LES CAMARADES, LES RELATIONS, ETC
dans une immobilité funeste, les heures ravies à la pro* menade au grand air. Un autre danger très grand, c'est cet amas de journaux et de revues qui dispersent Tesprit, Téparpillent et par suite anniiiilent ses forces. La pensée en reçoit une excitation fébrile, analogue à celle que 'donnent les stimulants au corps, et cette excitation est doublement ruineuse : ruineuse en elle-même, en tant qu'excitation ; ruineuse par sa stérilité ultérieure. Qui n'est de mauvaise humeur et énervé en sortant de la lecture de huit ou dix journaux, et qui n'a été amené à comparer la fatigue nerveuse malsaine qui suit cette lecture, avec la joie sentie et robuste que donne le travail méthodique, efficace, fructueux?
Mais à la condition de demeurer maître de soi, de ne point prendre d'habitudes, de ne point éparpiller ses forces mentales, l'étudiant peiit trouver en c sa maison » une utile diversion, une gaieté reposante, le rire de joyeux camarades, même des discussions suggestives ; et je le répète, il a plus de chances d'y rencontrer les éléments d'une société de camarades choisis. De même que l'imprimerie a affranchi l'intelligence en mettant à la portée des esprits indépendants les œuvres des grands génies de tous les temps, les associations d'étudiants affranchissent chacun d'entre eux des liaisons banales du restaurant, des rencontres de hasard et mettent à leur portée des esprits et des caractères très différents les uns des autres, et parmi lesquels ils peuvent trouver des amis selon leur cœur. Sans ces associations, les relations fussent demeurées affaire de chance. Ces grandes exposition^ d'âmes que sont les^ associations de jeunes gens permettent les groupements d'esprit et de caractères sympathiques soit par ressem-
blance, soit par contraste, groupements nécessaires à Téducation de soi-même, ainsi que nous le verrons.
Quant aux relations mondaines, Fétudiant n'y peut guère acque'rir que Taisance des manières et ce vernis de distinction qui est le seul butin qu'on en puisse rapporter. Ce qu'on appelle « le monde », en province surtout, n'est point une société propre à tremper l'intelligence ni le caractère. La morale y est d'une désolante infériorité et d'une hypocrisie sansbornes.L'argentylégitimetout.Lareligion quiy règne, c'est l'adoration servile de la fortune : le jeune homme n'y reçoit guère de leçons au-dessus du niveau moyen très bas des consciences. 11 n'y reçoit à coup sûr aucune leçon de sobriété. On n'y apprend point à estimer la supériorité de l'intelligence, ni celle du caractère. Les gens du monde, à cause de leur manque de toute culture profonde, sont étroitement asservis aux préjugés régnants. La sottise étant contagieuse, le jeune homme ne tardera pas, s'il y fréquente trop, à voir s'effriter ses idées les plus chères, et, ce qui est plus grave, à voir tourner en ridicule ses génér^euses colères contre un état social défectueux, et contre sa soif de justice et de dévouement. Le monde le rendra, à son Bxemple, bientôt indifférent à tout ce qui n'est pas souci de carrière. Il lui ôtera toutes les raisons qu'on a de vivre, et tarira en lui la source de l'enthousiasme. La belle avance lorsq'uil sera devenu un de ces hommes < toujours regardants, toujours écoutants, jamais pensants » que Marivaux * îompare judicieusement à des gens qui passeraient leur vie \ leur fenêtre. La belle avance, lorsqu'il vivra sans s'inté- [•esser à rien, obligé, pour se dissimuler à soi-même le vide
(1) Vie de Marianne, cinquième partie. (Macaulay déclare ce roman e plus admirable qui ait jamais été écrit, et il a raison.)
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même explique que dans les postes les plus élevés on trouve tant d'hommes remarquables en leur spécialité, mais qui ont, sans s'en douter, laissé rouiller, faute d'usage, leurs facultés supérieures, et qui. en dehors de leurs occupations obligées, sont d'une sottise qui confond. La fatigue du professorat, entre autres, n'est nullement de nature intellectuelle. Elle provient du surmenage des muscles qui concourent à l'émission de la parole : et comme ces muscles forment un groupe restreint, ils sont prompts à se fatiguer. Mais cette fatigue locale n'a qu'un retentissement modéré sur l'état des forces générales, et elle n'exclut nullement la possibilité du travail intellectuel.
D'ailleurs beaucoup de gens reconnaissent, quand on les pousse, qu'ils pourraient trouver trois ou quatre heures chaque jour pour Tétude : mais, disent-ils, pour arriver à tel examen il faudrait travailler au moins six heures par jour; donc j'ai raison de ne rien faire I Eh! dirai-je, mettez- vous donc au travail trois heures chaque jour, et vous verrez vite qu'il n'est pas inutile de travailler, que la somme des heures de travail est la même à trois heures par jour en six mois qu'à six heures en trois mois. La même par le travail, non la même par les résultats, car comme dit Leibniz t tant s'en faut que notre esprit se polisse par l'excès de l'étude qu'au contraire, il en est émoussé >.
D'autres paresseux reconnaissent que le temps ne lait pas défaut; mais disent-ils, il est inutile de se mettre au travail lorsqu'on n'est pas disposé. L'esprit lourd, somnolent, ne fait rien qui vaille. Ainsi le matin, ajoutent-ils, nous avons renoncé à travailler tant nous perdons de temps à nous c mettre en train ». — Quelle erreur! Si le
Stuart-Mill, Renouvier, Spencer, Tolstoï, qui ont renouvelé la pensée moderne sur tant de points, doivent la meilleure part de leur succès à la solitude.
Et en effet, il n*y a rien dans la nature du travail intellectuel qui nécessite le séjour à Paris. Que Paris seul en France, donne la sanction du talent, que seul il puisse organiser autour de rhomme arrivé une réclame constamment renouvelée, nous le croyons. A cause de notre centralisation excessive, notre attention est tournée vers Paris et ce n'est qu'au foyer où convergent les regards de tous, que les réputations deviennent éclatantes : mais ce privilège n'est point spécial au talent, et un assassin célèbre, bénéficie de cette réclame autant qu'un écrivain dont les œuvres dureront des siècles.
En outre, si Paris est utile pour exposer au grand jour les noms célèbres, Paris n'est point nécessaire pendant la longue période de labeurs, d'efforts, qui doit précéder les premiers succès.
Que Paris soit indispensable au physicien, au psychophysicien qui ont besoin de laboratoires, cela n'est nullement prouvé, et cela cesserait absolument d'être vrai si les facultés érigées en universités, ayant le droit de posséder et d'acquérir, pouvaient développer davantage leurs installations* . Ces universités fourniraient une preuve nouvelle de la loi posée par Haeckel, le grand naturaliste allemand, « que les productions scientifiques des univer-
(1) On a lieu d'être surpris et peiné quand on apprend que le projet de M. Liard sur les Universités régionales a échoué devant le Sénat, grâce à l'intervention d'un ancien professeur de philosophie, iM. Challemel-Lacour. Ce projet, en assurant la liberté du professeur de faculté, affranchissait absolument la pensée scientifique de toute ingérence étrangère, et de plus il était un magnifique essai de décentralisation intellectuelle.
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