‹ L'education de la volonteChapitre 20 sur 42 · QU'EST-CE QUE MËDITKR ET COMME!<T H£D1TEB · texte numérisé non relu

QU'EST-CE QUE MËDITKR ET COMME!<T H£D1TEB

Aussi, profilant de l'expérience, nous devrons, dan» la réflexion méditative, lorsque l'inspiration ne vient pas, avoir recours à des lectures spécialement appropriées à notre but, nous devrons soutenir notre attention par des paroles prononcées à haute voix, ce qui est, nous l'avons ru*, un sûr moyen de violenter nos représentations et de les contraindre à nous obéir. Nous devrons même écrire nos méditulions, user, en un mot, pour diriger à notre ;;rd nos représentations, de la préséance qu'ont sur elles les états présenlatifs et principalement ceux que nou<t recommandons (paroles prononcées, écriture, etc.)* C'est ■tinsi que nous pourrons chasser de la conscience les principaux obstacles à la réflexion, à savoir le souvenir des plaihirs sensibles, et les distractions de l'imagination, et y implanter les trames d'idées voulues.

Quant au temps le plus convenable pour ces sortes de méditations affectives, cà noua parait être la semaine qui termine les vacances, qui précède la reprise des cours. A chaque vacance, c'est-à-dire trois fois par an, il est bon de reprendre complètement les méditations utiles en une espèce de retraite qu'il est agréable de faire en se perdant dans les bois ou au bord de la mer. Do telles « retraites > sont infiniment profitables. Elles retrempent la volonté, font de l'étudiant une personnalité consciente. Mais on doit dans le courant de l'année scolaire se ménager de nombreux instants de réflexion sur soi dans les intervalles de l'action. Le soir en s'endormant, ou la nuit lorsqu'on s'éveille, ou dans les moments de repos, au lieu de laisseï les mesquines préoccupations envahir la conscience, quoi

(1) Cr. page 44 ci-dessus.

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de plus facile que de renouveler ses bonnes résolutions et que de décider de ses occupations ou de ses récréations ? Quelle occupation plus utile encore le matin lorsqu'on s'éveille, pendant qu'on s'habille, qu'on se rend à son travail, que de « faire reverdir la plante des bons désirs ? > et de tracer son plan d,e conduite pour la journée ? Ces habitudes de méditation fréquente se prennent très vite. Les prendre est d'ailleurs si fertile en bons résultats que nous ne, saurions trop conseiller aux jeunes gens l'efTort nécessaire pour faire de cette habitude pour ainsi dire unbesoia.

CUAPITRE m

La rcilnxion méditative est indispensable : mais seule, elle est impuissante. Elle unit pour une action commune les forces éparsesde l'&me, elle donne l'élan, mais de même que les soufllcs les plus puissants du large finissent par s'épuiser inutiles s'ils ne rencontrent pas une voile à enfler et à promouvoir, de même les émotions les plus vigoureuses meurent stériles si chacune de leurs poussées ne capitalise pas quelque chose de leur énergie dans notre activité. Si c'est sous forme de souvenirs que se dépose dans la mémoire do l'étudiant une partie du travail qu'il accomplit, c'est sous la forme d'habitudes actives que se dépose en nous notre activité. Rien ne se perd en notre vie psychologique : la nature est un comptable minutieux. Nos actes les plus insignifiants en apparence, pour peu que nous les répétions, forment avec les semaines, les mois, les années, un total énorme qui s'inscrit dans la mémoire organique sous forme d'habitudes indéracinables. Le temps, ce^- allié si précieux de notre alTranchissement, travaille avec la même

obstination tranquille contre nous lorsque nous ne l'obligeons pas à travailler pour nous. Il utilise en nous, pour ou contre nous, la loi dominante de la psychologie, la loi de l'habitude. Souveraine et sûre du triomphe, l'habitude procède d'une marche insidieuse, et comme sans se presser. On dirait qu'elle sait la prodigieuse efficacité des lentes actions indéfiniment répétées. Un premier acte, même pénible, accompli, sa répétition coûte déjà moins. A une troisième, à une quatrième reproduction l'effort diminue encore et va s'atténuant jusqu'à disparaître. Que dis-je, disparaître I Cet acte pénible au début va devenir peu à peu un besoin, et franchement désagréable d'abord, c'est son non accomplissement qui deviendra pénible ! Pour les actes que nous voulons, quel allié précieux que celui-là! et comme il s'entend à transformer promptement en une large et belle route le sentier rocailleux où il nous répugnait de nous engager ! Il nous fait une douce violence pour nous amener là où nous avions fixé d'aller, mais où notre paresse refusait d'abord d'aller !

Eh bien, cette fixation en habitudes de notre énergie, ce n'est point la réflexion méditative qui la peut accomplir, c'est l'action. Mais il ne suffît point de proclamer en termes généraux la nécessité de l'action. Le mot action recouvre, et trop souvent, cache à la vue les réalités qu'il désigne. Ici ce qui nous intéresse, c'est l'action de l'étudiant. Or agir, pour l'étudiant, c'est accomplir une multitude d'actes spéciaux, et de même qu'il n'y a pas de volonté, mais seulement des actes volontaires, de même il n'y a pas d'action, mais seulement des actes particuliers. Agir, pour l'étudiant en philosophie par exemple, c'est se lever à sept heures et lire avec une pénétrante attention tel chapitre

de Leibniz, ou de Descartes; c'est prendre des notes, etc. Lire, même, recouvre une grande quantité d'eflbrts d'attention successifs. Agir, c'est encore repasser ses notes, les apprendre de tout cœur; c'est chercher les matériaux d'une dissertation, ordonner son plan général, puis le plan de chaque paragraphe ; c'est méditer, chercher, raturer, etc. Rares sont dans la vie les occasions d'accomplir des actions d'éclat. De même qu'une excursion au Mont-Blanc se résout en quelques myriades de pas, d'eiïorts, de sauts, d'entailles dans la glace ; de même la vie des plus grandssavants se résout en longues séries d'eflbrts patients. Agir c'est donc accomplir mille menues actions. Bossuet, qui fut un admirable directeur de conscience, « aux grands efTorts extraordinaires où l'on s'élève par de grands élans, mais d'où l'on retombe d'une chute profonde >, préferait < les petits sacriflccs qui sont quelquefois les plus cructiiantsetles plus anéantissants >, les gains modestes, mais sûrs, les actes faciles mais répétés et qui tournent en habitudes insensibles... peu sufïit à chaque jour si chaque jour acquiert ce peu... *. En eflet, l'homme courageux n'est point celui qui accomplit quelque grand acte de courage, mais bien celui qui accomplit courageusement tous les actes de la vie. C'est l'élève qui, malgré sa répugnance, s'oblige à se lever afin d'aller chercher un mot dans le dictionnaire, qui achève sa tAche malgré le désir de pareeser, qui termine la lecture d'une page ennuyeuse. C'est en ces mille actions insignifiantes en apparence que se trempe le vouloir, c toutes œuvres donnent accroissement >. Nous devons, à défaut de grands efl'orts, en accomplir k toute

(1) Voir le bossuet de Laoson.

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heure de petits, excellemment et avec amour. Qui spej^nit modica paulatim decidet. La grande règle ici, c'est d'échapper toujours, jusque dans les plus petites actions, à la vassalité de la paresse, des désirs et des impulsions du dehors. Nous devons même rechercher les occasions de remporter de ces petites victoires. On vous appelle pendant votre travail, vous avez un mouvement de révolte: aussitôt levez-vous, contraignez-vous à aller vivement et joyeusement où l'on vous appelle. Après le cours un ami veut vous entraîner, le temps est très beau : vivement rentrez travailler ! La devanture de ce libraire vous attire à l'heure où vous rentrez : passez de l'autre côté de la rue et marchez rapidement. C'est par de tels « crucifiements »que vous vous habituerez à triompher de vos penchants, à être actif partout et toujours... lors même que vous dormez ou flânez, que ce soit parce que vous avez voulu ce repos. C'est ainsi que sur les bancs même du lycée, à l'étude, l'enfant apprend une science plus précieuse que le latin ou les mathématiques qu'il va savoir : la science de se maîtriser, de lutter contre l'inattention, contre les difficultés rebutantes, contre l'ennui des recherches dans le dictionnaire ou la grammaire, contre le désir de perdre le temps à rêver : et par une conséquence consolante, il se trouve que les progrès accomplis dans l'étude sont toujours, quoi qu'on en dise, en raison directe des progrès accomplis dans cette œuvre de maîtrise de soi : tant il est vrai que l'énergie de la volonté est à la fois la plus précieuse des conquêtes et la plus féconde en conséquences heureuses !

Et pourquoi ces petits efforts ont-ils tant d'importance ? C'est qu'aucun d'eux n'est perdu : chacun apporte à la formation de l'habitude sa quote-part ; chacun rend les actes

suivants plus faciles. Nos actions agissent sur nous en dé< posant en nous des habitudes : l'habitude de faire attention, l'habitude de se mettre vivement au travail, l'habitude de ne pas plus tenir compte des sollicitations de nos désirs que des agaceries des mouches.

Outre cela, l'action, nous l'avons vu précédemment, soutient avec efficacité la pens«*e elle-même. En jetant à chaque instant dans la conscience des étals préscntatifs de même nature que nos idées, elle fortifie l'attention, la ravive lorsqu'elle s'éteint. Écrire ses pensées, prendre des notes en ses lectures, préciser en les formulant ses objections, cela, avons-nous dit, a le même rôle de support pour la pensée que les travaux manuels du laboratoire pour le savant, que les formules pour le géomètre.

Mais il est un autre résultat extrêmement important dç l'action. Agir en effet, c'est en quelque sort« manifester, proclamer notre volonté. Nos actes nous engagent publiquement dans un parti. Tous les moralistes afOrment la nécessité pour quiconque veut adopter un genre de vie conforme au devoir, de se jeter « hardiment et d'emblée dans la bonne voie, en opposition complète avec toutes nos habitudes et toutes nos inclinations antérieures... il faut braver tout, nous arrachera notre vieux moi, > et, suivant la vigoureuse expression de Veuillot, il faut servir Dieu ( effrontément >. C'est qu'on ne saurait exagérer l'énergie qu'ajoute aux sentiments et à la volonté une manifestation publique et éclatante. Nos actes antérieurs nous lient au delà de ce qu'on imagine : d'abord par un besoin de logique qui fait qu'une vie incohérente choque si fort, qu'on préfère rester semblable à soi plutôt que de changer même f n bien ; ensuite par un respect humain très puissant et

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très justifié: car nous savons que cette incohérence dans nos actes paraîtra signe d'une faiblesse de volonté voisine de la folie. Voilà pourquoi il est important, quand on rompt avec une vie de paresse, de rompre avec éclat, de s'engager d'honneur devant soi et devant les autres. On change de restaurant, d'appartement, de relations ; chaque parole qu'on prononce doit être nn& affirmation de sa volonté de bien faire : tout sophisme décourageant on le repousse avec politesse, mais avec énergie. On ne laisse jamais bafouer devant soi le travail, ni janiais louer la vie de l'étudiant à la dérive. Être cru par les autres tels que nous voudrions être, cela double notre puissanced'amélioralion, car cela met au service de notre faiblesse ce besoin si profond que nous avons tous de l'approbation d'autrui, même de celle de gens que nous ne connaissons pas.

Ajoutons à ces diverses influences de l'action le plaisir qu'il y a à agir, plaisir si vif que beaucoup de gens agissent pour agir, sans but, sans profit, et souvent même à leur grand dommage. Ce plaisir a quelque chose d'enivrant, de capiteux et cela provient peut-être de ce que l'action, plus que toute autre chose, nous donne le sentiment de notre existence et de notre force.

Il est donc à tous égards indispensable de joindre à la méditation l'action : indispensable parce que seule l'action peut organiser de solides habitudes, bien plus, transformer en besoins des actes d'abord franchement désagréables. C'est en agissant que nous nous aguerrirons à lutter contre les tendances fatales de notre nature, à triompher constamment et à chaque minute de tout ce qui est hostile à la pleine maîtrise de soi. De plus, en manifestant au dehors notre vouloir, l'action nous engage d'honneur; elle raffermit nos

résolutions et par elle-môme, et en appelant à l'aide le pouvoir de l'opinion — par surcroît, elle nous apporte en récompense ses joies viriles et fortes.

Ululas! le temps de Tnctivit*^ volontaire est bien court et une grande portion de Texistencc est dévorée par les nécessités physiologiques et sociales. Jusqu'à cinq ou six ans l'enfant vit d'une vie animale. Son existence c'est dormir, manger et jouer : il a assez à fnire de débrouiller le chaos des imprcssiotis externes qui assaillent le seuil de sa conscience, et loin de dominer le monde extérieur, il en est comme étourdi. Jusqu'à dix-huit ans il a trop à faire à étudier ce qu'ont pensé les autres pour penser par luimême. Il pourrait, semble-t-il, ses études secondaires terminées, s'appartenir et tourner vers l'étude de lui-même et vers l'ob.servation de la société dans laquelle il entre. toutes ses facultés aiguisées, trempées par des années de culture désintéressée : malheureusement s'il connaît assez bien le monde physique dans lequel il évolue, brusquement ses regards se voilent, un nuage s'interpose entre ses facultés d'observation et lui-même d'une part; entre son esprit critique et la société d'autre part. Des rêveries vagues, de grands élans sans but, emplissent sa conscience : c'est qu'à cet Age une révolution s'accomplit dans le corps do l'adolescent : la puberté commence. Et à l'Age où il eût pu se mnitriaer, les passions envahissent son Ame. Malheur à lui, si, comme il arrive dnns toutes les facultés d'Europe et d'Amérique, il se trouve livré à une pleine liberté, sans appuis, sans un directeur de cens-

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cience, sans possibilité de percer l'épaisse atmosphère d'illusions qui l'étouffé I L'étudiant se trouve comme étourdi, incapable de se conduire, mené par les préjugés régnantautour delui. Quel est l'homme fait, qui, reportant sa pensée sur cette époque, n'a maudit l'imprévoyance de la société qui nous a jetés, au sortir du lycée ou du gymnase, absolument isolés en une grande ville, sans soutiens moraux, sans conseils autres que les stupides formules en usage pour parer de couleurs brillantes ce qui n'est qu'une vie de bestialité ? Chose étrange ! chez beaucoup de pères de famille on trouve une espèce de préjugé contre la vie d'un étudiant travailleur et honnête, tant est grande l'influence des idées courantes !

Ajoutez à cela que dans son isolement le jeune homme ne sait même pas travailler ; jamais on ne lui a donné une méthode de travail adaptée à ses forces et à la nature de son esprit. Aussi, les années d'études supérieures sontelles généralement perdues pour l'œuvre d'affranchissement de soi. Et cependant ce sont les années belles, radieuses de la vie. L'étudiant s'appartient presque absolument. Les mille sujétions de la vie sociale pèsent à peine sur lui. On ne voit point encore à son cou la trace du collier, c'est-à-dire du métier, de la carrière à suivre. Il n'a point non plus les soucis qu'il aura comme chef de famille. Ses journées sont à lui, bien à lui. Mais hélas ! qu'est la liberté extérieure pour qui n'est point maître de soi? Vous commandez à tout ici, pourrait-on lui dire, hors à vous-même», et les journées s'écoulent trop souvent stériles. D'ailleurs même en cette pleine liberté les fatalités

(1) Beaumarchais. Le mariage de Fiaaro.

de l'existence ravissent beaucoup de temps. Le lever, une demi-heure pour la toilette, les allées et venues nécessaires de la chambre à la faculté, de la chambre au restaurant; les repas, le temps de la digestion incompatible avec le travail de l'esprit ; quelques visites, quelques lettres à écrire, des dérangements imprévus, les promenades nécessaires, les heures enlevées par les malaises, tout cet ensemble de nécessités impérieuses dévorent, si on y ajoute les huit heures de sommeil nécessaires à ceux qui travaillent, près de seize heures par jour. Le compte est facile à faire. Plus tard à toutes ces néccsMlés viendront se joindre celles de la carrière, et alors, même en rognant le plus possible sur les repas, sur le temps de la promenade, rares seront ceux qui disposeront de cinq heures par jour bien à eux, bien disponibles pour le travail préféré et pour la méditation tranquille! D'autre part, si du travail apparent nous retranchons le temps des recherches dans des livres ; le temps mis à copier, à écrire, et même le temps passé à respirer pendant lequel nul elTort n'est possible, ou verra combien est court le temps de Ve/fort réel de l'esprit. Et quiconque réfléchira sincèrement s'indignera contre ces biographies mensongères, et si propres à décourager les jeunes gens, dans lesquelles on nous montre des savants, des hommes politiques travaillant chaque ;our quinze heures I

Heureusement, comme le remarque Bossuet, dans un passage déjà cité, peu sufflt à chaque jour si chaque jour acquiert ce peu : on fait du chemin même à la plus lente allure quand on ne s'arrête jamais. L'important pour le travail intellectuel, c'est je ne dis pas la régularité, mais la continuité. Le génie n'est Qu'une longue patience,

a-t-on dit. Tous les grands travaux ont été accomplis par la patience persévérante. C'est en y pensant toujours que Newton a découvert la gravitation universelle. < Il est inouï ce qu'on fait avec le temps quand on a la patience de l'attendre et de ne pas se presser, » écrit Lacordaire. Voyez la nature : un torrent qui a ravagé la vallée de Saint-Gervais n'amène qu'une quantité de dépôts insignifiante. Au contraire latente action des gelées et des pluies, la marche à peine sensible des glaciers, désagrègent chaque année, pierre à pierre en quelque sorte, les parois rocheuses et amènent dans les vallées des masses d'alluvions prodigieuses. Tel torrent qui roule du gravier, use chaque jour le granit sur lequel il coule et arrive avec les siècles à creuser des gorges d'une grande profondeur dans la roche. Il en est de même pour les œuvres humaines : toutes procèdent par l'accumulation d'efforts si petits, qu'envisagés en eux-mêmes, ils paraissent hors de toute proportion avec l'œuvre accomplie, La Gaule autrefois couverte de forêts et de marécages a été défrichée, sillonnée de routes, de canaux, de chemins de fer, semée de villages, de villes, par des myriades d'efforts musculaires insignifiants en eux-mêmes. Chacune des lettres qui composent la gigantesque Somme de saint Thomas d'Aquin, il a fallu que saint Thomas l'écrivît ; il a fallu ensuite que les ouvriers prissent une à une les lettres de fonte dans le casier pour l'impression — et c'est de ce labeur incessamment répété durant quelques heures chaque jour et pendant cinquante ans, qu'est sortie cette œuvre prodigieuse. L'action, l'activité courageuse, prend en effet deux formes de valeur inégale. Tantôt elle procède par grands à-coups, par brusques poussées d'énergie, tantôt au contraire elle

devient le travail opiniâtre, persévérant, patient. Môme à la guerre, les qualités de résistance à la fatigue et au découragement sont les qualités de fond et c'est sur elles que de temps en temps s'épanouissent les actions d'éclat. .Mais au travail il n*y a pas même de ces brillantes fusées : les brusques poussées de travail exagéré ne sont & recommander à aucun point de vue, et presque toujours elles sont suivies de périodes d'affaissement et de paresse fort longues. Non, le véritable courage ici consiste en la longue patience persévérante. L'important pour l'étudiant, c'est de n'èlre jamais oisif. Le temps, il est facile de le remarquer, a une valeur incomparable puisque les instants perdus le sont à jamais, irrevocablement.il faut donc l'économiser. Mais

/je ne suis nullement partisan de ces règles rigoureuses, de ces emplois du temps, tableaux fort bien faits, où l'usage des heures est flxé d'avance. Il est rare qu'on les suive exactement, et notre paresse est si habile à se créer des semblants de raison, qu'on se sert fréquemment d'eux comme excuse pour ne rienrfaire aux heures non indiquées pour le travail. Les seuls articles que l'on respecte scru-

I puleuscment, ce sont ceux qui dictent le repos, la promenade. Et, d'autre part, l'impossibilité de s'astreindre à

' suivre les règles dans le détail flxé habitue trop la volonté à se voir battue dans ses efforts : et ce sentiment que nous sommes et serons toujours vaincus dans cette lutte pour la règle est très propre à produire le découragement. D'autre

I part, il arrive souvent qu'on est mal disposé pour le tra-

Ivail aux heures fixées pour lui et qu'on se trouve bien

•Disposé aux heures réservées à la promenade.

/ 11 faut dans le labeur intellectuel plus de liberté et plus ' de spontanéité, et le but à poursuivre dans cette éduca-

, Pavot. 10

146 LES MOYENS INTÊUIEUilS

tion de notre énergie n'est point l'obéissance étroite à des consignes de caporal prussien. Non, à coup sûr. La fin que doit se proposer l'étudiant est tout autre : il doit tâcher d'être toujours et partout actif. Il n'y a pas d'heures pour cette tâche parce que toutes les heures y sont propices. Être actif, c'est le matin sauter à bas du lit courageusement, c'est mener rudement et vivement sa toilette, c'est se mettre sans barguigner, sans permettre à aucune préoccupation étrangère de pénétrer en l'esprit, à sa table de travail; être actif à son travail, c'est ne lire jamais passivement, c'est faire constamment effort. Mais c'est être actif encore que de se lever résolument pour aller se promener, que de partir visiter un musée lorsqu'on sent la réserve de force nerveuse s'épuiser et les efforts cesser d'être féconds. Car c'est une grande sottise que de persévérer trop longtemps dans des efforts stériles qui épuisent et découragent. Il faut savoir profiter de ces instants de relâche pour la visite des collections de tableaux, etc., pour les conversations avec deS amis intelligents. On peut être actif même en mangeant, en s'efforçant de mâcher ses aliments de façon à éviter à l'estomac un surcroît de travail. La grande misère de l'étudiant, ce sont ces moments d'inertie, de non- vouloir sottement gaspillés en une paresse honteuse. On met des heures à faire sa toilette, on perd ses matinées à bâiller, à parcourir mollement un livre, puis un autre. On ne sait prendre aucun parti nettement, ni celui de ne rien faire franchement, ni celui de tra vailler. Il n'y a nullement, besoin de rechercher les occasions d'être actif, car ces occasions se déroulent chaque jour du réveil au coucher.

Le moyen capital d'arriver à cette maîtrise de son

L'ACTIOn DANS L'ÉDUCATION DE LA VOLONTÉ Ul

énergie, c'est de ne jamais s'endormir sans flxer la Uche exacte qu'on doit faire le lendemain. Je ne parle point ici de la quantité à faire, car on peut appliquer à cette mesure exacte ce que nous disions il y a un instant des ( emplois du temps >, je parle seulement de la nature du travail. Puis le lendemain matin, au réveil, on saisit brusquement son esprit, on l'oblige, sans lui donner le teropà de se distraire, à s'atteler tout de suite à la tâche, même pendant la toilette, et on traîne son corps devant la table de travail, on l'assoit la plume en m&ia sans seulement lui donner le temps de regimber.

En outre, si à la promenade, si pendant une lecture, s'élève en la conscience un remords d'être oisif, si on se sent touché de la gr&ce, si on constate un bon mouvement qui s'élève en l'âme, aussitôt il faut en proGter. On ne doit point imiter ceux qui, le vendredi matin, décident héroïquement que dès le lundi, sans faute, ils se mettront au travail : s'ils ne s'y mettent autiilôt^ leur prétendue résolution n'est qu'un mensonge envers eux-mêmes, qu'une pauvre velléité impuissante. Il faut, comme dit Leibniz, prodter de nos bons mouvements c comme de la voix de Dieu qui nous appelle > : gaspiller ces bons mouvements, les tromper en remettant leur exécution à plus tard; n'en pas profiter immédiatement pour créer de bonnes habitudes et pour faire goûter à notre âme les joies viriles du travail de façon à en garder la saveur, c'est le plus grand crime qu'on puisse accomplir contre l'éducalion de l'énergie. '

Le but n'étant pas d'asservir son activité à un règlement, mais d'agir vigoureusement partout et toujours, il faut utiliser les quarts d'heure et les minutes. Ecoutez

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ce que dit de Darwin son fils *. « Un trait de son caractère était son respect pour le temps. Il n'oubliait jamais combien c'est chose précieuse... il économisait les minutes... il ne perdait jamais quelques minutes qui se présentaient à lui, en s'imaginant que ce n'était pas la peine de se mettre au travail... il exécutait tout rapidement avec une sorte d'ardeur contenue. » Ces minutes, ces quarts d'heure, que presque tous perdent si sottement sous prétexte que ce n'est point la peine de commencer quelque chose, finissent au bout de l'année par former un total énorme. C'est d'Aguesseau, je crois, qui, le déjeuner n'étant jamais prêt à l'heure, présenta un jour à sa femme comme horsd'œuvre un livre écrit pendant les quarts d'heure d'attente. Il est si facile en cinq ou dix minutes de e bander » son esprit, de lire avec ferveur un paragraphe, d'avancer son travail de quelques lignes, de copier un passage, de tenir au courant la table des matières de ses notes et de ses lectures !

Aussi a-t-on raison de dire que jamais le temps ne fait défaut à qui sait le bien, prendre. Combien juste est la remarque que ce sont ceux mêmes qui ont le plus de loisir qui ont le moins le temps de faire ce qu'ils doivent faire : tant il est vrai que se plaindre de n'avoir pas le temps de travailler, c'est avouer qu'on est lâche, et qu'on a horreur de l'effort.

Mais si nous examinons pourquoi nous perdons du temps, nous verrons que, dans la plupart des cas, notre faiblesse est en quelque sorte soutenue par l'indétermination de la tâche à accomplir. C'est une expérience constante pour

(1) Vie et Correspondance de Ch. Darwin. Reinwald, 1888. 2 vol. I, 135, sqq.

L'ACTIOK DANS LÉDUCATION DE LA VOLONTÉ 149

moi que si avant de m'endormir je' ne vois pas nettement ma tâche du lendemain, ma matinée est infructueuse. Il ne faut jamais se Oxer un but général, ne jamais dire : c Demain je travaillerai, > ni même : c Demain je commencerai l'étude de la morale de Kant; * il faut toujours se Qxer une tâche nette et particulière, se dire : c Demain je commencerai résolument et par le commencement la lecture de la Raison pratique de Kant, ou j'étudierai et résumerai tel chapitre de physiologie. >

A ce précepte de toujours ûxer nettement sa tdche, il faut ajouter celui de toujours terminer, et de terminer consciencieusement ce qu'on a commencé, afin de n'avoir point à y revenir. N'avoir jamais besoin de reprendre an travail, faire que tout ce que nous faisons soit dcQnitif, c'est une économie de temps extraordinaire. C'est ainsi que l'étudiant doit faire ses lectures solidement, énergiquement, qu'il doit les résumer par écrit, copier ta besoin les extraits qu'il prévoit devoir lui être utiles, et aussitôt répartir ses notes sous les titres de sa table des matières qui lui permettra de les retrouver quand il voudra. De la sorte jamais plus, à moins que ce ne soit un livre de chevet, il n'aura besoin de recommencer sa lecture. On va lentement de cette façon, mais comme on ne fait un pas en avant qu'après avoir définitivement assuré ses derrières, on n'a jamais à reculer, et à une allure lente, mais ferme et continue, on avance, et même, comme la tortue de la fable, on arrive avant le lièvre plus agile mais moins méthodique. Il n'y a pas de règle plus essentielle à notre avis pour le travail : Age quod agis ; faire chaque chose à son tour, à fond, sans hâte, sans agitation. Le grand pensionnaire de Witt dirigeait toutes les aiïaires

de la République et trouvait cependant du loisir pour aller dans le monde et pour souper en compagnie. On lui demandait comment il pouvait trouver du temps pour terminer des affaires aussi multiples et encore pour s'amuser : « Il n'y a rien de si aisé, répondit-il ; il s'agit seulement de ne faire qu'une chose à la fois et de ne jamais remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour même. » Lord Ghesterfîeld recommandait à son fils de ne pas perdre de temps, même à la garde-robe, et il lui cite en exemple un homme qui y emportait quelques pages d'une édition vulgaire d'Horace « qu'ensuite il envoyait en bas comme un sacrifice à Gloacine » ! Sans pousser l'économie du temps jusque-là, il est certain que l'jitilisation de tous les instants en faveur d'une fin unique est d'une grande fécondité. Une activité qui ne sait pas se plier à la loi de ne faire qu'une chose à la fois, est une activité désordonnée : dépourvue d'unité, elle volète d'objet en objet, et elle est peut-être pire que l'oisiveté, car l'oisiveté dégoûte d'ellemême, tandis que cette agitation, par sa stérilité, finit par dégoûter du travail ; elle substitue à la joie si forte de la besogne c qui avance », le malaise, l'étourdissement, l'écœurement produit par les tâches multiples qu'on ne parvient pas à terminer. Saint François de Sales voit dans ces changements perpétuels une ruse du diable. Il ne faut pas, dit-il, suivre plusieurs exercices à la fois et tout en même temps, « car souvent l'ennemy tache de nous faire entreprendre et commencer plusieurs desseins afin qu'accablez de trop de besognes, nous n'achevions rien et laissions tout imparfait... Quelquefois mesmement il nous suggère la volonté d'entreprendre de commencer quelqu'excellente besogne laquelle il prévoit que nous u'ac-

complirons pas, pour nous détourner d'en poursuivre une moins excellente que nous eussions aysémcnt achevée' ».

D'autre part, il est une remarque que j'ai bien souvent faite, c'est que ce sont les choses commencées et non achevées qui font perdre le plus de temps. Cela laisse comme un malaise analogue à celui que donne la recherche d'une solution de problème poursuivie longtemps et vainement : on éprouve un mécontentement; le sujet de travail abandonné se venge de notre mépris en occupant l'esprit, en nous dérangeant dans nos autres travaux : cela tient h. ce que l'attention excitée n'a pas eu sa légitime satisfaction. Au contraire, le travail accompli loyalement laisse à l'esprit un sentiment de contentement et en quelque sorte d'appétit satisfait : la pensée demeure allégée d'un souci et elle est libre de vaquer à des occupations nouvelles.

Ce qui est vrai d'un travail interrompu l'est aussi d'un travail qu'on doit faire et qu'on ne fait pas. On a le sentiment très net qu'il faut par exemple écrire cette lettre, et on ne l'écrit pas. Les jours passent : on conserve cette pensée comme un remords qui va s'exaspérant. On n'éci il toujours pas : l'obsession devient si gênante qu'on se résout cnfln à ce travail ; mais c'en est fait, il n'apporte plus à cette heure tardive la joie qn'entralne tonte besogne accomplie.

Faisons donc chaque chose au moment où il faut la faire, et faisons tout à fond.

;i) Traité de Famour de Ditu, VIII, xi.

§ lïi

Lorsque est consolidée chez un jeune homme cette împor. tante et féconde habitude de se décider vivement, d'agir sans agitation fébrile, rondement, bonnement et simplement, il n'est pas de haute destinée intellectuelle à laquelle il ne puisse prétendre. S'il a quelques idées neuves ou s'il voit de vieilles questions d'une façon neuve, il va porter en sa pensée ces idées pendant huit ou dix ans de labeur assidu. Elles vont attirer à elles des centaines d'images, de comparaisons, de ressemblances cachées pour tous ; elles vont organiser ces matériaux, s'en nourrir, se fortifier et grandir. Et comme de la graine du chêne sortent de j puissants atrbres, de ces pensées fécondées par l'attention I durant des années, sortiront de vigoureux livres qui \ seront pour les honnêtes gens dans leur lutte contre le mal \ ce que sont pour les soldats les clairons sonnant la charge; \ ou bien encore ces pensées se concrétiseront, se réaliseront \ dans une belle vie toute unie, toute droite, toute d'activité généreuse.

Et nous ne devons pas nous le dissimuler : si nous avons eu le grand bonheur de pouvoir atteindre à la vie de l'intelligence, cette aristocratie que nous confère l'instruction est aussi mortellement haïssable que l'aristocratie de l'argent, si nous ne nous faisons pas pardonner notre supériorité intellectuelle par la supériorité de notre vie morale. Vous tous qui au sortir de l'enseignement secondaire êtes devenus étudiants en droit, en sciences, en lettres, en médecine, vous avez le devoir d'être les plus actifs, les plus persévérants -bienfaiteurs de ceux qui sont astreints à ga-

'ACTIOM DANS L'ËDUCATION DE LA VOLUNTE 153

gner durement leur vie sans pouvoir jeter un regard par delà l'heure présente. Les étudiants formeront nécessairement la classe dirigeante dans tous les pays, même dans les pays de suffrage universel. Car la multitude, incapable de se diriger elle-même, s'en remettra toujours pour cela aux lumières de ceux qui ont assoupli et fortifié leur esprit par des années de culture désintéressée. Cette situation crée des devoirs très nets à tous les jeunes gens qui ont reçu le bienfait de l'enseignement supérieur: car il est clair que, pour conduire les autres, il faut d'abord savoir se conduire soi-même. Pour prêcher aux autres la modération, le désintéressement, le dévouement, il faut prêcher d'exemple et savoir accepter gaiement une vie de travail et d'activité énergique par la parole et par les actes.

Ah ! si chaque année une demi-douzaine d'étudiants rentraient dans leurs villages, dans leurs petites villes, comme médecins, comme avocats, comme professeurs, bien décidés à ne pas laisser passer une occasion de parler, d'agir en faveur du bien, décidés à témoigner à tout homme, quelque modeste que soit sa situation, le plus grand respect, à ne jan^ais laisser passer une injustice sans une protestation active et persévérante, à introduire dans les rapports sociaux plus de bonté, plus de vraie équité, plus de tolérance, en vingt années pour le bonheur de la patrie, de chaque pairie, se reconstituerait une aristocratie nouvelle, absolument respectée et qui serait toutc-puissanté pour le bien général. Tout jeune homme qui quitte les Universités et ne considère dans le barreau, la médecine, etc., que l'argent que ces carrières peuvent rapporter et qui ne songe qu'à s'amuser sottement et grossièrement, n'est qu'un misérable et heureusement

le sentiment public se trompe de moins en moins sur ce point,

§ IV

Mais, nous objectera-t-on, le travail continuel, la préoccupation constante d'une idée, cette activité toujours en éveil, ne peut être que très nuisibïeià la santé? Cette objection vient de la fausse idée que l'on se fait du tr|ivail intellectuel. Continuité est en effet pris ici au sens humain. Il est clair que le sommeil interrompt le travail et implique repos : il est clair aussi d'après ce que nous avons dit plus haut que la plus grande partie du temps de la veille est de toute ne'cessité distraite des occupations intellectuelles- Travailler, c'est seulement contraindre notre esprit à ne penser qu'à l'objet de notre étude pendant tout le temps où nous n'avons rien autre à faire. D'autre part, ce mot de travail ne doit pas évoquer l'image d'un étudiant assis, le buste ployé sur une table : on peut lire, méditer, composer en se promenant : c'est là la meilleure méthode, la moins fatigante et la plus féconde en découvertes. La promenade facilite singulièrement le travail d'assimilation des matériaux intellectuels et leur mise en œuvre.

En effet, être un travailleur intellectuel ne suppose point comme corollaire qu'on soit imprévoyant. Aujourd'hui surtout que nous connaissons assez bien les rapports du physique et du moral, nous serions dignes de devenir la risée des ignorants si nous ne savions ménager notre santé. D'autant plus que l'acquisition des matériaux est la partie inférieure de la tâche : leur choix et leur organisation ont une bien autre importance. Un savant n'est point celui qui sait le plus de détails, mais celui qui a un esprit tou-

jours actif, toujours en travail. II ne faut pas confondre la science et l'érudition. L'érudition est trop souvent paresse de l'esprit. Une bonne mémoire ne suffit pas pour créer: il faut que l'esprit domine les matériaux, et que ceax-^i ne l'obstruent pas.

Quoiqu'il soit certainement de très bon ton de paraître iii.iladc à force de travailler, quoique cela semble tout à ritonneur de notre volonCé, il faut bien reconnaître qu'il serait nécessaire de prouver que le travail seul est cause de notre aiïaiblissement. Cette preuve est impossible ù foire. Il faudrait pouvoir faire le compte de toutes lee autres causes d'aiïaiblissement, entreprise absurde. Et, disons-le résolument, on ne sait jamais si ce qu'on attribue au travail ne vient pas par exemple de la sen^iualilé. Je ne crois pas qu'on voie souvent au collège des jeunes gens, et plus tard des étudiants, parfaitement saget surmenés : le seul surmenage & cet Age, hélas ! c'est celui que causent les habitudes vicieuses

La part faite de cette lamentable nsure par la scnsoalité, s'il y a surmenage quand même, il provient des déceptions, do l'envie, de la jalousie, et principalement d'un amour -propre maladif, hyperesthésié, issu d'une vue fausse de noire place dans le monde, et d'un sentiment exagéré de notre personnalité. Si l'on est assez énergique pour expulser de sa conscience ces sentiments rongeurs, une grande cause de fatigue se trouve par cela même éliminée.

Il nous semble que le travail intellectuel bien ordonné, respectueux de l'hygiène, c'est-à-dire de la vie, c'est-à* dire encore du temps, qui seul peut nous permettre les hauts développements de la pensée ; le travail dégagé des compromissions de la sensualité, le travail gai et confiant,

156 LES MOYENS INTÉIllEURS

sans jalousie, sans vanité blessée, est éminemment propre à fortifier la santé. Si l'on fournit à l'attention de belles et fécondes idées, la pensée les élabore et les organise ; si on laisse le hasard des impressions fournir les matériaux, la fatigue est sensiblement la même que lorsque la volonté préside à leur choix. Mais il est rare que le hasard, cet ennemi de notre repos, n'apporte pas avec lui un essaim de contrariétés. En effet, l'homme vit en société, et il a besoin de l'estime et même de l'éloge d'autrui. Comme autrui a rarement si bonne opinion de nous que nous-mêmes, comme d'autre part un grand nombre de nos semblables manquent de tact et souvent même de charité, il arrive très communément, dans toutes les situations, que la vie sociale est féconde en petits froissements. C'est un encouragement de plus pour le travailleur que de voir les paresseux payer cruellement leur paresse parce qu'en leur esprit vide poussent, comme en un champ non cultivé, une foule de mauvaises herbes. Ils passent leur temps à ruminer des idées médiocres, des froissements médiocres, des jalousies, des ambitions médiocres.

Rien de tel pour le bonheur que d'échanger les préoccupations contre des occupations, et qui dit bonheur dit santé. Tant il est vrai que le travail est la loi profonde de l'humanité et que quiconque s'affranchit de cette loi renonce du même coup à toute les joies élevées et durables !

Ajoutons à ces observations que le travail éparpillé , sans méthode, fatigue, et qu'on impute souvent au travail en lui-même ce qui provient d'une fâcheuse direction du travail. Ce qui fatigue, c'est la multiplicité des occupations dontaucune n'apporte avec elle la joie reposante des tâches achevées. L'esprit tiré de divers côtés conserve en chaque

travail comme une sourde inquiétude. Ce sont les travaux laissés à l'état d'ébauche qui produisent une rumination inlellectuelle très fâcheuse. Michelct disait à M. de Concourt que vers trente ans il souffrait d'horribles migraines venant du nombre des choses qu'il faisait : il résolut de ne plus lire de livres, mais d'en faire : • De ce jour, en me levant, je savais très nettement ce que j'avais àlaire, et mft pensée jne portant plus que sur un seul objet à la fois, je fus ^uéri '. > Rien n'est plus vrai : vouloir mener de froo* (plusieurs ouvrages, c'est se rouer à cne fatigue certaine. Age quod agis : Faisons à fond ce que nous faisons. Non seulement c'est le moyen d'aller vite, ainsi que nous l'avons vu, mais c'est le sûr moyen d'éviter la fatigue et de récoller les amples joies des tAches conduites à terme.

En résumé, si la méditation émeut en l'Ame les puissantes émotions, elle ne peut les capitaliser sous forme d'habitudes. Or l'éducation de la volonté est impossible sans la création d'excellentes et solides habitudes : sans elles nos elTorts seraient toujours à recommencer. Seules elles per* mettent de fixer nos conquêtes et d'aller de l'avant. Or ces habitudes, nous le savons maintenant, c'est l'action qui seule peut les créer.

Par agir, il faut entendre accomplir courageusement chacune des menues actions qui constituent la poursuite de la fin. L'action fixe la pensée, nous engage publiquement dans un parti; elle produit une joie profonde.

(i) Journal de» Concourt, 12 man 1864.

Hélas! le temps de l'activité déjà si court est encore diminué par le manque de méthode de l'étudiant dans son travail; malgré cela, nous l'avons déjà dit, « peu suffit à chaque j our si chaque jour amène ce peu ». La patience des efforts incessamment renouvelés produit des résultats prodigieux : c'est donc l'habitude de l'activité incessante que doit acquérir l'étudiant. Il doit pour aboutir se fixer chaque soir la tâche du lendemain, profiter de tous ses bons mouvements, terminer tout tnavail commencé, ne faire qu'une chose à la fois et ne gaspiller aucune parcelle de son temps. De telles habitudes lui permettront d'espérer les plus hautes destinées et elles le mettront à même de payer à la société la dette de reconnaissance que les bienfaits qu'il a reçus d'elle lui font un devoir de reconnaître.

Le travail ainsi compris ne peut jamais surmener : la fatigue qu'on attribue au travail provient en effet presque toujours des excès de la sensualité, des inquiétudes, des émotions égoïstes, d'une mauvaise méthode : le travail bien compris, l'habitude des pensées nobles et élevées, ne peuvent que fortifier la santé, s'il est vrai que ce soit une condition physiologique excellente que d'être calme, tranquille, heureux.

CDAPITRE IV

L'iTTfilflKB CORPOnELLB COTISIDëBÉE DD POINT DE TUB OB l' ÉDUCATION DB LA VOLONTÉ CUEX LÉTUUUNT

Jusqu'ici nous avons étudié le côté psychologique du sujet. II nous reste à examiner les conditions physiologiques de la maîtrise de soi. La volonté et sa forme la plus haute, l'attention, sont inséparables d'un système nerveux. Si les centres nerveux s'épuisent rapidement, ou si, une fois épuisés, ^a oe retrouvent leur vigueur qu'avec une extrême lenteur, nul elTort, nulle persévérance n'est possible. La d<;bililé corporelle s'accompagne d'une volonté faible, d'une attention brève et languissante. Et si Ton remarque que dans tous les ordres d'activité le succès dépend plus de l'énergie infatigable que de toute autre cause, on sera disposé à croire que la condition première do tout succès dans la conquête de soi, c'est d'être, suivant une expression célèbre, « un bon animal ». Presque toujours l'enthousiasme moral coexiste avec ces moments radieux où le corps, comme un instrument bien accordé, fait sa partie sans fausses notes, et sans distraire vers lui

1R6 LES MOYENS INTÉRIEUH5

la conscience intime. En ces moments de pleine vigueur, la volonté est toute-puissante en nous et l'attention peut être fortement tendue. Au contraire, lorsque nous sommes faibles, débiles, nous sentons lourdement les chaînes qui lient notre esprit au corps, et les échecs du vouloir ont souvent pour cause des malaises d'ordre physiologique. Ajoutez à ces considérations que la récompense naturelle de tout travail qui exerce les forces sans les épuiser, c'est un sentiment de bien-être, de joie, qui dure assez longtemps. Si l'épuisement arrive dès le début du travail, ce sentiment agréable de force accrue n'apparaît pas, et ce qui le remplace, c'est une sensation pénible de fatigue, de dégoût : pour ces malheureux ainsi débilités, le travail dépourvu de la joie pénétrante qui en est la récompense, est une tâche, une peine, une douleur.

De plus, tous les psychologues sont d'accord sur l'importance des conditions physiologiques pour la mémoire. Lorsqu'une circulation active pousse dans le cerveau un sang bien nourri, très pur, les souvenirs, et partant les habitudes, se gravent avec promptitude et pour longtemps.

Condition d'une volition et d'une attention prolongée et vigoureuse, éminemment favorable à la mémoire, la santé ne se borne pas à récompenser le travail par la joie qui en est la conséquence, elle a en outre sur le bonheur une influence extrême. Elle est, comme on l'a dit, le chilTre qui, placé devant les zéros de la vie, leur donne leur valeur. L'image est heureuse, et Voltaire le disait d'Harlay qui avait une femme charmante et tous les biens de la fortune ; « Il n'a rien s'il ne digère. ï

Malheureusement, le travail intellectuel mal compris peut être fort nuisible. Il impose l'immobilité du corps, il

L'IIYGIRNK CORPORELLE 1«1

impose la sédentarité, la réclusion en des appartements mal disposés ; eniin il impose l'altitude assise. Ces graves inconvénients, auxquels vient s'ajouter une mauvaise hygiène alimentaire, ne tardent pas à débiliter l'estomac : les digestions deviennent laborieuses, et comme l'estomac est enlacé d'un réseau serré de nerfs, le retentissement des troubles de cet organe sur le système nerveux »-st considérable. Après le repas la tète se congestionne, les pieds se refroidissent facilement : on éprouve une torpeur, une somnolence qui bientôt fait place à une irritabilité qui contraste singulièrement avec la joie des paysans et des artisans après leur déjeuner. L'état nerveux empire peu à peu et beaucoup de travailleurs intellectuels en arrivent à ne pouvoir maîtriser leurs impressions : leur cœur palpite à la moindre .contrariété, leur estomac se serre. C'est le premier degré du nervosisme, car le nenrosisroe a presque toujours comme point de départ un état défectueux des fonctions nutritives. Le cerveau cesse d'être le grand régulateur et au lieu des rythmes calmes et vigoureux de la vie saine, on a l'irritabilité et le trouble de la vie maladive.

El cependant, la toute-puissance que nous confère le temps pour l'œuvre de maîtrise de nous-mêmes, le terop« nous la conrore aussi pour changer notre tempérament r< affermir notre santé. Dans un passage célèbre, Huxlev (U)us compare à des joueurs d'échecs : nous avons comme ;)'irtenaire un adversaire patient et sans pitié qui ne nous pardonne pas la moindre faute, mais qui paye avec une générosité surabondante les bons joueurs. Cet adversaire est la nature, et tant pis pour qui ignore les règles du jeu. En étudiant ces règles qui sont les lois découvertes par les

i'AYOT. 11

savants, et surtout en les appliquant, on est sOr de gagner l'enjeu qui est la santé. Mais il en est de cette conquête de la santé comme de la conquête de notre liberté : elle n'est point le résultat d'un fiat, mais bien d'une multitude de petites actions qu'on accomplit des centaines de fois par mois ou qu'on refuse d'accomplir. On doit porter son attention sur beaucoup de points et attribuer à chaque détail ,j importance. Il faut veiller à la chaleur, au froid, à l'humidité; il faut veiller à la pureté de l'atmosphère, reiller à l'éclairage, aux repas, prendre suffisamment d'exercice, etc.

Mais, s'écriera-t-on, de tels soins rendront la vie ridicule et prendront tout le temps! Pur sophisme. Ces soins sont allaire d'habitude. Il ne faut pas plus de temps pour manf:iT selon les règles que pour mal manger. Il ne faut pas plus de temps pour se promener un peu que pour demeurer paresseusement à mal digérer en son fauteuil, ou à lire les journaux au café. Ce n'est pas une perte de temps appréciable que de renouveler de temps en temps l'air de ?on cabinet de travail. Il suffit de fixer une fois pour toutes les modifications à opérer dans son rcgiine de vie. Le seul motif qu'on ait de ne point agir raisonnablement, c'est la paresse : paresse intellectuelle pour prévoir, paresse physique pour exécuter.

Encore une fois, la récompense sera la santé, c'est-à-dire la condition de tout le reste, du succès comme du bonheur.

Les (onctions sur lesquelles nous devons porter le plus d'attention, ce sont les fonctions de nutrition. La question essentielle est ici la nature et le nombre des aliments à ingérer. Jusqu'aux travaux de Berthelot, la question de l'alimentation était demeurée empirique. Aujourd'hui le

L'HYGIÈNE CORPORELLK IM

problème se pose d'une fagon assez nette. On sait actuellement qu'aucun aliment gras ou hydrocarboné ne peut remplacer l'albumine dans la reconsliluUon des tissus. L'albumine est donc nécessaire à l'alimentation. Main •i'nutre part si au lieu de donner une ration sudlsante d'al* lu mine on force la dose, le résultat obtenu est extrémeiinnt curieux. Cette ration exagérée provoque une précipitation d'albumine au détriment de nos organes, bien supérieure à la quantité d'albumine ingérée'. Il sufDt 'l'ingérer journellement une quantité d'alimenta azotés égale à environ 75 grammes. Tout ce qu'on absorbe audessus de ce poids, loin de s'assimiler, tend à provoquer une précipitation de l'albumine des muscles. Voilà un premier point : l'étudiant mange dans les restaurants deux^ oti trois fois plus de viande qu'il est utile d'en manger.

Kn outre, quelle que soit la quantité d'albumine ingérée, ni nous n'absorbons pas en même temps des aliments gras ou des hydrates de carbone, la précipitation d'albumine s'opère; elle cesse dans le cas contraire. D'où le nom (iunné à ces aliments lorsqu'ils se mêlent avec lei 75 grammes d'albumine, de ration azotée protégée.

D'autre part, on sait que le travail provoque principa- N-ment la décomposition de la graisse ou des fécules. On sait de plus que l'homme doit dépenser journellement 2 800 et jusqu'à 3400 calories si le travail est intense*. 75 grammes d'albumine donnant 307 calories, en prenant comme moyenne supérieure 3 000 calories, il reste pour le

(t) Cf. G. Sée. Formulaire alimnUair*. Ballailie cl C", 1833.

(S) f gramme d'albumine donne 4,1 calories.

1 ;;ramme de graisse 9,3

1 gramme d'hydrale de carbone 4,1 —

164 LES MOYENS INTÉniEURS

travailleur intellectuel à trouver environ 2 700 calories. Comme on n'assimile guère que 200 à 2S0 grammes de graisses (225 X 9,3 = 2 092 calories), il reste à demander environ 600 calories aux aliments hydrocarbonés (environ 150 grammes). On n'a qu'à chercher dans les livres spéciaux la valeur de chaque aliment en albumine, en graisse, et en éléments hydrocarbonés pour composer son alimentation de la journée.

La conclusion qui s'impose, expérience faite, c'est que nous mangeons trop, trop de viandes surtout. Nous imposons à l'estomac et aux intestins un travail absurde. Chez la plupart des gens de la classe aisée, la majeure partie des forces acquises par le labeur de la digestion sont usées à digérer. Qu'on ne croie pas que nous exagérons. Durant l'acte de la digestion, en effet, nous digérerions les parois de l'estomac et des intestins si leur surface ne renouvelait incessamment le tissu qui les protège, et qui se reforme avec une grande rapidité à mesure que les sucs digestifs l'attaquent. Ce seul travail est énorme. Les intestins ont de sept à huit fois la longueur du corps sur 30 centimètres de largeur, lorsqu'on les étend. La surface en travail des intestins et de l'estomac est de 5 mètres carrés au moins. Ajoutez au labeur considérable que constitue le renouvellement incessant, pendant plusieurs heures chaque jour, des villosités qui tapissent une telle surface, les forces employées à mâcher, les forces usées par les mouvements péristaltiques de l'estomac, par la formation d'une quantité considérable de salive, par la production des sucs digestifs de l'estomac, du pancréas, de la vésicule biliaire, et on se rendra compte de la prodigieuse usure de forces que nécessite l'acte digestif...

L'HYGlR.NE COnPORELLE 16,

N'est-il pas clair que les hommes qui mangent Irop sont de purs animaux réduits au rôle peu honorable de serviteurs de leur tube digestif? Ajoutez que la plupart, devant la quantité de mets à avaler, trouvent fastidieux de bien mâcher les aliments et alourdissent encore de ce chef le labeur de la digestion et le prolongent, les sucs digestifs ne pouvant pénétrer que lentement des masses trop peu divisées.

Combien serait utile une petite brochure indiquant pour chaque aliment sa teneur en albumine, en graisses, en éléments bydrocnrbonés assimilables! Tous les traités spéciaux donnent la teneur en azote, or nous savons aujourd'hui que beaucoup de composés azotés ne sont pas à proprement parler des aliments réparateurs. Avec un tel tableau, l'étudiant pourrait composer à peu près son menu avec ce double résultat de se bien nourrir et d'éviter à ses organes digestifs un travail exagéré produit au détriment du travail intellectuel. La question du nombre et de l'heure d<s repas parait une bien petite question à côté de la capitale importance du dosage des aliments. Non pas que nous voudrions voir l'étudiant peser, comme faisait Coriiuro, tous ses mets; mais, après quelques pesées, il se rendrait compte à peu prés de ce qu'il doit manger et il éviterait du moins l'énorme gaspillage de forces auquel est voue le jeune homme qui fréquente les restaurants, et qui, au milieu du bruit des conversations, des discussions, mange jusqu'à la réplétion*.

(1) On ne petit quitter ce sujet uns perler de l'iisaRe du c«(è. On ne doit point le proscrire. Prit» en trop grande quantité et préparé sur le nure qui l'épuisé entièrement, il énerve. iTèparé à U façon arabe, infusé dans de petites tasses, il est moins irritant, il fournil un appoint utile au traTail de >* digestion. Uème en debon

L'hygiène de la respiration est plus simple : à vrai dire respirer de l'air pur ne semble guère un besoin; combien de fois ai-je vu des jeunes gens préférer respirer un air vicié, répugnant, plutôt que d'introduire avec de l'air pur un peu de froid. L'hygiène des maisons d'éducation et des appartements est demeurée sous ce rapport à l'état primitif. Il est cependant avéré qtie l'air vicié rend inquiet, aigre, mécontent. L'organisme n'ayant pas la saine stimulation que lui donne l'air pur est porté à rechercher les stimulations vicieuses. L'étudiant n'est point assujetti, dans sa chambre, à « ruminer » un air déjà respiré : il peut aérer souvent — il peut, ce qui vaut mieux, travailler au grand air. En outre, il peut se promener dans sa chambre et lire ou parler à haute voix. On sait que les sourds-muets non exercés à parler ont les poumons très faibles et sont à peine capables d'éteindre une bougie placée à quelques centimètres de leur bouche : la parole est une gynmastique énergique du poumon.

Il faut remarquer aussi que l'attitude courbée de celui qui écrit ou lit est une gêne très forte pour les mouvements respiratoires, gêne qui peut à la longue devenir trèj nuisible pour le travailleur : on doit, pour lutter contre cette cause d'affaiblissement prendre l'habitude de tenir le buste très droit afin de dégager la poitrine et assurer la liberté des mouvements respiratoires.

Toutefois ces précautions sont insuffisantes et il estindis-

des repas, une petite quantité peut, le matin par exemple, chasser cette lourdeur de pensée dont se plaignent tant de travailleurs et provof)i!ur une vive excitation intellectuelle. A la condition qu'on n'en abuse point et que, d'autre part, on prolite aussitôt de cette excitation pour se mettre au travail, il n'y a aucun inconvénient à en user.

L'HYGIENE COnPOItELLE 161

pensable d'arrêter Ircqueramenl son Ir.ivail, de se lever pour avoir recours à des exercices excellents que M. Lagrangc appelle « la gymnastique respiratoire >. Ces exercices consistent en de larges inspirations que l'on (ail artiOciel- Icinent en imitant ce qui se passe lorsque le matin, instinctivement, nous nous éliroos. On élève très lentement le» deux bras et on les écarte en respirant aussi profondément que possible, puis on les abaisse en rejetant l'air inspiré. Même il est utile en élevant les bras de se lever sur la pointe des pieds comme si on tâchait de se grandir : celle opération provoque le redressement des courbures de la colonne vertébrale, redressement qui permet aux côtes de décrire de bas en haut un segment de cercle sensiblement plus grand que le segment habituellement parcouru. Outre que cctexcrcice emi>éche l'ankylose des côtes, il « déplisse • un grand nombre de vésicules pulmonaires aOaissées, cl où l'oxygène ne pénétrait pas. La surrace des échanges entre le sang et l'air augmente ainsi : ce qui explique le phénomène constaté parHarey que le rythme de la respira lion demeure modiflé même au repos après de semblables exercices prolongés. Notons que l'emploi d'haltères est iii contre-indiqué, puisque nul effort nest possible sansarréi de la respir.ilion.

Ces précautions dont on se trouve fort bien ne sont cependant que des palliatifs, qui eo aucun cas ne peuvent dispenser de l'exercice proprement dit.

L'exercice, cela est évident, ne crée rien par lui-même. Il agit indirectement en améliorant l'ensemble des fonction!* do nutrition.

Uanssa chambre on peut, nous venons de le voir, augmenter la ca{>acito respiratoire par des exercices auxquels

on recourt de temps en temps, mais on ne peut pas faire que le sang circule rapidement et, partant, passe plus fréquemment dans les poumons. La fonction respiratoire et la fonction circulatoire sont en quelque sorte la même fonction à deux points de vue. Tout ce qui active l'une agit sur l'autre. Lavoisier, dams une communication à l'Académie des sciences (1789), appelait l'attention sur ce fait qu'un homme assimilait, à jeun, après un travail musculaire, près de trois fois plus d'oxygène qu'au repos. Pur conséquent, le premier effet de l'exercice est de faire pénétrer dans l'organisme une quantité considérable d'oxygène. Et tandis que l'étudiant, immobile d'habitude, vit d'une vie diminuée, celui qui pratique le mouvement au grand air aborde le travail avec un sang plus riche, une respiration plus active. Le cerveau devient capable d'efforts plus énergiques et plus prolongés. Le travail du cœur lui-même diminue tout en rendant davantage, car tandis que l'immobilité tend à faire stagner le sang dans les capillaires, stagnation accompagnée du ralentissement des combustions vitales, dans l'exercice, par une action c de voisinage », la circulation dans les capillaires est provoquée par les muscles qui agissent, et ce « cœur périphérique » , constitué par l'élasticité des fines artères, réduit de tout son travail propre le travail de l'organe central.

Mais ce ne sont point là les seuls bienfaits de l'activité musculaire, car les muscles sont, comme l'a démontré Paul Bert, des fixateurs d'oxygène. Ils sont proprement des organes respiratoires : en eux s'opère un échange extrêmement important de l'oxygène inspiré et de l'acide carbonique à éliminer. Or, plus ces échanges sont énergiques, plus la combustion des graisses de l'alimentation est

L'HYGIENE CORPORELLt:: 169

énergique au<:si : l'immobililé ne < brûianl » pas lei réserves graisseuses, en permet le dépôt partout et mène tout droit à l'obcsité. Ces dépôts ne sont pas d'ailleursles seuls inconvénients de la paresse corporelle, s'il est vrai, comme il parait démontré, que l'arthritisme, la goutte, la ^ravelle, la mauvaise haleine, ont pour cause essentiello \rn produits incomplètement brûlés faute d'une respiration assez énergique. Or cette respiration des muscles si importante ne dure pas seulement pendant le travail : car, nous l'avons va, ces organes conservent assez longtemps une suractivité respiratoire.

Notez d'ailleurs que l'exercice est absolament indispensnblc pour la plupart desjeanesgensde familles aisées qui mangent trop. L'exercice, l'exercice violent même, leur est utile pour brûler l'excès des matériaux ingérés. Si l'on mange beaucoup et qu'on ail une vie oisive, tous les vaiskcanx qui reçoivent le cbyle s'engorgent. Les malaises, les <1'';;oûts sont fréquents le matin surtout, quand le repos il>' la nuit est venu aggraver cette surnutrilion. L'esto* mac damenl. alors paresseux, et à la lettre, le sang est « épaissi >, c'est-à-dire surchargé de matériaux à brûler. Il se produit un état paradoxal très fréquent au réveil : j'entends cette lassitude, cette torpeur, celte paresse de l'esprit qui vient de l'accumulation des réserves. Il y a une preuve cruciale que telle est bien l'origine de cette lassitude : c'est que »i l'on aie courage de se mettre résolument au travail, à mesure que la fatigue devrait grandir, elle diminue, comme diminuent par leur oxygénation les matériaux accumulés en excès dans le sang.

En résumé, l'exercice provoque un vif et énergique travnil (l'nssimilation, le transport accéléré d'un sang riche.

et par contre l'évacuation rapide des matériaux de désassimilation.

Outre ces effets généraux sur la santé, il est à peine besoin de faire remarquer les efîets heureux de la promenade sur les mouvements péristaltiques de l'estomac *.

Nous n'avons jusqu'ici envisagé le rôle de l'exei-cicc qu'au point de vue des fonctions de nutrition. C'est là le point de vue essentiel pour notre sujet puisque la volonté et l'attention sont dans une dépendance très étroite du bon état de l'organisme. L'exercice musculaire a en outre des relations moins importantes mais plus intimes avec la volonté. En effet, c'est par des actes musculaires que la volonté commence à s'essayer timidement chez l'enfant. Le long apprentissage nécessaire à chacun de nous pour que nous devenions maîtres de nos mouvements trempo notre volonté et diseipline notre attention. Qui de nous n'a le sentiment très net qu'aujourd'hui même, aux heures de paresse profonde, tenter un mouvement, se lever, sortir, etc., cela est un acte de volonté difficile ? Et qui peut par conséquent contester que l'activité musculaire, ou mieux des mouvements vifs, précis (car la marche ne

(1) L'attitude générale de l'étudiant étant la station assise ou debout, les muscles qui enveloppent les viscères abdominaux sont généralement à l'état de relâchement. Leur inactiviié les laisst; san.s force contre les dépôts graisseux qui augmentent le volume «l<l'abdomen, et de plus ils cessent de soutenir vigoureusement l'estomac qui a tendance à se dilater. M. Lagrange dans son beau livr«; indique les procédés qu'emploie la gymnastique suédoise pour combattre cet état de choses. Ces procédés consistent en sept niouvcments qu'il est facile d'exécuter chaque jour chez soi. Cf. Exercice chez les adultes, p. 355 sqq.

LHYGiÊSE conronELi.E • i:t

tardant pas à devenir purement automatique, n'a guère de valeur à ce point de vue) ne soient d'excellents essais de volonté et d'attention? Cela est si vrai qu'aux névropathes incapables d'attention, on ordonne l'exercice musculaire. Un effort implique le vouloir et le vouloir te développe, comme toutes nos facultés, par la répétition. De plus, le travail musculaire dès qu'il tend vers la Taligue devient une douleur, et savoir résister à une douleur, n'est-ce point de la volonté et de la plus haute ?

On le voit donc, l'exercice est directement, par lui-même, comme une école primaire de la volonté.

Est-ce à dire qu'il soit sans influence sur l'intelligeacef nullement. Cette influence est réelle; la paresse corporelle est funeste ; nos perceptions le renouvellent peu ; nous restons volontiers chez nous dans une morne monotonie; nous nous laissoni envahir par l'ennui et par le d(f^goût. Et cette façon d'être, si triste, dont nous aTons tous fait l'expérience, ne provient que de la rie physique ralentie, des idées lentes à s'éveiller, de l'absence d'excitations extérieures ; cet état contraste singulièrement avec la lucidité des idées et avec la grande vivacité et richesse d'impressions de qui médite en se promenant dans les champs. On ne peut donc nier l'influence extrême de l'exercice sur nos facultés.

Toutefois l'étudiant doit considérer de près les erreurs considérables qui ont cours touchant cet exercice physique dont nous prouvons les bienfaits. On confond souvent deux choses fort diflerentes : la santé et la force musculaire. Ce

qui constitue une santé robuste, c'est la vigueur des organes respiratoires et de l'appareil digestif. Se bien porter, c'est bien digérer, c'est respirer librement, c'est avoir une circulation énergique et régulière ; c'est d'autre part résister facilement aux variations de la température. Or ces qualités de résistance n'ont aucun lien de causalité avec la force musculaire. Les athlètes de foire et les forts de la halle peuvent avoir une santé très faible, et tel homme de cabinet posséder une santé de fer coexistant avec une puissance musculaire médiocre. Non seulement nous ne devons pas rechercher la force athlétique, mais nous devons l'éviter; car elle ne se fortifie que par l'exercice violent, et outre que de tels exercices entravent le jeu régulier de la respiration et provoquent une congestion très apparente dans les veines du cou et du front, il est bien certain qu'ils sont exténuants. Or il est impossible de mener de front des efforts physiques intenses et des efforts intellectuels énergiques. De plus, l'épuisement amené par les efforts laisse le corps prédisposé aux refroidissements si fréquents chez les paysans et les habitants des montagnes. Ajoutons que l'exercice violent n'est utile que dans le cas où il faut brûler les réserves nutritives provenant d'une surnutrition : or, le travailleur qui fait des efforts énergiques d'attention use autant et peut-être plus de matériaux que le paysan qui cultive la terre. De sorte que l'étudiant digne de ce nom n'est nullement comparable au fonctionnaire assis à son bureau devant une tâche toujours la même et dont l'intelligence est aussi paresseuse que le corps. Plus on travaille intellectuellement, moins on a besoin de cet exercice musculaire destiqé à brûler l'excès de matériaux inemployés.

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Chose curieuse, en France, nous louons l'éducation athlétique que reçoivent les jeunes gens anglais, et nous l'admirons sans discernement, avec cette totale absence d'esprit scientifique qui caractérise l'espril public actuel. Nous sommes comme éblouis par quelques grands col> loges où la pension coûte jusqu'à 5 000 francs par an, et par les richissimes fils de lords qui fréquentent les ani* versités en amateurs : nous ne ▼oyons point que cette minorilé doit justement être comparée à la minorité des hommes de sport chez nous. Les Anglais intelligents ne voient point avec plai.sir l'exagération des exercices physiques dans les écoles anglaises. Wilkie Gollios, dans la préface de Mari et Femme, écrite en 1871, constate dans la société britannique un développement fâcheux degrossièreté et de brutalité : et l'abus des exercices physiques y a contribué, dit l'auteur, pour la majeure partie. Matthew Arnold, dont personne ne contestera l'impartialité, porte envie au système d'éducation français. Ce qui, d'après lui, caractérise les barbares et les Philistins, c'est que les premiers n'aiment que les dignités, les satisfactions de vanitA, les exercices du corps, le sport, les plaisirs bruyants, et que les seconds n'apprécient que la fièvre et le tracas des aiïaires, l'art de gagner de l'argent, le confort, les commérages. Or, d'après lui, l'éducation anglaise tend à augmenter le nombre des Philistins et des barbares. Il remarque avec raison • que les purs travailleurs de l'intelligence sont aussi moraux que les purs athlètes >, il eût pu ajouter que les gymnases grecs, où l'exercice physique était en grand honneur, étaient déshonorés par les amours contre nature. D'ailleurs y a-t-il un travailleur intellectuel qui n'ait son expérience personnelle à consulter? Notre capital de forces

174 LES MOYEÎSS LNTEKIEUUS

a'estpaslogéendeux compartiments séparés par descloisona étanches: le compartiment des forces cérébrales et celui des forces physiques. Tout ce que nous dépensons de trop en exercices violents est perdu pour les travaux de la pensée. Que l'imbécile, incapable de réfléchir, s'emplisse d'aliments et de boissons ferméntées, puis dépense les forces que lui laisse la digestion, à des exercices fatigants; qu'il contemple avec fierté ses muscles d'athlète; nous n'y voyons aucun inconvénient. Mais proposer une telle vie à nos futurs médecins, à nos futurs avocats, à nos savants, à nos littérateurs, c'est un non-sens. Les grandes victoires humaines ne se gagnent plus nulle part avec des muscles, elles se gagnent avec des découvertes, avec de grands sentiments, avec des idées fécondes : et nous donnerions les muscles de cinq cents terrassiers, plus ceux parfaitement inutiles de tous les hommes de sport, pour l'intelligence puissante d'un Pasteur, d'un Ampère ou d'un Malebranche. D'ailleurs l'homme le mieux entraîné ne vaincra jamais à la course un cheval, ni même un chien, et un singe gorille ne craint pas un hercule de foire à la lutte. Notre supériorité ne consiste donc point en le poids de nos muscles : la preuve, c'est que l'homme a domestiqué les animaux les plus puissants et qu'il enferme des tigres et des lions pour la joie des enfants qui fréquentent lesjardins publics.

Il est très apparent que le rôle de la force musculaire diminue de jour en jour, parce que l'intelligence la remplace par les forces incomparablement plus puissantes des machines, et d'autre part le lot des hommes puissants par leurs muscles est d'être de plus en plus assimilés euxmêmes au rôle de machines : ils sont des instruments dociles entre les mains de ceux qui pensent : un entrepre-

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iieur qui ne travaille pas dirige les ouvriers, et les entrepreneurs sont à leur tour dirigés par un ingénieur aux mains sans callosités.

En résumé, la campagne que l'on mène pour foire de nos enfants des athlètes, est absurde. Elle repose sur une grossière confusion entre la santé et la force musculaire: elle tend à faire de nos jeunes gens, au détriment de leur puissance intellectuelle, des lutteurs sans délicatesse. Entre les forts en thème et les forts à la boxe, notre choix ne doit point être douteux. Ne prenons point pour un pro* (;rès cette tendance à nous ramener & l'animalité. Excès (>our excès, je préférerais ceux des écoles da moyen Age, qui nous ont donné saint Thomas d'Aqnin, Montaigne et llabelais, à ceux des écoles qui nous donneront des vain- <{ueurs à la rame.

Franchement, si l'on enlevait & ces joutes le prix que leur donne une vanité niaise (niaise, car quelle vanité que celle qui s'attache k des supériorités très inférieures à celles de beaucoup d'animaux !), personne ne s'astreindrait aux fatigues que nécessite la préparation d'une lutte à la rame. Ce n'est point l'Angleterre routinière et brutale que nous devons imiter sous ce rapport, mais bien la Suède qui a complètement renoncé dans ses écoles et pour ses jeunes gens à de ruineux efforts physiques. On s'y occupe de faire des jeunes gens robustes et sains, et on a compris que l'abus des exercices physiques conduit, plus sûrement que l'étude excessive, au surmenage. Il résulte de ce qui précède que dans les exercices qu'on doit recommander aux étudiants, le choix est dominé par une règle absolue : rcs exercices ne doivent ni énerver, ni même aller jusqu'à la fatigue excessive.

§ IV

Si on commet des erreurs si préjudiciables touchant l'exercice physique, des erreurs non moins funestes sont généralement admises au sujet du travail intellectuel. On se le représente comme nécessairement sédentaire. Gomme nous l'avons dit, l'idée d'un travailleur intellectuel éveille aussitôt l'image d'un homme assis, la tête entre les mains, pour méditer, ou la poitrine écrasée contre la table pour écrire. Nous le répétons, nulle idée n'est plus fausse. Le premier labeur ne peut être exécuté que devant la table de travail. Pour traduire, il faut grammaire et dictionnaire ; pour lire, il faut soutenir l'attention et fixer les souvenirs en prenant des notes, en fixant sur le papier les suggestions évoquées par l'auteur ; mais, ce premier travail efl'ectué, tout le travail de mémoire proprement dit, non seulement on peut l'accomplir hors de chez soi, mais il gagne beaucoup à être fait en pleins champs ou dans un jardin public. Outre ce travail de mémoire, la méditation et la recherche d'un plan d'orgahisation des matériaux sont considérablement facilités par la promenade en plein air. J'avoue, pour mon compte, que toutes les idées neuves que j'ai eu le bonheur de découvrir me sont venues dans mes promenades. La Méditerranée, les Alpes ou les forêts de Lorraine, forment comme le tableau de fond de toutes mes conceptions. Et s'il est vrai, comme l'affirme Herbert Spencer*, qu'on ne peut soupçonner de paresse, « que l'organisation des connaissances est beaucoup plus impor-

(1) De l'Éducation, p. 294. Alcan

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tante que leur acquisilion » et si, comme il le dit, c pour celte organisation deux choses sont nécessaires, le tempa el le travail spontané de la pensée >, je proclame que cette organisation n'est jamais si vigoureuse qu'en pleins champs. Quidquid conflcio aut cogito^ in ambulationis fere lem- 'JUS confero*. Le mouvement de la promenade, lésant; •;u» circule allègrement, l'air pur cl vif qui imprègne le corps d'un oxygène plus abondant, toutes ces circonstance» font que la pensée aune vigueur, une spontaucilc qu'elle A rarement dans le travail sédentaire. Mill raconte dans ses Mémoires qu'il a composé une grande partie de sa logique en se rendant aux bureaux de la compagnie des Indes. Tant il est vrai que le travail fécond peut être pour une large partie exécuté en plein air et dans la pleine lumière du grand soleil.

Maintenant que nous avons traité de l'exercice, il n"iH reste à parler du repos. Repos n'est pas paresse. Bien plus, In paresse est incompatible avec le repos. Le repos, en ellet, suppose travail préalable, et sinon fatigue, du moins besoin de réparation. Jamais paresseux ne goûta les joies du repos bien gagné, car si, comme dit Pascal, le froid est agréable pour se chauiïer, le travail est agréable pour se reposer. Le repos sans travail qui l'ait rendu nécessaire, c'est la fainéantise avec son morne ennui, son intolérabilité. Comme le dit liuskin, le repos glorieux est celui du chamois couché haletant sur son lit de granit, et non celui du bœuf dans l'étable, ruminant son fourrage.

(1) Cicéron. Ad QuintiU $.

Pavot. 1t

Mi LES MOYENS LNTÉRIEUnS

Le repos par excellence, c'est le soniineil. Calme et profond, il permet les réparations complelos. Peu après le réveil, on éprouve un bien-être, et on sent en soi une provision d'énergie pour le travail de fa journée. Malheureusement la question du sommeil est une des plus encombrées d'idées fausses. Avec cette manie de réglementer tout avec une autorité d'autant plus risihle que leur science n'est guère qu'un amas de lois empiriques, les hygiénistes limitent à six ou sept heures le temps du sommeil. La seule règle applicable ici est de n'en point avoir qu'une très générale, à savoir de ne passe coucher trop tarJ etde sauier à bas du lit des qu'on est réveillé.

Nous disons : ne pas se coucher trop tard, parce qu'il faut condamner absolument le travail prolongé jusqu'à minuit. On sait que la température du sang commence à baisser vers quatre heures du soir et que le sang a tendance à s'encombrer de mate'riaux de désassimilation vers la nuit. Jamais l'effort intellectuel n'est bien intense à cette heure, et s'il semble que l'on est bien en train, plus qu'on ne l'est dans la journée, je crains bien que ce ne soit parce que l'esprit émoussé se contente trop facilement d'un travail médiocre qui fait illusion.

De plus cette contention tardive de l'esprit est funeste au sommeil et cause une agitation qui risque de rendre le repos fort insuffisant. On peut créer une espèce de fièvre au moment où tout convie au sommeil, mais combien c'est un mauvais calcul ! On surmène son cerveau pour un travail médiocre, au détriment de la fraîcheur et de la vigueur de la méditation du lendemain. Le résultat le plus sûr de cette absurde dérogation aux lois naturelles est d'augmenter l'irritabilité. On doit réserver pour le soir les Ira-

L'HYGIÊKB COnPORKLLE 179

y&ux matériels, notes marquées au crayon sur le livre et que l'on doit relever, recherches de passages à citer, df renseignements, etc.

Quant au travail de grand matin, j'en conteste aussi l'ulilitc. D'abord, il est rare qu'on ait l'énergie de se lever à quatre heures tous les jours. 11 faut compter sur un autre secours que celui de la volonté, toujours faible, quand il s'agit, en hiver par exemple, dépasser de la douce tiédeur du lit h l'atmosphère froide de la chambre. En une ville du centre, j'avais une chambre chez un boulanger dont les garçons avaient ordre en quittant le travail de me contraindre à me lever malgré les protestations de « la béte violentée >. J'ai, tout un hiver, été assis à ma table de travail dès cinq heures. J'ai tiré de cette longue expérience la conclusion qu'assez long à mettre en train, j'y arrivais toujours en persévérant. Le travail ne tardait pas à devenir excellent et toutes les acquisitions de connaissances étaient délinitives; mais le reste de la journée était uo peusomno- Icnt — et somme toute, l'utilisation des belles heures de la journée vaut mieux que ce travail anticipé. Le seal avan* tage de la méthode, c'est que nulle journée n'est perdue : chacune amène son travail, tandis qu'en reportant la travail aux heures libres, on risque, si Ton est de volonté faible, de gaspiller le temps dû à l'elTort.

Il ne faut pas toutefois exagérer le temps du repos au lit pour deux raisons : c'est que prolongé habituellement au delà du temps nécessaire et variable avec chacun, le sommeil < épaissit le sang >. Toute la matinée en est gÀtée : on est morose, indolent, triste. On a froid facile* ment, on est impressionnable. — Mais ce n'est point le plus grave inconvénient du repos exagéré : on peut poser

comme une règle absolue, sans exception, que tout étudiant qui paresse au lit très tard, qui y demeure longtemps après le réveil, est invinciblement conduit aux pratiques solitaires. Dis-moi à quelle heure tu te lèves et je te dirai si tu es vicieux.

§ VI

En dehors du sommeil, le repos prend la forme de récréations. Il est indispensable de ne pas travailler d'une façon ininterrompue. La vieille comparaison de l'esprit et de l'arc, qui toujours bandé, finit par perdre toute force, est exacte. Le travail sans sa récompense naturelle qui est le repos, devient une corvée. Même pour l'assimilalion de nos acquisitions, et pour leur développement, leur fécondité, il faut laisser du temps entre les divers travaux. Ce repos est un gain pur et simple pour le travail lui-même : en effet, le travail intellectuel ne va pas sans un travail actif dans les centres nerveux. Inversement un travail actif dans les centres nerveux se trouve souvent, même si ce travail n'est accompagné d'aucune conscience, avoir avancé nos recherches intellectuelles. Il n'y a plus à défendre aujourd'hui cette féconde découverte de la corrélation des idées et d'un « substratum nerveux ». Or quand le travail intellectuel cesse, l'activité des centres nerveux ne prend point aussitôt fin : le travail inconscient continue et, en définitive, c'est la fixation et l'élaboration des souvenirs qui en profite. D'où la sottise de passer sans tarder à un nouveau travail. Premièrement on perd le bénéfice de ce travail spontané qui s'opère dans les régions subconscientes de l'esprit, et d'autre part il faut en quelque

L'IIYCICNE corporelle 1K1

sorte contrarier les courants sanguins établis et les réadapter suivant un plan nouveau. Il en est comme d'un train lancé qu'il faut arrêter, faire rétrograder, pour ensuite l'aiguiller sur une autre voie. 11 vaut mieux laisser s'épuiser tout naturellement l'élan acquis, en prenant un peu de repos et un peu d'exercice, et attendre que le calme soit rétabli dans la circulation cérébrale. Dans une longue pratique de l'enseignement, j'ai souvent m des élèves qui avaient peine & suivre la marche du cours, et qui ne voyaient pas bien l'enchaînement des questions, revenir, après quinze jours de repos intellectuel absolu aux vacances de P&ques, transformés. Un tassement s'est opéré en leur pensée ; l'organisation des matériaax s'est parachevée, et les voilà définitivement maîtres de leur cours. Sans cette cessation bienfaisante d'acquisitions nouvelles, rien de tel peut-être ne se fût produit chez eux.

On n'a pas assez crié la nécessité du repos pour le tra* vail. Combien a raison TOprfcr ' < : 11 faut travailler, mon ami, et puis ne rien faire, voir du monde, prendre l'air, fl&ner, parce que c'est ainsi que l'on digère ce que l'oa apprend, que l'on observe, que l'on lie la science à U rie AU lieu de ne la lier qu'à la mémoire. »

Mais il ne faut pas poursuivre le repos comme un but. Il n'est et ne doit être qu'un moyen de ranimer notre énergie.

Toutefois il y a bien des manières de se reposer et le choix des distractions ne peut être indiiïérent pour qui veut fortifier sa volonté. Les caractères essentiels d'une bonne distraction doivent être d'accélérer la circulation

(l) frt$b]jter; LL

,j„ LES MOÏENS ISTÉEIEURS

elle rythme respiratoire et spécialen.ent de provoquer un travail étendu des muscles du Ihora., de la colonne vertébrale, des plans musculaires de l'estomac, et de reposer

la vue

Du premier coup ces conditions requises nous ami^non. ^ , bannir absolument, comme ayant tous les inconven.euts de lasédentarité, etde plus, trop souvent, les .-onvemen^ ^ d'une atmosphère malsaine, les jeux de cartes, les eche s et en général tous les jeux auxquels on se hvre en .les tl L, dans un air surchargé de fumée de tabacet peu -.

renouvelé. „ i^c fl-me-

A„ contraire, la marche en pleine campagne, les flanc ries enchantées dans les bois, remplissent une parUe du plVamme imposé. Malheureusement ces pla-s .-emplissent pas toutes les conditions ind.quees, pu,squ >1 la,s „ mobiles les muscies de la colonne verteb^a e qu. .ntéressent la respiration et ceux qu. enserrent 1 e omac. En revanche ils inondent les poumons d air pur, e repo !en agréablement les yeux. Le patinage, le plus .ntense des piaUs de l'exercice, etl'un des plus complets comme varié edes mouvements; la natation en été, le plusv.gouex des exercices respiratoires, ont une mcrvemeuse Ti sance de délassement pour le -pilleur emte„. Lnce Ajoutez à ces exercices la rame avec les johs pa) !:;:qul border la rivière ; le jardinage avec les mouvempnts très divers qu'ilimpose*.

' T;lile,les;oursdepIuie,lebin^^^

,, ^ous ne parlons ici ni ^^^^^^l^^^! :rî:':^l^ ,,Vne peut en aucun cas ê-^^^^^^^^^

qui, provoquant ""«/^\f ^.^enl' du cerveau. (Vor La.range, quée pour les «eus qui u l'Exercice chez les adultes, p. -9J ^^'i-

niYGlÈNE CORPORELLE IVT

pnr.i des occupations excellentes. Au jardin on peut jouer aux boules, aux quilles, à la paume, à tous ces vieux jeux français que ne devraient supplanter ni le crockett, ni le lawn-tennis. Pendant les vacances rien ne vaut les gaies excursions sac au dos, dans les Alpes, dans les Pyrénées, dans les Vosges ou en Bretagne. Il faut veiller pendant les mois de travail (en vacances cela n'a pas dir.convénienls), à ce que l'exercice, tout en provoquant la sueur, n'aille jamais au delà de la lassitude. Toute fatigue est de trop, car, ajoutée au travail intellectuel, elle devient du surmenage.

Outre les bienfaits immédiats des distractions bien comprises, la joie des exercices sains a, comme toute émotion joyeuse légère, un rôle hygiénique très grand. Le meilleur forliflant,a-t-ondit, estia joie; la joie physique est comme le rhanl de triomphe de l'organisme bien équilibre, lit quand à ces joies animales viennent s'ajouter les hautes satisfactions du travail intellectuel, qui ne sont exclusives d'aucun bonheur, — bien plus, qui donnent une saveur si franche et si savoureuse aux autres plaisirs — le bonheur est complet : pour les jeunes gens assez maîtres d'euxmêmes pour régler leur vie de la bonne façon, la vie vaut la peine d'être vécue : de cette cohorte d'élite nous pouvons tous faire partie si nous savons le vouloir.

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