LES CAMARADES, LES RELATIONS, ETC
possible d'imaginer. Ils ruinent leur santé, leur intelligence pour complaire à celui qu'ils admirent jusqu'à l'imiter servilement. « Si on s'en tenait à ses propres vices, remarque Chesterfield *, peu de gens seraient aussi vicieux qu'ils le sont! > Briller comme brillent les jeunes gens qui mènent la vie de plaisir, c'est briller, comme le dit le même auteur, comme fait le bois pourri dans l'obscurité. Le jeune homme vraiment indépendant est celui qui rejette de telles suggestions, qui sait appeler ce bonheur de son vrai nom de corvée fatigante et dangereuse. Il sait opposer aux sollicitations un refus poli, mais inébranlable. Il ne se laisse point entamer par le ridicule, il évite toute tentative de discussion sur le travail et sur les questions de plaisir dont il voit la solution éclatante de vérité. Il sait que la grande majorité des camarades n'ont jamais réfléchi à la direction de leur propre vie, il sait qu'ils sont entraînés comme en un tourbillon, jouets inconscients, ballottés par les forces extérieures, et il n'attribue pas plus d'importance à leur opinion que ne fait un médecin aliéniste des désiquilibrés qu'il examine. Eh quoi ! parce que ces jeunes gens ont des préjugés absurdes, moi qui ai conscience de cette absurdité, j'irais me soumettre à leur façon de voir! j'irais sacrifier ma liberté, ma santé, les joies fécondes du travail pour éviter leurs sarcasmes et pour mériter leur pardon ou même leur admiration! Moi qui sais que leurs plaisirs ne sont que fatigue et qu'étourdissement, j'irais me mêler à leur tapage? Averti que le langage courant n'est guère que le réceptacle de la médiocrité et de la grossièreté des foules, je subirais l'ascendant des épithètes, des asso-
(1) Lettres de lord Chesterfield à son fils Ph, Stanhope* Lettres de septembre-octobre 1748,
Payot, 15
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dations de mots, des formules, des prétendus axiomes qui servent à légitimer le triomphe de la bête humaine sur la volonté raisonnable! Jamais une telle abdication : la solitude est mille fois préférable. Il vaut mieux fuir les casernes d'étudiants, se créer dans un quartier dont l'éloignement rebute les camarades désœuvrés, un domicile coquet, orné, d'une propreté éclatante, égayé de soleil et même de verdure, si c'est possible; il faut rechercher la société de gens supérieurs à soi, faire des visites à ses professeurs, les tenir au courant de ses travaux, de ses espérances, de ses déboires, et chercher parmi eux comme un directeur de conscience. Il faut remplacer la brasserie, le café, par la visite méthodique aux musées, par les promenades à la campagne, par les causeries chez soi avec un ou deux amis d'esprit solide et élevé.
Quant à l'attitude de l'étudiant, vis-à-vis des associations de camarades, elle doit être celle d'une entière sympathie. La foule des jeunes gens n'a qu'à gagner à déserter les cafés pour la maison des étadiants : elle y trouvera un milieu à coup sûr médiocre ; mais aussi les éléments supérieurs pourront s'y rencontrer, s'y connaître et sympathiser. Le seul danger — très grand— mais non plus grand qu'au café, ce sont ces habitudes qui jettent dans les régions obscures de notre activité des racines profondes et qui petit à petit maîtrisent notre volonté, l'immobilisent : tel Gulliver rivé au sol par les mille liens menus de ses cheveux que les Lilliputiens avaient attachés à autant de très petits piquets fichés en terre... L'étudiant, peu à peu, a besoin de l'excitation produite par les camarades; il a besoin de < laire-la partie » habituelle qui consume en des salles souvent emplies de la fumée du tabac, et