‹ L'éducation de la volonté (volume 2)Chapitre 26 sur 96 · II · texte numérisé non relu

II

Nous ne pouvons passer en revue tous les sophismes de la paresse. Cependant dans un livre dédié aux jeunes gens qui travaillent, nous devons relever l’un des axiomes les plus funestes qui aient cours, axiome énoncé très légèrement par des hommes qui sont loin de se douter des ravages que causent leurs paroles.

On décourage d’avance les travailleurs que leur condition laisse dans de petites villes, en allant partout répéter que le travail intellectuel n’est possible que dans les grandes universités. En France, on entend souvent dire que le travail n’est possible qu’à Paris. Il n’est pas d’affirmation plus funeste, ni plus décourageante que celte affirmation solennellement reprise par des hommes de talent.

Or elle ne contient qu’une fort petite part de vérité. Quelques autorités qu’on puisse citer pour l’étayer, elle est pre que entièrement fausse.

Elle a d’abord contre elle des faits. La plupart des grands penseurs ont mûri leurs conceptions dans la solitude. Descartes, Spinoza, Kant, Rousseau, et de nos jours Darwin,

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Stuart-Mill, Renouvier, Spencer, Tolstoï, qui ont renouvelé la pensée moderne sur tant de points, doivent la meilleure part de leur succès à la solitude.

Et en effet, il n’y a rien dans la nature du travail intellectuel qui nécessite le séjour à Paris. Que Paris seul en France, donne la sanction du talent, que seul il puisse organiser autour de l’homme arrivé une réclame constamment renouvelée, nous le croyons. A cause de notre centralisation excessive, notre attention est tournée vers Paris et ce n’est qu’au foyer où convergent les regards de tous, que les réputations deviennent éclatantes : mais ce privilège n’est point spécial au talent, et un assassin célèbre, bénéficie de cette réclame autant, qu’un écrivain dont les œuvres dureront des siècles.

En outre, si Paris est utile pour exposer au grand jour les noms célèbres, Paris n’est point nécessaire pendant la longue période de labeurs, d’efforts, qui doit précéder les premiers succès.

Que Paris soit indispensable au physicien, au psychophysicien qui ont besoin de laboratoires, cela n’est nullement prouvé, et cela cesserait absolument d’ètre vrai si les facultés érigées en universités, ayant le droit de posséder et d’acquérir, pouvaient développer davantage leurs installations1. Ces universités fourniraient une preuve nouvelle de la loi posée par Haeckel, le grand naturaliste allemand, « que les productions scientifiques des univer-

(1) On a lieu d’être surpris et peiné quand on apprend que le projet de M. Liard sur les Universités régionales a échoué devant le Sénat, grâce à l’intervention d'un ancien professeur de philosophie, M. Challemel-Lacour. Ce projet, en assurant la liberté du professeur de faculté, affranchissait absolument la pensée scientifique de toute ingérence étrangère, et de plus il était un magnifique essai de décentralisation intellectuelle.

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sites sont en raison inverse de leur grandeur. » C’est qu’en sciences, comme ailleurs, la vigueur d’esprit, l’initiative, la passion de la recherche suppléent aux secours matériels et avec de faibles ressources font des merveilles, tandis qu’avec de splendides laboratoires l’inertie de la pensée demeure stérile. Ce qui importe donc ici, c’est déposséder j’enthousiasme qui fait les grandes choses. Un laboratoire ne sert qu’à vérifier des idées préconçues, la découverte c’est l’idée, et les idées ce ne sont point les appareils qui les suggèrent.

En dehors des sciences, reste l’histoire qui a besoin de documents, que l’on doit consulter où ils se trouvent; mais la philosophie, la littérature, la philosophie de l’histoire, et parmi les sciences, les mathématiques, la botanique, la zoologie, la chimie végétale, la géologie ont-elles besoin du séjour d’une grande ville? Si le talent consiste moins en l’absorption de matériaux nombreux qu’en l’assimilation de matériaux de choix, et si les esprits de valeur se distinguent surtout par leur puissance d’organiser les faits observés ou recueillis, et de les vivifier, qui ne voit que de longues périodes de méditation et de calme doivent succéder à nos fouilles dans les bibliothèques?

Ces grandes bibliothèques même ne vont point sans de sérieux inconvénients. Avec la facilité de voir ce que nos prédécesseurs ont pensé des questions qui nous intéressent, on finit par perdre l’habitude de penser par soi-même. Et comme nul pouvoir ne s’affaiblit plus tôt par manque d’exercice que celui de l’effort personnel, on en arrive très tôt à substituer toujours et partout les efforts de mémoire aux efforts de recherche active par soi. Presque toujours la capacité de pensée personnelle est inversement propor-

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tionnelle à la richesse des secours que fournit le milieu dans lequel on vit. C’est pour ce motif que les étudiants doués d’une mémoire très heureuse sont presque toujours inférieurs à leurs camarades moins bien doués sous ce rapport. Ces derniers défiants de leur capacité de retenir, ont recours à elle le moins possible. Ils font un choix scrupuleux des matériaux que la répétition introduira dans la mémoire; ils ne confient à celle-ci que ce qui est essentiel, laissant l’oubli faucher tout ce qui n’est qu’accident. Et l’essentiel lui-même, il est urgent de l’organiser fortement. Une telle mémoire est comme une armée d’élite puissamment « encadrée *. Ainsi celui à qui les bibliothèques innombrables sont fermées, ne s’entoure que de livres de premier choix, qu’il lit avec soin, qu’il médite et critique, suppléant à ce qui lui manque par l’observation personnelle et par des efforts de pénétration qui constituent une admirable trempe pour l’esprit.

Le calme recueilli est indispensable à ce travail d’organisation dont nous parlons, et il est difficile de goûter ce calme à Paris. Outre qu’on n’y obtient jamais ce silence absolu que procure la campagne et où l’on s’entend en quelque sorte penser, le milieu hygiénique y est déplorable. L’horizon de cheminées et de tuyaux d’aération des fosses qu’on a devant sa fenêtre, ce milieu factice, surexcitant, cette sédentarité presque obligatoire du plaisir comme de l’étude, tout contribue à ruiner la santé.

De plus on finit par gagner à Paris un peu de celte agitation à vide qui est comme la caractéristique de l’habitant des grandes villes. Les impressions y sont trop multipliées, elles bouillonnent autour de nous : on finit dans cette agitation par perdre beaucoup de sa personnalité. L’attention

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se porte constamment sur de petites choses ; on y est, justement parce qu’il est difficile de se reprendre dans cette course précipitée, très soumis à la mode. Ajoutez à cela que le travail lui-même y a quelque chose de fiévreux et de malsain. On n’a pour se convaincre combien l’état d’esprit du travailleur intellectuel se ressent de toutes les causes d’irritabilité environnantes, qu’à lire la très instructive et très sincère enquête faite par M. Huretsur l’évolution littéraire1. On verra là les effets du coudoiement dans un milieu d’énervés, et on prendra en pitié les souffrances de tous ces jeunes littérateurs dévorés d’envie, d’inquiétudes, très malheureux au demeurant. Quant à moi, je le déclare, si je vois combien loger étroitement à un quatrième étage d’une rue emplie de tapage, loin des champs et des bois, peut produire d’irritation, je ne vois aucunement ce que cet état de choses peut ajouter à la valeur intellectuelle d’un jeune homme.

Et qu’on ne vienne point nous parler de la société qu’on fréquente à Paris. Je puis, au fond d’un village, avoir commerce avec les plus grands esprits contemporains. Je n’ai pour cela qu’à acheter leurs volumes. Ces grands hommes ayant confié le meilleur de leur génie à leurs œuvres, et pour l’ordinaire n’aimant guère à parler des ouvrages dont ils sont en mal d’enfantement, considèrent la société comme un délassement, et le profit intellectuel que les jeunes gens retirent de leur fréquentation est aussi maigre que peut être important celui qu’ils retirent de la méditation de leurs ouvrages. L’avantage immense que de telles relations peuvent avoir pour un jeune homme

(1) Jules Iluret. Enquête sur révolution littéraire. Hachette, 1891.

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de talent et d’énergie, c’est la noble émulation qu’on éprouve à toucher, en quelque sorte, les résultats d’une vie de travail ; mais de telles fréquentations sont le lot d’une infime minorité.

Le seul grand avantage du séjour à Paris, — et celui-là est inappréciable — c’est la culture esthétique qu’on peut s’y donner. Musique, peinture, sculpture, éloquence, il y a pour elles en cette merveilleuse ville une initiation artistique qui manque dans la plupart des villes de province. Mais cette initiation reçue, la province présente au travailleur intellectuel bien des ressources pour ceux qui veulent les utiliser. D’ailleurs être un provincial, ce n’est point habiter quelque village ou quelque sous-préfecture. On peut être provincial à Paris, car si cette désignation a un sens, elle ne peut signifier que l’absence de toute préoccupation supérieure. Le provincial, c’est l’homme qui n’a l’esprit rempli que de cancans sans importance, qui ne voit rien dans la vie au delà de manger, boire, dormir et gagner de l’argent; c’est l’imbécile qui n’a d’autre passe-temps que fumer, jouer aux cartes, plaisanter grossièrement avec des gens du môme niveau intellectuel que le sien ; mais si en province, fîit-cedans un village, un jeune homme a le goût de la nature, s’il demeure en communication constante avec les plus grands penseurs, à coup sûr il ne mérite point l’épithète devenue outrageante de provincial.

Et quelles compensations ne trouve t-on pas à être éloigné des grands centres! Quelques auteurs ont comparé les petites villes à des couvents. On y trouve, en effet, le silence, le calme des cloîtres. On y peut suivre le mouvement de sa pensée sans être sans cesse distrait par le milieu environnant. Plus d’éparpillement. On vit en soi. On jouit de

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sa pensée. Dans ce grand calme, les impressions plus rares gagnent en profondeur. Les idées s’éveillent de proche en proche, elles se groupent suivant leurs affinités; les souvenirs reprennent vie, et la croissance lente, calme et puissante de l’intelligence, est bien supérieure au développement heurté, inégal, fiévreux qu’elle reçoit dans les grandes villes.

Les nuits y sont des nuits de repos qui laissent des lendemains de pleine énergie, et les heures de récréation qu’on passe dans les bois, au grand air, sont des heures de retrempe. Plus d’irritabilité, plus de fièvre ; la poursuite assidue et tranquille d’une idée jusque dans ses plus profondes ramifications devient facile. Les travaux de mémoire, on peut les faire, et avec quel fruit ! sans être plié sur sa table de travail, dans les forêts, dans les champs : le sang fouetté par la marche et comme inondé d’oxygène, grave pour toujours dans le cerveau les souvenirs qu’on lui confie en ces moments heureux. Le travail de composition, la méditation, deviennent faciles : les idées courent dans la pensée, se groupent joyeusement ; on rentre se mettre à sa table de travail avec un plan net, une ample moisson d'images et d’idées, et, de plus, avec tous les avantages hygiéniques de l’exercice au grand air pur.

Mais il est inutile d’insister: car ce ne sont jamais les circonstances extérieures qui font le talent. Le développement ne se fait point du dehors au dedans, mais bien du dedans au dehors. Les circonstances du dehors ne sont jamais qu’accessoires : elles aident ou contrarient, et peut-être moins qu’on ne le croit d’habitude. Il ne faut donc point classer les étudiants en étudiants qui habitent Paris et étudiants qui ne l’habitent point : il n’y a que deux grandes

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catégories à établir parmi eux : ceux qui agissent sérieusement, les énergiques; et ceux qui ne savent point agir, les volontés faibles : les premiers, quel que soit le milieu où ils se trouvent, feront, avec peu de moyens, des merveilles et généralement leur énergie commencera par créer les moyens ; les seconds, fussent-ils entourés de biblio thèques et de laboratoires, ne font rien, ne feront jamais rien.

§ III

Nous voici parvenus presque au terme du livre quatrième il était nécessaire d’aborder de près la question de la sentimentalité vague, état si dangereux pour la volonté. Nous en avons examiné les causes et les remèdes, puis nousavons dû détruire les naïves illusions qui provoquent de si prodigieuses méprises dans l’évaluation que l’étudiant fait de ses plaisirs. Nous avons dû nous arrêter sur ce triste sujet de la sensualité, sur les diverses formes qu’elle prend et examiner les moyens de lutter contre elles. Enfin il nous a fallu, chemin faisant, détruire les préjugés, les sophismes à forme d’axiomes que la paresse a suggérés à ceux qui à tout prix refusent de travailler. Il nous reste maintenant à faire l’opération inverse, c’est-à-dire à édifier. Après les méditations destructives que nous venons de donner en exemple, et que chaque étudiant devra compléter par ses expériences et ses réflexions personnelles, doivent venir les méditations fortifiantes, propres à stimuler la volonté, à affermir l’énergie.

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