QU'EST-CE QUE MÉDITER ET COMMENT MÉDITER
milieu, des relations, de la profession, des cas accidentels, etc.
Pour nous aider dans nos méditations, nous devons éviter le bruit, nous recueillir, puis consulter les livres qui ont trait au sujet de notre méditation actuelle, relire nos notes, et enfin par un travail énergique d'imagination nous représenter d'une façon nette, précise, concrète, tous les détails du danger que nous courons, des avantages de telle conduite ou de telle autre. Il ne suffit point de passer rapidement; il faut voir, entendre, sentir, toucher. 11 faut, par une réflexion intensive faire que Tobjet examiné nous soit aussi présent que s'il Tétait réellement, que dis-je, aussi présent? Plus présent; carde même que l'art rend une scène, un paysage plus logique, plus un, partant plus vrai que la réalité, notre imagination doit aussi nous rendre l'objet de la méditation plus net, plus logique, plus vrai qu'il ne l'est en réalité, et partant plus vivant, plus capable d'influer.
Il y a des adjuvants incontestables pour que nos réflexions produisent tout leur effet. Riches des expériences de leurs prédécesseurs, riches d'observations personnelles sans cesse contrôlées par la confession, les grands directeurs de conscience catholiques, pour qui soulever en l'âme de puissantes émotions est non comme pour nous un moyen, mais la fin suprême, nous montrent combien en psychologie les plus petites pratiques ont d'importance. On ne peut assister à une cérémonie dans une église, sans être pénétré d'admiration pour la science impeccable qui
a présidé aux moindres détails. Par exemple, dans une cérémonie funèbre, tous les gestes, toutes les attitudes, tous les chants, l'orgue, la lumière même des vitraux, concoureni avec une logique merveilleuse à transformer en grands élans religieux la douleur des parents. Pour ceux qui assistent à de telles cérémonies avec la foi sincère, rémotion doit pénétrer Tâme jusqu'en ses plus intimes profondeurs.
Mais même dans l'église, ces cérémonies si efficaces sont l'exception et les directeurs de conscience conseillent un certain nombre de procédés pratiques très sûrs pour émouvoir l'âme. Sans parler des c retraites » et pour ne nous occuper que des pratiques qu'ils conseillent dans la solitude, on ne peut point ne pas être frappé de l'aide qu'ils demandent au physique pour soutenir le moral. Saint Dominique invente le chapelet, avivant ainsi d'une occupation manuelle et en quelque sorte d'un jeu la méditation. Saint François de Sales recommande, dans les moments de sécheresse surtout, d'avoir recours aux actes extérieurs, aux attitudes propres à suggérer les pensées, aux lectures,* aux paroles même prononcées à haute voix. Pascal ne parle-t-il pas constamment d' c incliner l'automate » ? Leibniz lui-même. (52^/(?ma theologicum) dans un passage peu connu, dit : « Je ne puis partager la pensée de ceux qui, sous prétexte d'adorer en esprit et en vérité, bannissent du culte divin tout ce qui tombe sous les sens, tout ce qui excite l'imagination, ne tenant pas assez compte de l'infirmité humaine... nous ne pouvons ni fixer sur nos idées intérieures notre attention, ni les graver dans notre esprit sans y joindre quelques secours extérieurs... et ces signes sont d'autant plus efficaces qu'ils sont plus expressifs, c
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de plus facile que de renouveler ses bonnes résolutions et que de décider de ses occupations ou de ses récréations t Quelle occupation plus utile encore le matin lorsqu'on s'éveille, pendant qu'on s'habille, qu'on se rend à son travail, que de c faire reverdir la plante des bons désirs ? > et de tracer son plan de conduite pour la journée ? Ces habitudes de méditation fréquente se prennent très vite. Les prendre est d'ailleurs si fertile en bons résultats que nous ne saurions trop conseiller aux jeunes gens l'effort nécessaire pour faire de cette habitude pour ainsi dire un besoin.
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CUAPITRE III
La réflexion méditative est indispensable : mais seule, elle est impuissante. Elle unit pour une action commune les forces éparses de Pâme, elle donne l'élan, mais de même que les souffles les plus puissants du large finissent par s'épuiser inutiles s'ils ne rencontrent pas une voile à enfler et à promouvoir, de même les émotions les plus vigoureuses meurent stériles si chacune de leurs poussées ne capitalise pas quelque chose de leur énergie dans notre activité. Si c'est sous forme de souvenirs que se dépose dans la mémoire de l'étudiant une partie du travail qu'il accomplit, c'est sous la forme d'habitudes actives que se dépose en nous notre activité. Rien ne se perd en notre vie psychologique : la nature est un comptable minutieux. Nos actes les plus insignifiants en apparence, pour peu que nous les répétions, forment avec les semaines, les mois, les années, un total énorme qui s'inscrit dans la mémoire organique sous forme d'habitudes indéracinables/^Le temps, cet allié si précieux de notre affranchissement, travaille avec la même
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obstination tranquille contre nous lorsque nous ne Toblîgeons pas à travailler pour nous. Il utilise en nous, pour ou contre nous, la loi dominante de la psychologie, la loi de rhabitude. Souveraine et sûre du triomphe, Thabitude procède d'une marche insidieuse, et comme sans se presser. On dirait qu'elle sait la prodigieuse efficacité des lentes actions indéfiniment répétées. Un premier acte, même pénible, accompli, sa répétition coûte déjà moins. A une troisième, à une quatrième reproduction Teflort diminue encore et va s'atténuant jusqu'à disparaître. Que dis-je, disparaître 1 Cet acte pénible au début va devenir peu & peu un besoin, et franchement désagréable d'abord, c'est son non accomplissement qui deviendra pénible ! Pour les actes que nous voulons, quel allié précieux que celui-là î et comme il s'entend à transformer promptement en une large et belle route le sentier rocailleux où il nous répugnait de nous engager ! Il nous fait une douce violence pour nous amener là où nous avions fixé d'aller, mais où notre paresse refusait d'abord d'aller !
Eh bien, cette fixation en habitudes de hotre énergie, ce n'est point la réflexion méditative qui la peut accomplir, c'est l'action. Mais il ne suffit point de proclamer en termes généraux la nécessité de l'action. Le mot action recouvre, et trop souvent, cache à la vue les réalités qu'il désigne. Ici ce qui nous intéresse, c'est l'action de l'étudiant. Or agir, pour l'étudiant, c'est accomplir une multitude d'actes spéciaux, et de même qu'il n'y a pas de volonté, mais seulement des actes volontaires, de même il n'y a pas d'action, mais seulement des actes particuliers. Agir, pour l'étudiant en philosophie par exemple, c'est se lever à sept heures et lire avec une pénétrante attention tel chapitre
heure de petits, excellemnpent et avec amour. Qui spetmit modica paulcUim decidet. La grande règle ici, c'est d'échapper toujours, jusque dans les plus petites actions, à la vassalité de la paresse, des désirs et des impulsions du dehors. Nous devons même rechercher les occasions de remporter de ces petites victoires. On vous appelle pendant votre travail, vous avez un mouvement dé révolte : aussitôt levez-vous, contraignez-vous à aller vivement et joyeusement oîi Ton vous appelle. Après le cours un ami veut vous entraîner, le temps est très beau : vivement rentrez travailler ! La devanture de ce libraire vous attire à l'heure où vous rentrez : passez de l'autre côté de la rue et marchez rapidement. C'est par de tels c crucifiements » que '^ vous vous habituerez à triompher de vos penchants, à être actif partout et toujours... lors même que vous dormez ou flânez, que ce soit parce que vous avez voulu ce repos. €'est ainsi que sur les bancs même du lycée, à l'étude, l'enfant apprend une science plus précieuse que le latin ou les mathématiques qu'il va savoir : la science de se maîtriser, de lutter contre l'inattention, contre les difficultés rebutantes, contre l'ennui des recherches dans le dictionnaire ou la grammaire, contre le désir de perdre le temps à rêver : et par une conséquence consolante, il se trouve que les progrès accomplis dans l'étude sont toujours, quoi qu'on en dise, en raison directe des progrès accomplis dans cette œuvre de maîtrise de soi : tant il est vrai que l'énergie de la volonté est à la fois la plus précieuse des conquêtes et la plus féconde en conséquences heureuses !
Et pourquoi ces petits efforts ont-ils tant d'importance ? C'est qu'aucun d'eux n'est perdu : chacun apporte à la formation de l'habitude sa quote-part ; chacun rend les actes
suivants plus faciles. Nos actions agissent sur nous en déposant en nous des habitudes : l'habitude de faire attention, l'habitude de se mettre vivement au travail, l'habitude de ne pas plus tenir compte des sollicitations de nos désirs que des agaceries des mouches.
Outre cela, l'action, nous l'avons vu précédemment, soutient avec efficacité la pensée elle-même. En jetant à chaque instant dans la conscience des états présentatifs de même nature que nos idées, elle fortifie l'attention, la ravive lorsqu'elle s'éteint. Écrire ses pensées, prendre des notes en ses lectures, préciser en les formulant ses objections, cela, avons-nous dit, a le même rôle de support pour la pensée que les travaux manuels du laboratoire pour le savant, que les formules pour le géomèt-^e.
Mais il est un autre résultat extrêmement important de l'action. Agir en effet, c'est en quelque sorte manifester, proclamer notre volonté. Nos actes nous engagent publiquement dans un parti. Tous les moralistes affirment la nécessité pour quiconque veut adopter un genre de vie conforme au devoir, de se jeter « hardiment et d'emblée dans la bonne voie, en opposition complète avec toutes nos habitudes et toutes nos inclinations antérieures... il faut braver tout, nous arracher à notre vieux moi, » et, suivant la vigoureuse expression de Veuillot, il faut servir Dieu € effrontément »!* C'est qu'on ne saurait exagérer l'énergie qu'ajoute aux sentiments et à la volonté une manifestation publique et éclatante. Nos actes antérieurs nous lient au delà de ce qu'on imagine : d'abord par un besoin de logique qui fait qu'une vie incohérente choque si fort, qu'on préfère rester semblable à soi plutôt que de changer même en bien ; ensuite par un respect humain très puissant et
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très justifié: car nous savons que cette incohérence dans nos actes paraîtra signe d'une faiblesse de volonté voisine de la folie. Voilà pourquoi il est important, quand on rompt avec une vie de paresse, de rompre avec éclat, de s'engager d'honneur devant soi et devant le§ autres. On change de restaurant, d'appartement, de relations ; chaque parole qu'on prononce doit être une affirmation de sa volonté de bien faire : tout sophisme décourageant on le repousse avec politesse, mais avec énergie. On ne laisse jamais bafouer devant soi le travail, ni jamais louer la vie de l'étudiant à la dérive. Être cru par les autres tels que nous voudrions être, cela double notre puissance d'amélioration, car cela met au service de notre faiblesse ce besoin si profond que nous avons tous de l'approbation d'autrui, même de celle de gens que nous ne connaissons pas.
Ajoutons à ces diverses influences de l'action le plaisir qu'il y a à agir, plaisir si vif que beaucoup de gens agissent pour agir, sans but, sans profit, et souvent même à leur grand dommage. Ce plaisir a quelque chose d'enivrant, de capiteux et cela provient peut-être de ce que l'action, plus que toute autre chose, nous donne le sentiment de notre existence et de notre force.
Il est donc à tous égards indispensable de joindre à la méditation l'action : indispensable parce que seule l'action peut organiser de solides habitudes, bien jplus, transformer en besoins des actes d'abord franchement désagréables. C'est en agissant que nous nous aguerrirons à lutter contre les tendances fatales de notre nature, à triompher constamment et à chaque minute de tout ce qui est hostile à la pleine maîtrise de soi. De plus, en manifestant au dehors notre vouloir, l'action nous engage d'honneur; elle raffermit nos
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cience, sans possibilité de percer Tépaisse atmosphère d'illusions qui rétouffe l L'étudiant se trouve comme étourdi, incapable de se conduire, mené par les pr^'ugés régulant autour de lui. Quel est Thomme fait, qui, reportant sa pensée sur cette époque, n'a maudit l'imprévoyance de la société qui nous a jetés, au sortir du lycée ou du gymnase, absolument isolés en une grande ville, sans soutiens moraux, sans conseils autres que les stupides formules en usage pour parer de couleurs brillantes ce qui n'est qu'une vie de bestialité ?/Ghose étrange ! chez beaucoup de pères de famille on trouve une espèce de préjugé contre la vie d'un étudiant travailleur et honnête, tant est grande l'influence des idées courantes !
Ajoutez à cela que dans son isolement le jeune homme ne sait même pas travailler ; jamais on ne lui a donné une méthode de travail adaptée à ses forces et à la nature de son esprit. Aussi, les années d'études supérieures sontelles généralement perdues pour Toeuvre d'affranchissement de soi. Et cependant ce sont les années belles, radieuses de la vie. L'étudiant s'appartient presque absolument. Les mille sujétions de la vie sociale pèsent à peine sur lui. On ne voit point encore à son cou la trace du collier, c'est-à-dire du métier, de la carrière à suivre. Il n'a point non plus les soucis qu'il aura comme chef de famille. Ses journées sont à lui, bien à lui. Mais hélas ! qu'est la liberté extérieure pour qui n'est point maître de soi? Vous commandez à tout ici, pourrait-on lui dire, hors à vous-même», et les journées s'écoulent trop souvent stériles. D'ailleurs même en cette pleine liberté les fatalités
(1) Beaumarchais. Le mariage de Figaro,
de l'existence ravissent beaucoup de temps. Le lever, une demi-heure pour la toilette, les allées et venues nécessaires de la chambre à la faculté, de la chambre au restaurant; les repas, le temps de la digestion incompatible avec le travail de Tesprit ; quelques visites, quelques lettres à écrire, des dérangements imprévus, les promenades nécessaires, les heures enlevées par les malaises, tout' cet ensemble de nécessités impérieuses dévorent, si on y ajoute les huit heures de sommeil nécessaires à ceux qui travaillent, près de seize heures par jour. Le compte est facile à faire. Plus tard à toutes ces nécessités viendront se joindre celles de la carrière, et alors, même en rognant le plus possible sur les repas, sur le temps de la promenade, rares seront ceux qui disposeront de cinq heures par jour bien à eux, bien disponibles pour le travail préféré et pour la méditation tranquille ! D'autre part, si du travail apparent nous retranchons le temps des recherches dans des livres ; le temps mis à copier, à écrire, et même le temps passé à respirer pendant lequel nul effort n'est possible, on verra combien est court le temps de Veffort réel de resprit. Et quiconque réfléchira sincèrement s'indignera contre ces biographies mensongères, et si propres à décourager les jeunes gens, dans lesquelles on nous montre des savants, des hommes politiques travaillant chaque jour quinze heures !
Heureusement, comme le remarque Bossuet, dans un passage déjà cité, peu suffît à chaque jour si chaque jour acquiert ce peu : on fait du chemin même à la plus lente allure quand on ne s'arrête jamais. L'important pour le travail intellectuel, c'est je ne dis pas la régularité, mais la continuité. Le génie n'est qu'une longue patience,
les grands travaux ont été accomplis par avérante. C'est en y pensant toujours que ivert la gravitation universelle. < Il est Biit avec le temps quand on a la patience de ne pas se presser, » écrit Lacordaire.
: un torrent qui a ravagé la vallée de imène qu'une quantité de dépôts insigniire la lente action des gelées et des pluies, eine sensible des glaciers, désagrègent ierre à pierre en quelque sorte, les parois ^nent dans les vallées des masses d'allu- ;es. Tel torrent qui roule du gravier, use ranit sur lequel il coule et arrive avec les T des gorges d'une grande profondeur [1 en est de môme pour les œuvres huprocèdent par l'accumulation d'efforts si ^és en eux-mêmes, ils paraissent hors de
avec l'œuvre accomplie. La Gaule autreforéts et de marécages a été défrichée, :es, de canaux, de chemins de fer, semée les, par des myriades d'efforts musculaires !ux-mèmes. Chacune des lettres qui cornjsque Somme de saint Thomas d'Aquin, il t Thomas l'écrivît ; il a fallu ensuite que ;ent une à une les lettres de fonte dans le pression — et c'est de ce labeur incessammt quelques heures chaque jour et penns, qu'est sortie cette œuvre prodigieuse. ,é courageuse, prend en effet deux formes I. Tantôt elle procède par grands à-coups, ussées d'énergie, tantôt au contraire elle
L'ACTION DANS L^ÉDUCATION DE LA VOLONTÉ i4j
devient le travail opiniâtre, persévérant, patient. Même à la guerre, les qualités de résistance à la fatigue et au découragement sont les qualités de fond et c'est sur elles que de temps en temps s'épanouissent les actions d'éclat. Mais au travail il n'y a pas même de ces brillantes fusées : les brusques poussées de travail exagéré ne sont à recommander à aucun point de vue, et presque toujours elles sont suivies de périodes d'affaissement et de paresse fort longues. Non, le véritable courage ici consiste en la longue patience persévérante. L'important pour l'étudiant, c'est de û'ètre jamais oisif. Le temps, il est facile de le remarquer, a une valeur incomparable puisque les instants perdus le sont À jamais, irrévocablement. Il faut donc l'économiser. Mais je ne suis nullement partisan de ces règles rigoureuses, de ces emplois du temps, tableaux fort bien faits, où l'usage des heures est fixé d'avance. Il est rare qu'on les suive exactement, et notre paresse est si habile à se créer des semblants de raison, qu'on se sert fréquemment d'eux -comme excuse pour ne rien faire aux heures non indiquées pour le travail. Les seuls articles que l'on respecte scrupuleusement, ce sont ceux qui dictent le repos, la promenade. Et, d'autre part, l'impossibilité de s'astreindre à «uivre les règles dans le détail fixé habitue trop la volonté à se voir battue dans ses efforts : et ce sentiment que nous sommes et serons toujours vaincus dans cette lutte pour la règle est très propre à produire le découragement. D'autre part, il arrive souvent qu'on est mal disposé pour le travail aux heures fixées pour lui et qu'on se trouve bien disposé aux heures réservées à la promenade.
11 faut dans le labeur intellectuel plus de liberté et plus de spontanéité, et le but à poursuivre dans cette éduca- Payot. 10
lion de notre énergie n'est point Tobéissance étroite à des consignes de caporal prussien. Non, à coup sûr. La fin que doit se proposer l'étudiant est tout autre : il doit tâcher d'être toujours et partout actif. Il n'y a pas d'heures pour cette tâche parce que toutes les heures y sont propices. Être actif, c'est le matin sauter à bas du lit courageusement, c'est mener rudement et vivement sa toilette, c'est se mettre sans barguigner, sans permettre à aucune préoccupation étrangère de pénétrer en l'esprit, à sa table de travail; être actif à son travail, c'est ne lire jamais passivement, c'est faire constamment effort. Mais c'est être actif encore que de se lever résolument pour aller se promener, que de partir visiter un musée lorsqu'on sent la réserve de force nerveuse s'épuiser et les efforts cesser d'être féconds. Car c'est une grande sottise que de persévérer trop longtemps dans des efforts stériles qui épuisent et découragent. Il faut savoir profiter de ces instants de relâche pour la visite des collections de tableaux, etc., pour les conversations avec des amis intelligents. On peut être actif même en mangeant, en s'efforçant de mâcher ses aliments de façon à éviter à l'estomac un surcroît de travail. La grande misère de l'étudiant, ce sont ces moments d'inertie, de non- vouloir sottement gaspillés en une paresse honteuse. On met des heures à faire sa toilette, on perd ses matinées à bâiller, à parcourir mollement un livre, puis un autre. On ne sait prendre aucun parti nettement, ni celui de ne rien faii'e franchement, ni celui de travailler. Il n'y a nullement besoin de rechercher les occasions d'être actif, car ces occasions se déroulent chaque jour du réveil au coucher.
Le moyen capital d'arriver à cette maîtrise de son
ce que dit de Darwin son fils *. c Un tf ait de son caractère était son respect pour le temps. Il n'oubliait jamais combien c'est chose précieuse... il économisait les minutes... il ne perdait jamais quelques minutes qui se présentaient à lui, en s'imaginant que ce n'élait pas la peine de se mettre au travail... il exécutait tout rapidement avec une sorte d'ardeur contenue. » Ces minutes, ces quarts d'heure, que presque tous perdent si sottement sous prétexte que ce n'est point la peine de commencer quelque chose, finissent au bout de l'année par former un total énorme. C'est d'Aguesseau, je crois, qui, le déjeuner n'étant jamais prêt à l'heure, présenta un jour à sa femme comme horsd'œuvre un livre écrit pendant les quarts d'heure d'attente. Il est si facile en cinq ou dix minutes de « bander > son esprit, de lire avec ferveur un paragraphe, d'avancer son travail de quelques lignes , de copier un passage , de tenir au courant la table des matières de ses notes et de ses lectures !
Aussi a-t-on raison de dire que jamais le temps ne fait défaut à qui sait le bien prendre. Combien juste est la remarque que ce sont ceux mêmes qui ont le plus de loisir qui ont le moins le temps de faire ce qu'ils doivent faire : tant il est vrai que se plaindre de n'avoir pas le temps de travailler, c'est avouer qu'on est lâche, et qu'on a horreur de l'effort.
Mais si nous examinons pourquoi nous perdons du temps, nous verrons que, dans la plupart des cas, notre faiblesse est en quelque sorte soutenue par l'indétermination de la tâche à accomplir. C'est une expérience constante pour
(1) Vie et correspondance de Ch. Darwin, Reinwald, 1888. 2 vol. I, 135, sqq.
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moi que si avant de m'endormir je ne vois pas nettement ma tâche du lendemain, ma matinée est infructueuse. Il ne faut jamais se fixer un but général, ne jamais dire : « Demain je travaillerai, » ni même : « Demain je commencerai l'étude de la morale de Kant ; » il faut toujours se fixer une tâche nette et particulière, se dire : < Demain je commencerai résolument et par le commencement la lecture de \b. Raison pratique de Kant, ou j'étudierai et résumerai tel chapitre de physiologie. » —
A ce précepte de toujours fixer nettement sa tâche, il faut ajouter celui de toujours terminer, et de termifier consciencieusement ce qu'on a commencé, afin de n'avoir point à y revenir. N'avoir jamais besoin de reprendre un travail, faire que tout ce que nous faisons soit définitif, c'est une économie de temps extraordinaire. C'est ainsi que l'étudiant doit faire ses lectures solidement, énergiquement, qu'il doit les résumer par écrit, copier au besoin les extraits qu'il prévoit devoir lui être utiles, et aussitôt répartir ses notes sous les titres de sa table des matières qui lui permettra de les retrouver quand il voudra. De la sorte jamais plus, à moins que ce ne soit un livre de chevet, il n'aura besoin de recommencer sa lecture. On va lentement de cette façon, mais comme on ne fait un pas en avant qu'après avoir définitivement assuré ses derrières, on n'a jamais à reculer, et à une allure lente, mais ferme et continue, on avance, et même, comme la tortue de la fable, on arrive avant le lièvre plus agile mais moins méthodique. Il n'y a pas de règle plus essentielle à notre avis pour le travail : Age quod agis; faire chaque chose à son tour, à fond, sans hâte, sans agitation. Le grand pensionnaire de Witt dirigeait toutes les afîaires
République et trouvait cependant du loisir pour ins le monde et pour souper en compagnie. On lui iait comment il pouvait trouver du temps pour er des affaires aussi multiples et encore pour s'a- : € Il n'y a rien de si aisé, répondit-il ; il s*agit ent de ne faire qu'une chose à la fois et de ne remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour > Lord Chesterfield recommandait à son fils de ne •dre de temps, même à la garde-robe, et il lui cite nple un homme qui y emportait quelques pages d'une vulgaire d'Horace « qu'ensuite il envoyait en bas un sacrifice à Cloacine » ! Sans pousser l'économie ips jusque-là, il est certain que l'utilisation de tous ants en faveur d'une fin unique est d'une grande té. Une activité qui ne sait pas se plier à la loi de ne ii'une chose à la fois, est une activité désordonnée : vue d'unité, elle volète d'objet en objet, et elle est re pire que l'oisiveté, car l'oisiveté dégoûte d'elletandis que cette agitation, par sa stérilité, finit par er du travail ; elle substitue à la joie si forte de la e « qui avance », le malaise, l'étourdissement, •ement produit par les tâches multiples qu'on ne it pas à terminer. Saint François de Sales voit dans ngements perpétuels une ruse du diable. Il ne faut it-il, suivre plusieurs exercices à la fois et tout en temps, « car souvent l'ennemy tache de nous faire •endre et commencer plusieurs desseins afin qu'acde trop de besognes, nous n'achevions rien et laisout imparfait... Quelquefois mesmement il nous 5 la volonté d'entreprendre de commencer quelîllente besogne laquelle il prévoit que nous n'ac-
Lorsque est consolidée chez un jeune homme cette impor. tante et féconde habitude de se décider vivement, d'agir sans agitation fébrile, rondement, bonnement et simpFement, il n'est pas de haute destinée intellectuelle à laquelle il ne puisse prétendre. S'il a quelques idées neuves ou s'il voit de vieilles questions d'une façon neuve, il va porter en sa pensée ces idées pendant huit ou dix ans de labeur assidu. Elles vont attirer à elles des centaines d'images, de comparaisons, de ressemblances cachées pour tous ; elles vont organiser ces matériaux, s'en nourrir, se fortiûer et grandir. Et comme de la graine du chêne sortent de puissants arbres, de ces pensées fécondées, par l'attention durant des années, sortiront de vigoureux livres qui seront pour les honnêtes gens dans leur lutte contre le mal ce^que sont pour les soldats les clairons sonnant la charge; Qu bien encore ces pensées se concrétiseront, se réaliseront dans une belle vie toute unie, toute droite, toute d'activité généreuse.
Et nous ne devons pas nous le dissimuler : si nous avons eu le grand bonheur de pouvoir atteindre à la vie de l'intelligence, cette aristocratie que nous confère l'instruction est aussi mortellement haïssable que l'aristocratie de l'argent, si nous ne nous faisons pas pardonner notre supériorité intellectuelle par la supériorité de notre vie morale. Vous tous qui au sortir de l'enseignement secondaire êtes devenus étudiants en droit, en sciences, en lettres, en médecine, vous avez le devoir d'être les plus actifs, les plus persévérants bienfaiteurs de ceux qui sont astreints à ga-
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gner durement leur vie sans pouvoir jeter un regard par delà l'heure présente 1 Les étudiants formeront nécessairement la classe dirigeante dans tous les pays, même dans les pays de suffrage universel. Car la multitude, incapable de se diriger elle-même, s'en remettra toujours pour cela aux lumières de ceux qui ont assoupli et fortifié leur esprit par des années de culture désintéressée. Cette situation crée des devoirs très nets à tous les jeunes gens qui ont reçu le bienfait de l'enseignement supérieur : car il est clair que, pour conduire les autres, il faut d'abord savoir se conduire soi-même. Pour prêcher aux autres la modération, le désintéressement, le dévouement, il faut prêcher d'exemple et savoir accepter gaiement une vie de travail et d'activité énergique par la parole et par les actes.
Ah ! si chaque année une demi-douzaine d'étudiants rentraient dans leurs villages, dans leurs petites villes, comme médecins, comme avocats, comme professeurs, bien décidés à ne pas laisser passer une occasion de parler, d'agir en faveur du bien, décidés à témoigner à tout homme, quelque modeste que soit sa situation, le plus grand respect, à ne jamais laisser passer une injustice sans une protestation active et persévérante, à introduire dans les rapports sociaux plus de bonté, plus de vraie équité, plus de tolérance, en vingt années pour le bonheur de la patrie, de chaque patrie, se reconstituerait une aristocratie nouvelle, absolument respectée et qui serait toute-puissante pour le bien général. Tout jeune homme qui quitte les Universités et ne considère dans le barreau, la ^médecine, etc., que l'argent que ces carrières peuvent rapporter et qui ne songe qu'à s'amuser sottement et grossièrement, n'est qu'un misérable et heureusement
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sans jalousie, sans vanité blessée, est éminemment propre à fortifier la santé. Si Ton fournit à l'attention de belles et fécondes idées, la pensée les élabore et les organise ; si on laisse le hasard des impressions fournir les matériaux, la fatigue est sensiblement la même que lorsque la volonté préside à leur choix. Mais il est rare que le hasard, cet ennemi de notre repos, n'apporte pas avec lui un essaim de contrariétés. En effet, Thomme vit en société, et il a besoin de l'estime et même de Téloge d'autrui. Comme autrui a rarement si bonne opinion de nous que nous-mêmes, comme d'autre part un grand nombre de nos semblables manquent de tact et souvent même de charité, il arrive très communément, dans toutes les situations, que la vie sociale est féconde en petits froissements. C'est un encouragement de plus pour le travailleur que de voir les paresseux payer cruellement leur paresse parce qu'en leur esprit vide poussent, comme en un champ non cultivé, une foule de mauvaises herbes. Ils passent Jeur temps à ruminer des idées médiocres, des froissements médiocres, des jalousies, des ambitions médiocres.
Rien de tel pour le bonheur que d'échanger les préoccupations contre des occupations, et qui dit bonheur dit santé. Tant il est vrai que le travail est la loi profonde de l'humanité et que quiconque s'affranchit de cette loi renonce du même coup à toute les joies élevées et durables !
Ajoutons à ces observations que le travail éparpillé y sans méthode, fatigue, et qu'on impute souvent au travail en lui-même ce qui provient d'une fâcheuse direction du travail. Ce qui fatigue, c'est la multiplicité des occupations dont aucune n'apporte avec elle la joie reposante des tâches achevées. L'esprit tiré de divers côtés conserve en chaque
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travail comme une sourde inquiétude. Ce sont les travaux laissés à l'état d'ébauche qui produisent une rumination intellectuelle très fâcheuse. Michelet disait à M. de Goncourt que vers trente ans il souffrait d'horribles migraines venant du nombre des choses qu'il faisait : il résolut de ne plus lire de livres, mais d'en faire : « De ce jour, en me levant, je savais très nettement ce que j'avais à faire, et ma pensée ne portant plus que sur un seul objet à la fois, je fus guéri ^ » Rien n'est plus vrai : vouloir mener de front plusieurs ouvrages, c'est se vouer à une fatigue certaine. Age quod agis : Faisons à fond ce que nous faisons. Non seulement c'est le moyen d'aller vite, ainsi que nous l'avons vu, mais c'est le sûr moyen d'éviter la fatigue et de récolter les amples joies des tâches conduites à terme.
En résumé, si la méditation émeut en l'âme les puissantes émotions, elle ne peut les capitaliser sous forme d'habitudes. Or l'éducation de la volonté est impossible sans la création d'excellentes et solides habitudes : sans elles nos efforts seraient toujours à recommencer. Seules elles permettent de fixer nos conquêtes et d'aller de l'avant. Or ces habitudes, nous le savons maintenant, c'est l'action qui seule peut les créer.
Par agir, il faut entendre accomplir courageusement chacune des menues actions qui constituent la poursuite de la fln. L'action fixe la pensée, nous engage publiquement dans un parti; elle produit une joie profonde.
(1) Journal des Goncourt, 12 mars 1864.
LES MOYENS INTÉRIEURS Lime. Ea ces nioincnli de pleine vigueur, >ute-puissanle eu nous et Taltention peut ndue. Au contraire, lorsque nous sommes nous sentions lourdement les chaînes qui t au corps, et les échecs du vouloir ont luse des malaises d'ordre physiologique, isidérations que la récompense naturelle ui exerce les forces sans les épuiser, c'est I bien-être, de joie, qui dure assez longement arrive dès le début du travail, ce ble de force accrue n'apparaît pas, et ce c'est une sensation pénible de fatigue, de 3S malheureux ainsi débilités, le travail oie pénétrante qui en est la récompense, le peine, une douleur, es psychologues sont d'accord sur Tîmportions physiologiques pour la mémoire, ilation active pousse dans le cerveau un , très pur, les souvenirs, et partant les hamt avec promptitude et pour longtemps, e volition et d'une attention prolongée et lemment favorable à la mémoire, la santé i récompenser le travail par la joie qui en ce, elle a en outre sur le bonheur une in- Elle est, comme on l'a dit, le chiffre qui, zéros de la vie, leur donne leur valeur, reuse, et Voltaire le disait d'Harlay qui i charmante et tous les biens de la forîn s'il ne digère. »
ent, le travail intellectuel mal compris isible. Il impose l'immobilité du corps, il
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impose la sédentarité, la réclusion en des appartements mal disposés; enûn il impose l'attitude assise. Ces graves inconvénients, auxquels vient s'ajouter une mauvaise hygiène alimentaire, ne tardent pas à débiliter Testomac : les digestions deviennent laborieuses, et comme Testomac est enlacé d'un réseau serré de nerfs, le retentissement des troubles de cet organe sur le système nerveux est considérable. Après le repas la tête se congestionne, les pieds se refroidissent facilement : on éprouve une torpeur, une somnolence qui bientôt fait place à une irritabilité qui contraste singulièrement avec la joie des paysans et des artisans après leur déjeuner. L*état nerveux empire peu à peu et beaucoup de travailjleurs intellectuels en arrivent à ne pouvoir maîtriser leurs impressions : leur cœur palpite à la moindre contrariété, leur estomac se serre. C'est le premier degré dji nervosisme, car le nervosisme a presque toujours comme point de départ un état défectueux des fonctions nutritives. Le cerveau cesse d'être le grand régulateur et au lieu des rythmes calmes et vigoureux de la vie saine, on a l'irritabilité et le trouble de la vie maladive.
Et cependant, la toute-puissance que nous confère le temps pour l'œuvre de maîtrise de nous-mêmes, le temps nous la confère aussi pour changer notre tempérament et affermir notre santé. Dans un passage célèbre, Huxley nous compare à des joueurs d'échecs : nous avons comme partenaire un adversaire patient et sans pitié qui ne nous pardonne pas la moindre faute, mais qui paye avec une générosité surabondante les bons joueurs. Cet adversaire est la nature, et tant pis pour qui ignore les règles du jeu. En étudiant ces règles qui sont les lois découvertes par les Tayot. 11
savants, et surtout en les appliquant, on est sûr de gagner Tenjeu qui est la santé. Mais il en est de cette conquête de la santé comme de la conquête de notre liberté : elle n'est point le résultat d'un fiat^ mais bien d'une multitude de petites actions qu'on accomplit des centaines de fois par mois ou qu'on refuse d'accomplir. On doit porter son attention sur beaucoup de points et attribuer à chaque détail son importance. Il faut veiller à la chaleur, au froid, à l'humidité; il faut veiller à la pureté de l'atmosphère, veiller à l'éclairage, aux repas, prendre suffisamment d'exercice, etc.
Mais, s'écriera-t-on, de tels soins rendront la vie ridicule et prendront tout le temps! Pur sophisme. Ces soins sont affaire d'habitude. Il ne faut pas plus de temps pour manger selon les règles que pour mal manger. Il ne faut pas plus de temps pour se promener un peu que pour demeurer paresseusement à mal digérer en son fauteuil, ou à lire les journaux au café. Ce n'est pas une perte de temps appréciable que de renouveler de temps en temps l'air de son cabinet de travail. Il suffit de fixer une fois pour toutes les modifications à opérer dans son régime de vie. Le seul motif qu'on ait de ne point agir raisonnablement, c'est la paresse : paresse intellectuelle pour prévoir, paresse physique pour exécuter.
Encore une fois, la récompense sera la santé, c'est-à-dire la condition de tout le reste, du succès comme du bonheur.
Les fonctions sur lesquelles nous devons porter le plus d'attention, ce sont les fonctions de nutrition. La question essentielle est ici la nature et le nombre des aliments à ingérer. Jusqu'aux travaux de Berthelot, la question de l'alimentation était demeurée empirique. Aujourd'hui le
problème se pose d'une façon assez nette. On sait actuellement qu'aucun aliment gras ou hydrocarboné ne peut remplacer l'albumine dans la reconstitution des tissus. L'albumine est donc nécessaire à l'alimentation. Mais d'autre part si au lieu de donner une ration suffisante d'albumine on force la dose, le résultat obtenu est extrêmement curieux. Cette ration exagérée provoque une précipitation d'albumine au détriment de nos organes, bien supérieure à la quantité d'albumine ingérée ^ Il suffit d'ingérer journellement une 'quantité d'aliments azotés égale à environ 75 grammes. Tout ce qu'on absorbe audessus de ce poids, loin de s'assimiler, tend à provoquer une précipitation de l'albumine des muscles. Voilà un premier point : l'étudiant mange dans les restaurants deux ou trois fois plus de viande qu'il est utile d'en manger.
En outre, quelle que soit la quantité d'albumine ingérée, si nous n'absorbons pas en même temps des aliments gras ou des hydrates de carbone, la précipitation d'albumine s'opère; ^lle cesse dans le cas contraire. D'où le nom donné à ces aliments lorsqu'ils se mêlent avec les 75 grammes d'albumine, de ration azotée protégée.
D'autre part, on sait que le travail provoque principaiement la décomposition de la graisse ou des fécules. On «ait de plus que l'homme doit dépenser journellement ^ 800 et jusqu'à 3400 calories si le travail est intense*. 75 grammes d'albumine donnant 307 calories, en prenant oomme moyenne supérieure 3 000 calories, il reste pour le*
(1) Cf. G. Sée. Formulaire alimmlaire, Rattaille et C*%1893.
(2) 1 gramme d'albumine donne 4,1 calories. 1 gramme de graisse 9,3 —
1 gramme d'hydrate de carbone 4,1 —
travailleur iatcllectuel à trouver environ 2 700 calories. Gomme on n'assimile guère que 200 à 280 grammes de graisses (225 X 9,3 = 2 092 calories), il reste à demander environ 600 calories aux aliments hydrocarbonés (environ 4S0 grammes). On n'a qu'à chercher dans les livres spéciaux la valeur de chaque aliment en albumine, en graisse, et en éléments hydrocarbonés pour composer son alimentation de la journée.
La conclusion qui s'impose, expérience faite, c'est que nous mangeons trop, trop de viandes surtout. Nous imposons à r€;stomac et aux intestins un travail absurde. Chez la plupart des gens de la classe aisée, la majeure partie des forces acquises par le labeur de la digestion sont usées à digérer. Qu'on ne croie pas que nous exagérons. Durant l'acte de la digestion, en effet, nous digérerions les parois de l'estomac et des intestins si leur surface ne renouvelait incessamment le tissu qui les protège, et qui se reforme avec une grande rapidité à mesure que les 5ucs digestifs l'attaquent. Ce seul travail est énorme. Les intestins ont de sept à huit fois la longueur du corps sur 30 centimètres de largeur, lorsqu'on les étend. La surface en travail des intestins et de l'estomac est de 5 mètres carrés au moins. Ajoutez au labeur considérable que constitue le renouvellement incessant, pendant plusieurs heures chaque jour, des villosités qui tapissent une telle surface, les forces employées à mâcher, les forces usées par les mouvements péristalliques de l'estomac, par la formation d'une quantité considérable de salive, par la production des sucs digestifs de l'estomac, du pancréas, de la vésicule biliaire, et on se rendra compte de la prodigieuse usure de forces que nécessite l'acte digestif...
L'hygiène de la respiration est plus simple : à vrai dire respirer de Tair pur ne semble guère un besoin ; combien de lois ai -je vu des jeunes gens préférer respirer un air vicié, répugnant, plutôt que d'introduire avec de l'air pur un peu de froid. L'hygiène des maisons d'éducation et des appartements est demeurée sous ce rapport à l'état primitif. Il est cependant avéré que l'air vicié rend inquiet, aigre, mécontent. L'organisme n'ayant pas la saine stimulatioa que lui donne l'air pur est porté à rechercher les stimulations vicieuses. L'étudiant n'est point assujetti, dans sa chambre, à c ruminer > un air déjà respiré : il peut aérer souvent — il peut, ce qui vaut mieux, travailler au grand air. En outre, il peut se promener dans sa chambre et lire ou parler à haute voix. On sait que les sourds-muets non exercés à parler ont les poumons très faibles et çont à peine capables d'éteindre une bougie placée à quelques centimètres de leur bouche : la parole est une gymnastique énergique du poumon.
Il faut remarquer aussi que l'attitude courbée de celui qui écrit ou lit est une gêne très forte pour les mouvements respiratoires, gêne qui peut à la longue devenir très nuisible pour le travailleur : on doit, pour lutter contre cette cause d'affaiblissement prendre l'habitude de tenir le buste très droit afin de dégager la poitrine et assurer la liberté des mouvements respiratoires.
Toutefois ces précautions sont insuffisantes et il estindis-
des repas, une petite quantité peut, le matin par exemple, chasser cette lourdeur de pensée dont se plaignent tant de travailleurs et provoquer une vive excitation intellectuelle. A la condition qu'on n'en abuse point et que, d'autre part, on profite aussitôt de cette excitation pour se mettre au travail, il n'y a aucun inconvénient à en user.
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pensable d'arrêter IVéquemment son travail, de se lever pour avoir recours à des exercices excellents que M. Lagrange appelle c la gymnastique respiratoire ». Ces exercices consistent en de larges inspirations que Ton fait artificiellement en imitant ce qui se passe lorsque le matin, instinctivement, nous nous étirons. On élève très lentement les deux bras et on les écarte en respirant aussi profondément que possible, puis on les abaisse en rejetant l'air inspiré. Même il est utile en élevant les bras de se lever sur la pointe des pieds comme si on tâchait de se grandir : cette opération provoque le redressenfient des courbures de la colonne vertébral^, redressement qui permet aux côtes de décrire de bas en haut un segment de cercle sensiblement plus grand que le segment habituellement parcouru. Outre que cet exercice empêche Tankylose des côtes, il « déplisse » un grand nombre de vésicules pulmonaires affaissées, et où l'oxygène ne pénétrait pas. La surface des échanges entre le sang et Tair augmente ainsi : ce qui explique le phénomène constaté par Marey que le rythme de la respiration demeure modifié même au repos après de semblables exercices prolongés. Notons que l'emploi d'haltères est ici contre-indiqué, puisque nul effort n'est possible sans arrêt de la respiration.
Ces précautions dont on se trouve fort bien ne sont cependant que des palliatifs, qui en aucun cas ne peuvent dispenser de l'exercice proprement dit.
L'exercice, cela est , évident, ne crée rien par lui-même. Il agit indirectement en améliorant l'ensemble des fonctions de nutrition.
Dans sa chambre on peut, nous venons de le voir, augmenter la capacité respiratoire par des exercices auxquels
on recourt de temps en tefmps, mais on ne peut pas faire que le sang circule rapidement et, partant, passe plus fréquemment dans les poumons. La fonction respiratoire et la fonction circulatoire sont en quelque sorte la même fonction à deux points de vue. Tout ce qui active Tune agit sur Tautre. Lavoisier, dans une communication à l'Académie des sciences (1789), appelait Tattention sur ce fait qu'un homme assimilait, à jeun, après un travail musculaire, près de trois fois plus d'oxygène qu'au repos. Par conséquent, le premier effet de l'exercice est de faire pénétrer dans l'organisme une quantité considérable d'oxygène. Et tandis que l'étudiant, immobile d'habitude, vit d'une vie diminuée, celui qui pratique le mouvement au grand air aborde le travail avec un sang plus riche, une respiration plus active. Le cerveau devient capable d'efforts plus énergiques et plus prolongés. Le travail du cœur lui-même diminue tout en rendant davantage, car tandis que l'immobilité tend à faire stagner le sang dans les capillaires, stagnation accompagnée du ralentissement des combustions vitales, dans l'exercice, par une action c de voisinage », la circulation dans les capillaires est provoquée par les muscles qui agissent, et ce « cœur périphérique », constitué par l'élasticité des fines artères, réduit de tout son travail propre le travail de l'organe central.
Mais ce ne sont point là les seuls bienfaits de l'activité musculaire, car les muscles sont, comme l'a démontré Paul Bert, des fixateurs d'oxygène. Ils sont proprement des organes respiratoires : en eux s'opère un échange extrêmement important de l'oxygène inspiré et de l'acide carbonique à éliminer. Or, plus ces échanges sont énergiques, plus la combustion des graisses de l'alimentation est
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énergique aussi : Fim réserves graisseuses, en tout droit à l'obésité. Ce seuls inconvénient» de 1 comme il paraît démont gravelle, la mauvaise he les produits incomplètei assez énergique. Or cetl portante ne dure pas s nous l'avons vu, ces org une suractivité respiratc
Notez d'ailleurs que r< sable pour la plupart de mangent trop. L'exerc est utile pour brûler Yez mange beaucoup et qu'c seaux qui reçoivent le cl dégoûts sont fréquents i de la nuit est venu ag mac devient alors pare « épaissi >, c'est-à-dire si se produit un état parad tends cette lassitude, cet qui vient de l'accumulât cruciale que telle est c'est que si l'on a le cou travail, à mesure que la minue, comme diminue:
riaux accumulés en excè
En résumé, l'exercice vaii d'assimilation, le ti
et par contre l'évacuation rapide des matériaux de désassimilation.
Outre ces effets généraux sur la santé, il est à peine besoin de faire remarquer les effets heureux de la promenade sur les mouvements péris tal tiques de Festomac *.
Nous n'avons jusqu'ici envisagé le rôle de l'exercice qu'au point de vue des fonctions de nutrition. C'est là le point de vue essentiel pour notre sujet puisque la volonté et l'attention sont dans une dépendance très étroite du bon état de l'organisme. L'exercice musculaire a en outre des relations moins importantes mais plus intimes avec la volonté. En effet, c'est par des actes musculaires que la volonté commence à s'essayer timidement chez l'enfant. Le long apprentissage nécessaire à chacun de nous pour que noua devenions maîtres de nos mouvements trempe notre volonté et discipline notre attention. Qui de nous n'a le sentiment très net qu'aujourd'hui même, aux heures de paresse profonde, tenter un mouvement, se lever, sortir, etc., cela est un acte de volonté difficile? Et qui peut par conséquent contester que l'activité musculaire, ou mieux des mouvements vifs, précis (car la marche ne
(1) L'attitude générale de Tétudiant étant la station assise ou debout, les muscles qui enveloppent les viscères abdominaux sont généralement à l'état de relâchement. Leur inactivité les laisse sans force contre les dépôts graisseux qui augmentent le volume de l'abdomen, et de plus ils cessent de soutenir vigoureusement l'estomac qui a tendance à se dilater. M. Lagrange dans son beau livre indique les procédés qu'emploie la gymnastique suédoise pour combattre cet état de choses. (Jes procédés consistent en sept mouvements qu'il est facile d'exécuter chaque jour chez soi. Cf. Exercice chez les adultes, p. 355 sqq.
tardant pas à devenir purement automatique, n'a guère de valeur à ce point de vue) ne soient d'excellents essais de volonté et d'attention ? Cela est si vrai qu'aux névropathes incapables d'attention, on ordonne l'exercice musculaire. Un effort implique le vouloir et le vouloir se développe,, comme toutes nos facultés, par la répétition. De plus, le travail musculaire dès qu'il tend vers la fatigue devient une I douleur, et savoir résister à une douleur, n'est-ce point de la volonté et de la plus haute ?
On le voit donc, l'exercice est directement, par lui-même,, comme une école primaire de la volonté.
Est-ce à dire qu'il soit sans influence sur rintelli^nce?" nullement. Cette influence est réelle; la paresse corporelle est funeste; nos perceptions se renouvellent peu; nous restons volontiers chez nous dans une morne monotonie; nous nous laissons envahir par l'ennui et par le dégoût. Et cette façon d'être, ai triste, dont nous avons tous fait l'expérience, nç provient que de la vie physique ralentie, des idées lentes à s'éveiller, de l'absence d'excitations extérieures ; cet état contraste singulièrement avee la lucidité des idées et avec la grande vivacité et richesse d'impressions de qui médite en se promenant dans les champs. On ne peut donc nier l'influence extrême de l'exercice sur nos facultés.