III
Toutefois l'étudiant doit considérer de près les erreurs^ considérables qui ont cours touchant cet exercice physique dont nous prouvons les bienfaits. On confond souvent deux choses fort différentes : la santé et la force musculaire. Ce
qui constitue une santé robuste, c*est la vigueur des organes respiratoires et de Tappareil digestif. Se bien porter, c'est bien digérer, c'est respirer librement, c'est avoir une circulation énergique et régulière ; c'est d'autre part résister facilement aux variations de la température. Or ces qualités de résistance n'ont aucun lien de causalité avec la force musculaire. Les athlètes de foire et les forts de la halle peuvent avoir une santé très faible, et tel homme de cabinet posséder une santé de fer coexistant avec une puissance musculaire médiocre. Non seulement nous ne devons pas rechercher la force athlétique, mais nous devons l'éviierî car elle ne se fortifie que par l'exercice violent, et^utre que de tels exercices entravent le jeu régulier de la respiration et provoquent une congestion très apparente dans les veines du cou et du front, il est bien certain qu'ils sont exténuants. Or il est impossible de mener de front des efforts physiques intenses et des efforts intellectuels énergiques. De plus, l'épuisement amené par les efforts laisse le corps prédisposé aux refroidissements si fréquents chez les paysans et les habitants des montagnes. Ajoutons que l'exercice violent n'est utile que dans le cas où il faut brûler les réserves nutritives provenant d'une surnutrition : or, le travailleur qui fait des efforts énergiques d'attention use autant et peut-être plus de matériaux que le paysan qui cultive la terre. De sorte que l'étudiant digne de ce nom n'est nullement comparable au fonctionnaire assis à son bureau devant une tâche toujours la même et dont l'intelligence est aussi paresseuse que le corps. Plus on travaille intellectuellement, moins on a besoin de cet exercice musculaire destiné à brûler l'excès de matériaux inemployés.
L'JIYGIÊNE corporelle 173
Chose curieuse, en France, nous louons Téducation athlétique que reçoivent les jeunes gens anglais, et nous l'admirons sans discernement, avee cette totale absence d'esprit scientifique qui caractérise l'esprit public actuel. Nous sommes comme éblouis par quelques grands collèges où la pension coûte jusqu'à 5 000 francs par an, et par les richissimes fils de lords qui fréquentent les universités en amateurs : nous ne voyons point que cette minorité doit justement être comparée à la minorité des hommes de sport chez nous. Les Anglais intelligents ne voient point avec plaisir l'exagération des exercices physiques dans les écoles anglaises. Wilkie GoUins, dans la préface de Mari et FemmOy écrite en 1871, constate dans la société britannique un développement fâcheux de grossièreté et de brutalité : et l'abus des exercices physiques y a contribué, dit l'auteur, pour la majeure partie. Matthew Arnold, dont personne ne contestera l'impartialité, porte envie au système d'éducation français. Ce qui, d'après lui, caractérise les barbares et les Philistins, c'est que les premiers n'aiment que les dignités, les satisfactions de vanité, les exercices du corps, le sport, les plaisirs bruyants, et que les seconds n'apprécient que la fièvre et le tracas des affaires, l'art de gagner de l'argent, le confort, les commérages. Or, d'après lui, l'éducation anglaise tend à augmenter le nombre des Philistins et des barbares. Il remarque avec raison c que les purs travailleurs de l'intelligence sont aussi moraux que les purs athlètes », il eût pu ajouter que les gymnases grecs, où l'exercice physique était en grand honneur, étaient déshonorés par les amours contre nature. D'ailleurs y a-t-il un travailleur intellectuel qui n'ait son expérience personnelle à consulter? Notre capital de forces
174 LES MOYENS INTERIEURS
n'est paslogé en deux compartiments séparés par des cloisons étanches: le compartiment des forces cérébrales et celui des forces physiques. Tout ce que nous dépensons de trop en exercices violents est perdu pour les travaux de la pensée. Que Timbécile, incapable de réfléchir, s'emplisse d'aliments et de boissons fermentées, puis dépense les forces que lui laisse la digestion, à des exercices fatigants ; qu'il contemple avec Oerté ses muscles d'athlète ; nous n'y voyons aucun inconvénient. Mais proposer une telle vie à nos futurs médecins, à nos futurs avocats, à nos savants, à nos littérateurs, c'est un non-sens. Les grandes victoires humaines ne se gagnent plus nulle part avec des muscles, ^lles se gagnent avec des découvertes, avec de grands sentiments, avec des idées fécondes : et nous donnerions les muscles de cinq cents terrassiers, plus ceux parfaitement inutiles de tous les hommes de sport, pour l'intelligence puissante d'un Pasteur, d'un Ampère ou d'un Malebranche. D'ailleurs l'homme le mieux entraîné ne vaincra jamais à la coiïi*se un cheval, ni même un chien, et un singe gorille ne craint pas un hercule de foire à la lutte. Notre supériorité ne consiste donc point en le poids de nos muscles : la preuve, c'est que l'homme a domestiqué les animaux les plus puissants el qu'il enferme des tigres et des lions pour la joie des enfants qui fréquentent les jardins publics.
Il est très apparent que le rôle de la force musculaire diminue de jour en jour, parce que Tintelligence la remplace par les forces incomparablement plus puissantes des machines, et d'autre part le lot des hommes puissants par leurs muscles est d'être de plus en plus assimilés euxmêmes au rôle de machines : ils sont des instruments dociles entre les mains de ceux qui pensent : unentrepre-
L^IIYGIÈNE CORPOR
neur qui ne travaille pas dirige les preneurs sont à leur tour dirigés mains sans callosités.
En résumé, la campagne que Yi nos enfants des athlètes, est absur grossière confusion entre la santé c elle tend à faire de nos jeunes gens puissance intellectuelle, des lutteurs les forts en thème et les forts à li doit point être douteux. Ne prenon grès cette tendance à nous ramené pour excès, je préférerais ceux des qui nous ont donné saint Thomas ( Rabelais, à ceux des écoles qui nou queurs à la rame.
Franchement, si Ton enlevait à leur donne une vanité niaise (niaise celle qui s'attache à des supérior celles de beaucoup d'animaux I), pei aux fatigues que nécessite la prépai rame. Ce n'est point TAngleterre rc nous devons imiter sous ce rappo qui a complètement renoncé dans jeunes gens à de ruineux efforts ph de faire des jeunes gens robustes et que Tabus des exercices physiques ( que l'étude excessive, au surmenag précède que dans les exercices qu'( aux étudiants, le choix est dominé ces exercices ne doivent ni énerver, la fatigue excessive.
8 IV
Si on commet des erreurs si préjudiciables touchant Texercice physique, des erreurs non moins funestes sont généralement admises au sujet du travail intellectuel. On se le représente comme nécessairement sédentaire. Gomme nous l'avons dit, l'idée d'un travailleur intellectuel éveille aussitôt rimage d'un homme assis, la tète entre les mains, pour méditer, ou la poitrine écrasée contre la table pour écrire. Nous le répétons, nulle idée n'est plus fausse. Le premier labeur ne peut être exécuté que devant la table de travail. Pour traduire, il faut grammaire et dictionnaire ; pour lire, il faut soutenir l'attention et fixer les souvenirs en prenant des notes, en fixant sur le papier les suggestions évoquées par l'auteur ; mais, ce premier travail effectué, tout le travail de mémoire proprement dit, non seulement on peut l'accomplir hors de chez soi, mais il gagne beaucoup à être fait en pleins champs ou dans un jardin public. Outre ce travail de mémoire, la méditation et la recherche d'un plan d'organisation des matériaux sont considérablement facilités par la promenade en plein air. J'avoue, pour mon compte, que toutes les idées neuves que j'ai eu le bonheur de découvrir me sont venues dans mes promenades. La Méditerranée, les Alpes ou les forêts de Lorraine, forment comme le tableau de fond de toutes mes conceptions. Et s'il est vrai, comme l'affirme Herbert Spencer*, qu'on ne peut soupçonner de paresse, « que l'organisation des connaissances est beaucoup plus impor-
;i) Éducation, p. 294.
tante que leur acquisition » et si, comme il le dit, « pour cette organisation deux choses sont nécessaires, le temps et le travail spontané de la pensée », je proclame que cette organisation n'est jamais si vigoureuse qu'en pleins champs. Quidquid conficio aut cogito, in amhulationis fere tempusconfero^. Le mouvement de la promenade, le sang qui circule allègrement, l'air pur et vif qui imprègne le corps d'un oxygène plus abondant, toutes ces circonstances font que la pensée à une vigueur, une spontanéité qu'elle a rarement dans le travail sédentaire. Mill raconte dans ses Mémoires qu'il a composé une grande partie de sa logique en se rendant aux bureaux de la compagnie des Indes. Tant il est vrai que le travail fécond peut être pour une large partie exécuté en plein air et dans la pleine lumière du grand soleil.
" Maintenant que nous avons traité de l'exercice, il nous reste à parler du repos. Repos n'est pas paresse. Bien plus, la paresse est incompatible avec le repos. Le repos, en effet, suppose travail préalable, et sinon fatigue, du moins besoin de réparation. Jamais paresseux ne goûta les joies du repos bien gagné, car si, comme dit Pascal, le froid est agréable pour se chauffer, le travail est agréable pour se reposer. Le repos sans travail qui l'ait rendu nécessaire, c'est la fainéantise avec son morne ennui, son intolérabilité. Comme le dit Rûskin, le repos glorieux est celui du chamois couché haletant sur son lit de granit, et non celui du bœuf dans Tétable, ruminant son fourra/çe.
(1) Cicéron. Ad QuintiL 3.
Payot. 12
.78 LES MOYENS lîSTÉRIEURS
Le repos par excellence, c'est le sommeil. Calme et profond, il permet les réparations complètes. Peu après le réveil, on éprouve un bien-être, et on sent en soi une provision d'énergie pour le travail de la journée. Malheureusement la question du sommeil est une des plus encombrées d'idées fausses. Avec cette manie de réglementer tout avec une autorité d'autant plus risible que leur science n'est guère qu'un amas dé lois empiriques, les hygiénistes limitent à six ou sept heures le temps du sommeil. La seule règle applicable ici est de n'en point avoip qu'une très générale, à savoir de ne passe coucher trop tard et de sauter à bas du lit dès qu'on est réveillé.
Nous disons : ne pas se coucher trop tard, parce qu'il faut condamner absolument le travail prolongé jusqu'à minuit. On sait que la température du sang commence à baisser vers quatre heures du soir et que le sang a tendance à s'encombrer de matériaux de désassimilation vers la nuit. Jamais l'effort intellectuel n'est bien intense à cette heure, et s'il semble que Ton est bien en train, plus qu'on ne Test dans la journée, je crains bien que ce ne soit parce que l'esprit émoussé se contente trop facilement d'un travail médiocre qui fait illusion.
De plus cette contention tardive de l'esprit est funeste au sommeil et cause une agitation qui risque de rendre le ppos fort insuffisant. On peut créer une espèce de fièvre au moment où tout convie au sommeil, mais combien c'est un mauvais calcul ! On surmène son cerveau pour un travail médiocre, au détriment de la ïraîcheur et de la vigueur de la méditation du lendemain. Le résultat le plus sûr de cette absurde dérogation aux lois naturelles est d'augmenter l'irritabilité. On doit réserver pour le soir les tra-
et le rythme respiratoire et spécialement de provoquer un travail étendu des muscles du thorax, de la colonne vertébrale, des plans musculaires de l'estomac, et de reposer la vue.
Du premier coup ces conditions requises nous amènent à bannir absolument, comme ayant tous les inconvénients de la sédentarlté, et de plus, trop souvent, les inconvénients d*une atmosphère malsaine, les jeux de cartes, les échecs, et en général tous les jeux auxquels on se livre en des lieux clos, dans un air surchargé de fumée de tabac et peu renouvelé.
Au contraire, la marcfie en pleine campagne, les flâneries enchantées dans les bois, remplissent une partie du programme imposé. Malheureusement ces plaisirs ne remplissent pas toutes les conditions indiquées, puisqu'ils laissent immobiles les muscles de la colonne vertébrale qui intéressent la respiration et ceux qui enserrent l'estomac. En revanche ils inondent les poumons d'air pur, et reposent agréablement les yeux. Le patinage, le plus intense des plaisirs de l'exercice, et l'un des plus complets comme variété des mouvements ; la natation en été, le plus vigoureux des exercices respiratoires, ont une merveilleuse puissance de délassement pour le travailleur de l'intelligence. Ajoutez à ces exercices la rame avec les jolis paysages qui bordent la rivière ; le jardinage avec les mouvements très divers qu'il impose *.
A domicile^ les jours de pluie, le billard ou la menuiserie
(1) Nous ne parlons ici ni de la chasse, souvent exténuante, et qui ne peut en aucun cas être un exercice habituel, ni de l'escrime qui, provoquant une fatigue nerveuse, est formellement conlre-indiquée pour les gens qui travaillent du cerveau. (Voii^ Lagrange, l'Exercice chez les adultes, p. 299 sqq. ^
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sont des occupations excellentes. Au jardin on peut jouer aux boules, aux quilles, à la paume, à tous ces vieux jeux français que ûe devraient supplanter ni le crockett, ni le lawn-tennis. Pendant les vacances rien ne vaut les gaies excursions sac au dos, dans les Alpes, dans les Pyrénées, dans les Vosges ou en Bretagne. Il faut veiller pendant les mois de travail (en vacances cela n'a pas d*ii;iconvénients), à ce que l'exercice, tout en provoquant la sueur, n'aille jamais au delà de la lassitude. Toute fatigue est de trop, car, ajoutée au travail intellectuel, elle devient du surmenage.
Outre les bienfaits immédiats des distractions bien comprises, la joie des exercices sains a, comme toute émotion joyeuse légère, un rôle hygiénique très grand. Le meilleur fortifiant, a- t-on dit, est la joie; la joie physique est comme léchant de triomphe de l'organisme bien équilibré. Et quand à ces joies animales viennent s'ajouter les hautes satisfactions du travail intellectuel, qui ne sont exclusives d'aucun bonheur^ — bien plus, qui donnent une saveur si franche et si savoureuse aux autres plaisirs — le bonheur est complet : pour les jeunes gens assez maîtres d'euxmêmes pour régler leur vie de la bonne façon, la vie vaut la peine d'être yécue : de cette cohorte d'élite nous pouvons tous faire partie si nous savons le vouloir.
§ VII
En résumé, l'énergie de la volonté, de la volonté persévérante, implique la possibilité de longs efforts. Or pas de santé, pas d'efforts durables. La santé est donc une condition essentielle de l'énergie morale. Nul n'entre ici s'il
n'est géomètre, disait Platon; nul n'entre ici, dirions-nous volontiers, s'il ne suit les lois de l'hygiène en ce qu'elles ont de certain. De même que la volonté est faite de menus efforts t^itérés, elle est faite en ses fondements de menus soins hygiéniques : soins concernant la nourriture, l'air qu'on respire, le mouvement du sang. Elle suppose un repos et des exercices physiques bien compris. Nous avons du, à ce propos, combattre l'exagération à la mode actuellement dans notre plate imitation de l'Angleterre; nous avons poussé le scrupule jusqu'à passer en une revue sommaire les distractions nuisibles et celles qui sont utiles, non sans avoir, chemin faisant, précisé les conditions d'un travail intellectuel fécond : c'est que notre conviction est profonde que l'inteUigence, la sensibilité et la volonté dépendent pour une large part de l'état du corps. Si une âme, comme le dit Bossuet, est maîtresse du corps qu'elle anime, elle ne le demeure pas longtemps si le corps est affaibli, ruiné. En de telles conditions, nous pouvons tenter un effort héroïque, mais cet effort héroïque ne pourra pas être suivi aussitôt de quelques autres, car un épuisement absolu sera la conséquence du premier. El dans la vie telle que nous l'a faite la civilisation, les occasions d'héroïsme sont rares, si rares, que ce n'est point pour elles que nous devons noua préparer, mais bien pour les efforts de détail réitérés, répétés chaque jour, à chaque heure. Il se trouvera par surcroît qu'une volonté trempée par ces perpétuels efforts sera plus qu'une autre prête aux actions d'éclat quand l'heure sonnerade les accomplir. Mais ces efforts réitérés, cela s'appelle la constance, l'esprit de suite, et dès qu'il y a persévérance dans l'effort, il faut qu'il y ait persévérance aussi dans l'éclosion des forces. On ne