‹ L'éducation de la volonté (volume 2)Chapitre 24 sur 96 · LES ENNEMIS A COMBATTRE : LES CAMARADES, ETC · texte numérisé non relu

LES ENNEMIS A COMBATTRE : LES CAMARADES, ETC

Le gros de notre tâche terminé, il reste à passer rapidement en revue les dangers secondaires qui menacent le travail de l’étudiant. Il est clair qu’il doit choisir avec soin les camarades à fréquenter. Autour de lui il rencontrera, sous des figures amies, les plus surs ennemis de son avenir. D’abord un certain nombre de jeunes gens riches qui, non stimulés par le souci de l’existence et gâtés par les habitudes molles de la maison, passent sottement leur adolescence à préparer la nullité de l’âge mûr, et qui, contraints de s’avouer qu’ils sont bien un peu méprisables, pour cacher ce mépris intime, se moquent des habitudes laborieuses des travailleurs. Mais il est une autre espèce plus redoutable et qui déjà exerce ses ravages au collège, ce sont les pessimistes par faiblesse, les découragés d’avant le combat. Gomme tous les impuissants, ils sont extrêmement envieux, hypocritement et bassement jaloux. Ce vilain état d’esprit fait d’eux des prosélytes d’un nouveau genre, des prosélytes patients, persévérants : leur but semble être de décourager les bonnes volontés : ils exercent une action déprimante de tous les instants. A

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l’afïût de toutes les défaillances, ils finissent par acquérir une influence funeste. Conscients de leur faiblesse et du triste avenir qui les attend, ils ont plaisir à empêcher les autres de faire effort.

D’autres sont simplement des paresseux qui exhorteront, qui solliciteront leur camarade de ne rien faire; ils essaieront de l'entraîner à la brasserie, ils lui faciliteront les occasions de débauche. Les étudiants français sont bien supérieurs sous certains rapports aux étudiants allemands enfermés soigneusement dans des sociétés qui leur enlèvent toute initiative, toute indépendance et les amènent à boire avec excès *. Ils sont plus sobres et disposent davantage d’eux-mêmes. Mais ils s’exagèrent fort pour la plupart l’étendue de leur liberté. Quoique abandonnés dans une grande ville, leur esclavage est très dur, et ils le portent partout avec eux : c’est que la cause en est en eux. La vanité si grande vers la vingtième année les soumet docilement à l’opinion publique, c’est-à-dire à l’opinion des camarades, et principalement des pires vauriens, qui ont généralement l’autorité que donnent l’audace, une allure décidée, sûre d’elle-même, un ton péremptoire et des termes violents pour flétrir la conduite droite et estimable. Ils ont presque toujours l’ensemble des qualités qui en imposent aux volontés faibles, et ils donnent le ton à tous ceux: qui les approchent. Cette autorité s’accroît de la force que donnent les prosélytes déjà convertis, qui acceptent aveuglément comme une vie de plaisir, comme la vie par excellence de l’étudiant, la vie la plus fatigante, la plus vide, la plus sotte qu’il soit

(1) Cf : Th. de Wyzewa. La vie et les mœurs en Allemagne : Revue des Deux Mondes , 15 mars, lxi® année.

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possible d’imaginer. Us ruinent leur santé, leur intelligence pour complaire à celui qu’ils admirent jusqu’à l’imiter servilement, a Si on s’en tenait à ses propres vices, remarque Chesterfield *, peu de gens seraient aussi vicieux qu’ils le sont! » Briller comme brillent les jeunes gens qui mènent la vie de plaisir, c’est briller, comme le dit le même auteur, comme fait le bois pourri dans l’obscurité. Lejeune homme vraiment indépendant est celui qui rejette de telles suggestions, qui sait appeler ce bonheur de son vrai nom de corvée fatigante et dangereuse. Il sait opposer aux sollicitations un refus poli, mais inébranlable. Il ne se laisse point entamer par le ridicule, il évite toute tentative de discussion sur le travail et sur les questions de plaisir dont il voit la solution éclatante de vérité. Il sait que la grande majorité des camarades n’ont jamais réfléchi à la direction de leur propre vie, il sait qu’ils sont entraînés comme en un tourbillon, jouets inconscients, ballottés par les forces extérieures, et il n’attribue pas plus d’importance à leur opinion que ne fait un médecin aliéniste des désiquilibrés qu’il examine. Eh quoi ! parce que ces jeunes gens ont des préjugés absurdes, moi qui ai conscience de cette absurdité, j’irais me soumettre à leur façon de voir! j’irais sacrifier ma liberté, ma santé, les joies fécondes du travail pour éviter leurs sarcasmes et pour mériter leur pardon ou même leur admiration! Moi qui sais que leurs plaisirs ne sont que fatigue et qu’étourdissement, j’irais me mêler à leur tapage? Averti que le langage courant n’est guère que le réceptacle de la médiocrité et de la grossièreté des foules, je subirais l’ascendant des épithètes, des asso-

(1) Lettres de lord Chesterfield à son fils Ph. Stcinhope. Letlres de septembre-octobre 1748.

Payot.

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dations de mots, des formules, des prétendus axiomes qui servent à légitimer le triomphe de la bête humaine sur la volonté raisonnable! Jamais une telle abdication : la solitude est mille fois préférable. Il vaut mieux fuir les casernes d’étudiants, se créer dans un quartier dont l’éloignement rebute les camarades désœuvrés, un domicile coquet, orné, d'une propreté éclatante, égayé de soleil et même de verdure, si c’est possible; il faut rechercher la société de gens supérieurs à soi, faire des visites à ses professeurs, les tenir au courant de ses travaux, de ses espérances, de ses déboires, et chercher parmi eux comme un directeur de conscience. Il faut remplacer la brasserie, le café, par la visite méthodique aux musées, par les promenades à la campagne, par les causeries chez soi avec un ou deux amis d’esprit solide et élevé.

Quant à l’attitude de l’étudiant vis-à-vis des associations de camarades, elle doit être celle d’une entière sympathie. La foule des jeunes gens n’a qu’à gagner à déserter les cafés pour la maison des étudiants : elle y trouvera un milieu à coup sûr médiocre ; mais aussi les éléments supérieurs pourront s’y rencontrer, s’y connaître et sympathiser. Le seul danger — très grand — mais non plus grand qu’au café, ce sont ces habitudes qui jettent dans les régions obscures de notre activité des racines profondes et qui petit à petit maîtrisent notre volonté, l’immobilisent : tel Gulliver rivé au sol par les mille liens menus de ses cheveux que les Lilliputiens avaient attachés à autant de très petits piquets fichés en terre... L’étudiant, peu à peu, a besoin de l’excitation produite par les camarades; il a besoin de « laire la partie » habituelle qui consume en des salles souvent emplies de la fumée du tabac, et

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dans une immobilité funeste, les heures ravies à la promenade au grand air. Un autre danger très grand, c’est cet amas de journaux et de revues qui dispersent l’esprit, l’éparpillent et par suite annihilent scs forces. La pensée en reçoit une excitation fébrile, analogue à celle que donnent les stimulants au corps, et cette excitation est doublement ruineuse : ruineuse en elle-même, en tant qu’excitation ; ruineuse par sa stérilité ultérieure. Qui n’est de mauvaise humeur et énervé en sortant de la lecture de huit ou dix journaux, et qui n’a été amené à comparer la fatigue nerveuse malsaine qui suit cette lecture, avec la joie sentie et robuste que donne le travail méthodique, efficace, fructueux?

Mais à la condition de demeurer maître de soi, de ne point prendre d'habitudes, de ne point éparpiller ses forces mentales, l’étudiant peut trouver en « sa maison » une utile diversion, une gaieté reposante, le rire de joyeux camarades, même des discussions suggestives; et je le répète, il a plus de chances d’y rencontrer les éléments d’une société de camarades choisis. De même que l’imprimerie a affranchi l’intelligence en mettant à la portée des esprits indépendants les œuvres des grands génies de tous les temps, les associations d’étudiants atTranchissent chacun d'entre eux des liaisons banales du restaurant, des rencontres de hasard et mettent à leur portée des esprits et des caractères très différents les uns des autres, et parmi lesquels ils peuvent trouver des amis selon leur cœur. Sans ces associations, les relations fussent demeurées affaire* de chance. Ces grandes expositions d’âmes que sont les associations de jeunes gens permettent les groupements d’esprit et de caractères sympathiques soit par ressem-

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blance, soit par contraste, groupements nécessaires à l’éducation de soi-même, ainsi que nous le verrons.

Quant aux relations mondaines, l’étudiant n’y peut guère acquérir que l’aisance des manières et ce vernis de distinction qui est le seul butin qu’on en puisse rapporter. Ce qu’on appelle « le monde », en province surtout, n’est point une société propre à tremper l’intelligence ni le caractère. La morale y est d’unedésolante infériorité et d’une hypocrisie sansbornes. L’argenty légitime tout. La religion quiy règne, c’est l’adoration servile de la fortune : le jeune homme n’y reçoit guère de leçons au-dessus du niveau moyen très bas des consciences. Il n’y reçoit à coup sûr aucune leçon de sobriété. On n’y apprend point à estimer la supériorité de l’intelligence, ni celle du caractère. Les gens du monde, à cause de leur manque de toute culture profonde, sont étroitement asservis aux préjugés régnants. La sottise étant contagieuse, le jeune homme ne tardera pas, s’il y fréquente trop, à voir s’effriter ses idées les plus chères, et, ce qui est plus grave, à voir tourner en ridicule ses généreuses colères contre un état social défectueux, et contre sa soif de justice et de dévouement. Le monde le rendra, à son exemple, bientôt indifférent à tout ce qui n’est pas souci de carrière. Il lui ôtera toutes les raisons qu’on a de vivre, et tarira en lui la source de l’enthousiasme. La belle avance lorsq’uil sera devenu un de ces hommes « toujours regardants, toujours écoutants, jamais pensants » que Marivaux1 compare judicieusement à des gens qui passeraient leur vie à leur fenêtre. La belle avance, lorsqu’il vivra sans s’intéresser à rien, obligé, pour se dissimuler à soi-même le vide

(t) Vie de Marianne, cinquième partie. (Macaulay déclare ce roman le plus admirable qui ait jamais été écrit, et il a raison.)

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horriblement ennuyeux de son existence, de s'astreint!: e aux obligations tyrannique? qui font de la vie de l’homme du monde la vie à la fois la plus fatigante, la plus niaise, la plus irrémédiablement monotone qu’on puisse imaginer. Toute discussion sur des objets qui divisent y passe pour le signe d’une mauvaise éducation, et la conversation n’y peut rouler que sur des futilités : un jeune homme d’intelligence et de caractère y est dépaysé; non seulement il y perd son temps, mais il y laisse toujours quelque chose de sa vigueur morale. Mieux vaut à coup sûr la fréquentation des camarades, le choc violent des partis pris, les discussions semées, comme celles des héros d’Homère, d’épithètes passionnées...

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