BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
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VA, PETIT LIVRE, ET CHOISIS TON MONDE, AUX ADVERSAIRES, RESPECT; AUX INDIFFÉRENTS, PITIE ; AUX FRÈRES DARMES, SALUT.
(Imité de Tôpffer.)
L'homme est le seul animal qui ne sache pas vivre, me disais-je un jour après avoir écouté les doléances de mes malades. Ce n'était pas leur souffrance qui me suggérait cette définition irrévérencieuse, — l'ironie eût été odieuse, — c'était la constatation fréquente qu'ils étaient les propres artisans de leur malheur, non pas toujours eux seuls, mais eux, leurs proches et leurs semblables.
Lom de moi la pensée de faire un reproche à ceux qui souffrent ; de quel droit nous ferions-nous les justiciers des autres .3 Mais, en envisageant les circonstances où se trouvaient ces pauvres gens, j'ai souvent dû me dire : Tout cela aurait pu ne pas être et ne devrait plus être.
Un confrère à qui je soumettais ces réflexions, banales à force d'être vraies et vieilles, abonda dans mon sens, mais msinua aussitôt que ma boutade ne s'adressait qu'aux
Paul Dubois.
a INTRODUCTION
névrosés de tout genre qui, depuis la découverte de la « neurasthénie », encombrent le cabinet du médecin. Il y avait une nuance de dédain dans le sourire de mon interlocuteur, fort d'une belle santé physique et trop confiant, peut-être, dans l'intégrité de sa mentalité.
Eh bien, non, ma définition ne s'adresse pas seulement aux malades ; elle s'applique à tout le monde : à nous, médecins, comme à nos clients, aux éducateurs de tout acabit aussi bien qu'à leurs élèves. Quand on envisage la vie mentale, il n'est plus permis de diviser l'humanité en deux classes : celle des malades et celle des gens bien portants. La neurasthénie, dont on parle tant aujourd'hui, n'est pas une maladie qui nous frappe comme le rhumatisme ou la tuberculose ; c'est l'humaine faiblesse psychique que nous devons à nos tares natives, héréditaires, à notre éducation mal dirigée, aux influences nocives qui agissent sur nous pendant tout notre développement physique et mental. Elle n'est pas faiblesse de « nerfs », comme l'indique à tort le mot de neurasthénie, elle est avant tout débilité mentale ; c'est a psychasthénie » qu'il faudrait dire.
Quand les influences héréditaires, constitutionnelles, semblent prédominer, la débilité passe pour maladive; elle apparaît comme physique dans son essence, car elle se traduit par des malformations corporelles, par des
troubles fonctionnels, par des tares intellectuelles, qui font prévoir les défaillances morales. C'est au médecin qu'on adresse ces déshérités, ces dégénérés, dont on n'a pitié que quand leur souffrance est à son comble.
Ils sont plus près de nous que vous ne pensez, vous, juges sévères, qui vous rengorgez dans le sentiment de votre équilibre mental: souvenez-vous qu'il n'y a pas de grand homme pour son médecin ou son valet de chambre, pour tous ceux qui surprennent sa vie intime. Nous avons tous quelque tare que nous devons à l'hérédité.
L'éducation, elle aussi, joue un rôle immense dans la formation de ces mentalités pathologiques. C'est elle qui fausse le jugement de ceux qui se disent normaux et croient pouvoir jeter un regard de dédaigneuse pitié sur leurs frères moins bien partagés.
Il y a, au Musée Carnavalet à Paris, un autographe d'Alexandre Dumas fils qui vaut un traité de philosophie; on y ht : a Comment se fait-il, les enfants étant si intelligents, que les hommes soient si bêtes .!> » Et le spirituel écrivain ajoute : « Cela doit tenir à l'éducation. »
Eh oui, c'est elle la grande coupable; il n'y a pas d'autre hypothèse possible. C'est bien aux influences éducatives diverses, dans le sens le plus étendu du mot, à l'action du milieu ambiant, qu'il faut attribuer cette déformation graduelle que nous subissons si souvent.
Elle n'est pas due à une simple poussée naturelle de bestialité, comme celle qui rend moins doux et plus rebelles à l'éducation les animaux adultes, — quoique nous n'échappions pas à ces sourdes impulsions charnelles, — c'est un abêtissement contingent, variable, dû à la contagion morale et intellectuelle agissant sur des sujets diversement prédisposés par l'hérédité et l'éducation antérieure.
C'est qu'on n'apprend pas à penser. L'école nous bourre, avec un zèle toujours croissant, de connaissances dont nous ne pouvons utiUser que la moindre partie ; elle surcharge notre mémoire et n'affine notre intelligence que dans le sens d'une logique terre à terre qui doit, pense-t-on, nous servir d'arme dans la lutte pour la vie. Elle ne forme pas notre jugement, cette culture en serre chaude; elle le trouble, au contraire, en nous donnant à ruminer des opinions toutes faites, sans nous apprendre à apprécier leur justesse.
Si l'on considère le travail de réflexion logique dans son apparente spontanéité, on peut le comparer à un jeu qui consisterait à former un cercle complet, régulier, en mettant bout à bout des dominos ayant le même chiffre. Ce travail n'est possible qu'à la condition que la table soit hbre ou que les pièces déjà placées par la main des autres soient bien tournées.
Or, dès les premières années de notre existence, on
met dans notre jeu des dominos fixes, dans un ordre apparent qui n'est souvent que désordre. Quoi d'étonnant si nous ne réussissons pas à former le cercle, à penser logiquement !
Ces pièces fixes qui rendent le travail de la pensée si difiicile, ce sont les idées préconçues, les dogmatismes de toute espèce, les idées arrêtées, figées dans un mot, que nous imposent ceux qui vivent avec nous : nos parents si bien intentionnés, mais souvent maladroits, les amis que nous avons mal choisis, la classe sociale dans laquelle nous vivons, tout ce monde dont nous subissons, à notre insu le plus souvent, la contagion. Moutons de Panurge, nous faisons ce qui se fait autour de nous, fût-ce vain ou même mal ; nous respectons les traditions dans tous les domaines, sans les soumettre un instant à la critique de la raison. Il paraît que c'est très fatigant de penser.
Celui qui, tous les jours, est appelé à s'entretenir avec des malades de 1 esprit, avec leurs parents soi-disant sains, éprouve de douloureux étonnements en voyant combien les mentalités sont faussées chez des individus très fiers de leur intelligence, dans toutes les classes sociales, et peut-être plus encore dans celles qui s'appellent dirigeantes.
Je n'entends nullement parler ici des difficultés de l'heure présente, de ces crises politiques, religieuses et
sociales dont chaque génération s'exagère l'importance, comme si c'était d'aujourd'hui que le monde marche mal. Non, la débilité du jugement a toujours existé, depuis que le monde est monde, et cette constatation justifie le mot de Georges Eliot : « Nous sommes nés dans un état de stupidité morale. »
Or c'est précisément du jugement qu'il nous faudrait dans la vie, une \ision claire des choses, nous faisant prévoir les conséquences prochaines et lointaines de nos actes. Nous avons souvent cette prévoyance quand il s'agit de la protection de nos intérêts matériels; quelle habileté ne déployons-nous pas dans la poursuite de ces biens, dans notre arrivisme! Mais nous perdons cette promptitude et cette sûreté de jugement dès qu'il s'agit de notre vie morale, de notre conduite.
De joyeux étudiants, que j'aime à recevoir chez moi, revenaient un jour de la campagne et me racontaient avec un enthousiasme juvénile le plaisir qu'ils avaient eu. L'un d'eux sourit, comme s'il avait in petto quelque bonne histoire à raconter, et narra en ces termes l'aventure de la journée : « Dans la forêt nous arrivâmes à un étang au milieu duquel était une petite île. — Je parie que tu ne franchis pas ce fossé, me dit un de mes malicieux camarades ; et les autres de me piquer au jeu avec un empressement qui aurait dû me paraître suspect. — Sûr de mon
fait, j'accepte le défi ; je m'élance bravement, j'arrive au beau milieu de l'île, et je tourne vers mes amis un regard triomphant. A mon grand étonnement, je les vois se tordre de rire et, quand je leur demande le motif de leur hilarité: — Reviens donc ! s'écrient-ils en chœur. — Je n'avais pas vu que l'îlot était trop petit pour me permettre de prendre de l'élan et je fus obhgé de patauger pour revenir en arrière. »
N'est-ce pas là l'image de la vie, de la conduite irréfléchie que nous avons si souvent.^ Nous nous lançons dans les aventures, entraînés par le plaisir, par l'amourpropre, par nos passions, en un mot, et nous ne voyons pas que, si nous pouvons revenir, ce ne sera qu'en nous crottant.
Et, tandis que notre étudiant, ses camarades et tous ceux qui auront ouï cette histoire y regarderont à deux fois avant de franchir un fossé, nous, au contraire, nous ne profitons souvent, dans la vie morale, ni de l'expérience personnelle, ni de celle des autres; il semble que nous prenions plaisir à nous embourber dans la vase.
Chat échaudé craint l'eau froide, répète-t-on sentencieusement. L'homme ne semble pas avoir autant de logique que le chat ou, du moins, s'il l'a en théorie, il ne la met guère en pratique. Lui seul, malgré son évidente supériorité intellectuelle, s'égare, retombe dans les mêmes
erreurs après avoir été cent fois puni et, quand il souflre par sa faute, accuse les événements, sa mauvaise étoile, ou reproche aux autres d'avoir détruit son bonheur.
Le médecin, le plus intime des confesseurs, constate tous les jours cet incroyable aveuglement. Quels que puissent être sa puissance d'imagination dans le mal, sa connaissance du monde et le scepticisme qui en résulte à l'égard de la vertu, il passe d'un étonnement à l'autre en entendant ces confidences et se demande s'il rêve. S'il trahissait ses secrets médicaux, il ne serait pas cru ou, tout au moins, le taxerait-on d'exagération.
Quand il ne s'agit pas d'actes délictueux ou criminels, mais de fautes courantes dont nous sommes tous coutumiers, il reste néanmoins frappé du peu de clairvoyance morale que dénote la conduite de la plupart des gens et doit se dire : L'homme ne voit pas plus loin que le bout de son nez.
Mais le malaise que laissent ces tristes constatations est bientôt tempéré pour le médecin, quand, soucieux de son rôle d'éducateur, il cherche à ramener sur la bonne voie les malheureux égarés. C'est avec un étonnement joyeux, cette fois, qu'il voit que tout n'est pas perdu et que la tâche de modifier profondément une mentalité n'est pas impossible.
Les hommes sont bêtes, c'est entendu ; chacun le dit et aime à le répéter, ne fût-ce que pour souligner une
exception en sa laveur. Oui, les hommes sont aveugles et, dans ce royaume, être borgne ne confère qu'une piètre royauté. Mais, quand on s'adresse à 1 individu isolé, souffrant, malheureux, qu'on l'enveloppe d une franche sympathie et que, pour le faire sortir de sa misère, on le fait penser, raisonner, on revient de ce jugement pessimiste sur la mentalité humaine. On retrouve chez les gens les plus simples, les moins éduqués, chez des déséquilibrés même, un trésor de logique et d'intelligence des choses morales.
On reconnaît alors qu'il y a dans ces jugements spirituels, mais dédaigneux, de tant d'écrivains, une aristocratique présomption, et. quand on voit combien peu de ces grands seigneurs de la pensée savent harmoniser leur conduite et leurs principes, on s'éprend de sympathie pour le simple d'esprit, plus près de la vérité.
Après avoir dit que l'homme est bête, stupide, après avoir presque senti naître dans son ûme une certaine aversion pour cet être mal fait, on se reprend à l'aimer, à l'Eiimer toujours jdIus, et l'on conclut : Qu'il est intelligent et bon, quand on gratte la surface, quand on met à nu le dessous de sa personnalité et qu'on l'aide à dégager sa logique des entraves qui la lient !
On a souvent fait remarquer que la psychologie des foules n'est pas simplement la somme des psychologies
,o INTRODUCTION
individuelles, que la mentalité d'un homme n'est plus la même quand il est seul ou quand il est entraîné dans le tourbillon des idées ambiantes. C'est vrai, et c'est au milieu des grandes catastrophes, dans les grèves, les révolutions, les guerres, que cette stupidité morale saute aux yeux. L'égoïsme s'y montre sous sa forme la plus hideuse, parfois étrangement mélangé à l'esprit de sacrifice, et l'on se prend à douter de la possibilité du progrès social.
Mais, si l'homme est ainsi entraîné et subit la contagion de l'exemple, c'est en vertu de sa suggestibilité, de sa crédulité ; c'est là que se révèle son inaptitude à juger par lui-même, à voir clair pour trouver son chemin et l'indiquer à d'autres. Il lui manque l'éducation morale.
Si l'action qu'on exerce par la parole sur la mentalité d'un sujet pris à part se bornait à ce seul homme, le bien acquis serait assez grand pour qu'on s'attachât à sa recherche ; mais il est encourageant de penser, bien plus, de constater, que cette influence ne s'arrête pas là, qu'elle s'étend, et qu'en éclairant les individus isolés ou réunis par petits groupes, on peut espérer modifier la mentalité des foules.
Gomme le grain de blé mis en terre, l'idée morale que l'on met dans une âme y germe ; elle se développe et se propage comme l'épi qui répand au loin ses semences, les multipliant à l'infini.
INTRODUCTION ii
Lorsqu on a constaté cette pullulation du bon grain semé soigneusement dans un terrain bien préparé, on ne se laisse pas plus décourager que l'agriculteur par les difficultés de la tâche. Lui aussi connaît la plante vivace qu'est l'ivraie ; il l'arrache sans relâche et sait augmenter le rendement de son champ ; faisons comme lui.
Nous sentons tous plus ou moins vivement la nécessité de nous débarrasser de nos défauts, de cultiAcr nos qualités ; nous aimons surtout à imposer aux autres ce travail ardu, car leurs défauts nous gênent. Tous, nous saluerions avec joie le progrès moral dans l'humanité tout entière, mais nous nous décourageons d'avance en songeant à la lenteur de cette culture, et c'est avec un sourire sceptique que la plupart des hommes accueillent toute proposition d'orthopédie morale appliquée aux individus ou aux masses.
Ce n'est pas dans cet état d'âme qu'on peut travailler à l'œuvre commune. Il faut, au contraire, croire avant tout à la possibilité du perfectionnement de l'esprit humain, cultiver chaque plante avec une inlassable patience en contemplant par avance la précieuse récolte. Alors on ne s'arrête plus dans son labeur ; on ne s'y soumet pas comme à une corvée, on s'y complaît, et l'on trouve dans ce travail la joie du présent et 1 espérance pour l'avenir.
ET pourquoi ce beau zèle, ce continuel souci de modifier sa propre mentalité, d'agir sur celle des autres ? — Tout simplement pour se procurer la plus grande somme de bonheur possible dans ce monde.
L'unique mobile de toutes les actions de l'homme, c'est le désir du bonheur. On a considéré comme l'instinct primordial de toute créature animée l'instinct de conservation. Ce n'est pas toujours vrai. Déjà chez l'animal, l'instinct sexuel, le désir de jouissance immédiate domine : il est plus puissant que la faim, que la soif, et c'est dans la poursuite amoureuse que l'animal montre vis-à-vis des mauvais traitements l'indifférence la plus obstinée.
Chez l'homme apparaît au premier plan cet instinct du bonheur, si bien qu'il préfère souvent la mort à la privation de ce qu'il estime être le bonheur pour lui. Etre bien dans sa peau, physiquement, intellectuellement ou mo-
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ralement, est l'unique but de toute créature humaine et, quelles que soient la mentalité du sujet, sa conduite, ses opinions, ses aspirations, on retrouvera toujours au tréfond de son âme cette appétence primordiale du bonheur. La question, c'est de savoir où on la cherche, cette féhcité dont l'humanité est assoiffée.
Les philosophes sont prêts à répondre, à nous renseigner sur le sens de la vie, à nous en montrer le but, le prix, tantôt en s'appuyant sur les dogmes dune religion révélée, tantôt en échafaudant sur des bases scientifiques une théorie de la vie. Bien plus, les métaphysiciens osent soulever le voile de l'au-delà et nous content leurs rêves les plus fantastiques sur l'immortalité.
Eh bien, je ne goûte guère ces tentatives de nous dévoiler l'Inconnaissable, alors qu'on n'est pas qualifié pour en savoir plus long que les autres. Que j'aime mieux ce dominicain de Fribourg (Suisse), le P. Weiss, qui consacre un excellent volume à l'Art de vivre ' .
Voilà ce qu'il nous faut. La vie n'a qu'un but : être vécue, et c'est un art que de la bien vivre, d'en tirer cette somme de bonheur à laquelle tous aspirent éperdument, depuis le jouisseur, qui s'égare d'emblée, jusqu'à l'idéa-
I. Die Kunst zu leben von Fr. Albert Maria Weiss, 0. Pr. Frciburg im Breisgau, Herdcrschc Vcrlagshandlung, 1901.
LA CONQUÊTE DU BONHEUR i5
liste religieux ou philosophe, qui, dans un lumineux rayonnement, voit devant lui l'amour.
Avec un enthousiasme presque mondain, qu'on ne chercherait pas sous la soutane, notre moine reconnaît tout ce que nous devons au labeur scientifique du xix" siècle, mais il nous dégrise aussitôt, en faisant remarquer que tous ces progrès n'ont en aucune façon donné au pauvre monde la paix et le bonheur. Qui oserait le contredire ?
C'est qu'en effet, l'homme ne voit pas assez clairement devant lui la route qui mène au bonheur. Il le cherche presque uniquement dans la satisfaction prompte et complète de ses multiples désirs, dans les jouissances matérielles et intellectuelles, dans l'aisance, le confort, la fortune ; et on a si bien identifié ces deux conceptions, jouissance et bonheur, qu'on appelle couramment les privilégiés : les heureux de ce monde. Pénétrez dans ces intérieurs où règne le luxe, voire même la culture de l esprit, tout ce qui semble fait pour donner du charme à l'existence, et vous y trouverez souvent le malheur, plus peut-être que dans la cabane du pauvre. Comme disait le bon abbé Gaime à J.-J. Rousseau adolescent : (( Si chaque homme pouvait hre dans les cœurs de tous les autres, il y aurait plus de gens qui voudraient descendre que de ceux qui voudraient monter. »
Dans une conférence spirituelle, le leader socialiste
italien Enrico Ferri exposait, en termes fort modérés, les revendications du quatrième état et faisait remarquer que le progrès désiré se ferait par évolution, si les classes dirigeantes favorisaient le mouvement, par révolution, si elles s'obstinaient dans la résistance. Il ajouta : « Mesdames et messieurs, si j'ai parlé de l'amélioration du sort des classes ouvrières, je n'entends pas par là le bonheur individuel ; celui-ci est affaire de tempérament. Il y a des gens en haillons qui ne savent pas où ils dîneront ce soir et qui sont heureux comme des rois, si les rois pouvaient être heureux ; il y en a, au contraire, qui ont tout ce qu on peut désirer comme jouissances et qui sont toujours profondément malheureux. »
C'est que le vrai bonheur n'est pas dans l'accomplissement de ces désirs, si légitimes soient-ils. Sans doute, tous ces privilèges que nous devons, qui au hasard de sa naissance, qui aux chances de la vie ou à son travail personnel, nous apportent de grandes satisfactions, du bonheur momentané, et il n'y a pas d'homme qui n'ait pu dire à certains moments : Je suis content, heureux ; mes affaires marchent bien ; j'ai une situation qui me convient ; j'ai la santé, les joies de la famille, etc., etc. Mais ce sont là des bonheurs partiels, contingents, passagers ; ce n'est pas encore le bonheur.
Il est légitime de rechercher tous ces avantages, et celte
ambition est la condition primordiale du progrès ; c'est ce désir d'arriver qui déclenche nos énergies. Le succès donne la puissance pour le bien comme pour le mal, et cette idée suggéra à un dominicain français un sermon sur l'étrange thème : Enrichissez-vous !
Mais, s'il y a un fait qui saute au yeux, c'est la fragilité de tous ces bonheurs partiels : la fortune se perd ; la notoriété scientifique, littéraire et artistique s'évapore avec le temps, quand elle a résisté au dénigrement de concurrents envieux ; en politique, la Roche tarpéienne reste toujours près du Gapitole ; la santé s'altère, et le bonheur familial, conjugal ou paternel, est fragile comme le reste, soit que nous perdions les êtres aimés, soit que, douleur plus grande encore, nous les voyions atteints, par leurs propres fautes ou par les cruelles nécessités de l'existence, de maladies physiques, intellectuelles ou morales. Suivez les familles et les individus dans leur vie en somme si courte, et vous verrez l'heur et le malhei .r entrer et sortir de leur maison et empêcher chez la plupart des hommes l'établissement d'une félicité durable.
Ce bonheur n'est-il donc pas de ce monde .^ Faut-il y renoncer d'emblée, en se berçant de l'espoir d'une félicité éternelle qui compensera enfin les injustices du sort que nous subissons tous.-^ — Il semblerait, et pourtant je ne puis me résoudre à ce découragement terrestre.
Paul Dubois. a
Parmi les vicissitudes de notre vie, il y en a trop qui sontévitables, que nous ne devons qu'à nous-mêmes, pour avoir le droit de nous croiser les bras et de réserver nos aspirations pour les joies célestes.
Sans doute, il y a des catastrophes qui nous atteignent, qui troublent notre vie et que nous sommes impuissants à conjurer ; elles agiront toujours sur la pauvre humanité. Mais détruisent-elles nécessairement notre bonheur intime ^ — Non .
Si l'on voit beaucoup de gens qui ont la peur de vivre, qui se désespèrent au moindre insuccès et sont malheureux, il est des âmes qui supportent vaillamment toutes les souffrances, la maladie, la misère, la mort des leurs, la ruine de toutes leurs espérances. Les malheurs, au pluriel, pleuvent sur leurs épaules, et leur bonheur intime reste intact ; ils ne se réfugient pas dans un stoïcisme dédaigneux, qui serait un manque de sensibilité, mais dans un contentement intérieur, qui est la suprême jouissance.
Il est possible, et même probable, que les personnes qui vivent d'une vie religieuse intense soient plus souvent capables d'acquérir cet esprit de support ; n'ont-elles pas pour les soutenir, — et cela pourrait peut-être diminuer la valeur de cette vertu, — l'espoir d'ineffables récompenses .^^ Mais ces âmes bien douées ne vont en général
pas si loin dans leurs rêves et ne précisent pas le but qu'elles poursuivent ; elles agissent spontanément dans une intuition qui leur fait découvrir le bonheur là oii d'autres ne le voient pas ; elles sentent comme cela, voilà tout.
On peut retrouver la même disposition d'esprit, la même puissance de résistance morale, chez des personnes qui n'ont pas songé à se donner une foi ou même chez celles que leurs réflexions, leur expérience de la vie, ont amenées à l'agnosticisme, c'est-à-dire à ce scepticisme rationnel qui nous défend de donner à des suppositions, si agréables fussent-elles, le caractère de certitudes.
Oui, nous avons le droit de poursuivre, sans vains scrupules, tout ce qui peut satisfaire nos désirs de bienêtre matériel ou spirituel ; nous devons travailler, dans notre intérêt et dans celui des autres, à l'amélioration du sort de l'humanité, et les progrès dus à la science peuvent y contribuer dans une large mesure. Le bien-êt'^e n'est pas un mal en lui-même, et ce n'est pas en maintenant l'humanité dans h. médiocrité qu'on contribuerait à son bonheur : c'est, au contraire, dans un développement économique constant, — je ne dis pas, par ce développement, — que se fait le progrès intellectuel et moral.
Mais gardons-nous de mettre tout notre bonheur sur des cartes qui peuvent être déplacées à tout moment
ao LA CONQUÊTE DU BONHEUR
par la main des autres ou être emportées par le moindre vent.
C'est à ce point de vue que je n'ai qu'une très médiocre confiance dans les bienfaits de la civilisation, aussi longtemps qu'elle ne nous apporte que des avantages matériels, un plus grand bien-être dans l'habitation et l'alimentation, les jouissances de l'esprit, si nobles soient-elles.
Le bonheur n'est pas là ; il est au plus profond de nous-mêmes, dans notre moi intime, et il ne peut avoir sa raison d'être que dans la satisfaction la plus complète de nos aspirations idéales, dans le culte du Vrai, du Beau et du Bien.
Cet état d'âme ne peut être créé que par une constante culture de notre moi moral; nous n'atteignons jamais à cette perfection, mais nous marchons tout au moins sur la voie qui y mène, et notre bonheur, le seul vrai, le seul inattaquable, est en proportion directe de notre développement moral.
Si grande que soit l'œuvre titanesque de l'homme qui, grâce à son intelligence et à son inlassable labeur, a surpris maint secret de la nature, asservi les forces naturelles pour les faire concourir à ses fins, il reste dans ce malheur qu'il crée lui-même ; sa misère paraît même d'autant plus cruelle qu'elle contraste avec les richesses accumulées par la science et l'industrie humaines .
LA CONQUÊTE DU BONHEUR ai
Pour quiconque pense, il n'y a pas de possibilité de bonheur en dehors du développement éthique de la personnalité humaine. Or il est évident que les vertus dont la pratique doit, selon les doctrines religieuses, nous assurer la félicité dans une vie future sont précisément celles qui nous donneraient le bonheur sur cette terre. Chose curieuse, l'homme méconnaît cette évidente vérité ou, faute plus grande encore, se déclare d'emblée incapable de réaliser cette aspiration.
Ce développement de la personnalité morale n'est possible que par l'éducation de soi-même. Chaque pas que nous faisons dans cette voie contribue à notre bonheur et entraîne ceux qui, à leur gré ou à leur insu, subissent notre influence ; ainsi se fait l'éducation des foules, et seul le progrès individuel peut diminuer l'antinomie signalée entre la mentalité des agglomérations humaines et celle de l'individu isolé.
Pour arriver à ce développement nécessaire, nous n'avons pas d'autre moyen que la pensée. C'est la seule lumière qui nous permette d'éclairer le chemin.
ALORS, dira-t-on, il nous faut de la volonté, de l'énergie, mettre ces forces en jeu dans cette liberté morale qui fait la supériorité de l'homme sur l'animal. Je voudrais pouvoir me contenter de ces expressions consacrées, parler le langage de tout le monde ; je n'ai, je crois, aucune tendance à me singulariser et l'esprit de contradiction, que nous avons tous, ne me semble pas avoir atteint chez moi un degré maladif.
Mais les mots ne sont que les étiquettes des pensées, et il est dangereux de s'en servir sans bien savoir ce qu'ils représentent. Quand on se livre à cette analyse, on s'aperçoit que l'étiquette ne correspond pas toujours au contenu. Il y a des mots qui ont conservé à travers les âges la signification qu ils avaient lors de leur création, alors qu'ils ne servaient qu'à désigner un fait, sans en expliquer les causes. Il y a, au contraire, des expressions que l'on a fait dévier de leur sens primitif. Il faudrait de
continuels remaniements dans ces dénominations, et on ne les a pas faits. Et puis, les mots sont élastiques et se déforment dans l'esprit de chacun sous la pression des mots-idées qui préexistent dans l'entendement du penseur. Les mots représentent souvent deux aspects d'une réalité unique, parfois des idées opposées, et cette absence d'accord sur le sens précis des termes employés donne lieu ù de stériles discussions.
On fait usage de ses jambes, sans rien savoir de l'anatomie et de la physiologie des organes de la locomotion ; on se sert très bien de ses yeux, sans connaître les lois de 1 optique physiologique : encore est-il que cette science nous est d'un grand secours pour corriger les défauts de notre œil.
Dans beaucoup de domaines l'homme pense aussi très sensément, sans avoir des notions de psychologie ; mais le mécanisme de la pensée est beaucoup plus compliqué que celui de l'œil, et, si l'on s'aventure sur le terrain de l'analyse morale, il devient nécessaire de connaître l'instrument dont on se sert, la raison, et de s'entendre au préalable sur la valeur des mots qu'on emploie.
Examinons à ce point de vue le mot pensée.
L'homme se fait une étrange illusion quand il s'imagine pouvoir penser à ce qa il veut et ce qu'il veut. Jamais un homme, si génial qu'il fût, n'a eu une pensée person-
a/i LA PENSÉE
nelle, n'a fait sourdre une idée de son auguste front. La pensée, si compliquée soit-elle, ne résulte que d'associations d'idées qui ne subissent en aucune façon le joug d'une volonté souveraine. Nos pensées s'imposent à nous, se succèdent dans notre esprit, sans que nous puissions intervertir leur ordre, chasser celles qui sont importunes ou nous attarder volontairement à celles qui nous plaisent. Elles résultent toutes d'excitations fortuites, physiques ou psychiques, venues de l'extérieur, extrinsèques par rapport à notre moi intime, même quand cette excitation a son siège dans notre organisme. Nous ne dirigeons pas notre pensée, c'est l'excitation qui la fait naître. Les idées qui nous viennent sont le fruit de l'expérience personnelle, de celle que les autres nous transmettent par la parole ou par le livre, par tous les moyens d'expression que nous donnent nos cinq sens. Nihil est in intellecta quod non erat in sensu reste la proposition fondamentale de la psychologie.
Nous ne pensons donc pas par nous-mêmes, dans le sens strict du mot ; nous assistons, j'ose dire passivement, au jeu de notre kaléidoscope mental, dans lequel les images se succèdent sous l'influence des chocs qu'il reçoit de l'extérieur. Le mouvement provoqué continue pendant la veille, se poursuit dans le sommeil sous la forme du rêve, et nous ne pouvons pas plus nous opposer à ce
LA PENSÉE a5
continuel flux de pensées pendant le jour que pendant la nuit. La direction et l'intensité de ce courant ne dépendent que des obstacles qu'il trouve sur sa route, par le fait des idées antérieures emmagasinées dans notre mémoire et qui, elles aussi, sont nées fortuitement par l'expérience sensible. Qu'il s'agisse du plus vulgaire calembour ou d'une idée géniale, nous retrouvons pour toutes nos pensées cet enchaînement nécessaire et indépendant de nous.
L'idée que j'exprime est tellement étrangère à la mentalité commune que je suis obligé de l'expliquer, quoique je la considère comme une vérité de La Palisse.
Un exemple : Deux jeunes gens sont forcés par les nécessités de l'existence de se lever à sept heures pour aller à leur travail. Ils se réveillent tous deux en vertu des influences peu connues (repos suffisant pour l'organisme, habitude, autosuggestions antérieures, excitations sensorielles par le jour, le bruit d'un réveil, etc. , etc.) qui régissent l'état de sommeil ou de veille. En ouvrant les yeux, ils ne sont nullement libres de penser à quoi que ce soit, au Grand Turc, par exemple. Leurs pensées se portent, sans intervention d'une volonté, sur les objets de leurs préoccupations antérieures et sont dirigées par des circonstances toutes fortuites. L'un d'eux constate qu'il fait déjà bien jour ; aussitôt naît l'idée : Aurais-
je dormi trop longtemps? Elle n'est pas voulue, cette idée souvent troublante, elle s'impose. Par association d'idées le sujet est forcé de regarder sa montre, et, dès qu'il s'aperçoit qu'il est en retard, il saute de son lit comme mû par un ressort. Le jeune homme aimerait peut-être bien ne pas obéir à ce réflexe psychique ; mais celui-ci est né en vertu de l'éducation antérieure, de l'idée fixée qu'il faut aller à son travail, fait que l'on exprime en disant qu'il obéit au sentiment du devoir.
L'autre jeune homme a aussi jeté un regard sur sa montre, mais n'a pas réagi ; il s'est retourné dans son lit ; le sentiment faible du devoir, le manque d'intérêt pour son travail, ont empêché la réaction. Il va dormir tranquillement, alors que l'autre n'aurait pas pu rester un instant de plus dans son lit.
Chez tous deux le jeu de la pensée va continuer sans qu'ils puissent en interrompre le cours. Le chemin que suivront ces associations d'idées est impossible à prévoir; il dépendra à la fois d'événements fortuits et des idées antérieures qui préexistent dans la mentalité du sujet, des sentiments qui l'agitent au moment même de l'excitation contingente.
Ces idées s'enchaînent, déterminent des actes, et ces associations se font si involontairement que nous sommes souvent étonnés du chemin qu'elles ont suivi et que,
dans une conversation, nous nous posons la question : Gomment sommes-nous arrivés à parler de cela ?
Autre exemple : ÎNous avons subi un jour une blessure d'amour-propre ; nous croyons en avoir pris notre parti : nous l'affirmons en toute sincérité, et voilà que la rencontre d'une personne, un nom prononcé, provoque une réminiscence. Nous ressentons une douleur morale aiguë et pendant des heures, peut-être, nous allons être poursuivi dépensées tristes, obsédantes, alors même que nous reconnaissons nos préoccupations vaines ou exagérées et que nous voudrions bien penser à autre chose.
Nous ne pouvons pas plus arrêter l'idée que le sentiment qui lui succède ; ce n'est pas la volonté que nous pouvons opposer à ce constant mouvement, à cette interminable succession d'images mentales, toujours nées d'une excitation antérieure, c'est une autre représentation mentale qui intervient, qui s'interpose, sans que nous ayons le pouvoir de l'évoquer.
Journellement, quand notre pensée est ramenée sur une de nos actions, nous sommes obligé de nous dire : Je n'aurais pas dû faire cela. — Et quand on nous reproche de n'avoir pas obéi à telle ou telle considération, nous répondons : Que voulez-vous, je n'y ai pas pensé ; cela ne m'est pas venu à l'idée.
On nous réplique quelquefois assez durement : Précisé-
ment, il fallait y penser. — C'est facile à dire après coup, mais c'était absolmnent impossible, puisqu'au moment de l'action l'idée n'a pas surgi. La seule chose à faire, c'est de bien voir, à présent que notre attention a été attirée sur ce point, ce que nous aurions dû faire, non pour nous tourmenter d'inutiles reproches, mais pour faire mieux la prochaine fois. Dans la conversation, nous avons souvent ce qu'on a appelé l'esprit du bas de l'escalier, c'est-à-dire que nous ne trouvons qu'à la sortie d'une maison la répartie spirituelle que nous aurions dû faire à quelque plaisanterie ; l'idée ne nous en est pas venue assez tôt. C'est aussi ce qui nous arrive dans la vie de l'esprit, soit que les conceptions morales qui sommeillent en nous n'aient pas été suffisamment fixées par l'éducation, soit que l'événement fortuit, dépendant des autres, ne soit pas intervenu à temps pour changer le cours de nos associations d'idées. Nous aurions souvent agi autrement si la lettre d'un ami n'avait pas été retardée par des circonstances absolument indépendantes de notre volonté. - Les journaux ont relaté le suicide d'un consul russe à Londres. Dans son agonie, on lui communique une lettre réduisant à néant les inquiétudes qui avaient déterminé son acte de désespoir : « Trop tard », murmurat-il, et il expira.
Une mélancolique, hantée du désir du suicide, monte
sur la tour d'une cathédrale ; elle enjambe la balustrade et va se précipiter dans le vide. Elle aperçoit des enfants qui jouent au pied de la tour ; craignant de les blesser ou de les effrayer, elle renonce à ce mode de suicide et va se jeter à la rivière quelques minutes après.
Est-ce à dire que notre conduite ne dépend que de ces circonstances toutes fortuites ? — Non, elle dépend à la fois de ces événements et des idées, des représentations mentales, qui préexistaient dans notre entendement et qui seront réveillées par le jeu involontaire de la pensée. Mais ces idées, ces principes moraux, nous ont été inculqués par d'autres, et nous retrouvons ici les hasards de la vie, de notre éducation.
On a dit très justement qu'il n'y a point de hasard; c'est évident en ce sens que tout ce qui se passe a sa raison d'être. Le couvreur qui jette imprudemment une tuile du haut du toit agit en vertu de ses associations d'idées et moi, qui passe dans la rue, je suis mû par un mobile quelconque ; mais il y a du hasard dans la coïncidence des deux faits, qui n'étaient reliés par aucun rapport nécessaire de cause à effet et auraient pu mille fois ne pas coïncider.
La pensée n'est donc pas spontanée, ne résulte pas d'un effort intérieur de l'homme qui pense ; elle est involontaire, automatique ; les idées tombent comme tuiles
3o LA PENSÉE
sur notre tête, mais l'expérience peut nous enseigner à éviter le passage sous les toits en réparation. Ce n'est pas que nous voulions ne pas y passer, c'est que l'association d'idées a fait naître une crainte salutaire, et vous seriez forcé d'employer la contrainte pour amener une personne à prendre le chemin qu'elle trouve dangereux. Il faut donc que nous connaissions le danger et, ici encore, nous n'avons qu'un seul maître, l'expérience.
Une image fera bien comprendre cet automatisme de la pensée :
Supposez une surface plane sur laquelle les passants jettent continuellement de petites billes. Elles se placeront au hasard, c'est-à-dire sans ordre, en vertu de l'impulsion même qui leur a été donnée ; elles suivront la voie rectiligne et s'arrêteront quand elles auront perdu leur force vive.
Les petites billes, ce sont les représentations mentales nées des excitations fortuites. La surface sans bords représente l'entendement d'une personne qui n'aurait aucune idée antérieure, phénomène parfaitement impossible. Il y a cependant beaucoup de gens qui n'ont que peu d'idées fixées dans le champ de leur conscience ; ce sont les impulsifs, qui obéissent à toutes leurs impressions, comme une girouette à tous les vents. C'est l'anarchie de la pensée.
LA PENSÉE 3i
Bordons cette surface plane de quatre parois élastiques comme les bandes d'un billard ; le désordre va diminuer. Les billes jetées sur ce tapis ne seront plus disposées au hasard ; il y en aura moins sur les bords, car celles qui auront été lancées sans force s'arrêteront avant d'avoir atteint la bande et celles qui la toucheront reviendront en arrière.
Ajoutons, sur cette surface, quelques bandes obliques comme les digues d'une rivière ; l'ordre va succéder au désordre ; les billes, d'oii qu'elles soient lancées par les passants et quelle que soit la force qui les anime, seront canalisées et suivront toutes le même chemin, comme si elles étaient versées dans un entonnoir.
L'esprit de l'homme qui n'a que peu cultivé sa pensée, c'est-à-dire que l'expérience n'a pas éduqué, ressemble au billard à quatre bandes ; il y a une certaine logique dans ses associations d'idées ; il a même des bandes surnuméraires, mais mal orientées, qui sont ses préjugés, ses conceptions toutes faites, emmagasinées machinalement par la pression du miheu ambiant, par l'éducation faussée.
Celui, enfin, qui, en vertu de son intelligence native, des conseils judicieux qu'il a reçus de ses parents, de ses amis, en vertu des contingences de la vie auxquelles nous sommes tous soumis, aura bien disposé ses bandes, c'està-dire ses principes moraux, verra sa vie mentale se ré-
gulariser. Ses associations d'idées se succéderont dans un ordre logique, détermineront des actes normaux, adaptés à la seule fin que recherche Fhomme : le bonheur, dans son sens le plus étendu, sur cette terre ou dans une autre existence.
C'est dire qu'il nous faut des bandes dans le champ de notre pensée, des principes directeurs auxquels viennent se heurter les pensées fortuites, jetées au hasard dans notre entendement; ilfautqueces dernières soient déviées, quand elles ont été mal lancées, qu'elles soient canalisées dans une direction unique, dans le sens d'une éthique favorable, non seulement à nous-mêmes, à nos proches, mais à l'ensemble de l'humanité.
Nous ne créons pas ces bandes ; elles nous sont données par l'expérience universelle, et, si nous les fixons dans notre entendement, c'est que ces idées ont pournous un attrait puissant.
L'illusion de la liberté, constante chez l'homme qui ne réfléchit pas au pourquoi des choses, est surtout marquée quand il applique sa pensée à un travail continu exigeant un effort. Ceux-là mêmes qui ont compris dans une certaine mesure le déterminisme, saisi le caractère fortuit de nos pensées successives, répondent : « Votre afTirmation est trop absolue. Nous pouvons imposera notre pensée un certain ordre ; ainsi, quand nous consacrons une heure à
résoudre un problème algébrique, nous dirigeons notre pensée dans un sens déterminé, nous écartons toutes les autres idées qui viendraient troubler renchaînement de nos déductions. »
Cela est vrai, en apparence, aussi bien pour ce travail continu que pour la pensée fugitive si l'on ne songe pas aux esclavages internes. Nous ne fixons pas volontairement notre attention ; elle se fixe par l'attrait même du travail que nous disons nous imposer et qui, au contraire, s'impose à nous.
Il importe, pour une compréhension claire du déterminisme, de bien saisir le caractère impérieux du motif qui détermine notre action. Attardons-nous à un exemple concret :
J'ai commencé un soir la lecture d'une œuvre littéraire qui m'a intéressé. Le lendemain, au réveil, les associations fortuites d'idées m'ont remis en mémoire ce sujet. L'attrait renaît et j'ai grande envie de consacrer quelques moments à cette lecture. Cependant des scrupules s'emparent de moi; occupé à d'autres travaux, il me semble que je ferais mieux de lire quelque chose de plus directement utile, et me voilà tergiversant. Soudain, j'aperçois sur ma table une grande enveloppe ; elle renferme un rapport médico-légal que j'aurais déjà dû livrer. Cette vue éveille un remords, car le retard apporté à ce travail peut avoir de fâcheux effets
Paul Dubois. 3
Bit ^^ PENSÉE
pour la personne qui est l'objet de mon expertise. Ce sentiment devient si puissant qu'il coupe court à mes velléités de littérature. Il faut se mettre à l'œuvre, et pendant des heures je vais concentrer ma pensée sur ce travail. Ce n'est pas dans ce travail en lui-môme qu'est l'attrait déterminant; il est fastidieux au possible, et parfois l'image du plaisir que j'aurais eu en lisant le roman voltige autour de ma tête comme un papillon et me trouble. Mais, aussitôt, cette image est remplacée par une autre, par celle de la nécessité, par celle du devoir, par l'idée même que je ne pourrai jouir d'une lecture agréable que quand j'aurai mis en ordre cette affaire urgente. L'attrait réside précisément dans l'obéissance à ces divers motifs d'ordre moral. Ma concentration, si tant est qu'elle n'est pas empêchée par une fatigue intellectuelle, sera en proportion, non d'une volonté libre, mais du caractère impérieux que je reconnaîtrai à ces motifs. Un jour, je saurai les apprécier à leur juste valeur et je suffirai à mon labeur ; un autre jour, je trouverai mille excuses pour le remettre au lendemain.
Nous nous sentons toujours actifs, et non passifs, dans un travail quelconque, qu'il s'agisse d'une pensée fugitive se traduisant par un geste ou d'un travail continu, persévérant. Nous sommes libres dans le sens fruste que le public donne à ce mot; nous sommes esclaves, philoso-
phiquement J3arlant, des motifs qui s'imposent à nous en vertu de notre caractère.
Aussi y a-t-il des gens dont on n'obtient jamais la livraison du travail promis et qui se rendent l'existence malheureuse par leur inaptitude à le terminer. Les Fragments d'un journal intime d'Henri-Frédéric Amiel jettent un jour tragique sur ces mentalités indécises pour lesquelles les motifs n'arrivent jamais à la maturité qui les rend efficaces.
Si l'on voulait pousser jusqu'au purisme le langage déterministe, on devrait dire qu'il y a des gens dont l'existence est rendue malheureuse par leurs défauts. Mais il est inutile de supprimer les verbes réfléchis pour les remplacer par des passifs. Quand nous nous mettons le doigt dans l'œil, nous en sommes seuls cause, quelque involontaire qu'ait été notre geste. C'est pourquoi nous ne songerons pas, dans ces pages, à éviter toutes les expressions qui peuvent faire naître l'idée de liberté, de faute personnelle ; il suffit d'avoir compris la nature de ces phénomènes de pensée.
L'homme a jugé d après ses sentiments, même dans la construction des conceptions religieuses ; il a toujours donné à ses dieux quelques défauts humains, les a fait agir sous l'impulsion de la jalousie, de la vengeance, du courroux ; il les a fait esclaves de leurs représentations
mentales, des sentiments qu'elles font naître. Dans une vue anthropomorphique dont l'âme humaine ne saurait se débarrasser il a fait ses dieux à son image. Le christianisme a, il est vrai, délivré son Dieu unique de ces faiblesses humaines; il ne lui attribue plus les frasques passionnelles des dieux de l'Olympe, mais il lui laisse, dans certaines conceptions encore actuelles, un bien vilain sentiment, la colère, non pas seulement celle, légitime, qui s'adresse à l'acte mauvais, mais celle qui punit dans toute éternité.
Les principes moraux que nous avons fixés dans notre esprit ne représentent pas toujours des bandes bien solides ; elles cèdent souvent sous la pression de billes trop grandes et lancées avec trop de force, qui sont nos impulsions passionnelles. Il ne nous reste qu'à constater le désordre, à réparer nos bandes, à les fixer plus solidement, non pas par une volonté libre, qui ne peut exister, mais par la vue claire des choses, obtenue par notre propre expérience aidée de celle des autres.
Ces faits faciles à constater et à analyser démontrent le déterminisme qui préside au mécanisme de notre pensée ; ils font comprendre le pourquoi des choses, sans que cette explication ne change rien au fait de la vie mentale. Le jour où Galilée affirma que la terre tournait autour du soleil, il n'y eut rien de changé dans le déplacement réciproque
des deux astres ; la terre n'attendit pas la décision du tribunal de l'Inquisition. De même, quand, dès les débuts de la pensée humaine, des philosophes, comme Socrate, ont compris l'idée du déterminisne moral, l'homme a continué à penser et à agir bien ou mal. Il a pensé plus mal en ignorant le mécanisme de la pensée : l'oubli de ces principes de psychologie le rendait moins indulgent aux fautes des autres, sans le rendre assez sévère pour lui-même.
OUI, m'ont répondu la plupart de mes interlocuteurs, il est évident que nos pensées sont le plus souvent éveillées par des impressions toutes fortuites, par des événements indépendants de nous, par des réminiscences; il est clair que nous ne pouvons pas évoquer nous-mêmes une idée ; elle s'impose ; elle naît joar enchaînement avec l'idée qui l'a précédée; elle s'entrechoque avec des idées préexistantes qu'elle a réveillées de leur sommeil. Il est facile de se représenter ce mécanisme automatique, qui établit la succession nécessaire de nos pensées. Mais en est-il ainsi de toutes nos pensées .►^ N'y en a-t-il pas qui sont plus primordiales, qui sont en nous et que nous pourrions jeter dans le courant involontaire d'idées, comme un maître qui, après avoir laissé ses élèves s'égarer dans leurs rêveries, viendrait les remettre sur le droit chemin .^
L'ACTE 3o
On ne peut nier, a priori, la possibilité du fait, c'est-àdirelexistence d'une volonté. Maisellejouerait, cerne semble, un bien petit rôle, et la constatation facile, journalière, que nos idées naissent dans une succession involontaire autorise tout au moins la présomption qu'il y a là une règle générale. C'est à ceux qui prétendent qu'il y a des exceptions, qu'il y a des idées volontaires, d'en faire la preuve. Or je mets au défi quiconque de me signaler cette exception . Examinez chacune de a^os idées présentes, de vos représentations mentales actuelles, et vous retrouverez toujours ou la chiquenaude qui les a déclenchées (événements fortuits) ou l'idée ancienne qui a fait dévier l'impulsion première, principe moral, qui surgit en nous parce qu'il s'associe tout naturellement avec l'idée précédente.
L'objection dernière que l'on oppose au déterminisme de la pensée, c'est qu'enfin de compte, nous avons toujours le pouvoir de choisir, de décider, de céder à un mobile ou d'y résister, que nous avons, en un r^.ot, notre libre arbitre.
Oui, certainement, nous apprécions la valeur des motifs, et quand nous agissons, nous avons au préalable décidé d'agir ; nous nous estimons libres quand rien d'étranger à nous ne vient s'opposer à la réalisation de nos résolutions. Si ces expressions : liberté et libre arbitre ne doivent désigner que la possibilité de juger sans entra-
Ito L'ACTE
ves venant des autres, il n'y a aucun inconvénient à les conserver.
Mais analysons plus à fond ce qui se passe dans notre têle. Sommes-nous donc maîtres d'avoir sur un sujet une opinion quelconque, de la modifier par l'intervention d'une volonté libre? — Non.
Nous sentons tous combien nous conservons les empreintes morales de notre éducation, comme nous avons de la peine à nous garer des opinions préconçues, combien nous nous laissons influencer par les sentiments dans des jugements qui gagneraient à être plus rationnels. Rien n'est plus rare que l'indépendance vis-à-vis des suggestions étrangères, et nous ne savons pas même nous y soustraire alors que nous reconnaissons subir leur influence. Nous ne songeons pas assez au joug intérieur résultant d'idées si bien adoptées qu'elles nous paraissent nôtres. C'est ce que Spinoza exprimait en disant.: (( Les hommes ne se considèrent comme libres que parce qu'ils voient bien leurs actes, mais ne songent pas aux motifs qui les ont déterminés. »
Aussitôt qu'un désir s'éveille en nous, il tend à sa réalisation immédiate, et l'acte pensé s'accomplira nécessairement, inéluctablement, si rien ne vient entraver ce mouvement. Ce qui l'arrête ou le fait changer de direction, ce n'est pas une force que nous mettons enjeu, une
L'A C TE Uy
volonté, c'est l'apparition dans le champ de la conscience, par la voie des associations d'idées, d'une représentation mentale contraire. Une lutte s'établit, sous nos yeux, entre les deux adversaires. Nous avons bien le sentiment qu'il nous appartient de décerner le prix, mais nous oublions que dans ce jugement nous apportons notre caractère, nos préventions, que c'est en un mot avec notre tête que nous jugeons et que ce n'est pas nous qui l'avons faite. Nous choisissons parmi les idées comme nous choisissons un chapeau, c'est-à-dire sans y être forcés par les autres, mais guidés par notre goût. Or il y a des gens qui ont mauvais goût et j'estime qu'ils n'en peuvent mais.
Entre le désir et l'acte qu'il entraîne, le chemin peut être libre, et alors la transformation de l'idée en acte s'accomplit fatalement, immédiatement. Mais souvent des obstacles surgissent ; ce sont des idées qui font irruption dans le cercle de nos associations, soit que nous les ayons déjà présentes dans notre mémoire en vertu de l'éducation antérieure, soit que nos semblables nous les lancent à la tête par leurs conseils.
On a souvent comparé l'homme à une balance qui penche toujours du côté où se trouve le poids le plus gros. L'image n'est pas tout à fait exacte.
La balance matérielle penche toujours du côté oii le poids est le plus lourd ; la valeur de ce poids s'apprécie en
kilogrammes, mesure invariable et obligatoire pour tout le monde. La balance de l'esprit humain penche du côté 011 le Y>oids paraît être le plus lourd. C'est comme si cette balance avait au bout de son index une petite tcte consciente de ses mouvements et qui, à chaque oscillation, dirait : Je penche à droite, parce que le poids qui est dans le plateau de droite me yjarat/e^re plus lourd. Or chaque petite tête de ces balances humaines est faite autrement que les autres, en vertu des dispositions héréditaires et de l'éducation reçue; elle ne peut juger qu'avec ce qu'elle a, et si c'est une tête chinoise, il se pourra qu'elle penche à gauche quand la nôtre pencherait à droite.
En partant delà conception de la volonté-force, on parle souvent d^effort moral. Dans le langage déterministe cet efibrt n'est que Vindécision douloureuse qui saisit notre moi pensant quand de gros poids chargent les plateaux de la balance au point d'en faire plier le fléau. Appliquons ces données à un cas imaginaire : Trois personnes passent, par un jour chaud, sur une route poussiéreuse et bordée de vignes : elles ont soif et sentent naître en elles le désir de manger du raisin. La première est une personne bien éduquée et chez laquelle le respect de la propriété d'autrui est si ancré qu'il agit automatiquement. Elle se gardera de porter la main sur ce fruit si tentant et cherchera le vigneron pour lui ache-
ter son raisin ; si elle ne le trouve pas, elle endurera la soif. C'est que pour elle le mobile de la raison paraît plus impérieux que celui de la sensibilité.
La deuxième personne est moins délicate, toujours en vertu de son éducation dans le sens le plus étendu du mot. Elle a déjà cueilli la grappe et allait la manger sans scrupules, le motif de la raison lui paraissant à ce moment moins lourd que l'attrait du plaisir. Mais elle a vu son compagnon de route plus scrupuleux ; l'idée du respect du bien d' autrui a été réveillée à temps, et voilà notre homme qui suit l'exemple du premier.
Le troisième promeneur est un gamin ; il ne comprend rien à l'état d'esprit des deux autres ; leur probité lui fait hausser les épaules ; il empoche les grappes arrachées et les mangera en lieu sûr dans la plus parfaite tranquillité d'âme.
Chez lui, le chemin était plane et libre d'obstacles moraux entre le désir et l'acte. Chez le second la barrière morale ne s'est élevée que par la contagion de l'exemple fortuit, car c'est par hasard que ces personnes passaient sur le même chemin. Chez le premier des promeneurs, l'idée morale a surgi, à la vue du fruit, jîar le déclenchement d'une idée ancienne qui sommeillait au fond de lui-même.
Est-ce à dire qu'ils ont tous les trois raison? — Nulle-
44 UACTE
ment ; le premier seul a raison. Est-ce à dire qu'ils vont tous agir de même dans des occasions ultérieures? — Nullement ; le second, qui a reconnu son erreur, pourra affermir en lui l'idée d'honnêteté ; il se peut aussi qu'elle pâlisse et qu'il agisse mal une autre fois ; tout dépend des influences qui le détermineront. Personne ne peut prévoir quel mobile l'emportera, le mobile de la sensibilité ou le motif de la raison morale. Notre gamin aussi pourra rester dans 1 idée qu'il a été un malin et de maraudeur devenir voleur et criminel. Il peut avoir le bonheur de trouver sur sa route un homme de bien qui lui dise : « Aimeraistu qu'on te prenne quelque chose qui t'appartient .^^ — Oh non, j'en serais très fâché. — Eh bien, pourquoi fais-tu aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît ^ » Je sais très bien que cet essai d'orthopédie morale pourra être sans résultat et que le gamin s'en fera, peut-être, des gorges chaudes dans le cercle de ses camarades. Mais êtes-vous sûr qu'il en sera toujours ainsi .^^ En tous cas, il vaut la peine de tenter cette œuvre de conversion.
Eh oui, direz-vous, c'est faire appel à sa volonté; moi, j'appelle cela faire appel à sa clairvoyance , ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
Appliquez cette analyse à tous les actes de votre vie ou de celle des autres, aussi bien aux menues déterminations de la vie courante qu'aux événements moraux
L'ACTE !t5
de la criminalité, et partout vous retrouverez le même mécanisme : succession ininterrompue de pensées associées par un lien quelconque ; apparition d'une idée allumant un désir ; transformation rapide de cette impulsion en acte s'il ne survient pas une représentation mentade contraire, c'est-à-dire si un autre mobile de la sensibilité ou un motif de la raison ne vient pas s'opposer à l'impulsion première. C'est bien le sujet qui pèse les motifs et fixe en dernier ressort leur valeur déterminante, mais il se sert pour cela de ses poids à lui ; son appréciation dépendra de sa mentalité antérieure, qu'il ne peut pas créer et qu'il a reçue de l'hérédité et de l'éducation.
Prenons un exemple dans l'ordre de la criminalité :
Un ouvrier italien s'établit dans nos pays. Il a les qualités de sa race : il est travailleur, économe, sobre, et envoie régulièrement à sa famille le produit de son rude labeur. Mais il a le sang chaud, — on joue facilement du couteau dans son pays, — il est sans instruction, et sa religiosité, s'il en a une, ne se manifeste qu'en pratiques superstitieuses ; elle n'a aucune influence sur sa vie morale.
Un jour, un camarade lui lance une plaisanterie qui le blesse dans son amour-propre personnel ou national, et voilà notre homme qui poignarde son adversaire.
Il n'y a eu chez cet individu aucun obstacle moral entre
le désir aigu de la vengeance et l'acte criminel ; ce dernier s'est accompli comme un réflexe. Aussitôt après, le meurtrier va regretter son acte, soit qu'un sentiment moral s'élève tardivement dans son âme et suscite le remords, — cela se voit, — soit que, mis en prison, il s'eJDTraie banalement de la punition qui l'attend.
Le crime commis est le résultat nécessaire d'un concours de circonstances fortuites, — séjour dans un autre pays, rencontre d'un camarade moqueur, peut-être influence momentanée de l'ivresse — et de causes plus durables, — insuffisance d'instruction et de développement moral.
L'illustre Gharcot a dit que pour créer le nervosisme il fallait deux facteurs : l'un permanent, la prédisposition névropathique, et l'autre contingent, les agents provocateurs. On pourrait en dire autant de la criminalité, petite et grande ; elle est due à une cause permanente, la mentalité primitive, et à des causes contingentes, qui sont les divers événements de la vie.
- Nous, qui sommes doués d'une autre mentalité que cet ouvrier italien, nous ne réagirions pas de la même manière. Si profonde que soit la blessure faite à notre amour-propre par une plaisanterie, l'idée de défense n'ira pas jusqu'à l'intention homicide, et fût-elle née dans une âme passionnée, elle serait arrêtée par des considé-
L'ACTE U-j
rations morales bien plus que par la crainte de la gendarmerie.
Est-ce à dire que cet homme doive rester impuni, sous prétexte qu'ayant réagi comme il pouvait au moment oii sa colère s'est éveillée, il n'a aucun reproche à se faire ? — Nullement ; l'acte est contraire au bonheur de la société ; elle a le droit de le réprimer, de le punir même, tant pour réveiller chez le coupable la clairvoyance morale qui lui a manqué que pour donner un avertissement salutaire à ceux qui seraient tentés d'obéir, comme lui, aux simples mobiles de la sensibilité.
Il n'y a pas à revenir sur le passé : il a été ce qu'il a pu être. Nous savons qu'il eût pu utre autre si le criminel avait eu des principes moraux, s'il avait été épris de beauté morale, ou même plus simplement, s'il avait vu d'un coup d'oeil les conséquences lointaines de son acte : son emprisonnement, la douleur et la misère des siens, le tort causé à d'autres; il est, en effet, à peine croyable qu'un homme n'ait jamais pensé qu'il ne doit pas faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fit. Mais, hélas, tout cela ne s'est pas présenté à l'esprit de ce meurtrier. Après un délit, après une faute, l'avenir seul nous intéresse ; le passé ne peut nous servir que d'enseignement, et c'est pourquoi, dans la répression nécessaire, il faut envisager d'emblée la tâche éducative qui incombe à la société.
On se méprend étrangement dans le public lettré sur cette question de la criminalité et on montre une méfiance injustifiée vis-à-vis des théories modernes. Les exagérations de Lombroso y ont contribué, et c'est avec inquiétude que bien des gens voient se réunir les congrès d'anthropologie criminelle. On s'est permis la plaisanterie de dire qu'ils étaient «vraiment criminels». Pourquoi.'^ — Parce qu'ils visent à établir que des stigmates corporels, intellectuels et moraux indiquent chez bon nombre de criminels une prédisposition au crime, que le mot de (( criminel-né » exprime d'une façon trop absolue.
Il n'y a pas de criminel-né, d'emblée prédestiné au crime ; mais il y a évidemment des individus qui doivent à l'atavisme, à l'hérédité, à la dégénérescence causée par l'alcoolisme et la misère, une mentalité spéciale, une absence plus ou moins complète de sentiments moraux. Cette amoralité est si bien liée à la constitution qu'elle se dévoile physiquement dans la bestialité de l'expression, dans le prognathisme de la face, par le front bas ou fuyant, par d'innombrables malformations du système osseux et des divers organes qu'on a dénommées « stigmates de la dégénérescence ». Bien avant les savants anthropologistes, le gros public avait vu à la cour d'assises ces (( têtes de criminels », sans saisir l'idée déterministe que soulignait cette constatation.
L'ACTE /Ig
Ces êtres-là sont des bêtes fauves ; elles peuvent rester inoffensives si les circonstances ne viennent pas réveiller leurs instincts, et l'on voit de très braves gens qui ont une tète de criminel. Mais, quand les contingences de la vie, l'absence d'éducation morale, favorisent l'éclosion des instincts mauvais, la bête humaine est déchaînée, et nous assistons à ces crimes horribles dont la cause déterminante semble échapper à la mentalité normale.
Ces criminels doivent être internés, mis dans l'impossibilité de nuire. Sous l'influence de l'émotion, le gros public réclame pour eux la peine de mort et manifeste bruyamment contre le droit de grâce. Bien plus, des hommes cultivés, des savants, qui ont des notions vagues de déterminisme, osent encourager cet esprit de vengeance ; j'en ai vu motiver par des raisons d'économie l'usage de ce moyen sommaire, évidemment moins dispendieux pour l'Etat que le pénitencier.
Je repousse cette solution : i" parce que nous n'avons aucun droit de pousser jusqu'à ce degré notre rôle nécessaire, mais toujours peu sûr, de justiciers ; 2° parce que la peine capitale supprime toute possibilité de révision, s'il y a erreur de jugement ; 3" parce qu'elle ne remplit pas son but préventif, le criminel agissant momentanément, même dans le crime longuement prémédité, dans un état d'âme passionnel au cours duquel la question des
Paul Dubois. 4
5o L'A CTE \
peines à encourir n'interviçnt que rarement et d'une façon très secondaire ; 4" parce que, faite en public ou dans la cour d'une prison, cette exécution développe chez les natures basses qui constituent les foules l'instinct sanguinaire, le désir de vengeance cruelle. L'idée seule de ce meurtre à froid fait passer dans les âmes un souffle de sauvagerie beaucoup plus démoralisant que l'exemple d'un crime. Qui d'entre nousvoudraitjouerle rôle de bourreau?
Des hommes de loi ont cru reconnaître une influence moralisatrice de la peine de mort dans le fait que certains condamnés graciés ont manifesté leur joie d'avoir encore la tête sur les épaules. C'est vraiment exiger beaucoup des criminels que réclamer d'eux un pareil mépris de la mort ; en face de la peine capitale, il est encore permis de préférer la maison de force. Mais ce n'est pas au moment de la perpétration du crime que le criminel se livre à ces réflexions. A ce moment-là, il agit en impulsif et ne craint qu'une chose : être découvert et puni ; plus tard seulement, il manifestera des préférences pour tel ou tel mode de punition.
Chez des individus moins tarés et qui semblent jouir d'une constitution physique et intellectuelle normale, les circonstances de la vie jouent le rôle de causes déterminantes et créent le « criminel d'occasion ».
Celui-ci aussi doit être mis hors d'état de nuire ; il est passible de la peine, non seulement parce que la société
L'ACTE 5i
jouit comme l'individu du droit de légitime défense, mais parce que cette pénalité marque aux yeux du coupable le caractère délictueux de son acte et renforce les motifs de la raison, qui, insuffisants lors de la perpétration du crime, pourront prendre sur lui une influence plus impérieuse.
Il ne s'agit donc nullement de considérer le délinquant comme non coupable, devoir en lui un malade, un fou, et de lui proposer l'asile au lieu de la maison de force. Non, il faut prévenir le crime, l'arruter en voie d'exécution, empêcher les récidives ; il faut punir précisément pour relever ces barrières morales qui ont cédé trop facilement sous la poussée des impulsions passionnelles.
C 'est là une œuvre de correction qu' entreprend la société , et ce devoir est pour elle d'autant plus sacré qu'elle est elle-même cause du dénuement physique, intellectuel et moral dans lequel elle laisse croupir tant d'individus.
Les prisons resteront ; elles ne deviendront pas d'agréables lieux de repos pour des « détraqués » ; mais dans ce milieu, oii la perte de la liberté constitue toujours pour le criminel la peinela plus sensible, l'influence moralisante du directeur du pénitencier, celle de l'aumônier, du médecin, celle de toutes les personnes de cœur, doit s'exercer à profusion avec l'indulgence de bon aloi qui naît directement de l'idée du déterminisme. « Le sage, a dit Platon, punit non parce qu'on a péché, mais pour qu'on ne pèche
plus; car tout fait consommé est irrévocable ; on ne prévient que l'avenir. »
Oui, sans doute, dit-on, il y a dans la vie d'un criminel des événements fortuits, indépendants de lui, qui auraient pu ne pas coïncider ; il y a eu un enchaînement fatal de circonstances. Sans doute, l'amoralité de cet homme a sa cause principale dans le manque de culture morale. Mais il y a un élément de liberté qui aurait permis à l'individu d'opposer sa volonté à ces impulsions successives.
Je réponds comme pour la pensée. Le fait constant, facilement constatable, c'est que nos actes sont détermines par les mobiles de la sensibilité ou par les motifs de l'intelligence. C'est à ceux qui admettent encore autre chose chez l'homme de démontrer qu'il cèle dans son âme des idées morales ne provenant ni de l'hérédité ni de l'éducation.
On ne l'a jamais démontré ; on s'est contenté d'affirmer qu'il préexiste dans l'âme humaine une idée plus ou moins jiette du bien et du mal, un brin de conscience morale, — et ce brin serait bien insuffisant, — indépendant des circonstances ; c'est sur l'existence hypothétique de cette conscience primordiale qu'on base l'idée vague de responsabilité et la sévérité manifestée à l'égard des autres.
Qu'est-ce que la conscience? — C'est l'ensemble de conceptions morales qui, à un moment donné, existent dans l'entendement d'un homme et lui servent de guide pour la conduite de sa vie.
Nous disons de quelqu'un qu'il n'a pas de conscience, d'un autre, qu'il a une conscience délicate; et si souvent cette conscience s'atrophie, elle se cultive aussi, s'affine par l'éducation individuelle et collective. Elle varie d'un individu à l'autre comme le caractère ; elle diffère d'un peuple à l'autre suivant sa mentalité.
La probité commerciale n'est pas partout la même ; il y a des populations peu cultivées à certains égards où elle est scrupuleuse ; il y en a d'autres oii, en dépit du développement scientifique, artistique, littéraire, cette conscience morale semble atrophiée ; tel peuple, dont l'honnêteté en affaires est proverbiale, a la conscience très élastique pour tout ce qui concernela morale sexuelle.
5i LA CONSCIENCE
Ces étals dame individuels et nationaux sont souvent si stables qu'on pourrait les attribuer tout uniment à l'hérédité, les considérer comme des particularités indélébiles de la race. Cependant nous voyons ces mentalités changer, chez les individus par quelques conseils judicieux, chez les peuples sous l'influence d'un courant d'idées nouvelles, religieuses ou morales.
La constatation de ces faits porte à considérer la conscience morale comme un produit de l'éduccdion, avec cette restriction qu'il faut admettre l'influence d'une prédisposition native due à l'hérédité et à l'atavisme.
Or nous ne choisissons ni notre mentalité native ni notre éducation, et c'est comme plaisanterie que nous goûtons le conseil populaire : Il faut être judicieux dans le choix de ses parents.
Y a-t-il au milieu de ces innombrables représentations mentales qui forment le bagage de notre conscience et que nous devons évidemment à l'éducation quelques idées primordiales, un indestructible noyau d'intuition du bien et du mal.»^ Faut-il reconnaître une voix de la conscience, une soif d'harmonie, un besoin de justice, qu'une loi générale et absolue imposerait à tous les hommes capables de penser, pour employer les termes d'un journaliste genevois qui critiquait naguère les élucubrations antireligieuses de Viviani à la Chambre française.^ — J'en serais charmé,
car, si nous possédions ce joyau de vertu au tréfond de nous-mêmes, nous n'aurions plus que des péchés mignons .
Tout d'abord, il faudrait que chacun fût capable de penser, et de penser philosophiquement ; or beaucoup de gens sont hors d'état de se livrer à ce travail ; les voilà déjà privés de ces notions considérées comme primordiales et indispensables.
Faisons remarquer que cette conscience imposée à ceux qui sont capables de penser, cet impératif catégorique kantien, ne nous donnerait nullement la liberté. C'est, philosophiquement parlant, le comble de l'esclavage que d'obéir à une loi inéluctable, si heureux que puissent être les résultats pratiques de cette passivité. Rien ne corrobore mieux l'idée du déterminisme que cette contrainte morale à laquelle nous ne pourrions nous soustraire. Mais la question n'est pas là pour nous, qui admettons d'emblée cet esclavage nécessaire et bon vis-à-vis des mobiles ; peu nous importe que nous obéissions à une idée acquise dans le cours de notre vie ou à une idée emmagasinée en nous dès le début de notre existence ; tout est reçu quand on n'acquiert rien par soi-même.
Ce qui est théoriquement intéressant, c'est desavoir si telle ou telle idée est en nous a priori, à titre de don de la Providence ou de bonne Dame Nature, ou si toutes nos idées sont le fruit de (d'expérience ».
Un prince guerrier de l'Allemagne féodale — j'ai oublié son nom — a dit : <( L'homme n'a que deux maîtres : la nature et l'expérience. » Il aurait pu dire l'expérience tout court, car la nature est le fait brutal et l'expérience est notre façon de la voir, de l'interpréter.
A l'exemple de Kant, qui s'est efforcé de démontrer le caractère d'« priori des notions de temps et d'espace, on semble admettre qu'il y a dans la mentalité humaine une moralité innée, des germes d'idées qui tendraient à persister en dépit même des influences défavorables.
Je ne A'ois pas très bien ce qui pourrait exister dans la tête de l'enfant à sa naissance. Il semble n'avoir, à sa venue dans le monde, que des instincts, des sensualités, des besoins matériels. Ce serait bien osé de dire qu'il a déjà des idées, et surtout des idées aussi complexes que la soif d'harmonie ou le besoin de justice ; en tous cas, cène serait qu'une soif d'harmonie organique, qu'un besoin de se sentir bien dans sa peau.
Mais dès les premiers jours de la vie commence l'éducation, l'éducation par l'expérience sensible, par les sensations de bien-être et de mal-être dues à des influences physiques : chaud, froid, impressions sensorielles modérées ou trop vives pour la sensibilité du système nerveux. Dès le premier vagissement, ces sensations ont une influence sur la mentalité naissante, et l'on comprend
LA CO.\SCIEi\CE 57
qu'une succession d'impressions pénibles puisse modifier le caractère de l'enfant, créer une disposition chagrine qu'on surprend si souvent chez les petits ayant souffert de maladies ou de mauvais traitements ; cette tache est parfois indélébile. Qui nous dit que cette éducation par les sens ne commence pas avant la naissance, dans le sein maternel, 011 déjà le fœtus peut trouver des conditions défavorables à l'établissement de son bien-être et subir des impressions pénibles ?
Peu à peu, par l'expérience personnelle, et plus tard, quand il est en état de comprendre, par l'expérience des autres, l'enfant arrive à de nouvelles notions ; il sort de sa mentalité animale pour former son âme humaine, accessible aux conceptions abstraites, à l'idée morale. Il acquiert la notion de l'espace en voyant devant lui les objets, l'étendue qu'ils occupent ; il se forme celle du temps en obserA ant la succession des faits ; il apprend à connaître le monde ; il cherche avant tout ce qui lui est agréable et évite ce qui lui cause du déplaisir. Jouissant de la bonté des autres, d'une mère, d'une nourrice, il arrive à la notion de bonté, qu'il apprécie justement, d'une façon tout égoïste. La notion de Justice s'impose plus tard à lui, toujours au point de vue personnel, quand il a ressenti le mal que lui cause l'injustice.
Même dans sa conception trop étroite de la « morale
de l'intérêt personnel », Epicure a pu dégager sans peine la notion de justice. « Le droit naturel, dit-il, nest autre chose qu'un pacte d'utilité, dont l'objet est que nous ne nous lésions point réciproquement et que nous ne soyons pas lésés. Chacun, en se protégeant contre autrui, a protégé autrui contre soi. »
Il y a là une sorte de « contrat social » tacite. Cette notion est accessible au plus vulgaire bon sens, alors que Rousseau a dû se donner beaucoup de mal pour l'exposer en termes scientifiques.
L'enfant n'a pas besoin dune analyse philosophique, impossible à son âge, pour asseoir cette donnée sur un impeccable raisonnement. La logique fait naître de la répulsion pour l'injustice par le seul fait qu'on l'a éprouvée ou qu'on devine la souffrance qu'elle fait subir. Il n'y a pas d'association d'idées plus simple que celle par contraste ; l'idée de justice fait surgir celle d'injustice. Comme dit Rousseau dans Y Emile : « le premier sentiment de justice ne nous vient pas de celle que nous devons, mais Àe celle qui nous est due » .
C'est ainsi que nous créons, sans l'aide des psychologues, des concepts moraux qu'ils ont quelque peine à expliquer par la voie des syllogismes. Il y a des choses qui sont si simples qu'elles perdent à être analysées, et cela non parce que ce sont des notions a priori, mais parce qu'elles sont
le fruit de constatations immédiates et que la loi en découle tout naturellement. Il en est de même de certaines notions scientifiques. Nos mathématiciens commencent l'algèbre par la proposition : Toute quantité est égale à elle-même . — L'esprit de l'enfant est souvent ahuri par cette affirmation savante, car il a déjà constaté le fait; il lui paraît si banal qu'il ne voit pas l'utilité de l'exprimer; d'ailleurs, la proposition est plus facile à admettre qu'à démontrer.
Les notions de justice, d'harmonie, sont tout aussi simples ; elles dérivent du désir de bien-être, et il faudrait être dénué de tout esprit de généralisation pour ne pas comprendre que la jouissance que nous désirons pour nous est également désirable pour tout le monde. Nous oublions, dans la vie, cette solidarité, parce que nous portons le regard trop sur nous-mêmes ; mais il nous est facile de reconnaître la légitimité des sentiments altruistes qui engendrent l'idée de justice.
De même qu'il n'y a pas de pensée volontaire, échappant à ce que j'ai appelé le déterminisme de la pensée, pas d'acte qui ne soit déterminé par les motifs, il n'y a pas lieu d'admettre des notions innées, constituant un élément primordial de conscience morale.
La conscience existe plus ou moins développée en chacun de nous ; elle serait, je l'ai dit, bien insuffisante si elle n'était constituée que par ce noyau hypothétique
6o LA COASCIENCE
que l'on persiste à réclamer. Notre conscience se compose de toutes les notions morales que nous devons à l'expérience. Quelques-unes se développent très vite et très tôt ; elles dérivent directement de la vie sensuelle. D'autres sont plus compliquées et ne peuvent être saisies que par le lent développement de l'esprit humain, sous l'influence de l'expérience adulte plus complète, plus raffinée, transmise parles éducateurs de tout genre, religieux ou philosophes. C'est l'attrait qui a poussé ces derniers à la réflexion plus profonde et les a amenés à une vue plus claire des choses ; infatigables chercheurs, ils mettent à notre disposition les pépites qu'ils trouvent sur leur chemin .
Cette conscience morale se complète pendant toute la vie par un apport d'idées nouvelles, par la correction d'idées anciennes. Nos vues éthiques se précisent ou changent, et, à un certain ûge, nous sommes souvent étonnés de ce que nous avons pu faire autrefois en toute tranquillité d'âme. C'est que notre moi se transforme peu à peu dans le cours de notre existence.
Les concepts moraux acquis dès les premières années de la vie, complétés ou modifiés par l'expérience ultérieure, constituent ce que j'ai appelé : les bandes directrices. C'est à elles que se heurtent les représentations mentales qui se précipitent sur nous par la voie des cinq sens ou les réminiscences d'excitations antérieures. J ai
LA CONSCIENCE Gi
montré le caractère nécessairement contingent et indépendant de nous de ces chocs primaires déterminant le mouvement continu de notre pensée.
On a dit que l'idée du déterminisme s'impose à notre esprit quand on examine objectivement les actions des hommes ; mais on oppose à cette vue raisonnable l'expérience interne, qui nous donne, au contraire, la sensation de liberté.
Cette illusion est inhérente à une analyse purement subjective de nous-mêmes. L'homme se sent évidemment libre quand il peut, sans entraves venant des autres ou résultant d'une maladie avérée, suivre la pente de ses désirs, soit qu'il obéisse par goût — je ne puis dire par volonté — aux mobiles de la sensibilité, soit qu'il préfère se soumettre aux motifs de la raison.
Il méconnaît l'esclavage interne qui résulte des continuelles variations de notre bien-être physique et mental, et surtout il ne perçoit pas comme contrainte la poussée des motifs puisqu'ils naissent en lui-même ^.t déterminent son désir. Il définit précisément comme liberté cette obéissance et oublie qu'on ne pense pas ce que Von veut, mais ce que l'on peut.
Je l'ai dit, la pensée n'est pas spontanée; elle succède à lexcitation toujours fortuite. Le déterminisme de la pensée implique celui des actes, car ceux-ci sont l'aboutissant obligé des représentations mentales.
6a LA CO\SCIENCE
L'homme accomplit des actes ou a tout au moins l'intention de les accomplir. Ce sont ces intentions d'actes que les philosophes, qui ont leur langue à eux, ont appelées des voUtions. On en a conclu qu'il y a en nous une force, un pouvoir libre, et on a fait de la volonté une faculté de l'âme, comme on l'a fait de la mémoire.
La comparaison n'est pas exacte. La mémoire est un fait biologique ; c'est la faculté de garder une impression, un résidu d'excitation antérieure. La cellule cérébrale est capable de celer une image comme la plaque photographique impressionnée par la lumière. La mémoire dépend si bien de la constitution même du cerveau qu'elle ne peut guère être développée. Celui qui dès l'enfance a mauvaise mémoire n'en aura jamais une bonne ; il pourra apprendre beaucoup de choses, dépasser même ceux qui sont mieux doués, mais il sera obligé de consacrer plus de temps et d'attention à l'étude.
La volonté, elle, n'est pas une faculté. Dans la longue courbe qui commence par une représentation mentale fortuite et, après mille hésitations, après tout un travail de délibération, aboutit à Vacte, la volonté n'est qu'un point mathématique, qui indique le passage à une volition finale, à V acte-résultat. C'est notre désir ultime que nous décorons du nom de volonté.
Tout le monde saisit sans peine l'idée de ce détermi-
nisme. Il n'est hostile à aucune conviction métaphysique, à aucune foi religieuse. C'est une simple question de psychologie, qui n'a en aucune façon la prétention de résoudre les problèmes de l'au-delà. Aussi ne s'y oppose-t-on jamais par le syllogisme ; ce serait, en effet, peine perdue. Mais on réclame la liberté comme condition primordiale de la responsabilité ; on la postule comme fondement de la morale.
Obligés de reconnaître le déterminisme dans la plupart des circonstances de la vie, les partisans du libre arbitre en viennent à qualifier de relative la liberté humaine ; ils rétrécissent toujours plus le piédestal sur lequel repose l'auguste statue de la liberté ; depuis longtemps, elle semble juchée sur la pointe d'une aiguille.
La liberté n'est pas possible dans un être fini, appelé à l'existence sans l'avoir désiré, borné dans la durée de ses jours, incapable d'arriver à la perfection, toujours dépendant du milieu où il vit, de ces influences multiples qui agissent sur son corps et sur son esprit et qu'on peut qualifier d'éducatives.
Sans doute, l'adoption de l'idée si rationnelle du déterminisme entraîne des modifications dans la conception de la responsabilité. C'est heureux, car on emploie ce mot à tort et à travers, sans voir ce que recouvre cette banale étiquette. Il faut distinguer.
04 LA COiXSCTENCE
Toute responsabilité doit avoir sa sanction. Quels sont donc les genres de responsabilité que nous pouvons concevoir ?
La première, qui saute aux yeux, c'est la responsabilité pénale, celle que nous impose la société par mesure de défense personnelle; qu'elle soit juste ou non, nous sommes forcés de nous y soumettre aussi longtemps que les prescriptions pénales ont force de loi.
Il jjeut paraître étrange, à première vue, d'infliger un châtiment à celui qui a commis un acte mauvais alors que le déterminisme ne voit dans cet acte que la résultante d'une succession d'événements, les uns extérieurs, les autres intimes ; il semble qu'il n'y ait qu'à se croiser les bras en déplorant ces cruelles fatalités. On oublie que le châtiment est un nouveau motif de la raison, qu'on introduit dans la mentahté du sujet pour orienter sa vie mentale et pour empêcher d'autres âmes de s'égarer à sa suite. Ce n'est pas une œuvre de vengeance, je le répète, c'est une influence éducative que doit poursuivre la société. Ces notions ont déjà pénétré dans tous les miheux, même dans ceux qui se refusent, par une fausse compréhension des choses, à admettre la conce^^tion déterministe. C'est à elles que nous devons les œuvres pour le patronage des détenus libérés, les efforts faits pour l'éducation des jeunes délinquants, les lois sur la libération condition-
nelle et celle du pardon, qui doit couronner cette pensée charitable. Les difficultés pratiques d'application ne doivent pas décourager quand on a bien compris l'idée-mère : le déterminisme de la pensée et celui de lacté.
Dans la conception théiste, on peut reconnaître une seconde responsabiHté : celle qui nous mettra en présence d'un juge souverain. Alors il est seul juge, et c'est une outrecuidance de notre part de vouloir deviner ses décrets et de faire subir au coupable non encore jugé la peine de notre mépris.
Il y a, enfin, une troisième responsabilité toule personnelle, et sa seule sanction est le mal que nous nous faisons à nous-mêmes. A voir les résultats immédiats d'un acte coupable, on pourrait parfois trouver que les délinquants en jouissent ou que leur punition n'est pas suffisante. Cette considération ne devrait inquiéter que les athées, car les croyants en appellent en dernier ressort à une haute cour d'immuable justice. Je pense du reste que les jouissances des coupables ne sont nullement enviables ; désirerions-nous être à leur place ?
C'est assez de ces trois responsabilités, toutes doublées de leur sanction ; elles valent bien la responsabilité tout court dont on parle toujours, sans dire ce que Ion entend par là.
Paul Dubois. 5
L'ÉDUCATION est fondée tout entière sur l'idée du déterminisme. Elle a, en effet, toujours pour but de faire accepter par le sujet des idées qui détermineront sa conduite ultérieure. Mal dirigée, elle renforce les mobiles de la sensibilité et rend l'individu esclave de ses passions ; orientée dans le sens de l'éthique, elle élève ces barrières morales qui, s'interposant entre l'idée malsaine et l'acte, empêchent de faire le mal ; elle développe la conscience. C'est encore un esclavage, au point de vue psychologique, mais un esclavage utile puisqu'il contribue à notre bonheur et à celui des autres.
Nous sentons la chaîne à laquelle nous sommes attachés quand ceux qui nous guident nous font prendre une direction contraire à notre désir intime présent, et nous nous plaignons de cette violence faite à nos sentiments. Nous nous considérons comme libres aussitôt que nous
sommes menés dans la direction que nous avons désirée ; c'est ce qu'exprime très bien Guyau* quand il dit : « Un chien tenu en laisse par son maître, mais dont le maître désirerait précisément aller partout oii veut aller le chien et aussi vite que lui, se croirait parfaitement libre. » Le jeune homme qui n'a pas encore éprouvé l'attrait de la vertu se regimbe contre les conseils d'un Mentor ; il s'indigne d'être enchaîné et ne voit pas que les conseils qu'on lui donne, s'ils restreignent évidemment sa liberté, sont un bien pour lui. Mais, quand il aura la clairvoyance morale, un autre désir, celui du bien, s'éveillera en lui ; il se mettra à sa poursuite, et quoique toujours tenu en laisse par l'idée qui s'est emparée de lui, il aura le sentiment que la chaîne est détendue ; il se fera l'illusion de la liberté, comme le chien qui, guidé par un attrait, suit exactement son maître ; si, dans son ardeur, il le dépasse, il croira entraîner son maître, devenir son conducteur. Esclave d'abord de ses passions, l'individu devient esclave de l'idée morale.
C'est la considération du but éthique à atteindre, pour le bien de l'individu et de l'humanité, qui fait établir la distinction entre les deux esclavages : celui du mal et celui du bien ; on oublie trop souvent ce dernier dans cette
I. Education et hérédité. Etude sociologique, par M. Giiyau. Félix Alcan, Paris, 1889.
analyse psychologique. C'est pourquoi, dans le langage ordinaire, on déclare esclave celui qui obéit à ses impulsions passionnelles, égoïstes, et qu'on considère comme liberté suprême l'obéissance à des principes moraux. (( Faites-vous Vesclave de la philosophie et vous jouirez de la vraie liberté », disait Epicure ; et Schiller répétait : « L'homme moral est le seul vraiment libre. » Et dire que la plupart des hommes s'imaginent l'être !
Il ne s'agit pas pour nous d'être libres, mais bien de trouver la bonne voie, comme un touriste qui cherche à escalader un sommet désiré. Il cherchera son chemin en profitant de toutes ses expériences personnelles ; il recueillera des renseignements auprès de ceux qui l'ont précédé, et quand il l'aura trouvé, il ne dira pas : « Je veux le prendre » ; il le prendra. C'est ce qu'exprimait élégamment une intelligente malade en disant : (( La volonté tombe passivement dans l'ornière que lui creuse la raison . » L'homme ne fait pas le mal volontairement ; il s'égare, . comme le pensait si justement Socrate, et toute l'éducation a pour but de lui montrer le bon chemin. Soyez sûrs que s'il ne le prend pas, c'est qu'il doute encore de l'exactitude de vos indications ; il lui paraît peut-être le plus court, mais pas le plus agréable : affaire de goût.
Le caractère déterministe de l'éducation se montre clairement quand cette éducation recourt à Vautorité, sous
toutes ses formes ; il serait ridicule de parler de la liberté de l'enfant qu'on élève au bien à coups de bâton, de la liberté de penser de celui à qui on impose une opinion. Ce sont là des méthodes d'orthopédie morale encore fort usitées dans des milieux qui se réclament du libre arbitre, et on ne semble pas s'apercevoir de l'antinomie qu'il y a entre ces deux notions : autorité et liberté.
La liberté n'est pas plus grande, psychologiquement parlant, quand nous cédons à des suggestions quelconques. Il suffît d'avoir assisté à des séances d'hypnotisme ou de suggestion à l'état de veille, de savoir que 97 pour 100 des gens sont aptes à subir ces influences en vertu de leur crédulité, pour apprécier justement la liberté de jugement de l'homme.
La persuasion par les arguments les plus logiques ne laisse pas plus de liberté vraie à l'individu. Elle n'impose rien, c'est vrai ; elle dit même expressément : Vous êtes libres, écoutez-moi, appréciez les motifs. Mais, si l'idée qu'on soumet au sujet est acceptée par lui, — et cette acceptation ne dépend pas de sa volonté, mais de sa faculté de compréhension, — elle devient impérieuse, tyrannique, et entraîne le sujet avec d'autant plus de force qu'il est plus convaincu. Si, au contraire, il résiste à la dialectique du maître, c'est qu'il ne comprend pas à fond l'idée qui lui est soumise ; elle ne trouve pas place dans des casiers
déjà occupés ; il demeure l'esclave de son opinion antérieure. Nous savons tous combien il est pénible de sentir cette résistance de la mentalité d'autrui, quand nous pensons lui rendre service en lui faisant partager nos vues.
L'éducation par les procédés persuasifs est la seule qui respecte la liberté apparente de l'individu, qui lui soumette les motifs en le laissant apprécier leur valeur selon ses moyens intellectuels.
Tout procédé qui recourt à l'autorité est mauvais dans son essence, alors même qu'il aurait l'avantage d'amener un résultat rapide et utile. La fin ne justifie jamais les moyens. Une idée aussi nous prend au collet et nous fait obéir tout autant que le fouet, encore que ce soit plus agréable. Ce n'est pas non plus parce qu'elle vient des autres que la contrainte de l'autorité est détestable, car les idées qui nous mènent nous viennent aussi des autres, de nos parents, de nos maîtres, comme les claques qu'ils nous ont peut-être données. Mais ce qui est mauvais dans l'autorité, c'est qu'elle ne développe pas notre clairvoyance, notre perspicacité.
Ce dont nous avons besoin dans la vie, ce n'est pas de la volonté, que tant de gens prétendent avoir alors qu'ils ne sont que volontaires, c'est-à-dire esclaves de leurs impulsions ; c'est de Vintelligence qu'il nous faut. Spinoza a
gravé cette idée dans ces mots : « L'intelligence et la volonté ne sont qu'une seule et même chose. »
Celui qui a bien saisi cette formule comprend aussitôt toute la question du déterminisme, car l'intelligence est un don, de Dieu ou de la Nature, comme vous voudrez ; n'est pas intelligent qui veut. C'est pourquoi il est aussi absurde de reprocher à quelqu'un sa laideur morale que de lui faire un crime de ses infirmités physiques.
On donne à ce mot intelligence un sens trop restreint quand on qualifie d'intelligents ceux qui ont montré certaines aptitudes intellectuelles ; il faudrait spécifier dans quelle branche de la connaissance humaine ils ont mérité cette distinction, aussi banale que les décorations.
Le mot latin intelligere veut dire comprendre. Or on voit tous les jours des gens qui, passés maîtres dans le domaine de la science, des arts, de la politique, ne comprennent pas et sont, au point de vue éthique, des idiots ou des faibles d'esprit. Il leur manque précisément l'intelligence la plus nécessaire, celle qui fait des hommes ; ils n'ont, hélas, que celle, plus brillante aux yeux du monde, qui fait des savants, des artistes, des hommes d'Etat, souvent aussi des escrocs de génie.
Le but de l'éducation que nous donnons aux autres ou que nous recevons d'eux devrait être, avant tout, de former cette intelligence morale, qui nous permet de dis-
cerner le bien et le mal et d'éclairer notre marche dans le chemin de la vie, bordé de fondrières.
Toutes les autres formes d'intelligence sont inférieures. Elles peuvent procurer à ceux qui les possèdent des avantages personnels, en faire jouir les autres et contribuer par conséquent à l'établissement de ce bonheur, contingent et toujours précaire, qu'on résume sous le nom de bienfaits de la civilisation. Point n'est besoin d'être grand clerc pour constater que tout cela n'est pas le bonheur. Ces intelhgences brillantes, mais fragmentaires, font souvent tant de mal moral que le bien qu'elles apportent ne le compense pas.
Nous avons assez d'écoles de tout genre, qui nous donnent des connaissances générales et spéciales et qui peuvent faire de nous d'excellents techniciens dans toutes les branches de l'activité humaine : il nous faudrait une école pour former des hommes.
En écrivant ces mots, je me vois assailli, en pensée, par une foule d'adeptes des religions existantes, qui me crient: «Mais elle existe, cette école : c'est l'Eglise. » Je reste un peu embarrassé de choisir en face de toutes ces bonnes gens qui ne voient le salut que dans une religion d'autorité.
Je ne repousse nullement leur aide et ne doute pas de leurs excellentes intentions. Je suis même convaincu
que l'application de la morale du Christ aurait amené sur la terre ce bonheur convoité. C'est ce que disait M. Omer Joly de Fleury dans son fulminant réquisitoire contre le livre De l'Esprit : « Quels hommes seraient plus heureux que les chrétiens s'ils se réglaient, en tout, sur la morale de l'Evangile ; alors quelle douceur dans les mœurs, quelle cordialité dans le commerce de la société, quelle règle, quelle honnêteté, quelle justice dans toutes nos actions!* » Eh oui, ce serait très beau, mais j'avoue humblement n'être pas émerveillé du résultat obtenu au bout de dix-neuf cents ans : j'ai le sentiment profond que Jésus, s'il revenait sur cette terre, se voilerait la face en contemplant la chrétienté qui se réclame de lui; peut-être sa douleur ne s'accroîtrait-elle pas beaucoup en visitant ceux qu'on appelait de son temps les Gentils.
Et puis, le respect de l'autorité s'en va. J'en faisais l'observation à un excellent père jésuite : (( Vous passez, lui disais-je, pour les plus habiles de tous les rehgieux ; Aous me disiez même que vous ne craignez pas les lois sur les congrégations parce que vous avez su arranger d'avance vos petites affaires.
— C'est vrai, me répondit-il, avec une expression de sa-
I. L' dîne ou le système des matérialistes soumis aux seules lumières de la raison, par l'abbé ***. Avignon, 1759.
7i LÉDUCATION
lisfaction non dissimulée, nous avons celle réputation de savoir-faire.
— Eh bien, savez-vous que je vous trouve très maladroits ?
— Comment cela ?
— Mais, parce que voire rôle devrait être de maintenir votre troupeau intact, rassemblé, et, quoique vous vous donniez toute la peine des chiens de berger, je vois vos brebis vous échapper et s'éparpiller au loin.
— C'est vrai, me répondit-il avec un sourire un peu amer ; on ne nous aime pas, et dans ma propre famille, cependant très croyante, jai à me faire pardonner mon entrée dans l'ordre. »
Le bon prêtre de village a certes une influence meilleure sur ses ouailles ; j'en vois cependant beaucoup qui se plaignent de prêcher dans le désert : il y en a encore trop qui recourent à l'autorité, menacent des peines éternelles, sans y mettre l'esprit du curé de Cucugnan.
- Cette impuissance de l'Eglise à agir sur certaines âmes a été bien reconnue par une religieuse, la sœur Marie du Sacré-Cœur, quand elle dit : « Un grand nombre de personnes que nous élevons à l'idée religieuse se détournent de nous dans le cours de la vie, sous l'influence des contagions sociales, et elles abandonnent avec
les dogmes la morale qui y était attachée. Si donc nous voulons agir sur ces âmes, il nous faut instituer des cours de morale rationnelle. »
C'est, en efTet, à ceux qui ne peuvent pas accepter l'ensemble des dogmes de la religion que paraît s'adresser avant tout l'éducation morale rationnelle, fondée sur l'expérience de tous transmise à tous. Mais cela ne veut pas dire que les chrétiens peuvent s'en passer. Lors même qu'ils acceptent une morale dictée d'En-haut, révélée, qu'ils la fondent sur la foi, il leur faut, pour pouvoir l'appliquer, comprendre l'utilité de ces préceptes, soit pour leur bonheur relatif sur cette terre, soit pour acquérir les féUcités éternelles. Les voilà donc obligés de comprendre aussi : il leur faut l'intelligence éthique.
C'est cette nécessité du contrôle de la raison qu'ont très bien vue Channing et, avec lui, les Unitaristes américains. Tout en restant chrétien, il admet que la révélation et la raison, données toutes deux à l'hcmme pour le conduire, sont nécessairement d'accord et ne peuvent jamais se contrarier; toutes deux, suivant sa comparaison, sont une même lumière, avec la différence de l'aurore au midi; l'une est la perfection et non l'opposition de l'autre ; elle l'achève et ne la renverse pas. Il accepte les dogmes à condition qu'ils puissent recevoir l'assentiment de la raison. Même pour ceux qui ne peuvent