin, eût voulu être utilisé quand même, il me poussa, le matériel de la colère et de l’inquiétude violente étant sensiblement le même, à faire une scène à la pauvre servante qui n’en pouvait mais. Toutefois je m’arrêtai net devant l’expression de douleur de la pauvre fille et je pris le parti de laisser la tempête s'apaiser d’elle-même, ce qui demanda quelque temps.

Chacun peut faire sur soi des observations analogues, et chacun arrivera à cette désolante conclusion que nous nous ne pouvons directement rien contre nos sentiments.

§ III

Nous voici donc acculés. L’œuvre de maîtrise de soi est

manifestement impossible. Le titre du livre est mensonger. L’éducation de soi est un leurre. Car, d’une part, je n’ai de puissance que sur ma pensée. L’emploi intelligent du déterminisme me fait libre, et me permet de me jouer des lois de l’association des idées. Mais l’idée est impuissante. Elle n’a qu’une force dérisoire contre les puissances brutales contre lesquelles nous devons engager la lutte.

D’autre part, si les sentiments sont tout-puissants en nous; s’ils régentent à leur guise perceptions, souvenirs, jugements, raisonnements; si même les sentiments forts annihilent et chassent les faibles, si en un mot, ils exercent un despotisme presque sans limites, ils sont despotes jusqu’au bout et n’acceptent pas les ordres de la raison ni le contrôle de notre volonté.

Nous sommes riches en moyens d’action là seulement où ces moyens sont inutilisables. La constitution qui régit notre vie psychologique assure la toute-puissance à une plèbe indisciplinée et ingouvernable : les puissances sensées n’ont de puissance que le nom; elles ont voix consultative, mais non délibérative.

11 ne nous reste donc plus qu’à jeter, par un coup de désespoir, notre lance et notre bouclier, à quitter le terrain du combat, à accepter résignés notre défaite et à nous réfugier dans un fatalisme qui nous fournira du moins des consolations pour tous nos avilissements, toutes nos paresses, toutes nos lâchetés.

Heureusement la position n est pas aussi désespérée qu'on serait tenté de le croire. La force que l’intelli-

GO LA PSYCHOLOGIE DE LA VOLONTÉ

gence ne possède pas, un facteur essentiel que nous avons omis jusqu’ici, peut la lui donner. Ce qu’elle ne peut pas actuellement, la grande puissance libe'ratrice, le temps, va lui permettre de le pouvoir à la longue. A la liberté immédiate qui fait défaut, nous allons pouvoir suppléer par une stratégie, par des moyens médiats, indirects.

Mais avant d’exposer la méthode que nous avons pour nous affranchir, il est bon de ne négliger aucune de nos ressources, et d’examiner si ne pouvant rien ou à peu près sur Y essentiel de nos états affectifs, nous ne pourrions pas avoir quelque action en essayant d’influer sur le matériel secondaire de l’émotion.

Sur le matériel physiologique essentiel qui comprend la plupart des organes non soumis à la volonté, le cœur principalement, nous n’avons aucune maîtrise directe par les moyens psychologiques. Nos seuls moyens d’action sont extérieurs et appartiennent à la thérapeutique. Une violente colère peut être aussitôt maîtrisée par l’absorption d’un peu de digitale qui a pour fonctions de régulariser les battements du cœur.

On peut mettre un terme aux plus violentes effervescences sexuelles par l’absorption de médicaments spéciaux. On peut vaincre la paresse, la torpeur physique et intellectuelle par l’ingestion du café. Mais il accélère les mouvements du cœur, leur donne une allure spasmodique, et il prédispose beaucoup de personnes à la colère. Chez un grand nombre de gens nerveux, le café occasionne de la dyspnée, une sensation de constriction et

ROLE DES ÉTATS AFFECTIFS DANS LA VOLONTÉ Cl

du tremblement des membres : il les prédispose ainsi à des angoisses, à des inquiétudes sans motif, et môme à des terreurs irraisonnées.

Mais nos moyens d’action sont promptement énumérés, et, somme toute, notre puissance directe sur l’essentiel des sentiments mérite à peine qu’on s’y arrête.

Il n’en est point de même, pour tout ce qui, dans le matériel du sentiment, est musculaire. La traduction extérieure du sentiment nous appartient, puisque nous sommes maîtres d’exécuter ou de ne pas exécuter les mouvements qu’il nous plaît. Il y a entre le sentiment et sa traduction à l’extérieur une association constante. Or c’est une loi générale en psychologie que lorsque deux éléments quelconques ont été fréquemment associés ensemble, l’un a tendance à éveiller l’autre.

C’est en conséquence de cette loi que les plus profonds des psychologues pratiques qui se sont occupés de l’éducation du sentiment, Ignace de Loyola aussi bien que Pascal, recommandent les actes externes de la foi comme éminemment propres à placer l’âme dans l’état affectif correspondant. Onsaitqu’àl’étatdesommeil hypnotique, l’attitude correspondant à une émotion est souveraine pour suggérer l’émotion. « Quelle que soit la passion que l’on veut exprimer par l’attitude du patient, quand les muscles nécessaires à cette passion sont mis en jeu, la passion ellemême éclate tout d’un coup et l’organisation tout entière y répond1. Dugaîd-Stewart raconte que Burke assurait avoir souvent éprouvé que la colère s’allumait en lui à mesure qu’il contrefaisait les signes extérieurs de cette

(1) Cf. B raid. Meurypnology.

LA PSYCHOLOGIE DE LA VOLONTÉ

passion. Est-ce que les chiens, les enfants, et même les grandes personnes qui luttent en jouant, ne finissent pas généralement par se fâcher tout de bon? Est-ce que le rire, les larmes ne sont pas contagieux? Et le peuple n’at-il pas remarqué que plus on est de fous plus on rit? Une personne triste et morose n’est-elle pas un rabat-joie, une calamité pour une famille? Le cérémonial chinois si propre à donner une haute idée de l’autorité, n’a-t-il pas été délibérément établi par Confucius, qui, comme Loyola, pensait que les gestes tendent à suggérer les sentiments correspondants? Est-ce que les pompes catholiques avec leur cérémonial d’une psychologie si profonde, ne sont pas singulièrement propres à faire sur les âmes, même peu croyantes, une grande impression? Je défie un homme de foi d’empêcher en son âme un vif mouvement de respect au moment ou aux chants succède dans le plus grand silence le prosternement unanime des fidèles. Est-ce que, dans le même ordre d’idées, la visite d’un ami débordant de gaiete', ne nous rassérène pas au milieu des plus grosses inquiétudes? Il est bien inutile d’ailleurs d’entasser des exemples : on en trouve facilement en cherchant.

Malheureusement, ce que l’on provoque, ce sont les sentiments déjà existants. On les réveille ainsi, on les ravive, on ne les crée point. Les sentiments ainsi renouvelés demeurent assez faibles ; le procédé qui agit du dehors sur le dedans ne peut guère être considéré que comme une aide précieuse. Il sert plutôt à maintenir le sentiment dans la pleine lumière de la conscience. Il est ce que nous avons vu que sont les mouvements, et surtout l’écriture pour la pensée : c’est-à-dire un secours précieux pour empêcher les distractions de faire vaciller l’attention, et pour

maintenir au premier plan la cliaine d états de conscience toujours prête à se rompre et a laisser s introduire à sa place des états nouveaux. Mais compter ainsi suggérer dans une âme un sentiment qui n y est point en germe, ou même qui n’y est qu’en germe, c’est ignorer que l’élément essentiel de tout sentiment échappe à nos prises.

De môme lorsqu’une émotion bouillonne en nous, nou pouvons refuser de la laisser se traduire au dehors. La colère a besoin pour s’exprimer des poings fermés, des mâchoires serrées, de la contraction des muscles de la face, d’une respiration haletante: quos ego! je puis ordonner à mes muscles de se détendre, à ma bouche de sourire; je puis modérer les spasmes respiratoires. Mais si je n’ai pas essayé d’éteindre les premières manifestations, encore faibles, de l’émotion naissante, si je l’ai laissée grandir, mes efforts ont chance d’être inutiles, surtout si du dedans la volonté ne parvient pas à envoyer au secours d’autres sentiments tels que le sentiment de la dignité personnelle, la crainte d’un éclat, etc. On pourrait faire la même constatation pour l’émotion sensuelle. Si l’esprit est complice du désir, si la résistance intérieure faiblit, la résistance des muscles, agents du désir, dure peu. Et, règle générale, il ne sert de rien d’opérer le blocus de l’ennemi, en élevant contre lui des ouvrages matériels, si les troupes d’investissement sentent que leurs chefs mollissent, sont tout prêts à traiter. Ce refus des muscles d’obéir à la passion doit être énergiquement soutenu par toutes les puissances intérieures solidaires. Il en résulte que du dehors nous ne pouvons que peu de chose sur le dedans. Notre influence directe pour provoquer dans l’âme un sentiment, ou pour immobiliser, réduire à l’impuissance, et surtout pour

la psychologie de la volonté

détruire un sentiment, est donc bien faible. Ce que nom fournissent ces moyens externes, ne peut être qu’un appoint : appoint précieux sans doute, mais qui ne peut que s’ajouter à une action interne déjà vigoureuse.

§ VI

Si donc nous étions enfermés dans le présent, si nous vivions au jour le jour, sans prévision, toute lutte serait inutile. Nous assisterions impuissants au conflit des idées, des sentiments, des passions en nous. La lutte serait intéressante, mais l’intelligence y serait spectatrice découragée d’avance. Elle pourrait au plus, comme on parie aux courses, s’amuser à prévoir quelle va être l'issue de la lutte : elle finirait même par acquérir dans ce pronostic une sorte d’infaillibilité; et d’ailleurs, chez la plupart des gens, elle n’a d’autre rôle que celui-là, car presque tous sont dupes de leur prescience. Parce qu’ils prévoient ce qui arrivera et qu’il arrive précisément ce que leur désir veut qu’il arrive, ils se croient libres. L’intelligence, honteuse de son impuissance, aime à se repaître de la douce illusion qu’elle est souveraine. Mais en réalité les penchants traitent toutes les affaires sans elle ; et elle n’a pas plus d’influence sur l'issue du conflit que n’en a le météorologiste qui sait que la pluie tombera demain, sur le degré de saturation de l’atmosphère.

Mais ce qui est la règle, et la règle méritée pour tous ceux qui n’ont fait aucun effort pour conquérir leur liberté, n’est point une règle nécessaire. On peut arriver à faire la loi chez soi. La liberté qui nous est refusée dans le présent, le temps nous permet de la conquérir. Le temps est notre

grand libérateur. Il est la puissance souveraine qui affranchit l’intelligence, qui lui donne la possibilité de se soustraire à la vassalité des passions et de l’animalité. Car les états affectifs de tous ordres sont des forces brutales et aveugles, et c’est le rôle des gens qui n’y voient pas, fussent-ils des hercules, d’être menés par les gens qui voient clair. L’intelligence, en se faisant habile, va, par son alliance avec la durée, c’est-à-dire par une tactique patiente, tranquille mais tenace, s’emparer lentement et sûrement du pouvoir et même de la dictature : d’nne dictature tempérée seulement par la paresse du souverain et par des révoltes temporaires des sujets.

C’est la nature et les effets de cet affranchissement par le temps que nous devons étudier maintenant. Nous étudierons ensuite les moyens pratiques de nous affranchir.

Payot.

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