‹ L'education de la volonteChapitre 25 sur 42 · LES CAMARADES, LES REUTIO.NS, ETC · texte numérisé non relu

LES CAMARADES, LES REUTIO.NS, ETC

dans une immobilité funeste, les heures ravies à la promenade au grand air. Ua autre danger très grand, c'est cet amas de journaux et de revues qui dispersent l'esprit, l'éparpillent et par suite annihilent ses forces. La pensée en reçoit une excitation fébrile, analogue à celle que donnent les stimulants au corps, et cette excitation est doublement ruineuse : ruineuse en elle-même, en tant qu'excitation ; ruineuse par sa stérilité ultérieure. Qui n'est de mauvaise humeur et énervé en sortant de la lecture de huit ou dix journaux, et qui n'a été amené à comparer la Taligue nerveuse malsaine qui suit cette lecture, avec la joie sentie et robuste que donne le travail méthodique, efflcace, fructueux?

Mais à la condition de demeurer maître de soi, de ne point prendre d'habitudes, de ne point éparpiller set forces mentales, l'étudiant peut trouver en « sa maison > une utile diversion, une gaieté reposante, le rire de joyeux camarades, même des discussions suggestives; et je le répète, il a plus de chances d'y rencontrer les éléments d'une société de camarades choisis. De même que l'imprimerie a affranchi l'intelligence en mettant à la portée des esprits indépendants les œuvres des grands génies de tous les temps, les associations d'étudiants affranchissent chacun d'entre eux des liaisons banales du restaurant, des rencontres de hasard et mettent à leur portée des esprits et des caractères très différents les uns des autres, et parmi lesquels ils peuvent trouver des amis selon leur cœur. San > ces associations, les relations fussent demeurées affaire de chance. Ces grandes expositions d'Ames que sont les associations de jeunes gens permettent les groupements d'esprit et de caractères sympathiques soit par ressem-

blance, soit par contraste, groupements nécessaires à l'éducation de soi-même, ainsi que nous le verrons.

Quant aux relations mondaines, l'étudiant n'y peut guère acquérir que l'aisance des manières et ce vernis de distinction qui est le seul butin qu'on en puisse rapporter. Ce qu'on appelle « le monde >, en province surtout, n'est point une société propre à tremper l'intelligence ni le caractère. La morale y est d'une désolante infériorité et d'une hypocrisie sansbomes.L'argentylégitimetout.Lareligion quiy règne, c'est liadoration servile de la fortune : le jeune homme n'y reçoit guère de leçons au-dessus du niveau moyen très bas des consciences. Il n'y reçoit à coup sûr aucune leçon de sobriété. On n'y apprend point à estimer la supériorité de l'intelligence, ni celle du caractère. Les gens du monde, à cause de leur manque de toute culture profonde, sont étroitement asservis aux préjugés régnants. La sottise étant contagieuse, le jeune homme ne tardera pas, s'il y fréquente trop, à voir s'effriter ses idées les plus chères, et, ce qui est plus grave, à voir tourner en ridicule ses généreuses colères contre un état social défectueux, et contre sa soif de justice et de dévouement. Le monde le rendra, à son exemple, bientôt indifférent à tout ce qui n'est pas souci de carrière. Il lui ôtera toutes les raisons qu'on a de vivre, et tarira en lui la source de l'enthousiasme. La belle avance lorsqu'il sera devenu un de ces hommes « toujours regardants, toujours écoutants, jamais pensants > que Marivaux * compare judicieusement à des gens qui passeraient leur vie à leur fenêtre. La belle avance, lorsqu'il vivra sans s'intéresser à rien, obligé, pour se dissimuler à soi-même le vide

(1) Vie de Marianne, cinqmhme partie. (Macaulay déclare ce roman le plus admirable qui ait jamais été écrit, et il a raison.)

LES CAMARADES, LES RELATIONS, ETC. î»

horriblement ennuyeux de son existence, de s'aslreindre aux obligations tyranniques qui font de la vie de l'homme du monde la vie à la fois la plus fatigante, la plus niaise, la plus irrémédiablement monotone qu'on puisse imaginer. Toute discussion sur des objets qui divisent y passe pour le signe d'une mauvaise éducation, et la conversation n'y peut rouler que sur des futilités : un jeune homme d'intelligence et de caractère y est dépaysé: non seulement il y perd son temps, mais il y laisse toujours quelque chose d< sa vigueur morale. Mieux vaut à coup sûr la fréquentalioa des camarades, le choc violent des partis pris, lea^discus* sions semées, comme celles des héros d'Homère, d'épithètes passionnées...

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