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LE BUT A POURSUIVRE

préparé à cet ordre de pensées, aperçoit l’idée sans en comprendre la fécondité, donnent à cette idée qui couve conscience de sa valeur et de son rôle possible. Dès ce jour elle s’alimentera de tout. Voyages, conversations, lectures variées lui fourniront des éléments assimilables dont elle va se gorger et se fortifier. C’est ainsi que Goethe promène pendant trente années sa conception de Faust. Elle mit tout ce temps à germer, à croître, à pousser des racines de plus en plus profondes, à aller puiser dans l’expérience les sucs nourriciers dont est faite cette œuvre de génie.

Il en doit être ainsi, toutes proportions gardées, pour toute idée importante. Si elle ne fait que passer en nous, elle est comme nulle et non avenue. Il faut qu’on lui accorde une attention répétée, fréquente, cordiale; il faut se garder de l’abandonner avant qu’elle puisse vivre d’cllemême, avant qu’elle soit devenue un centre d’organisation. Il faut la maintenir dans la conscience longtemps, y revenir souvent : elle acquerra ainsi la vitalité nécessaire pour attirer à elle par cette force mystérieuse d’aimantation qu’on appelle l’association des idées, des pensées fécondes et des sentiments puissants, et pour se les incorporer. Ce travail d’organisation de l’idée ou du sentiment s'effectue lentement, par la méditation calme et patiente. lien est de ces développements comme de ces admirables cristaux de laboratoire : ils exigent dans le sein d’un liquide absolument tranquille le dépôt lent et régulier de milliers de molécules. Voilà en quel sens toute découverte est l’œuvre de la volonté. C’est « en y pensant toujours » que Newton vérifia sa découverte de la gravitation universelle. Si l’on doute encoie que le génie ne soit qu’une a longue patience *, qu’on écoute la confession de Darwin : * comme

sujet de méditation et de lecture je ne choisissais que ceux qui me faisaient directement penser à ce que j’avais vu, ou à ce que je verrais probablement... je suis sûr que c’est cette discipline qui me rendit capable de faire ce que j’ai fait dans la science », et son fils ajoute « mon père avait la puissance de ne pas perdre de vue un sujet pendant un grand nombre d’années1 ».

À quoi bon d’ailleurs insister sur une vérité aussi évidente ? Il suffit de nous résumer. Le but à poursuivre pour le travailleur intellectuel, c’est l’énergie de l'attention volontaire, énergie qui se traduit non seulement par la vigueur, la fréquence des efforts, mais encore et surtout par une orientation très nette de toutes les pensées vers une fin unique et par la subordination pendant le temps nécessaire de nos voûtions, de nos sentiments, de nos idées à la grande idée directrice, dominatrice pour laquelle nous travaillons. Idéal duquel la paresse humaine nous éloignera toujours, mais que nous devons tendre à réaliser le plus complètement possible.

Avant d’examiner de près les moyens de transformer en une volonté durable un désir faible et chancelant, il importe de nous débarrasser de deux théories philosophiques opposées, mais également funestes pour l’œuvre de maîtrise de soi.

(1) Vie et correspondance de Darwin , trad. Varigny, Reinwald

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