LES SOPHISMES DES PARESSEUX
se porte constamment sur de petites choses ; on y est, justement parce qu'il est difficile de se reprendre dans celte course précipitée, très soumis à la mode. Ajoutez à cela que le travail lui-même y a quelque chose de fiévreux et de malsain. On n'a pour se convaincre combien l'état d'esprit du travailleur intellectuel se ressent dé toutes les causes d'irritabilité environnantes, qu'à lire la très instructive et très sincère enquête faite par M. Hurctsur l'évolution littéraire*. On verra là les elTets do coudoiement dans un milieu d'énervés, et on prendra en pitié let souirrances de tous ces jeunes littérateurs dévorés d'envie, d'inquiétudes, très malheureux au demeurant. Quant à moi, je le déclare, si je vois combien loger étroitement à un quatrième étage d'une rue emplie de tapage, loin des champs et des bois, peut produire d'irritation, je ne vois aucunement ce que cet état de choses peut ajouter à la valeur intellectuelle d'un jeune homme.
Et qu'on ne vienne point nous parler de la société qu'on fréquente à Paris. Je puis, au fond d'un village, avoir commerce avec les plus grands esprits contemporains. Je n'ai pour cela qu'à acheter leurs volumes. Ces grands hommes ayant confié le meilleur de leur génie à leurs oeuvres, et pour l'ordinaire n'aimant guère à parler des ouvrages dont ils sont en mal d'enfantement, considèrent la société comme un délassement, et le profit intellectuel que les jeunes gens retirent de leur fréquentation est aussi maigre que peut être important celui qu'ils retirent de la méditation de leurs ouvrngcs. L'avantage immense que de telles relations peuvent avoir pour un jeune homme
(1) Jules Huret. Enquête tur l'évolution liUérairt. Uachette, 1891
de talent et d'énergie, c'est la noble émulation qu'on éprouve à toucher, en quelque sorte, les résultats d'une vie de travail ; mais de telles fréquentations sont le lot d'une infime minorité.
Le seul grand avantage du séjour à Paris, — et celui-là est inappréciable — c'est la culture esthétique qu'on peut s'y donner. Musique, peinture, sculpture, éloquence, il y a pour elles en cette merveilleuse ville une initiation artistique qui manque dans la plupart des villes de province. Mais cette initiation reçue, la province présente au travailleur intellectuel bien des ressources pour ceux qui veulent les utiliser. D'ailleurs être un provincial, ce n'est point habiter quelque village ou quelque sous préfecture. On peut être provincial à Paris, car si cette désignation a un sens, elle ne peut signifier que l'absence de toute préoccupation supérieure. Le provincial, c'est l'homme qui n'a l'esprit rempli que de cancans sans importance, qui ne voit rien dans la vie au delà de manger, boire, dormir et gagner de l'argent; c'est l'imbécile qui n'a d'autre passe-temps que fumer, jouer aux cartes, plaisanter grossièrement avec des gens du même niveau intellectuel que le sien ; mais si en province, fût-ce dans un village, un jeune homme a le goût de la nature, s'il demeure en communication constante avec les plus grands penseurs, à coup sûr il ne mérite point l'épithète devenue outrageante de provincial.
Et quelles compensations ne trouve t-on pas à être éloigné des grands centres ! Quelques auteurs ont comparé les petites villes à des couvents. Ony trouve, en effet, le silence, le calme des cloîtres. Ou y peut suivre le mouvement de sa pensée sans être sans cesse distrait par le milieu environnant. Plus d'éparpillement. On vit en soi. On jouit de