LU RUT A POURSUIVRE
Bien plus, il n’y a guère de jeune homme qui ne se mente à lui-même, et ne se fasse de grandes illusions sur son propre travail et sur sa capacité de faire effort. Mais ces mensonges que sont-ils sinon un hommage rendu à cette grande vérité que l’homme ne vaut que par son énergie?
Tout doute émis par autrui sur notre volonté nous blesse cruellement.
Contester notre puissance de travail, n’est-ce pas accuser notre faiblesse et notre lâcheté? Nous croire incapables de cette persévérance d’efforts sans laquelle il faut renoncer à s’élever au-dessus de la pauvreté intellectuelle de la plupart des gens qui encombrent les carrières dites libérales, n’est-ce pas nous considérer comme irrémédiablement médiocres?
Cet hommage rendu au travail prouve l’existence d’un désir d’énergie chez tous les étudiants. Et notre livre n’est que l’examen des procédés que peut mettre en œuvre un jeune homme de velléités chancelantes pour fortifier en soi le désir de travailler jusqu’à le transformer d’abord en résolution ferme, ardente et durable, et enfin en habitudes invincibles. ♦
Et d’abord, par travail intellectuel, il faut entendre ou bien l’étude delà nature, des œuvres d’autrui, ou bien la production personnelle. Le travail de production exige d’abord l’étude, et enferme tous les genres d’efforts intellectuels. L’instrument du labeur est dans le premier cas l’attention proprement dite, et dans le second la méditation, ou concentration en soi. Mais dans les deux cas il s’agit en somme d’attention. Et travailler, c’est être attentif. Malheureusement l’attention n’est pas un état stable, Payot.
fixe, durable. On ne saurait la comparer à un arc constamment tendu. Elle consiste bien plutôt en un nombre répété d’efforts, de tensions plus ou moins intenses, et se suivant avec une rapidité plus ou moins grande. Dans une attention énergique et aguerrie, ces efforts se suivent de si près qu’ils donnent l'illusion de la continuité, et cette apparente continuité peut durer pendant quelques heures chaque jour.
Le but à poursuivre, c’est donc d’obtenir des efforts d’attention intenses et persévérants. C’est à coup sûr un des plus beaux résultats que puisse obtenir la culture de notre puissance sur nous-mêmes, que la répétition chaque jour courageusement acceptée d’efforts, somme toute pénibles pour les étudiants. Car en eux la jeunesse ardente, débordante, tend à faire constamment prédominer la vie animale sur la vie froide en apparence, décolorée et contre nature de la plupart des travailleurs de l’intelligence.
Mais des efforts intenses et persévérants ne suffisent point; ils peuvent être anarchiques et du type éparpillé. Ils doivent donc en outre être orientés vers une même fin. Il y a, pour qu’une idée, qu’un sentiment s’acclimatent en nous et y obtiennent la naturalisation, des conditions de séjour, de fréquentation, d’intimité. Il faut que par une lente et persévérante progression d’influence, cette idée, ce sentiment étendent le cercle de leurs relations, qu’ils s’imposent petit à petit par leur valeur personnelle. Voyez comment se créent les œuvres d’art : une pensée, souvent une pensée de jeunesse, née viable, demeure d’abord timide et obscure chez l’homme de génie. Une lecture, quelque incident de la vie, une expression heureuse jetée en passant pur quelque auteur qui occupé ailleurs, ou non