‹ L'éducation de la volonté (volume 2)Chapitre 25 sur 96 · DES PARESSEUX · texte numérisé non relu

DES PARESSEUX

La paresse, comme toutes les passions, cherche à se faire légitimer par l’intelligence. Et comme la plupart des hommes n’essaient même pas de combattre en eux les tendances inférieures, on peut prévoir que les solennels axiomes, les proverbes d’allure infaillible, ne manqueront point pour l’excuse et même pour la glorification des fainéants.

Nous avons étudié plus haut et, nous l’espérons, définitivement ruiné la croyance à l’immutabilité du caractère reçu à la naissance. Nous avons vu, dans cette naïve théorie, un exemple de la puissance qu’ont les mots de nous faire croire à l’unité des choses qu’ils désignent : nous n’y reviendrons point, sauf pour remarquer quel puissant ^ppui cette croyance donne à notre lâcheté, à notre paresse. Elle a peut-être trouvé dans notre révolte contre lalongueur de la conquête de nous-mêmes, le nerf de sa force et, par un juste retour, elle rend au centuple à notre paresse la force qu’elle a empruntée d’elle. Cette théorie

LES SOPHISMES DES PARESSEUX

n’est d’ailleurs que l’un des secours que trouve la paresse dans l’arsenal des maximes inventées par ses sectateurs. Le diable, dit une vieille fable, est obligé de varier ses amorces pour tenter les autres vicieux : pour les paresseux, rien de tel n’est utile. Ils avalent les appâts les plus grossiers et le terrible pêcheur est sûr de ramener à chaque coup une proie. En effet, nulle passion n’est plus empressée à accepter les justifications les plus spécieuses, les plus naïves.

La plainte est générale parmi les étudiants ; ceux qui sont obligés d’accepter pour vivre des fonctions de répétiteurs ou de professeurs dans de petits collèges, ou de précepteurs, ceux mêmes qui doivent donner quelques leçons, déclarent à l’envi que le travail matériel les absorbe. Or le temps est, comme on l’a dit, toujours solvable à qui sait le prendre.il est impossible que dans les vingt-quatre heures de la journée on ne puisse trouver les quatre heures nécessaires et suffisantes à tous pour une solide culture intellec tuelle.il suffit en effet de quelques heures par jour si l’on o soin de ménager pour l’étude le temps où l’esprit possède toute sa vigueur, toutes ses ressources. Si à ces heures d’attention vigoureuse, on ajoute pour les travaux de notes, de copie, de mise en ordre des matériaux, l’utilisation de? moments que l’on perd d’habitude sottement, il n’est p&,> de carrière qui ne permette à côté d’elle le plus large dé veloppement de l’esprit. D’autant plus que les professions en apparence les moins routinières, comme le barreau, la médecine, le professorat, ne tardent pas, ainsi que nous* l’avons déjà dit, à cesser presque complètement de mettre l’intelligence à contribution. Au bout de peu d’années le professeur sait son cours, l’avocat et le médecin ont épuisé, à de rares exceptions près, tous les cas nouveaux : cela

LES ENNEMIS A COMBATTRE

même explique que dans les postes les plus élevés on trouve tant d’hommes remarquables en leur spécialité, mais qui ont, sans s’en douter, laissé rouiller, faute d’usage, leurs facultés supérieures, et qui. en dehors de leurs occupations obligées, sont d’une sottise qui confond. La fatigue du professorat, entre autres, n’est nullement de nature intellectuelle. Elle provient du surmenage des muscles qui concourent à l’émission de la parole : et comme ces muscles forment un groupe restreint, ils sont prompts à se fatiguer. Mais cette fatigue locale n’a qu’un retentissement modéré sur l’état des forces générales, et elle n’exclut nullement la possibilité du travail intellectuel.

D’ailleurs beaucoup de gens reconnaissent, quand on les pousse, qu’ils pourraient trouver trois ou quatre heures chaque jour pour l'étude : mais, disent-ils, pour arriver à tel examen il faudrait travailler au moins six heures par jour; donc j’ai raison de ne rien faire! Eh! dirai-je, mettez-vous donc au travail trois heures chaque jour, et vous verrez vite qu’il n’est pas inutile de travailler, que la somme des heures de travail est la même à trois heures par jour en six mois qu’à six heures en trois mois. La même par le travail, non la même par les résultats, car comme dit Leibniz « tant s’en faut que notre esprit se polisse par l’excès de l’étude qu’au contraire, il en est émoussé ».

D’autres paresseux reconnaissent que le temps ne fait pas défaut; mais disent-ils, il est inutile de se mettre au travail lorsqu’on n’est pas disposé. L’esprit lourd, somnolent, ne fait rien qui vaille. Ainsi le malin, ajoutent-ils, nous avons renoncé à travailler tant nous perdons de temps à nous « mettre en train ». — Quelle erreur! Si le

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sommeil a été profond, il est toujours possible, en persévérant un quart d’heure à faire effort, de se « mettre en train ». Jamais, h moins que la nuit n’ait pas été reposante, je n’ai vu des jeunes gens n’être pas récompensés par un excellent travail, de leur persévérance à lutter contre cette somnolence matinale : l’intelligence s’éveille bientôt, elle joue avec aisance, et en fin de compte cette prétendue torpeur de l’intelligence n’est autre chose qu’une torpeur de la volonté.

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