ETUDE DU ROLE DES IDÉES DANS LA VOLOME
état présenlalif a brisé sans que je le veuille la trame des idées que je suivais, et a introduit brusquement en ma conscience l'image de la mer, un profil de montagnes corses, puis l'admirable panorama qu'on découvre des quais de Bastia. C'est que le sifflet avait exactement le même son que le sifflet du paquebot que j'entendis si souvent durant trois années. Eh bien ! notre libération la voil& : c'est la loi du plus fort. Un état présenlalif est, règle générale, plus fort qu'un état représentatif — et si le sifflet entendu peut briser une suite d'idées auxquelles on veut songer, il suffira que nous employions consciemment le même procédé.
Nous pouvons, quand nous le voulons, produire en nous des états présentatifs — introduire pour nous libérer d'associations très fortes des états présentatifs qui rompront violemment la chaîne. Il y a surtout un état présenlalif remarquablement docile et commode : le mouvement, et parmi les mouvements, les mouvements constituant le langage. On peut prononcer des mots à haute voix, on peut lire. On peut même, comme le font les religieux en leurn tentations, se fustiger et briser avec violence les associalions qu'on veut briser. L'idée à qui nous voulons assurer la victoire de façon à ce qu'elle soit à son tour le point de départ d'une nouvelle direction de la pensée, nous pouvons ainsi l'imposer par la force.
Ici noussommes d'ailleurs puissamment aidés dans notre tâche par la grande loi de la mémoire. Tout souvenir a besoin pour se graver profondément d'une répétition fréquente et prolongée. Il a besoin surtout d'une attention vive et sympathique, si je puis ainsi dire. Aussi les substrats cérébraux des chaînes d'idées que nous avons expulsées
de la conscience et que nous maintenons en exil, s'anémient, s'effacent et entraînent dans leur atrophie la disparition des idées correspondantes. Nous sommes donc maîtres de nos pensées : nous pouvons arraclier les mauvaises plantes, bien plus même, amener la destruction de la portion de terroir qui les portait.
Au contraire, lorsque nous voulons conserver les associations présentes et les laisser se développer, nous avons d'abord grand soin d'éloigner les états prcsentatifs étrangers à notre objet et propres à faire irruption dans la conscience; nous recherchons le silence, le calme, nous lermons même les yeux si la trame de nos pensées est fragile. De plus, nous appelons à l'aide des états présenlalifs propres à nous servir : nous parlons à haute voix, nous écrivons nos pensées : l'écriture surtout nous est d'un secours merveilleux dans les longues méditations. Elle soutient la pensée et fait complices du mouvement des idées les yeux et la main. Chez moi une disposition naturelle fortement cultivée par la profession m'empêche de lire sans articuler, de sorte que la pensée est soutenue par trois chaînes de sensations présentatives, et même par quatre, puisqu'il est difficile d'articuler sans entendre le mot *.
En résumé, c'est parce que nous avons pleine puissance sur nos muscles, et spécialement sur ceux des organes des sens ou ceux mis en jeu dans le langage que nous pouvons
(1) On sait que le souvenir d'un mot est très complexe et qu'il se compose de quatre éléments, à savoir: 1° d'une image motrice (mot prononcé), 2" d'une image visuelle (mot imprime ou manuscrit), 3" d'une image auditive (mot entendu), 4o d'une image motrice graphique (mot écrit). La pensée étant impossible sans langage, il est clair que sous toute trame de pensée se développent une ou plusieurs trames formées des images dont nous venons de parler. Quand on écrit, les quatre trames d'images peuvent servir de soutien à la pensée.
ÊTUDIi DU ROLE DES IDÉES DA>'S LA VOLO.MÉ 4»
nous libérer des servitudes de l'association des idées. Il peut évidemment y avoir des différences tenant à la nature de chacun de nous, et en psychologie, actuellement on est coupable de vouloir généraliser son cas puisqu'on découvre chaque jour de nouveaux types qu'on confondait jusqu'alors «, Aussi n'affirmé-je que pour moi que le seul souvenir bien à ma disposition, et toujours le premier évoque lorsque je veux intervenir dans ma pensée pour en iriodilicr le cours, c'est la préimagination d'un mouvement. Je n'ai de puissance sur ma pensée que parce que je suis maître de mes muscles.
Quoi qu'il en soit, du point de vue de l'éducation de la volonté par soi-même, la conclusion de ce chapitre est assez décourageante. Nous avons loute-puissance sur nos idées, mais, hélas! la puissance de nos 'dées dans la lutte contre la paresse et la sensualité est presque négligeable : voyons si nous serons plus heureux en étudiant les ressources qu'offrent les états afTectiCB pour l'œuvre de mal» trisc de soi.
(1) Cf. Hil'ol. Heou* phti(jt. : l.ii ^ .■'.■« lur Ut %de$t ffénéralet. Octobre l&'Jl. Alcan.