CHAPITRE îi
Ce que peuvent les états affeclifs sur notre vouloir ne saurait être exagéré. Ils peuvent tout et même nous faire affronter sans hésitation la mort et la souffrance. Constater leur puissance, c'est constater une loi empirique universelle. Mais cette loi empirique, il est possible de la transformer en une loi scientifique, c'est-à-dire de la dériver d'une loi plus haute, et de la considérer comme une conséquence déduite d'une vérité évidente.
Si nous séparons par l'analyse les éléments fondus ensemble qui constituent le sentiment, nous trouvons qu'il en est comme d'un adagio de Beethoven : un motif fondamental court sous toutes les variations qui tantôt le recouvrent et tantôt le mettent en relief : cette phrase toujours renaissante sous mille formes est comme l'âme à la fois diverse et une qui donne la vie au développement musical. Cette phrase qui supporte l'adagio entier, avec ses prodigieuses richesses, a pour correspondant dans le sentiment une tendance élémentaire. Cette tendance donne
au sentiment son unité. Sur elle peuvent se développer les variations très riches des sensations, du plaisir et de la douleur, et des souvenirs. Mais c'est elle qui colore d'une nuance particulière tous ces éléments secondaires. Comme les créatures chez Descartes n'existent que par une création continuée de Dieu, de même ici, nos plaisirs,' nos douleurs, nos sensations, nos souvenirs n'ont de réalité que par une sorte de création continuée : c'est l'énergie vivante de la tendance qui resplendit en eux. £Ile disparue, on n'aurait qu'un ramas d'états psychologiques froids, morts, purs abstraits sans coloration et sans efncace.
Ce fond substantiel de tout sentiment nous permet de comprendre pourquoi ces états ont en nous une puissance si robuste. En elTet, les tendances que sont-elles sinon notre activité, notre vouloir vivre qui fortement discipliné par la douleur, a été contraint d'abandonner beaucoup de directions dans son développement, et qui s'est répanda sur les routes autorisées, subissant en quelque sorte la loi ou de périr ou de se couler en des canaux qui sont les tendances particulières organisées?
Cette activité régentée par la douleur et qui désormais va se traduire par des séries de mouvements musculaires liés ensemble et constituant une action ou tel groupe d'actions nettement diCTérencié des autres, c'est la forme initiale de toute tendance.
L'activité, sans la discipline de la douleur, se fût éparpillée dans toutes les directions et se fût émasculée : l'expérience l'a contrainte de se canaliser en nos tendances et ces tendances, on le voit, c'est en quelque sorte notre énergie centrale, primitive, qui par coulées brûlantes se fait jour h travers la croûte supcriicicile des idées acquises,
des sentiments secondaires d'origine externe. C'est notre force vive se déversant dans les muscles appropriés, se traduisant en actes habituels : et cela même explique la puissance motrice des inclinations. Elles consistent en un groupe de mouvements, ou plutôt en une masse de mouvements élémentaires. Par exemple le matériel musculaire mis en jeu par la colère, par l'amour, etc., est toujours en son ensemble le même dans tous les cas. Il est de plus sensiblement le même dans l'espèce entière. Il a été ce qu'il est, chez les innombrables générations qui nous ont transmis l'existence. Sur ce fond un peu fruste, chacun brode ses innovations personnelles, mais l'ensemble est si cohérent que les enfants au berceau eux-mêmes en comprennent la signification. Cette liaison entre telle tendance et telle série d'expressions musculaires a été transmise par hérédité. C'est un lien plusieurs fois séculaire. On comprend que les trames liées consciemment par moi entre telle idée ou tel mouvement musculaire n'aient guère de force, à côté de ces autres liens devenus automatiques : leur seule chance de ne pas être brisées dans celte lutte inégale, ce sera, on le prévoit, de chercher des alliances et de faire cause commune avec des tendances héréditaires : de cette façon on pourra risquer une lutte où la trame fragile qui relie l'idée au mouvement ne supportera pas le choc.
La force du sentiment se manifeste par une grande richesse d'cITets. Un sentiment vif peut troubler les états psychologiques les plus indépendants de lui en apparence, comme la perception des objets sensibles. Il est vrai que toute perception, même élémentaire, est une interprétation de certains signes. Je ne vois pas cette orange, je juge
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seiileuiciit à certains signes, que ce doit être une orange. Ajais celte interprétation devient avec l'habitude instantanée, automatique, partant bien diflicile à troubler. Eh bien, le sentiment chasse à chaque instant l'interprétation vraie et suggère une interprétation hallucinatoire qui prend dans la conscience la place de l'autre. Sans parler de la peur qui provoque, la nuit, des interprétations parfaitement absurdes des bruits les plus naturels, ne saiton pas que la haine nous aveugle sur les faits les plus évidents? Qu'on songe pour se rendre compte de celte curieuse falsification aux erreurs des mères sur la beauté de leurs enfants, qu'on relise la jolie boutade de Molière qui se moque des illusions provoquées par l'amour :
« La p&le est au jasmin en blancheur comparable ; « La Doire & faire peur, une brune adorable '?..
Mais ce n'est pas seulement la perception que peut falsi- Ger le sentiment. Les sentiments plus forts ne respectent nullement les sentiments plus faibles. Par exemple, et nous aurons prochainement à souligner l'importance de ce fait* la vanité, sentiment si vif chez beaucoup de gens, peut cha.sscr de la conscience des sentiments réellement éprouvés. Les sentiments qu'il est convenable, élégant d'éprouver sont fortement suggérés par l'amour-propre. Et ces étrangers se carrent dans la conscience et recouvrent les sentiments réels tout comme un spectre apparu devant un mur cache h l'halluciné les dessins de la tapisserie ainsi que ferait une personne réellement présente. C'est par suite d'une auto-suggestion de cette nature que l'étudiantsacriûe
(1) Misanthrope, II, v.
Pavot. 4
les profondes joies de son âge et de son état a de prétendus plaisirs qui, débarrassés de la gangue des sentiments suggérés par la vanité et rentourage, sont misérables. C'est ainsi encore que les mondains superficiels par goût et pnr incapacité, ne vont jamais chercher au fond d'eux-mêmes les sentiments réels qu'ils éprouvent au milieu de leur vie à la fois affairée, sotte et stérile. Ils prennent l'habitude de se figurer qu'ils éprouvent réellement les senlimenls de convention qu'il est bien porté dans leur monde de paraître éprouver, et cette habitude finit par tuer en eux la possibilité d'une émotion vraie. Cette sujétion au c qu'en dira-t-on » en fait des êtres aimables, polis, sans aucune originalité : gentils jouets mécaniques dont les ficelles sont dans les mains d'autrui. Même dans les moments les plus terribles, ce qu'ils sentent est tout de convention.
Il est clair que pouvant frelater nos perceptions et nos sentiments, choses lourdes et solides, les étals affectifs auront beau jeu à troubler ces états psychologiques fragiles que sont les souvenirs. Et comme tout jugement, toute croyance reposent sur des enquêtes plus ou moins complètes, suivies d'une évaluation précise des éléments de l'enquête, il est clair que le sentiment pourra avoir ici des conséquences prodigieuses. « Le principal usage que nous faisons de notre amour de la vérité est de nous persuader que ce que nous aimons est vrai'. > Nous nous figurons presque tous que nous prenons parti, que nous choisissons entre plusieurs voies à prendre ! Hélas, presque toujours notre décision est prise en nous, non par nous ; il n'y a nulle participation de notre vouloir conscient : les pen-
(1) Nicole. De la connaissance de soi, I, vi.
chants, sûrs de leur victoire définitive, consentent en quelque sorte à laisser l'intelligence délibérer; ils veulent bien lui abandonner la stérile satisfaclion de se croire la reine, mais en réalité c'est une reine constitutionnelle qui parade, qui pérore, mais qui ne gouverne pas.
En efTel, l'intelligence si docilement soumise aux violences des étals alTectirsn'apas grande satisfaction du côté de la volonté. Celle-ci n'aime point à exécuter les ordres secs qu'elle reçoit d'elle : puissance sentimentale, il lui faut des ordres émus, colorés de passion. La pathologie nous a montre un notaire absolument incapable de vouloir, sautant le premier hors de la voiture pour donner à une Temme écrasée des soins empressés*. Voilà pour une volition particulière.
A plus forte raison une volonté durable et puissante doit-elle être soutenue par des sentiments eux-mêmes puissants, et sinon constants, du moins fréquemment excités. « Une sensibilité intense, dit Mill, est rinstrument et la condition qui permet d'exercer sur soi-même un puissant empire, mais pour cela, elle a besoin d'être cultivée. Quand elle n reçu cette préparation, elle ne forme pas seulement les héros du premier mouvement, mais les héros de la volonté qui se possède. L'histoire et l'expérience prouven que les caractères les plus passionnés montrent le plus d constance et de rigidité dans leur sentiment du devoir quand leur passion a été dirigée dans ce sens'. » Qu'o s'observe avec soin soi-même et l'on verra qu'à part le actes devenus par habitude automatiques, toute volition es
(1) Ri bot. MaUidiet de la volonté. Loc. cit. p. 48 et .'>2 note.
(2) Mill. Anujetlitsemenl des femmes, 150 sqq. — Rit)ot. Maladi*$ dt la volonté, 117,118,169.
i.2 LA rSYCUOLOGlE DE LA VOLONTE
précédée d'une onde émotive, d'une perception affective àfi l'acte à accomplir. Tantôt, nous l'avons vu, l'idée du travail qu'on veut entreprendre est impuissante à nous jeter à bas du lit, tandis que le sentiment de honte d'être surpris au lit malgré l'annonce qu'on a faite la veille d'un lever de grand matin, suffit à nous faire habiller en hâte. Tantôt le sentiment d'une injustice nous pousse à une protestation qui nous coûte, etc., etc.
D'ailleurs, l'e'ducation si peu rationnelle qu'on donne aux enfants aujourd'hui est en partie fondée sur une perception vague de la vérité. Tout le système des compositions, des récompenses, des punitions repose sur la croyance confuse que les émotions seules peuvent mettre en mouvement les volontés. Aussi les enfants chez qui la sensibilité est à un niveau très bas, sont-ils' inéducables sous le rapport du vouloir, et, partant, sous tous les autres rapports. « Il faut avouer que de toutes les peines de l'éducation aucune n'est comparable à celle d'élever des enfants qui manquent de sensibilité... toutes leurs pensées sont des distractions... ils écoulent tout et ne sentent rien^. »
Si nous considérons les sociétés et leurs volitions collectives comme un grossissement de ce qui se passe dans les individus, nous verrons d'une façon très manifeste que les idées ne mènent le monde qu'indirectement et en s'appuyant sur des sentiments. « L'avènement d'une idée, remarque Michelet, n'est pas tant la première apparition de sa formule que sa définitive incubation, quand, reçue dans la puissante chaleur de l'amour, elle éclôt, fécondée par la force du cœur*. • Spencer soutient avec raison que ce sont lessenti-
(1) Fénelon. Éducation des filles, ch. iv.
(2) Les Femmes de la Révolution, 1854, p. 321.
ments « qui mènent le monde* ». Stuarl Mill lui objecte* que < ce ne sont pas les e'motions et les passions humaines qui ont découvert le mouvement de la terre. » Assurément non. Mais cette découverte a dérivé à son profit des sentiments puissants sans lesquels elle fût demeurée de nulle influence sur la conduite humaine. C'est en i*&me d'uo Pascal, d'un Spinoza, que l'idée a germé. En l'àme de ce dernier surtout, le sentiment de l'insignifiance de notre globe dans l'univers, et par suite le sentiment de notre rien-ètrea pénétré si profond que nul ne peut avoir commerce intime avec ses œuvres sans éprouver quelque chose du grand calme des choses éternelles. Ce n'est guère que chez les philosophes méditatifs que cette découverte a produit des elTcts pratiques, parce que là seulement elle a provoqué i'éclosion de profondes émotions. La volonté d'une nation, d'un groupe politique est une résultante d'élata aOTectifs (intérêts, craintes communes, sympathies communes, etc.) et les idées pures sont de pea d'eflicacité pour conduire le» peuples.
11 nous suffit d'ailleurs de provoquer sur ce point l'at» tention de nos lecteurs. Ils trouveront dans l'histoire de» preuves nombreuses de la faiblesse de l'idée sur la conduite et de la force des émotions.
Ils sa\iront faire par exemple la part des idées pures d'émotion, et la part des souffrances, des colères, des craintes et des espérances dans le sentiment patriotique qui nous anime tous. Quant aux preuves individuelles, le regard le plus distrait jeté sur la c comédie humaine > les fournira par douzaines. Outre les exemples que nous avons
(1) Spencer. Pourquoi je me siipart fCAug. Comte.
(2) Aug. Comt$ et te PotUiviime, 100 sqq.lrad.Clétneaceau. Alc«ii.
5j ,,A rSÏCllOLOGIE DE 1.4 VOLONTE
Cités au chapitre premier de ce livre, ils remarqueront des dévotes quise feraient scrupule de manquerun oinoe et qm n'hésiteront point r> déchirer à belles dent, la reputat.on de leurs . amies . ; ils verront des hommes pohUques fa.re parade de leur philanthropie et qui reculeraient avec horreur à l'idée de visiter des galetas répugnants, d entrer en contact avec le pauvre souvent sale, toujours gross.er 1 Ils assisteront à certains moments, comme paralys s, au. troubles provoqués en leur propre conscience par la sensualité, et ils demeureront surpris des idées .gnobles qu'une sécrétion amassée en un point du corps est capable de faire germer en la pensée d'habitude la plus ma,lresse d'elle-même. Ils mettront en regard de cette impmssance de l'idée le sacrifice absolu, non seulement de 1 existence, mais même .le tout amour-propre que peut produ.re en une âme un protond sentiment religieux. Us se penetre- Ponl de la vérité du proverbe de l'Imitation : qm amal „o„ laboral : pour qui aime, en effet, tout est laole agréable à accomplir. Us verront avec quelle aisance le sentiment maternel peut culbuter les idées d honneur, d patriotisme : qu'il Vive, qu'il vive infâme, ma.s qu ,1 v>ve Mais ils verront, par un phénomène inverse, le palnot.sme ardent d'une Cornélie prouver qu'aux sentiments les plus puissants on peut cependant opposer des senUmentsde création secondaire, artificielle, et cela victor.eusement, exemple qui nous est cher puisqu'il prouve la poss.b, .te de dLler les sentiments iustinctifs les p us sohdes^ Apres une telle enquête, même sommaire, nul ne pourra se .efuser à constater la toute-puissance sur la volonté des états affectifs.
Malheureusement, si le côté afTeclir de notre natures dans notre vie psychologique une prépondérance si manifeste, notre pouvoir sur lui est bien faible. Et ce qui est plus grave, c'est que cette faiblesse, on peut non seulement se convaincre par uu examen des faits qu'elle est réelle, mais on peut encore prouver qu'elle ne peut pas ne pas être. Cette impuissance n'est, en effet, qu'une conséquence de la nature môme du sentiment. Nous avons démontré ailleurs ' que toute action sur le monde extérieur a nécessairement nos muscles pour instruments : pas de muscles, pas d'action extérieure. Or, toute impulsion venue du dehors, par quelque voie que ce soit, a pour effet de provoquer une réponse de l'être qui la reçoit, réponse musculaire, cela est bien entendu. Mais les impressions externes sont extrêmement variifcs : extrêmement variés par suite seront les ajustements musculaires. Mais quelque forme que prenne l'acte musculaire, il nécessite une dépense de force. A cette dépense la nature a ingénieusement pourvu ; qu'une impression frappe les sens, soudainement le cœur se met & battre plus vite, la respiration s'accélère, l'ensemble des fonctions de nutrition reçoit comme un coup de fouet. Cet émoi physiologique immédiat est ce qui constitue proprement l'émotion. L'émotion est d'autant plus forte que cet émoi est plus fort, et si cet émoi manque, l'émotion manque. Or cet émoi est automatique, bien plus, il échappe presque absolument à l'intervention
(1) Revue philotophique. mai 1800. Sensation, plattir et douleur.
de notre volonté, et cela est très fâcheux pour notre maîtrise de nous-mêmes.
Nous ne pouvons ni arrêter, ni même modérer directement les battements de notre cœur; nous ne pouvons couper court à un accès de terreur en empêchant la quasiparalysie des intestins. Nous ne pouvons, dans les accès de sensualité, entraver l'élaboration du fluide séminal et son accumulation. Nul plus que nous n'est pénétré de l'idée que les hommes maîtres d'eux-mêmes sont rares, que la liberté est une récompense d'elTorts prolongés que peu de gens ont le courage de tenter. Il en résulte que presque tous les hommes sont esclaves de la loi du déterminisme, qu'ils sont menés par leur vanité, leurs penchants irascibles, que par suite en grande majorité, ils sont, comme dit Nicole, des « marionnettes » dont on doit avoir pitié. Quelque vilenie qu'on reçoive d'eux, la seule attitude qui convienne à un philosophe est le calme et une sérénité supérieure. Qu'Alcesle qui croit au libre arbitre se fâche, sans résultat d'ailleurs, c'est justice — mais à nous la tranquillité souriante de Philinte :
... Quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître, En courroux, comme vous, on ne me voit point être... Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, inléressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants et des loups pleins de rage...
Voilà théoriquement quelle doit être l'altitude du penseur. S'il se venge ce doit être avec le plus grand calme. Et à proprement parler le sage ne se venge pas. Il cherche seulement à se garantir pour l'avenir en châtiant ceux qui attentent à son repos, de façon à ce que désormais nui
ROLE DES ÉTATS AFFECTIFS DA?iS LA VOLONTÉ 57
n'ignore qu'il vaut mieux le laisser tranquille. Au lieu de ce grand calme dédaigneux que voyons-nous? Une blessure d'amour-propre, une indélicatesse qui nous atteint, provoquent aussitôt, malgré nous, l'émoi physiologique. Le cœur se met à battre irrégulièrement, convulsivement; il est comme alTolé. Un grand nombre de ses contractions sont imparfaites, spasmodiques, douloureuses. Le sang est poussé au cerveau par saccades violentes, congestionnant cet organe si délicat, et occasionnant un torrent de pensées violentes, d'idées de vengeance, idées absurdes, exagérées, impraticables : notre philosophie assiste iinpuii^sante à ce déchaînement tout animal, qu'elle réprouve etbldme. Pourquoi cette impuissance ? C'est que Témolion a pour antécédents inconditionnels le trouble viscéral sur lequel notre volonté n'a aucune prise. Et ne pouvant enrayer ce trouble organique, nous ne pouvons empêcher sa représentation, sa traduction en termes psychologiques, d'envahir la conscience.
Est-il besoin démultiplier les exemples? N'avons-nous point dans la sensualité une preuve « cruciale > de la cause organique du trouble psychique? Est-ce que la folie transitoire, l'automatisme de nos idées ne cesse point lorsque la cause présumée est expulsée? Est-il besoin de reprendre l'exemple de la peur analysé plus haut? N'est-il pas d'une clarté limpide que nous devons être sans puissance contre les menliments parce que leurs causes essentielles, les causes d'ordre physiologique qui les font être, échappent à nos prises. Qu'on me permette une analyse personnelle qui achèvera de montrer ce cnoQit inégal de la pensée et des viscères : il y a quelque temps on vint m'annoncer que mon enfant parti dès le matin n'avait pas paru chez
les amis où il devait être. Mon cœur se mit incontinent à battre bien plus vite. Mais je me raisonnai et trouvai aussitôt une explication plausible de cette absence. Toutefois l'angoisse extrême de l'entourage, et cette idée suggérée par je ne sais qui que l'enfant avait pu jouer au bord du torrent très rapide et très gros qui passe près de m? demeure, finirent par me troubler. Aussitôt, quoique je sentisse que cette malencontreuse hypothèse était d'une ridicule improbabilité, l'émoi physiologique dont nous parlions plus haut devint extrême : le cœur battait à se rompre, j'éprouvais au cuir chevelu une souffrance vive, comme si les cheveux se hérissaient, mes mains tremblaient, et les idées les plus folles me passaient par la tête, malgré tous mes efforts pour chasser ces alarmes que je jugeais folles. L'enfant retrouvé après une demi-heure de recherches, mon cœur continuait à battre à grands coups. Et chose curieuse, comme si cet émoi que je désavouais, frustré dans sa fin, eût voulu être utilisé quand même, il me poussa, le matériel de la colère et de l'inquiétude violente étant sensiblement le même, à faire une scène à la pauvre servante qui n'en pouvait mais. Toutefois je m'arrêtai net devant l'expression de douleur de la pauvre fille et je pris le parti de laisser la tempête s'apaiser d'elle-même, ce qui demanda quelque temps.
Chacun peut faire sur soi des observations analogues, et chacun arrivera à cette désolante conclusion que nous ne pouvons directement rien contre nos sentiments.
Nous voici donc acculés. L'œuvre de maîtrise de soi est
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manifestement impossible. Le titre du livre est mensonger. L'éducation de soi est un leurre. Car, d'une part, je n'ai de puissance que sur ma pensée. L'emploi intelligent du déterminisme me fait libre, et me permet de me jouer des lois de l'association des idées. Mais l'idée est impuissante. Elle n'a qu'une force dérisoire contre les puissances brutales contre lesquelles nous devons engager la lutte.
D'autre part, si les sentiments sont tout-puissants en nous; s'ils régentent à leur guise perceptions, souvenirs, jugements, raisonnements; si même les sentiments forts annihilent et chassent les faibles, si en un mot, ils exercent un despotisme presque sans limites, ils sont de.spotes jusqu'au bout et n'acceptent pas les ordres de la raison ni le contrôle de notre volonté.
Nous sommes riches en moyens d'action là seulement où ces moyens sont inutilisables. La constitution qui régit notre vie psychologique assure la toute-puissance à une plèbe indisciplinée et ingouvernable : les puissances sensées n'ont de puissance que le nom ; elles ont voix consultative, mais non délibérative.
Il ne nous reste donc plus qu'à jeter, par un coup de désespoir, notre lance et notre bouclier, à quitter le terrain du combat, à accepter résignés notre défaite et à nous réfugier dans un fatalisme qui nous fournira du moins des consolations pour tous nos avilissements, toutes nos
rcsses, toutes nos lâchetés.
§ IV
Heureusement la position n'est pas aussi désespérée qu'on serait tenté de le croire. La force que rinlelli-
gence ne possède pas, un facteur essentiel que nous avons omis jusqu'ici, peut la lui donner. Ce qu'elle ne peut pas actuellement, la grande puissance libératrice, le temps, va lui permettre de le pouvoir à la longue. A la liberté immédiate qui fait défaut, nous allons pouvoir suppléer par une stratégie, par des moyens médiats, indirects.
Mais avant d'exposer la méthode que nous avons pour nous affranchir, il est bon de ne négliger aucune de nos ressources, et d'examiner si ne pouvant rien ou à peu près sur Yessentiel de nos états affectifs, nous ne pourrions pas avoir quelque action en essayant d'influer sur le matériel secondaire de l'émotion.
Sur le matériel physiologique essentiel qui comprend la plupart des organes non soumis à la volonté, le cœur principalement, nous n'avons aucune maîtrise directe par les moyens psychologiques. Nos seuls moyens d'action sont extérieurs et appartiennent à la thérapeutique. Une violente colère peut être aussitôt maîtrisée par l'absorption d'un peu de digitale qui a pour fonctions de régulariser les battements du cœur.
On peut mettre un terme aux plus violentes effervescences sexuelles par l'absorption de médicaments spéciaux. On peut vaincre la paresse, la torpeur physique et intellectuelle par l'ingestion du café. Mais il accélère les mouvements du cœur, leur donne une allure spasmodique, et il prédispose beaucoup de personnes à la colère. Chez un grand nombre de gens nerveux, le café occasionne de la dyspnée, une sensation de constriction et
du tremblement des membres : il les prédispose ainsi à des angoisses, à des inquiétudes sans molif.et même à des terreurs irraisonnées.
Mais nos moyens d'action sont promptement énuraérés, et, somme toute, notre puissance directe sur l'essentiel des sentiments mérite à peine qu'on s'y arrête.
Il n'en est point de même, pour tout ce qui, dans le matériel du sentiment, est musculaire. La traduction extérieure du sentiment nous appartient, puisque nous sommes maîtres d'exécuter ou de ne pas exécuter les mouvements qu'il nous plalt. Il y a entre le sentiment et sa traduction à l'extérieur une association constante. Or c'est une loi générale en psychologie que lorsque deux éléments quelconques ont été fréquemment associés ensemble, l'un a tendance à éveiller l'autre.
C'est en conséquence de cette loi que les plus profonds des psychologues pratiques qui se sont occupes de l'éducation du sentiment, Ignace de Loyola aussi bien que Pascal, recommandent les actes externes de la foi comme éminemment propres à placer l'&me dans l'état aiïcctif correspondant. On sait qu'& l'état de sommeil hypnotique, l'altitude correspondant à une émotion est souveraine pour suggérer l'émotion, c Quelle que soit la passion que l'on veut exprimer par l'attitude du patient, quand les muscles nécessaires h celle passion sont mis en jeu, la passion ellemême éclate tout d'un coup et l'organisation tout entière y répond*. Dugald-Slcwart raconte que Burke assurait avoir souvent éprouvé que la colère s'allumait en lui à mesure qu'il contrefaisait les signes extérieurs de cette
(1) Cf. Draid. Neuri/pnology.
passion. Est-ce que les chiens, les enfants, et même les grandes personnes qui luttent en jouant, ne finissent pas généralement par se fâcher tout de bon? Est-ce que le rire, les larmes ne sont pas contagieux? Ft le peuple n'at-il pas remarqué que plus on est de fous plus on rit ? Une personne triste et morose n'est-elle pas un rabat-joie, une calamité pour une famille ? Le cérémonial chinois si propre à donner une haute idée de l'autorité, n'a-t-il pas été délibérément établi par Confucius, qui, comme Loyola, pensait que les gestes tendent à suggérer les sentiments correspondants? Est-ce que les pompes catholiques avec leur cérémonial d'une psychologie si profonde, ne sont pas singulièrement propres à faire sur les âmes, même peu croyantes, une grande impression? Je défie un homme de foi d'empêcher en son âme un vif mouvement de respect au moment ou aux chants succède dans le plus grand silence le prosternement unanime des fidèles. Est-ce que, dans le même ordre d'idées, la visite d'un ami débordant de gaieté, ne nous rassérène pas au milieu des plus grosses inquiétudes? Il est bien inutile d'ailleurs d'entasser des exemples : on en trouve facilement en cherchant.
Malheureusement, ce que l'on provoque, ce sont les sentiments déjà existants. On les réveille ainsi, on les ravive, on ne les crée point. Les sentiments ainsi renouvelés demeurent assez faibles; le procédé qui agit du dehors sur le dedans ne peut guère être considéré que comme une aide précieuse. Il sert plutôt à maintenir le sentiment dans la pleine lumière de la conscience. Il est ce que nous avons vu que sont les mouvements, et surtout l'écriture pour la pensée : c'est-à-dire un secours précieux pour empêcher les distractions de faire vaciller l'attention, et pour
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maintenir au premier plan la chaîne d'états de conscience toujours prête à se rompre et à laisser s'introduire à sa place des états nouveaux. Mais compter ainsi suggérer dans une âme un sentiment qui u'y est point en germe, ou même qui n'y est qu'en germe, c'est ignorer que l'élément essentiel de tout sentiment échappe à nos prises.
De môme lorsqu'une émotion bouillonne en nous, nous pouvons refuser de la laisser se traduire au dehors. La colère a besoin pour s'exprimer des poings fermes, des mâchoires serrées, de la contraction des muscles de la face, d'une respiration haletante: quo» egot }q puis ordonner à mes muscles de se détendre, à ma bouche de sourire; je puis modérer les spasmes respiratoires. Mais si je n'ai pas essayé d'éteindre les premières manifestations, encore faibles, de l'émotion naissante, si je l'ai laissée grandir, mes eiïorts ont chance d'être inutiles, surtout si du dedans la volonté ne parvient pas à envoyer au secours d'autres sentiments tels que le sentiment de la dignité personnelle, la crainte d'un éclat, etc. On pourrait faire la mime constatation pour l'émotion sensuelle. Si l'esprit est complice du désir, si la résistance intérieure faiblit, la résistance des muscles, agents du désir, dure peu. Et, règle générale, il ne sert de rien d'opérer le blocus de l'ennemi, en élevant contre lui des ouvrages matériels, si les troupes d'invesUslement sentent que leurs chefs mollissent, sont tout prêta f h traiter. Ce refus des muscles d'obéir à la passion doit être énergiqucraent soutenu par toutes les puissances intérieures solidaires. Il en résulte que du dehors nous ne pouvons que peu de chose sur le dedans. Notre influence ditecte pour provoquer dans l'dme un sentiment, ou pour immobiliser, réduire à l'impuissance, et surtout pour
détruire un sentiment, est donc bien faible. Ce que nous fournissent ces moyens externes, ne peut être qu'un appoint : appoint pre'cieux sans doute, mais qui ne peut que s'ajouter à une action interne déjà vigoureuse.
§ VI
Si donc nous étions enfermés dans le présent, si nous vivions au jour le jour, sans prévision, toute lutte serait inutile. Nous assisterions impuissants au conflit des idées, des sentiments, des passions en nous. La lutte serait intéressante, mais l'intelligence y serait spectatrice découragée d'avance. Elle pourrait au plus, comme on parie aux courses, s'amuser à prévoir quelle va être l'issue de la lutte : elle finirait même par acquérir dans ce pronostic une sorte d'infaillibilité; et d'ailleurs, chez la plupart des gens, elle n'a d'autre rôle que celui-là, car presque tous sont dupes de leur prescience. Parce qu'ils prévoient ce qui arrivera et qu'il arrive précisément ce que leur désir veut qu'il arrive, ils se croient libres. L'intelligence, honteuse de son impuissance, aime à se repaître de la douce illusion qu'elle |
est souveraine. Mais en réalité les penchants traitent toutes les alTaires sans elle ; et elle n'a pas plus d'influence sur l'issue du conflit que n'en a le météorologiste qui sait que la pluie tombera demain, sur le degré de saturation de l'atmosphère.
Mais ce qui est la règle, et la règle méritée pour tous ceux qui n'ontfaitaucun effort pour conquérir leur liberté, n'est point une règle nécessaire. On peut arriver à faire la loi chez soi. La liberté qui nous est refusée dans le présent, le temps nous permet de la conquérir. Le temps est notre
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grand libérateur. 11 est la puissance souveraine qui alTranchit l'intelligence, qui lui donne la possibilité de se soustraire à la vassalité des passions et de l'animalité. Car les états aflectifs de tous ordres sont des forces brutales et aveugles, et c'est le rôle des gens qui n'y voient pas, fussent-ils des hercules, d'être menés par les gens qui voient clair. L'intelligence, en se faisant habile, va, par son alliance avec la durée, c'est-à-dire par une tactique patiente, tranquille mais tenace, s'emparer lentement et sûrement du pouvoir et même de la dictature : d'une dictature tem* péréc seulement par la paresse du souverain et par de» révoltes temporaires des sujets.
C'est la nature et les cflcls de cet affranchissement par le temps que nous devons étudier maintenant. Nous étudierons ensuite les moyens pratiques de nous affranchir.
fA\r.t
CDAPITRE m
POSSIBILITÉ DE LA ROYAUTÉ DE l'iNTELLIGENCE
Ce qui est d'importance souveraine dans l'œuvre de la conquête de soi, c'est la liaison en solide* habitudes des idées et de la conduite, liaison telle que l'idée surgissant en l'esprit, l'acte s'ensuive avec la précision et la vigueur d'un réflexe. Or, nous en avons acquis la désolante certitude, le sentiment seul peut produire les actes avec ce quasi- automatisme. Cette liaison entre une idée, l'idée de travailler par exemple, et sa traduction en actes, ne s'opère point à froid.
Il est nécessaire que la soudure, pour être solide et difficile à rompre, soit opérée au moyen de la chaleur des états afl'eclifs.
Elle peut acquérir de cette façon une dureté extrême. Qu'est-ce d'ailleurs que l'éducation sinon la mise en œuvre de sentiments puissants pour créer des habitudes de penser, d'agir, c'est-à-dire pour organiser en l'esprit de Tenfant des systèmes liés d'idées avec des idées, d'idées avec des entiments, d'idées avec des actes? C'est d'abord poussé
par la crainte, par l'amour-propre, par le désir de plaire à ses parenls, que l'enfant maîtrise peu à peu son attention, qu'il réprime sa tendance à faire du bruit, ses gestes exubéraRts; qu'il se. tient propre, qu'il travaille : en d'autres termes, on use de sentiments naturels puissants, appliqués habilement, pour rompre le lien entre certains penchants et leur expression naturelle, et pour opérer entre certaines idées et certains actes jusqu'alors non liés, de solides soudures.
Les émotions religieuses dans les époques ou dans les milieux de foi profonde font une masse d'une énergie extrême, parce qu'elles sont composées de sentiments élémentaires eux-mêmes déjà fort puissants, et groupes en un faisceau cohérent. La crainte de l'opinion publique, le respect de l'autorité de personnes revêtues d'un caractère sacré, les souvenirs accumulés de l'éducation, la crainte des châtiments éternels, l'espoir du ciel, la terreur d'un Dieu justicier partout présent, partout regardant, partout écoulant et dii>cernant même les pensées les plus secrètes, tout cela est comme fondu en un état aiïectif extrêmement complexe mais qui paraît à la conscience, simple. A la flamme brûlante de ce sentiment si vigoureux, t'opèrent des soudures dcfinilivcs entre des idées et des actes : c'est ainsi que chez les natures religieuses supérieures, une injure ne peut provoquer la colère, tant la résignation est prompte chez elles, et sincère ; la chasteté ne cause même plus de luttes tant les incitations sensuelles qui embrasent le cerveau des êtres moralement inférieurs, sont annihilées, matées, épurées. Bel exemple de triomphe obtenu contre des tendances très puissantes, par le seul antagonisme de sentiments supérieurs.
6S LA PSYCHOLOGIE DE LA VOLOiNTÉ
Renan disait « je sens que ma vie est toujours gouvernée '. par une foi que je n'ai plus : la foi a cela de particulier i que disparue, elle agit encore ». Gela n'est nullement parxiculier cà la foi. Toute émotion sincère qui a longtemps lié les actes à certaines idées peut disparaître : elle laisse après elle ce lien, tout comme dans le syllogisme le moyen terme disparaît, la conclusion amenée.
Mais de semblables liaisons que le sentiment noue si facilement, l'idée peut aussi en former à la condition de gagner la complicité d'états affectits. Rien n'est plus fréquent : dans l'éducation que nous recevons dans la famille et au lycée, nos parents et nos maîtres peuvent opérer les soudures qu'ils veulent, ainsi que nous l'avons vu. La religion de même.
Mais dans l'œuvre de Véducation de nous-mêynes par nous-mêmes il n'en est plus ainsi. La tâche est bien plus compliquée; elle demande une connaissancse approfondie de notre nature psychologique, de ses ressources à ce point de vue. A la sortie du lycée les jeunes gens jusqu'alors guidés par leurs parents ou leurs maîtres, à qui la règle du lycée imposait un travail régulier, parfaitement défini, se trouvent du jour au lendemain, sans préparation spéciale, jetés seuls dans une grande ville, sans surveillance, souvent sans conseils, et surtout sans une lâche nettement définie ; car préparer un examen ce n'est plus la même chose que d'avoir jour par jour son emploi du temps tracé. Plus de sanctions non plus : la seule (et combien éloignée, combien peu efficace !), c'est l'échec redouté à la fin de l'année.
Mais le grand nombre des étudiants reçus malgré tout, presque sans travail, ôte toute crainte sérieuse : on s'y mettra le dernier mois !
Il va falloir, au milieu de conditions aussi ingrates assurer la domination de l'idée et lui trouver des appuis en des sentiments déjà existants chez l'étudiant. C'est afTaire de tactique, mais auparavant nous devons passer en revue nos ressources sans en omettre aucune, et examiner de très près la question de savoir comment opérer les liens nécessaires entre telles idées et telle conduite.
§ Il
Nous examinerons d'abord les rapports de Vidée avec les puissances affectives favorables à l'œuvre de maitrÏM de soi.
Les philosophes bien peu nombreux, hélas t qui se sont occupés des rapports de 4'intelligence avec le sentiment, sont t<;ntés de distinguer deux sortes de conaaissance : la connaissance proprement intellectuelle et la connaissance par le cœur*. C'est une façon incorrecte d'exposer une vérité fondamentale. Toute connaissance est intellectuelle. Mais lors(|ue la connaissance s'accompagne d'une émotion, il y a fusion intime des deux éléments intellectuel et sensible, et le sentiment plus volumineux en quelque sorte et plus intense que l'idée se place en la pleine lumière de la conscience, rejetant en la pénombre l'idée associée. Nous avons vu plus haut des exemples d'idées froides jusqu'alors qu brusquement éveillent des émotions violentes, si bien qu désormais l'idée ne pourra guère surgir en la conscience sans aussitôt entraîner après elle le souvenir de l'émotion, souvenir qui n'est en définitive autre chose que l'cmotiou à
(1) Cr. notamment Clay : CAUernalive, trad. UurJcau, p. 239. Alcao.
l'état naissant. C'est ainsi qu'actuellement je n'ai depuis une expérience trop vive * qu'à me figurer glissant sur une pente pour que j'éprouve aussitôt le sentiment du vertige. Voilà entre une idée et un état affectif auparavant de moi inconnu, une liaison malheureusement devenue automatique en une seule fois. De telles liaisons, peut-on les cimenter artificiellement? Si la réponse était négative, c'en serait fait de toute éducation de la volonté. Mais nous venons de voir que toute l'éducation repose sur cette possibilité. Toutefois ce que nos parents et nos maîtres ont pu faire, un étudiant libre, qui ne dépend que de lui-même, peut-il également l'entreprendre pour son propre compte? Si non, l'éducation de soi par soi serait œuvre impossible.
Que de telles associations soient difficiles à effectuer, cela est bien certain. Qu'elles demandent du temps, de la persévérance, c'est encore certain. Mais qu'elles soient possibles, voilà ce que nous croyons plus certain encore. Or cette possibilité, c'est notre affranchissement. L'affirmer, c'est affirmer que nous sommes libres. Eh bien, cette affirmation nous n'hésitons pas à la faire. Oui, nous sommes libres. Chacun de nous peut, s'il le désire, associer par exemple, à l'idée d'un travail rebutant des sentiments qui le rendront par la suite aisé. Nous disons des sentiments, parce qu'en général, chez le travailleur intellectuel, cettt association s'opère avec un grand nombre d'états affectifs. , De plus elle est rarement le résultat d'une expérience \ unique comme dans l'exemple cité plus haut. Nous procédons comme un dessinateur, par coups de crayou sueces-
(1) Voir ci-dessus, nage 38.
sifs ; chaque association opérée laisse dans la conscience grâce à la loi d'habiludc qui commence à agir dès la pre mière expérience, une espèce d'esquisse sommaire ; celles qui s'accomplissent dans les moments de pleine 'énergie , apportent en quelque sorte les traits décisifs qui achèveront Tœuvre ébauchée, ensuite patiemment complétée par des retouches.
Cette lente élaboration est nécessaire car le travail solitaire de la pensée est si contraire à la nature humaine, Tattention soutenue et persévérante est si péliible pour un jeune homme que pour lutter contre la répulsion qu'inspire cet état d'immobilité et surtout de concentration de l'attention sur une idée, il n'est point inutile de réunir en un faisceau solide et cohérent toutes les puissances aflcctives propres à souteuir la volonté dans sa résistance contre les puissances fatales de l'inertie et de la paresse humaine.
C'est ainsi que si on examine ce qui soutient l'énergie dans cette longue cl fastidieuse série d'ciïurls que nécessite la composition d'un livre de longue haleine et auquel on se donne de tout cœur, on trouve une puissante coalition de sentiments orientés vers une môme lia : d'abord et immédiatement le sentiment de notre énergie que nous donne à un si haut degré de vivacité le travail ; la méditation récompensée par les résultats, par les joies de la découverte; le sentiment de supériorité que donne la poursuite d'un but élevé ; le sentiment de vigueur, de bien-être physique que donne l'activité endiguée et tout entière utili:>ée d'une façon profitable. Ajoutons à ces mobiles si forts la conscience de l'estime de ceux qui sans rien faire nous suivent les uns avec une entière sympathie, les autres non sans une pointe de jalousie ; les joies de l'horixon intellectuel
; qui va s'élargissant. Ajoutons encore les satisfactions ' d'amour-propre, d'ambition, escomptées ; la joie de voir joyeux ceux qui nous sont chers, et enfin des mobiles plus élevés : l'amour de l'humanité, les services qu'on peut rendre à tant de jeunes gens qui errent, sans savoir, sans que personne leur ait jamais montré la voie à suivre pour arriver à la science des sciences qui est celle du gouvernement de soi. Sentiments égoïstes dans le présent et dans l'avenir, sentiments altruistes et impersonnels, nous fournissent un riche trésor de tendances, d'émotions, de passions que nous pouvons appeler à noire aide, de qui nous pouvons coordonner les énergies jusqu'alors incohérentes, pour transformer une fin jusqu'alors froide, rebutante, en j une fin vivante, attrayante. Nous projetons sur elle tout ce [ que nous avons en nous d'enthousiasme chaud et vibrant, '\ tout comme l'amant passionné pare de ses rêves et de ses '; désirs la jeune fille aimée : avec cette difl*érence que cette I objoctivation des illusions de celui-ci est naïve, tandis que ' pour nous elle est voulue, |délibérée et qu'elle ne prend qu'à la longue une allure spontanée.
Gomment I l'avare arrive à sacrifier sa santé, ses plai- / sirs, son honnêteté même à l'argent, et nous ne pourrions / arriver à aimer assez un but généreux comme l'est le / travail intellectuel, pour lui faire le sacrifice chaque jour renouvelé pendant quelques heures, de notre paresse ! Ce commerçant se lève tous les matins à cinq heures et il demeure à la disposition de ses clients jusqu'à neuf heures du soir dans l'espérance de se retirer un jour à la campagne \ et de goûter l'oisiveté complète, et nos jeunes gens regar- \ deraient à passer cinq heures devant leur table de travail \pour s'assurer maintenant et dans l'avenir toutes les joies
multiples de la haute culture intellectuelle ! La besogne fût-elle désagréable — et faite de tout cœur elle ne l'est jamais — on peut être sûr, de par les lois de l'association des idées, que l'habitude diminuera les soufTrances de l'efTort, et qu'on ne tardera point à le rendre agréable.
En elTet, notre pouvoir pour rendre attrayant par association ce qui ne l'était point d'abord s'étend fort loin. Nous pouvons d'abord enrichir les sentiments favorables & notre volonté, les enrichir au point de les transformer. Qui reconnaîtrait dans le délicieux sentiment du mystique, qui, suivant l'expression de saint François de Sales, laisse « cscouler et se liquéfier son âme en Dieu > une synthèse lie l'amour et de cette peur des premiers hommes qui nus et jetés au milieu d'une nature, puissance incommensorablc avec la leur, avaient le vif sentiment de leur état misérable et la terreur des forces naturelles? De même, il n'est pas jusqu'au sentiment de la brièveté de la vie c de ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, adolante quand on y songe, de ce défllé infîni de petites secondes pressées qui grignotent le corps et la vie des hommes* > qui ne puisse nous venir en aide en nous appr^ naut à mépriser toutes les vulgaires distractions.
Assurément nous ne pouvons ni exciter, ni créer des sentiments qui n'existent point en la conscience. Mais je ne crois pas que les sentiments élémentaires puissent faire défaut dans une conscience humaine. En tout cas, si des hommes peuvent diiïérer aussi profondément de leurs semblables, ce n'est point à eux que nous nous adressons. Nous écrivons notre traité pour des jeunes gens normaux
(1) Port comme la Mort.'Guj de MaupasMoL
et non un manuel de tératologie. Et d'ailleurs de teh monstres n'existent point. Où a-t-on vu par exemple des hommes dont la cruauté est le caractère distinctif et qui jamais, en aucune circonstance, n'aient éprouvé de pitié ni pour leurs parents, ni j^our eux-mêmes ? Nous disons jamais, car ces mouvements fussent-ils très rares, il n'en demeurerait pas moins acquis qu'ils sont et seront possibles. Eh bien, comme nous savons d'autre part que les sentiments les plus complexes, les plus élevés sont des synthèses formées de l'association intime de beaucoup de sentiments élémentaires*, comme d'autre part il est manifeste que l'attention vigoureuse et prolongée accordée par l'esprit à un état de conscience quelconque, tend à le tirer en la pleine lumière de la conscience, par suite à lui permettre d'éveiller les états associés, de devenir un centre d'organisation, nous soutenons (et chacun peut en faire sur soi la vérification) que nous pouvons encourager, fortifier des états affectifs timides en quelque sorte, humbles, et qui jusque-là n'avaient que le souffle, gênés, humiliés par de puissants voisins, et qui végétaient sans gloire, comme ces étoiles qui n'en brillent pas moins en plein jour quoique les ignorants ne soupçonnent pas leur présence. Notre attention, dont nous disposons, fait fonction de la puissance créatrice que nous n'avons point. V / D'ailleurs comment s'explique le succès des romans et /surtout d'où vient que tous les comprennent? C'est qu'ils / exercent chacun un groupe de sentiments qui dans la vie ordinaire n'ont guère d'occasions de s'exercer. C'est comme \ une petite guerre en l'absence de la guerre « pour de bon » .
(1) Cf. Psychologie. Spencer, trad. JRibot, I, ch. Sentiments. Alcan.
/Et si de larges portions de public peuvent suivre les romans /des grands maîtres, n'est-ce point la preuve que chez la ,' majorité des lecteurs les eenliments dorment, n'attendant ', que l'occasion de paraître au grand jour de la conscience? ! Ce que le romancier peut en nous, il serait étrange que, maîtres de notre attention e^ de notre imagination, nous ne le pussions pas. Or nous le pouvons. Je puis quand je veux par exemple provoquer en moi des colères artificielles, de l'altcndrisscmcnt, de l'enthousiasme, enfin le ; sentiment dont j'ai besoin pour arriver à la fin désirée. I Ne voit-on pas les découvertes scientifiques créer, ao
! senshumaindu mot,de88entimentsenlièrcmentnouvcauïT
' Y a-t-il rien de plus froid en apparence que lo mécanisme cartésien? Et cependant cette théorie abstraite tombant en r&me ardente de Spinoza n'a-l*elle point coordonne en un système nouveau des sentiments épars en lui jusquc-lii, et les groupant autour du sentiment très fort qu'il avait de notre rien-étre, n'a-t-elle point provoqué l'éclosiondu plus passionne et du plus admirable des romans métaphysiques que nous ayons? Peut-on dire que le sentiment d'humanité soit inné en l'homme? N'est-il pas ua produit conacicnt, une synthèse nouvelle, synthèse d'une force incomparable? Et n'est- il pas évident que Mil! a raison quand il écrit que < le culte de l'humanité peut s'emparer d'une vie humaine, en colorer la pensée, le sentiment, l'action avec une puissance dont la religion n'aura pu que donner une idée, une sorte d'avant-goût • »?
N'est-ce pas d'ailleurs le rôle dévolu h l'intelligence d'orienter et d'opérer la fusion do sentiments élémentaires
M) Flnart Mil!. VlUitarisme. eh. m. Trad. Le Monnier. Alcan«
anarchiques, en leur donnant une expression nette? Car tout état affectif, tout désir, demeure par lui-même fort vague, aveugle, par suite impuissant. Sauf les sentiments instinctifs, comme la colère et la peur qui se traduisent d'eux-mêmes au dehors, la plupart nécessitent la coopération de rintelligence. Ils provoquent en l'àme un malaise, une souffrance, et c'est l'esprit qui donne à ce malaise une signification précise. C'est à l'esprit qu'incombe la recherche des moyens de satisfaire le désir. Que nous soyons pris par une tourmente au Mont-Blanc, souffrant du froid, de la terreur d'une mort horrible, c'est l'intelligence qui suggérera de creuser en une paroi de neige une grotte où nous attendrons la fin du danger. Que nous soyons, comme Robinson Grusoé, jetés dans une île déserte, que feront tous nos penchants douloureusement exaspérés, si une intelligence ne travaille à les satisfaire? Si je suis dans la misère et que j'en désire sortir, c'est encore l'intelligence qui va donner à ma conduite une direction bien nette, bien définie. Que l'on compare l'indétermination et le vague de l'émoi produit par le penchant sexuel chez un jeune homme parfaitement pur et ignorant avec la netteté et l'énergie que prendra pour lui le désir après une première expérience, et l'on comprendra de quel secours est l'intelligence pour les états affectifs. Il suffit, par conséquent, pour donner à un désir, à une émotion, une vivacité très grande, de rendre l'objet de la poursuite parfaitement précis pour l'esprit, de façon que tous ses aspects aimables, séduisants, ou simplement utiles, soient vigoureusement mis en relief.
Nous voyons donc que par le seul fait que nous sommes intelligents et capables de prévoir (savoir n'étant en défi-
POSSIBILITÉ DE LA ROYAUTÉ DE L'INTELLIGENCE 1ï
nitive que prévoir) nous pouvons utiliser tous les moyens en notre puissance et que nous avons étudiés, pour renforcer les sentiments alliés. Nous ne pouvons que peu de chose directement, par le dehprs, sur nos états afTectirs ; mais notre puissance acquiert une étendue extrême, par l'application intelligente de la loi d'association.
ISous verrons qu'à cette puissance nous pouvons fournir une aide qui la double, en nous plaçant dans un milieu propre à l'éclosion de certains sentiments, milieu familial, ou milieu de camarades, de relations, de lectures, d'exemples, etc. Nous aurons d'ailleurs à étudier longue* ment ce mode indirect d'action sur nous-mêmes (livre V).
Les développements qui précèdent sont bien propres h nous donner bon courage. Si l'idée pour se souder à l'acte a besoin de la chaleur des états afTeclifs, cette chaleur, cela ne fait plus de doute pour personne, nous la pouvons produire là où elle nous est utile, non par un flat, mais par l'emploi raisonné des lois de l'association. La suprématie de l'intelligence cesse déjà de paraître impossible.
Mais nous devons examiner de plus près encore les rap> ports de l'idée et des affections. Le sentiment est un état volumineux, lourd, lent à s'éveiller, et par suite on peut prévoir a priori ce que confirme l'expérience, À savoir que le sentiment est un état relativement rare dans la cons-
encQ. Le rythme de son apparition et de sa disparition
t très large. Les émotions ont comme un flux et un redux. Dans les intervalles l'âme se trouve en un état de calme, de tranquillité analogue à la période de la mer étale, ette nature périodique des états alTectifs va nous permettre d'asseoir avec une grande fermeté le triomphe de la liberté raisonnable. Par nature la pensée est, elle aussi
vouée à un perpétuel va-et-vient; mais le jeune homme déjà élevé et par la sévère discipline des choses et par l'éducation des parents et des maîtres, a acquis un grand pouvoir sur elle. Il peut maintenir fort longtemps les représentations qu'il lui plait de maintenir en la conscience. En face de l'instabilité des états affectifs, une idée s'oppose nettement par sa durée, par sa persistance. Elle demeure présente pendant le flot du sentiment pour en utiliser le mouvement ; pendant le reflux elle peut activement profiter de sa dictature provisoire pour préparer les travaux de défense contre l'ennemi et pour renforcer ses propres alliés. Quand le sentiment monte dans la conscience (puisqu'il ne s'agit ici que des sentiments favorables à notre but), nous devons saisir l'occasion pour pousser notre barque, < il faut profiter des bons mouvements comme de la voix de Dieu qui nous appelle, pour prendre des résolutions elficaces* ». Quel que soit le sentiment allié qui envahisse l'âme, utilisons-le sans délai pour notre œuvre. Apprenons-nous le succès d'un camarade, et cela donne-t-il à notre volonté chancelante, le coup de fouet, vite au travail! Vite, débarrassons-nous courageusement de cette tâche qui nous torturait depuis quelques jours, parce que, incapables de l'attaqtier de face, et incapables aussi de nous débarrasser de son obsession, elle était pour nous comme un remords. Avons-nous aujourd'hui à la suite de^ cette lecture, le sentiment de la grandeur et de la sainteté du travail, vite, la plume à la main! ou plus simplement, éprouvons-nous ce sentiment de pleine vigueur physique et intellectuelle qui rend le travail agréable, vile encore
(1) Leibniz. Nouveaux essais, II, § 35.
À ]a tâche! Ces bons moments, il les faut utiliser pour prendre de solides habitudes, pour goûter, de façon à en conserver longtemps l'arôme, aux joies viriles de la pensée productive et féconde, à l'orgueil de la maîtrise de soi.
Le sentiment, en se retirant, aura déposé comme un limon béni, l'habitude fortifiée du travail, le souvenir des joies qu'on y goûte, et des résolutions énergiques.
Puis le sentiment disparu, dans le calme qui succède, le poQ-voir dictatorial appartient à l'idée qui demeure seule en la conscience. Mais les idées, comme le remarque Schopcnhaucr < sont le barrage, le réservoir où, quand s'ouvre la source de la moralité, source qui ne coule pas toujours, viennent s'amasser les bons sentiments et d'où l'occasion venue, ils vont se distribuer où il faut, par des canaux de dérivation * >. Cela revient & dire que la soudure opérée entre l'idée et les mouvements, sous l'influence des sentiments, dure, et que d'autre part l'idée ayant été fréquemment associée aux sentiments favorables, il arrive qu'en l'absence mémo de ces sentiments préscntatifs, actuels, elle peut, de par les lois de l'association, les éveiller à l'état fnible, il est vrai, mais suflisamment pour provoquer l'acte.
§ III
Après avoir étudié les rapports de l'intelligence avec les états aiïcclifs favorables, il reste à étudier les rapports de Vintelligence avec les états affectifs hostiles à l'œuvre de maîtrise de soi. Nous avons vu que notre puissance directe sur nos états aiïectifs, désirs, passions, est bien
(1) Fondement de la morale. Alcan, n. 125.
faible, si même elle est appréciable. Nos moyens ne sont qu'indirects. Nous n'avons de pouvoir que sur nos muscles et sur le cours de nos idées. Nous pouvons reprimer les manifestations extérieures des émotions, supprimer leur langage naturel. Le courtisan, l'homme du monde qui est un courtisan souvent plus timoré d'une puissance plus tyrannique et plus inintelligente, c'est-à-dire de l'opinion publique, acquièrent à un haut degré le pouvoir de réprimer toute traduction apparente de leur haine, de leur colère, de leur indignation, de leur mépris. / D'autre part un désir, une tendance, sont absolument ; séparés du monde extérieur ; ils ne peuvent s'assouvir que , par des actes musculaires : la colère se satisfait par des injures ou par des coups ; l'amour par des étreintes, des baisers, des caresses; mais nos muscles dépendent dans une large mesure de notre vouloir : et puisque tous nous pouvons refuser momentanément le ministère de nos membres à une passion, il est clair que nous pourrons développer notre pouvoir et parvenir à enterrer l'émotion en nousmêmes.
Toute tendance exigeant, de par la loi de la conservation de la force, d'être dépensée, la tendance ainsi enrayée extérieurement est rejetée vers l'intérieur et contrainte d'aller embraser le cerveau, et d'y provoquer un galop désordonné d'idées qui à leur tour iront éveiller des sentiments associés. C'est en ce sens que Pascal dit « qu'à mesure qu'on a plus d'esprit les passions sont plus grandes ».
Mais ne l'oublions point, la direction de nos pensées nous appartient ; nous pouvons empêcher que l'incendie se communique de proche en proche. Tantôt nous pouvons
faire la part du feu si nous sentons que l'éteindre est impossible, et par exemple, nous pouvons laisser notre colère s'exhaler en paroles, en projets de vengeance, sùr$ que nous sommes de nous ressaisir lorsque celle dérivation aura sunisomment apaisé l'émoi stupide et aveugle qui force notre vouloir à une retraite prudente. Nous laissons en quelque sorte l'adversaire s'épuiser avant que nous opérions un retour offensif.
Tantôt nous pouvons engager l'aclion directement. Car, nous l'avons vu, une tendance un peu complexe a, parce qu'elle est aveugle, toujours besoin de l'intelligence. Elle est suspendue pour ainsi dire & une idée. C'est l'union du requin dont la vue est faible et l'odorat nul, avec son « pilote > qui le guide vers la proie, et sans lequel le squale va devant lui , brutalement, sans discernement. Aussi le premier elTct de toute passion, de tout désir est-il de pervertir l'intelligence, de se faire légitimer. Il n'est pas de paresseux qui n'expose d'excellentes raisons de ne rien faire et qui n'ait de solides réponses à opposer à qui l'incite à se mettre à l'œuvre. Un despote serait imparfait s'il n'était pénétré de sa supériorité sur ceux qu'il exploite et s'il n'avait de près examiné les multiples inconvénients
Ide la liberté. Une passion ainsi légitimée par des sopliismcs devient redoutable. Aussi est-ce l'idée ou le groupe d'idées qui sert de « pilote » à l'état aflectif que nous devons viser pour atteindre celui-ci. Ce sont ces sophismcs que nous devons dosagrcger, ruiner. Ce sont les illusions dont la passion entoure son objet qu'il faut dissiper. Kt ainsi, la ■ Vision nclle du mensonge, de l'erreur; la découverte, par ^elà les fallacieuses promesses du présent d'un avenir décevant ; la prévision de conséquences douloureuses pour \ Patot. «
notre vanité, pour notre santé, pour notre bonheur, pour notre dignité, susciteront en face du désir qui sans cela eut étouffé les considérations propres à l'enrayer, d'autres désirs, d'autres états affectifs qui lui feront obstacle, et qui, s'ils ne parviennent à le vaincre, ne lui laisseront plus qu'une victoire douteuse, déshonorée en quelque sorte, et précaire. A la tranquille possession de la conscience, on substituera la guerre, l'inquiétude. C'est ainsi que contre la paresse contente d'elle-même, on pourra armer dans la conscience des adversaires qui s'aguerriront par la lutte et qui finiront par remporter des victoires de plus en plus fréquentes, de plus en plus décisives. On se souvient de cette adorable figure de Chérubin dans le Mariage de Figaro : « Je ne sais plus ce que je suis, s'écrie-t-il ! depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d'une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu'un: je vous aime! est devenu pour moi si pressant que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, au vent... Hier je rencontrai Marceline... Suzanne (riant) : ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! — Ciiérubin : pourquoi non? elle est femme! elle est fille ! une femme ! ah ! que ces noms sont doux ! » Eh bien, si Chérubin eût été capable d'une reprise de soi momentanée, s'il se fût appliqué à regarder Marceline de près, à se pénétrer de sa laideur, de sa vieillesse et de sa sottise, son désir eût été gravement atteint, et qui l'eût tué? l'examen attentif, la vérité. La passion forte empêche l'éveil de l'esprit critique ; mais si le dénigrement volontaire de l'objet de la passion est possible, la passion est en danger de périr. Le paresseux, même le mieux fortifié extérieure-
ment de bonnes raisons sophistiques, a des élans de travail à certains moments où la preuve de la supériorité pour le bonlieurdu travail sur une vie oisive apparaît éclatante : et ces moments rendent impossible ensuite une vie de paresse exempte de remords.
Ce qui est possible lorsqu'on a à opposer à des sophismes des vérités, est possible dans des cas même qui paraisseot plus dirficiles : lorsqu'il s'agit ou bien d'opposer à des sophismes de véritables mensonges volontaires ou, ce qui est plus fort, lorsqu'il faut opposer aune vérité qui contrarie l'œuvre de maîtrise de soi, un réseau de mensonges utiles. Il est clair qu'un mensonge volontaire ne peut avoir quelque influence sur la conduite que si nous y ajoutons foi. Si ce mensonge n'est qu'une formule vaine, que da c psitiacisme >, il ne nous servira de rien, liais ici on nous arrêtera peut-être en riant I Eh quoi ! nous pourrions nous mentir à nous-mêmes? Et nous mentir à nous-mêmes sciemment, délibérément, et être dupes de ce mensonge T j Gela est absurde ! — Oui, absurde en apparence, mais parfaitement explicable pour qui a réfléchi & l'extraordinaire puissance d'afl'ranchissement que nous donnent les lois de Il l'attention et de la mémoire.
|/ N'est-ce point, en efl'et, la loi la plus générale de la mé* 'i moire que tout souvenir qui n'est pas rafraîchi de temps ^1 en temps, a tendance à perdre de sa netteté, à devenir confus, à pAIir de plus en plus, puis à disparaître de la mé- ' moire usuelle'? Or, dans une très large mesure, nou<i sommes maîtres de notre attention. Nous pouvons, par suite, condamner à mort un souvenir en refusant seulement
(i) If ont ajoutons ce mot unutTe afin de lattser intacte la question de SAToir ai nul aourenlr ne se perd absolument.
de le considérer à nouveau ; nous pouvons au contraire lui donner l'intensité du relief que nous voulons lui donner dans la conscience, en lui prodiguant les retours d'une vigoureuse attention, tous les travailleurs de l'intelligence en arrivent à ne plus retenir que ce qu'ils veulent retenir. Tout ce sur quoi on ne revient pas à nouveau, ce à quoi on ne veut plus penser, s'en va définitivement (sauf bien entendu une minorité d'exceptions).
Leibniz avait bien compris quelle influence cette loi peut avoir pour nous quand nous désirons nous former à la longue une conviction que nous n'avons pas. * Nous pouvons, dit-il, nous faire croire... ce que nous voulons, en détournant l'attention d'un objet désagréable pour nous appliquer à un autre qui nous plaît : ce qui fait qu'en envisageant davantage les raisons d'un parti favori, nous le croyons enfin plus vraisemblable. > En définitive, une conviction résulte nécessairement des motifs présents à l'esprit. Mais rassembler ces motifs, c'est en quelque sorte faire uns enquête. Et cette enquête nous la pouvons, si nous le voulons, frelater -de deux façons. D'abord il nous est loisible de la laisser fort incomplète, de refuser d'envisager certaines considérations même importantes. Toute enquête demandant une certaine activité d'esprit, la paresse nous est si naturelle que rien n'est plus facile que de s'arrêter ^rop tôt. La facilité double si nous craignons de rencontrer ^des motifs qui nous déplairont. Puis, l'enquête tronquée, il nous est loisible, dans l'appréciation de la valeur des motifs, de laisser nos désirs peser sur ceux qui nous agréent et de piper les poids. Un jeune homme qui aime une jeune fille et qui est décidé d'avance à l'épouser, refusera de prendre des renseignements sur les parents, sur leur état
de santé, sur les origines de leur forlane. Lui prouve-t-OD que. ces origines sont troubles? que lui importe! est-ce qu'une jeune Olle doit être rendue responsable des fautes de ses ascendants? Au contraire cRerche-l-il à se débarrasser de liens qui le gênent, et de promesses que lui ont arrachées la surprise des sens et l'inexpérience, il sera terrible sur la question de la responsabilité familiale, jusqu'aux ancêtres les plus éloignés.
Tant il est vrai que les motifs ne sont point comparables à des poids toujours identiques avec eux-mêmes. De même qu'un chiCTre placé devant un autre, deux autres, devient dix, cent fois plus grand, un motif associé à ce sentiment ou à ces autres, prend des valeurs fort différentes. Et comme nous sommes dans une large mesure les maîtres de ces associations, nous pouvons accorder aux idées que notu préférons la valeur et l'efQcace qu'il nous plaît.
De plus, cette puissance intérieure, nous pouvons l'étayer par toutes les inQuences favorables du dehors. Nous disposons non seulement du présent, mais encore, par la mémoire, du passé : par un emploi habile des ressources ,de l'intelligence, nous devenons maîtres de l'avenir. Nuus sommes libres de choisir nos lectures de façon à éliminer les livres qui pourraient stimuler nos penchants sensuels, nous prédisposer à la rêverie vague, sentimentale, si favorable à la paresse. Nous pouvons surtout éliminer soit d'un coup soit par une grande froideur, les camarades qui, par le tour de leur esprit, par leur caractère, par leur genre de vie, fortifient en nous nos mauvais' ''-- ^liions, nous dissipent, nous entraînent, et qui sa> .ilimer leur
paresse par des raisons spécieuses. Nous n'avons pas tous un mentor pour nous jeter dans la mer au moment dan-
' gereux, mais il y a un moyen très simple de ne rien craindre d'une île de perdition, c'est de n'y point aborder. Voilà l'ensemble des moyens que nous avons de lutter contre les puissances ennemies de la raison. Nous pouvons refuser de les laisser s'exprimer par le langage qui leur est naturel ; nous pouvons ruiner par une stratégie savante, les erreurs, les sophismes auxquels sont suspendus nos désirs, et même ôter tout crédit à des vérités funestes. A ces moyens d'action, nous joignons la disposition intelligente des moyens extérieurs, l'éloignement du milieu propre à alimenter nos passions et des conditions propres à les favoriser.
§ IV
/ Mais cet ensemble de procédés tactiques constitue plu- / tôt la préparation de la guerre que la guerre proprement I dite. Et cette préparation peut être soudainement interrompue par quelque passion qui a grandi malgré nos efforts, ou plus souvent en profitant de notre inattention et du sommeil de la volonté. Mais lorsque l'orage gronde, que la sensualité par exemple envahit la conscience, il ne faut pas oublier que tous les aliments dont peut se nourrir la passion sont des idées, et que ces idées que la passion tend à associer à sa guise, nous pouvons essayer de les associer à notice guise. Si la lutte est vraiment inégale, si l'embrasement gagne de proche en proche, il faut cependant que notre « fine pure volonté supérieure », que t la pointe de cotre esprit * > ne consente pas. Et comme celte marée montante d'états affectifs, n'est point une puissance unique,
(l) Saint François de Sales. Introduction à la vie dévote, partie IV
une poussée d'un élan, que ce sont des puissances lourdes, divisées, qui dans leur flot tumultueux masquent les puissances opposées mais vaincues, c'est à nous de faire nos efforts pour appuyer de notre attention et de notre sympathie ces alliés malheureux.
/ Peut-être parviendrons-nous à les rallier et à reprendre rictoricusement l'ofl'ensive, ou du moins à faire retraite en bon ordre : la reprise de nous-mêmes sera ainsi plus facile ensuite, plus rapide et plus décisive. Par exemple, dans une poussée de sensualité, nous pouvons ne pas perdre de vue un seul instant la honte de notre défaite ; nous pouvons évoquer et peut-être maintenir en l'esprit la préimagination nette de la dépression qui suivra l'assouvissement, la perte d'une belle et saine journée de travail productif. De même, dans une poussée de paresse, comme en ont les plus travailleurs, nous pouvons, tout en ne parvenant point à surmonter notre inertie ni à vaincre les révoltes de < la bêle > alourdie, réévoquer en notre pensée la joie du travail, de la pleine maîtrise de soi, etc. A coup sûr la crise sera moins longue et la reprise de soi plus facile. On doit même, souvent, renoncera la lutte directe, et par exemple calmer l'émoi sensuel en se levant, en parlant se pro» mener, en allant rendre une visite, etc., en un mot en t&chant d'éliminer l'idée flxe, de l'user, de la déranger, de l'obliger du moins à partager la conscience avec d'autres étals introduits ainsi artinciellement. De même on peut tromper sa paresse en lisant un livre de voyage, en dessinant, en faisant un peu de musique, puis lorsque l'esprit s'est éveillé, on proflle de cet éveil pour tenter de revenir au travail abandonné l'instant d'auparavant par lâcheté oa par engourdissement.
Enfin si la volonté a été battue, ce qui doit être fréquent, nous ne devons point perdre courage. Il suffit que, comme un nageur qui rencontre un courant rapide, on avance un peu, ou même il suffit, pour ne désespérer de rien, qu'on soit entraîné moins vite qu'on l'eût été si on se fût laissé aller. Nous obtiendrons tout du temps. C'est lui qui forme les habitudes et qui leur donne la force et l'énergie des penchants naturels. La puissance de qui ne désespère jamais est merveilleuse. Dans les Alpes, on trouve des gorges dans la protogine qui ont cent mètres de profondeur ; ces tranchées prodigieuses c'est l'élimage incessant, durant les étés, des eaux chargées de sable qui les ont creusées : tant les actions les plus menues répétées indéfiniment finissent par produire des résultats hors de toute proportion avec les causes. Il est vrai que nous ne disposons point comme la nature de centaines de siècles, mais nous n'avons point non plus à creuser du granit. Il ne s'agit pour nous que d'user de mauvaises habitudes, et d'eçi fonder peu à peu d'excellentes. Notre but, c'est seulement de parquer la sensualité et la paresse dans des limites raisonnables, sans espérer les y enfermer absolument.
/ D'ailleurs nos défaites mêmes peuvent tourner à notre / avantage, tant il est vrai que nos ressources sont nombreuses pour notre perfectionnement ! En effet, la rancœur, cette espèce de dégoût amer, de fatigue physique, de veulerie intellectuelle où nous laisse la sensualité satisfaite, est excellente pour qui la mâche et la remâche pour en sentir toute l'amertume, et pour en graver en sa mémoire le souvenir.
Quelques journées d'absolue paresse ne tardent pas à
provoquer un sentiment < d'intolérabililé >, accompagné d'un dégoût de soi précieux pour notre avancement II est bon d'avoir de temps en temps de ces expériences bien nettes et aussi concluantes que possible pour que, par comparaison, la vertu et le travail paraissent ce qu'ils sont en réalité : des sources de bonheur sans mélange et des ins tigateurs de tous les sentiments les plus nobles et les plus énergiques : le sentiment de sa propre force, l'orgueil de se sentir un ouvrier solidement trempé et admirablement préparé pour rendre de grands services à ses semblables et à son pays. Dans celte lutte pour rofiTranchissement il est donc des défaites qui équivalente des victoires.
Mais il est temps de quitter les considérations générales. Il est désormais acquis que l'on peut lier en systèmes solidement cimentés telle volilion avec telle série d'actes, et inversement que l'on peut rompre les associations fâcheuses les plus solides. Il en résulte que l'éducation de sa propre volonté par soi-même est possible.
Il reste maintenant à étudier de près le comment des associations, c'est-à-dire les procédés efQcaces pour arriver à la pleine possession de soi.
Les meilleurs de tous ces procédés, et les plus efQcaces, sont d'une origine et d'un maniement subjectifs. Ce sont les procédés purement psychologiques.
Les autres sont des procédés que nous appellerons extérieurs, objectifs. Ils consistent en l'emploi intelligent des ressources que met à la disposition de qui sait s'en servir, le monde extérieur dans son sens le plus extensif.
Les moyens intérieurs dont l'emcacité est infaillible pour créer, fortifier ou détruire certains étals afTcctifs et qui doivent nécessairement précéder rutilisalion des moyens extérieurs comprennent :