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CHAPITRE IV

LES JOIES DU TRAVAIL

Il n’y a pas de pensée plus triste que celle que fait naître le rapide écoulement de notre existence. Nous sentons s’en aller, irréparablement, les heures, les jours, les années. Nous prenons conscience de ce mouvement qui nous emporte rapidement vers la mort. Ceux qui gaspillent leur temps à des occupations frivoles, qui ne laissent pas d’œuvres pour marquer le chemin parcouru, éprouvent quand ils jettent un regard en arrière, une singulière impression : les années qui ne laissent d’autre souvenir que celui des efforts qui les ont fructueusement remplies, paraissent vides. La vie écoulée se réduit à rien dans la conscience, et irrésistiblement naît ce sentiment que le passé n’est qu'un rêve vain.

D’autre part, quand la route commence à perdre de son intérêt de nouveauté, quand les difficultés de l’existence nous ont renseignés sur la limite de nos forces et que la monotonie du présent et de l’avenir apparaît, le mouvement de la vie semble s’accélérer et à celte impression que

I'ayot.

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le passé n’est qu’un rêve, s’ajoute celte autre, plus pénible, que le présent lui-même en est un. Pour ceux qui ne savent pas conquérir sur les fatalités de la vie organique, sur la paresse, sur les sujétions de la vie sociale et de la fonction, de belles heures de méditation, ce rêve même a quelque chose de douloureusement passif. Ils sont emportés comme des prisonniers, dans un train rapide, et malgré eux.

Le sage est emporté aussi vite qu’eux mais il a réfléchi à l’inutilité de toute résistance, il s'affranchit en acceptant ce qu’il ne peut éviter, et il tâche du moins de donner au trajet l’apparence d’un long trajet. 11 y parvient en ne permettant point au passé de disparaître en entier. Il sait que pour ceux dont le passage ne laisse pas de traces, ce sentiment que l’existence est une illusion ténue, sans réalité, devient intolérable. Il sait que ce sentiment est inévitable chez les oisifs, chez les « hommes du monde », chez les hommes politiques ordinaires dont la vie est gâchée par les préoccupations infimes et par l’effort stérile, chez tous ceux, en un mot, dont le travail ne laisse pas de résultats palpables.

Or on ne peut éviter ce sentiment destructeur de la réalité que si l’on a subordonné son existence entière à quelque grande pensée que l’on réalise peu à peu par ses elforts. On éprouve alors un sentiment contraire, celui de la réalité de la vie. Très vif déjà chez le cultivateur dont chaque effort laisse des traces, c’est chez l’écrivain pénétré de son rôle social, qu’il atteint son plus haut développement. Pour lui, chaque jour ajoute aux résultats tangibles de la veille. Sa vie finit même par s’identifier en partie avec son œuvre, et par lui emprunter quelque chose de sa réalité concrète. Aussi peut-on dire que la vie du travailleur est

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autrement profonde et substantielle que celle de l’oisif. La fainéantise quotidienne nous ôte donc le sentiment de notre existence, et lui substitue un rêve vain et méprisable. Seul le labeur joyeux, tranquille et fécond peut donner à la vie toute sa saveur. Ce sentiment si plein qu’on appelle « se sentir vivre », le travail seul peut le régulariser, le rendre habituel ; il décuple lajoie de vivre et le paresseux l'ignore.

D’autre part si la vie du travailleur intellectuel n’était pas naturellement féconde en heures délicieuses, si elle n’était pas une source vive d’où jaillissent en abondance les joies de la vie active, il lui resterait d’être le contraire d’une vie oisive. Et par le fait seul que le travailleur échappe aux tracas, aux soucis mesquins, à l’ennui morne, intolérable des oisifs, son existence est enviable entre toutes, a Pendant mon séjour à Maer, ma santé a été mauvaise et j’ai été scandaleusement paresseux : il m’en est resté l’impression que rien n’est aussi intolérable que la paresse l. t t Quand un soldat se plaint de la peine qu’il a, ou un laboureur, qu’on les mette à rien faire, » a dit Pascal. En effet, le paresseux est un « heautontimorumenos », un bourreau de soi-même, et l’oisiveté absolue de l'esprit et du corps ne tarde pas à engendrer un lourd, un douloureux ennui. Cet ennui lourd et douloureux, beaucoup de gens riches, débarrassés par la fortune de la salutaire nécessité du travail, et n’ayant pas le courage d’entreprendre quelque tâche durable, ne tardent pas à l’éprouver. Ils sombrent dans le spleen, traînent leur dégoût partout, ou cherchent dans les plaisirs sensuels une

(1) Journal de Darwin , août 1839.

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diversion qui ne tarde point, par la satiété, à redoubler leur souffrance.

Mais l’oisiveté absolue est rare, et comme dit le proverbe, « le diable s’ingénie à trouver de l’ouvrage pour ceux qui n’en ont pas ». Lorsque l’esprit n’a point d’occupations élevées, il ne tarde pas à être envahi par des préoccupations mesquines. Qui ne fait rien a du temps pour mâcher et remâcher ses menues contrariétés. Cette rumination, loin de nourrir l’esprit, le ruine. La force des sentiments non canalisée, ne pouvant se déverser, pour les fertiliser, dans les hautes régions de notre nature, se répand dans les bas-fonds de l’animalité et s’y corrompt. Les imperceptibles blessures d’amour-propre s’exacerbent, les contrariétés inévitables de la vie empoisonnent les journées, troublent le sommeil. Vu de près, il n’est guère enviable, le repos du grand seigneur ! Les plaisirs euxmêmes y deviennent des corvées ; ils perdent toute saveur, tout mordant, parce que pour l’homme le plaisir est inséparable de l’activité. La paresse retentit même sur le corps et tend à épuiser la santé par la langueur, la mollesse qu’elle intronise dans les fonctions de nutrition et de relation. Quant à l’intelligence, ses caractères sont en cet état, le vague, et la préoccupation stérile et fatigante. L’esprit, se ronge, suivant l’énergique expression populaire Quant à la volonté, il est à peine utile de rappeler avec quelle fâcheuse promptitude elle s’atrophie chez l’homme oisif: tout effort devient douloureux pour lui; tellement qu’il trouve moyen de souffrir là où l’homme actif ne soupçonne même pas la possibilité d’une souffrance. Combien différent est le travailleur ! Le travail étant la forme continue, durable de l'effort, se trouve constituer une excellente

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éducation de la volonté. Et plus que tous les autres travaux, le travail intellectuel : car avec la majorité des travaux manuels peut coexister un vagabondage de pensée presque complet. Au contraire, le travail de l’esprit suppose à la fois et l’obéissance du corps en quelque sorte bandé par l’attention, et la vigoureuse discipline des pensées et des sentiments. Si ce pouvoir dictatorial sur la pensée n’est point suivi par fatigue d’un abandon absolu de soi, si on a soin de ne pas abuser de ses forces, si on a su les ménager de façon à conserver durant les longues heures qu’on ne peut donner au travail une vigueur diminuée mais suffisante, on prendra l’habitude de cette présence d’esprit, de cet éveil du contrôle de soi — et comme le secret du bonheur ne consiste qu’en une direction de sa propre pensée et de ses sentiments, on aura trouvé, par cette voie indirecte du travail, la pierre philosophale du bonheur.

Il est d’ailleurs fâcheux que le vulgaire, qui a fait le langage, ait associé à ce mot de travail toutes les idées de peine, de fatigue, de douleur, quand il est en psychologie d'une évidence surabondante que tout effort provoque du plaisir pourvu que la dépense ne dépasse pas ce que peut fournir le jeu normal et régulier de la nutrition1. Montaigne fait cette remarque concernant la vertu que « la plus expresse marque de la sagesse, c’est une esjouïssance constante... son état est... toujours serein., la vertu n’est pas plantée à la teste d’un mont coupé, rabotteux et inaccessible : ceulx qui l’ont approchée, la tiennent, au rebours,

(1) Voir pour le développement de cette pensée, et les preuves rigoureuses à l’appui, Revue philosophique , mai 1890, notre article Plaisir et douleur.

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logée dans une belle plaine fertile et fleurissante... Si peuton y arriver, qui en sait l’adresse, par des routes ombrageuses, gazonnées et doux-Üeurantes... pour n’avoir hanté cette vertu suprême, belle, triomphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe el irréconciliable d’aigreur, de desplaisir, de crainte et de contrainte... ils sont allés feindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaçante, mineuse, et la placer sur un rocher à l’écart, emmy des ronces ; fantême à ctonner les gens ' ». Ce que Montaigne dit de la vertu, il eût pu le dire du travail intellectuel. On ne renseignera jamais assez les jeunes gens sur sa nature réelle, qui est, elle aussi, « belle, triomphante, ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, doux-fleurante, et délicieuse ».

Car le bonheur que procure le travail n'est pas purement un bonheur négatif. Il n’empêche pas seulement la vie de perdre sa saveur, de sc transformer en un rêve sans réalité; il n’empêche pas seulement l'esprit d’être envahi par les contrariétés et par les menus tracas, mais en outre, il est par lui-même et par les effets de son accumulation une source vive de bonheur.

Par lui-même, il nous élève bien au-dessus du vulgaire Il nous fait entrer sur un pied d’égalité parfaite et de charmante intimité dans la société des plus grands et des plus nobles esprits de tous les temps. Par là, il renouvelle constamment pour nous les sources d'intérêt. Tandis que l’oisif a besoin d’une société souvent même très inférieure pour passer le temps, le travailleur se suffit à lui-même. L’impossibilité de se suffire met l’oisif dans la dépendance

(1) Montaigne. Essais, I, xxv.

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d'autrui, l’oblige à mille servitudes que ne connaît point le travailleur; de sorte que lorsqu’on dit: « le travail c’est la liberté », il n’y a point là de me'taphorc. Epictète divise les choses en choses qui dépendent de nous et en choses qui n’en dépendent point. Il remarque que de la poursuite des choses qui ne dépendent pas de nous viennent la plupart de nos déboires, de nos souffrances. Eh bien, tandis que le bonheur de l’oisif dépend uniquement d’autrui, l’homme habitué au labeur trouve ses plus grands plaisirs en lui-même.

De plus, la succession des jours, qui ne marque pour l’oisif que les progrès de l’âge et d’une vie stérile, accroît lentement, mais sûrement le trésor des connaissances de l’étudiant laborieux, et de même que chaque soir on peut évaluer la croissance de certaines plantes, de même, après chaque semaine d’efforts le jeune homme peut prendre conscience de la puissance accrue de ses facultés. Ces accroissements lents, mais indéfiniment répétés le conduiront à un très haut degré de puissance intellectuelle. Et comme après la grandeur morale, rien ne brille d’un si vif éclat qu’une intelligence cultivée, tandis que l’oisif s’abêtit avec l'âge, le travailleur voit d’année en année grandir son autorité sur ceux qui l’entourent.

Aussi qu’arrive-t-il? C’est que la vieillesse, en éloignant peu à peu tous les plaisirs des sens, en donnant aux satisfactions purement égoïstes les plus rudes démentis, multiplie pour ceux qu’a enrichis une large culture humaine, les joies de la vie. Aucune des sources de bonheur véritable ne peut tarir avec le progrès des années. Ni l’intérêt que l’on prend à la science, aux belles-lettres, à la nature, à l'humanité, ne diminuent. Dicn au contraire. Et rien n’est

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plus juste que les paroles de Quinet : « Quand la vieillesse est arrivée, je l’ai trouvée incomparablement moins amère que vous ne prétendiez. Les années que vous m’annonciez comme le comble de la misère et de la détresse ont été pour moi plus douces que celles de la jeunesse... Je m’attendais à une cime glacée, déserte, étroite, noyée dans la brume ; j'ai aperçu, au contraire, autour de moi un vaste horizon qui ne s’était encore jamais découvert à mes yeux. Je voyais plus clair en moi-même et en chaque chose... » Et il ajoutait : « Vous affirmez que les sentiments s’émoussent en vivant. Moi je sens très bien que je vivrais un siècle, je ne m'accoutumerais jamais à ce qui me révolte aujourd'hui1. »

Ainsi la vie du travailleur intellectuel est la vie heureuse par excellence. Elle ne prive d’aucun plaisir réel. Seule elle nous donne pleinement le sentiment de la réalité de notre existence : elle chasse celte impression inévitable et douloureuse pour l’oisif, que la vie est un rêve sans consistance. Elle nous arrache au misérable servage de pensée qui fait de l’inoccupé un hochet que ballottent les circonstances extérieures; elle ne laisse point l’esprit ruminer des préoccupations médiocres ou des pensées basses. A ces bienfaits indirects, la vie laborieuse en ajoute d'autres : elle trempe la volonté source de tout bonheur durable, elle nous crée habitants de la cité de lumière peuplée de l’élite de l’humanité, et enfin elle nous prépare une vieillesse heureuse, entourée de déférence et de respect. Par une voie détournée elle donne avec prodigalité, outre les jouissances supérieures de l'esprit et de l’àme, même les

(I) L'esprit nouveau, livre VII, ch. h.

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satisfactions d’orgueil les plus douces, et qui se résument en l’autorité qu’on acquiert, et en le sentiment de sa supériorité. De sorte que ces satisfactions que les médiocres cherchent, souvent sans les trouver, et combien toujours imparfaites et mélangées ! dans l’étalage de leur luxe, dans leur fortune, dans les dignités, dans la puissance politique, le travailleur les trouve, sans les chercher, et comme un surcroît donné par-dessus le marché, pour faire bonne mesure, au milieu de la riche moisson des joies supérieures dont le comblent les justes lois qui sont au fond des choses.

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11 est clair que les méditations qui précèdent, aussi bien les méditations « destructives » que les méditations destinées à fortifier le désir du bien, ne peuvent être que des esquisses. Esquisses d’ailleurs fort incomplètes et que chacun devra enrichir d'après ses expériences personnelles, d'après ses réflexions et ses lectures1. Le point essentiel, dans ces sortes de méditations c’est de ne jamais passer légèrement ni sur une idée, ni sur un sentiment propre à renforcer le dégoût de la vie oisive ou à donner de l’élan à la bonne volonté'. 11 faut, comme nous le disions plus haut, que chaque considération « distille » lentement dans l’àme, la pénètre jusqu’au fond, et produise de vifs mouvements de répulsion ou d’affection.

(1) L’auteur considère son Traité de V éducation de la volonté comme le livre le plus utile qu’il écrira jamais, et, en un mot, comme son œuvre capitale. Aussi compte-t-il la garder encore de longues années sur le chantier afin de la compléter, de la relondre... c’est dire qu’il acceptera avec reconnaissance toutes les communications qu’on voudra bien lui faire sur ce sujet qui lui tient à cœur.

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Jusqu’ici ce sont surtout nos ressources intimes que nous avons étudiées. 11 reste à jeter un regard sur le monde extérieur, sur le milieu , au sens le plus général, et à examiner de près les secours que peut y trouver le jeune homme désireux de compléter l’éducation de sa volonté.

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