‹ L'éducation de la volonté (volume 3)Chapitre 22 sur 41 · COUP D'ŒIL GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL GÉNÉRAL

tenter pour notre affranchissement : théorie absurde et qui dénote une telle habitude de penser avec des mots et une telle ignorance des faits élémentaires de la psychologie, qu'on s'étonnerait de la voir soutenue par des philosophes de valeur, si on ne connaissait la suggestion puissante exercée parles théories préconçues, suggestion qui donne à l'esprit des œillères qui Tempêchent de voir les faits les plus manifestes.

L'autre théorie, celle du libre arbitre, n'est ni moins naïve ni moins funeste, en ce qu'elle considère la réforme du caractère comme l'œuvre d'un instant et qu'elle a certainement éloigné les moralistes de l'étude de la psychologie : ce n'est cependant que dans la connaissance approfondie des lois de notre nature qu'on peut trouver les indications qui nous permettront la réforme de notre caractère.'

Le terrain déblayé de ces deux théories, nous sommes entrés dans l'étude psychologique de notre sujet. Nous avons remarqué le grand pouvoir que nous avons sur nos idées, et le faible appui qu'elles peuvent nous donner directement, tandis que nous ne pouvons presque rien directement sur le sentiment tout-puissant sur nous. Mais heureusement, avec l'aide du temps et d'une diplomatie pénétrante, nous pouvons tourner toutes les difficultés et, par des procédés indirects, arriver à triompher lorsque la défaite semblait certaine. Ces procédés qui nous donnent la maîtrise de nous-mêmes, nous les avons patiemment étudiés dans les chapitres sur la réflexion méditative, sur l'action, et nous avons dû, pénétrés de l'étroitessé des rapports du physique et du moral, examiner en un chapitre d'hygiène les conditions physiologiques favorables à l'exercice de la volonté.

La partie purement théorique de notre œuvre est donc terminée : il nous reste à descendre dans le détail, et à appliquer à la vie de Tétudiant les grandes lois générales étudiées jusqu'ici en elles-mêmes. En d'autres termes, nous devons étudier de près la nature des dangers précis qui menacent Fautonomie morale de l'étudiant, et la nature des secours qu'il peut trouver, pour y parer, soit en luimême, soit au dehors.

Nous divisons cette deuxième partie, qui est un traité pratique, en deux livres, les livres IV et V.

Le livre IV comprend deux grandes divisions : Tune consacrée aux ennemis à combattre {pars destruens), l'autre {pars construens), est l'exposition des méditations propres à provoquer chez le jeune homme un vif désir d'une vie énergique uniquement soumise* à la volonté.

Le livre V passe en revue les alliés extérieurs que l'étudiant peut trouver pour l'éducation de sa volonté dans la société qui l'environne.

iUL

notre raison d*être; nous reprenons ips qu'elle gronde, dans la série, zoolo-

i passions sont moins dangereuses à le leur peu de durée, que ces forces qui iible de tous les instants, et que nous l'action de la pesanteur dans la pierre, îdifîce n'est solide que lorsque l'archi-

profitde la stabilité des murs les lois ateur, de même ici, l'œuvre de notre ïra durable que lorsque nous aurons isé l'action des puissances hostiles en ;anisation victorieuse des forces favoet que nous aurons obligé même cernées hostiles à lutter pour nous. Mais à

premier coup, en quelque sorte, si une le ou favorable? Rien de plus simple, ologique est dangereuse pour notre dans le même sens que la paresse, et

agit en sens contraire, rendre devient donc fort nette. Il faut

détruire si c'est possible les puissances er l'énergie, et conférer la plus grande ndent à lui donner plus de vigueur, iblissement de la volonté persévérante la première en importance, c'est celte le si fréquente chez les jeunes gens et îiblement l'imagination à se complaire iptueuses qui sont la cause habituelle j solitaires. Viennent ensuite J'influence les qui ont cessé tout effort d'amélio-

ration d'eux-mêmes, la vie de café et de restaurant, la tristesse, le découragement, la redoutable cohorte des sophismes dont se servent les paresseux pour excuser leur fainéantise, sophismes si souvent répétés qu'ils s'imposent même aux gens éclairés et qu'ils finissent par acquérir l'autorité, l'évidence d'axiomes : axiomes funestes s'il en fut !

Nous commencerons donc l'étude des faits psychologiques funestes pour la volonté par l'examen de la sentimentalité vague, des aspirations sans but.

Au collège, le jeune adolescent, maintenu par la discipline de la maison, occupé par des tâches multiples et obligatoires, tenu en haleine par l'émulation, par le souci des examens, obligé de mener une vie sobre et rigoureusement réglée, n'a guère le temps de s'abandonner à de longues rêveries, aujourd'hui du moins qu'on a diminué le nombre des heures d'études et augmenté celui des heures de récréation. Il ne peut plus guère, comme hélas ! presque tous les élèves internes le faisaient autrefois, consacrer de notables portions de ses études du soir à la rêverie et à l'évocation de scènes de tendresse passionnée. Mais au sortir du lycée, brusquement jeté seul dans une ville, sans parents, sans surveillance, sans travail immédiatement obligatoire, et même sans travail nettement défini, les heures d'entier abandon, de mollesse, de paresse absolue, vont s'accumuler. Par malheur, à cette époque même, des transformations physiologiques dès longtemps élaborées, s'achèvent. La croissance est presque terminée; l'énorme Payot. 1 3

Jk.

v^[/\,XM4^^

effort nécessaire à Fenfant pour classer et débrouiller son monde extérieur est achevé : la grande quantité de forces désormais sans emploi va devenir une cause de troubles : réveil complet du sens génésîque colore tout à coup la pensée de reflets qu'elle n'avait pas. L'imagination se met de la partie : c'est cet état de souffrance réelle, mais poétisé par la littérature , que dépeint si bien Beaumarchais dans Chérubin. On n'aime aucune femme déterminée, on en est encore à < aimer Tamour ». Il y a en nous, à cet âge, une telle puissance de transfiguration, une, telle vigueur de vie débordante, un tel besoin de se prodiguer au dehors, de se dévouer à quelque cause, de se sacrifier, que c'est une époque bénie.

Mais hélas ! c'est un moment décisif dans la vie : il faut que cette ardeur se dépense. Si elle ne se porte pas vers des occupations honorables, elle risque de se porter vers les plaisirs vils et honteux. C'est à ce moment la lutte d'Hercule entre le vice et la vertu : quel que soit le parti choisi, on l'adoptera avec une fougue extrême. Pour la grande majorité des jeunes gens, le choix n'est pas douteux. Ils vont là où les portent le dégoût de l'étude, les déplorables exemples, l'absence de récréations saines, la faiblesse de leur volonté, leur imagination déjà salie et corrompue. De ceux-là, il est impropre de dire qu'ils désertent la lutte, puisqu'ils ne tentent pas un seul instant de lutter. Il faut d'ailleurs avouer que ces beaux romans qu'on vit en imagination, cet avenir qu'on arrange à sa guise, sont infiniment plus intéressants que le travail et demandent moins d'efforts. Aussi dès que l'étude devient rebutante, comme un étudiant peut toujours remettre au lendemain ce qu'il fait actuellement, il se laisse aller à ces rêveries qui absor-

196 LES ENNEMIS A COMBATTHE

tion, mais malheureusement aussi de causes profondes.

Une cause profonde c'est la transformation physiologique dont nous avons parlé. C'est Tavènement à la virilité. C'est d'autre part Técart considérable qu'il y a entre cette capacité physiologique et la capacité sociale correspondante. Depuis la fin de ses études secondaires, le jeune homme doit travailler de huit à dix ans pour se créer une situation qui lui permette de se marier t suivant les convenances ». Il est admis chez nous qu'une jeune fille doit < acheter » son mari, et rares sont les jeunes gens qui osent affronter le mariage sans dot, et compter sur leur jeunesse, leur ardeur, leur courage pour arriver à l'aisance. Ils préfèrent attendre et font souvent un bien mauvais calcul : car malheureusement la dot ije va pas sans la jeune fille et trop souvent celle-là est compensée par la santé chancelante, les goûts de dépense, l'incapacité de tout travail intérieur de celle-ci, et par les inconvénients qui résultent pour la femme et pour le mari de l'oisiveté de la femme.

Aveade telles habitudes sociales un étudiant peut rarement se marier avant trente ans, de sorte que les dix plus belles années de la vie se passent ou bien dans des luttes toujours pénibles contre des besoins physiologiques, ou bien dans le vice. Or, rares sont ceux qui luttent bien longtemps, et c'est dans une vie sotte, absurde, et démoralisante que la majorité des étudiants gaspillent leur jeunesse.

11 est triste de supputer la somme de malheurs causés par la fatale mode du mariage tardif. Que de joies, de bantc, d'énergie, follement gaspillées! Car si le mariage a des inconvénients, s'il impose de rudes charges, il les

impose à Tàge où Ton est capable de les supporter gaiement. Les efforts nécessaires pour vivre et faire vivre les siens ne sont pas du moins des efforts exclusivement égoïstes; ils forment pour le jeune homme une virile et saine discipline du travail pour autrui. De plus, si le mariage sans dot a des inconvénients, il a de grands avantages moraux. Le mari et la femme sentent leur absolue solidarité. C'est un intérêt primordial pour la femme de ' laisser à son mari Tintelligence nette et de surveiller de près sa santé. Elle ne délègue point à quelque domestique sans moralité le soin de préparer le repas : les divers mets sont pour elle un clavier étudié et connu dont elle joue habilement et dont elle sait les effets sur la santé de celui qui est tout pour elle. Le mari d'autre part se sent charge d'âmes, il n'a nulle inquiétude, car il peut parer aux chances de mort par une assurance sur la vie. Il laisse chez lui en partant une femme de bon sens et de cœur, saine de corps et vigoureuse ; il sait que toujours il trouvera en rentrant une affection sûre et de bonnes consolations dans ses déboires. Il sait qu'il reverra la maison nette, propre, avec cet air de fête qu'ont les logis heureux. Il n'y a pas pour un jeune homme de sentiment plus fortifiant que celui que produit cette association de deux personnes de bon sens et de cœur contre le malheur et la maladie. A mesure que Ton avance dans la vie, l'affection et le bonheur grandissent : le travail de l'un, l'économie de l'autre, permettent d'embellir l'intérieur; chaque bijou acheté, chaque meuble nouveau est le résultat du sacrifice de tout plaisir, de toute joie qui n'est pas commune ; cela, sans parler des enfants, crée des liens d'une force extraordinaire. Dans les ménages qui ont débuté modestement

.-âiriri

Page 1