‹ L'education de soi-mêmeChapitre 2 sur 5 · G L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

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s'élever jusqu'à ce rationalisme chrétien, il reste évident que la morale peut être fondée sur la raison et qu'un parfait accord pourrait s'établir, au point de vue de la conduite de la vie, entre ceux qui ont la foi religieuse et ceux qui cherchent leur appui dans la philosophie. Signe des temps : il s'est fondé, dernièrement, une société de libres penseurs et de libres croyants.

Je dirai que pour s'élancer dans la vie, il faut partir d'une plate-forme qui supporte l'effort de notre élan. Les chrétiens la suspendent au ciel par les chaînes d'une dogmatique ; je ne nie pas qu'elle puisse servir d'appui aux rares personnes assez douées moralement pour vivre vraiment de la vie chrétienne. Ceux qui ne croient pas édifient cette plate-forme sur une large base, sur les solides assises de la raison. Je n'ai pas de motif pour admettre, a priori, que cet édifice soit plus fragile. Il y a eu, du reste, assez de rationalistes vertueux pour qu'on ait inventé l'expression osée de (( saints laïques ».

C'est donc uniquement par l'influence persuasive, en ftiontrant la voie du Vrai, du Beau et du Bien, que nous pouvons agir sur les autres ; ils doivent recourir aux mêmes moyens pour faire notre éducation. Malheureusement, le résultat de cette éducation voulue n'est pas toujours celui que nous attendions ; elle se heurte, en effet, à bien des obstacles.

Comme la semence jetée sur un terrain mal préparé, l'idée morale avorte, elle aussi, dans des mentalités faussées par l'hérédité et l'atavisme. Bien plus, des influences éducatrices fortuites s'exercent subrepticement, de même que des circonstances météorologiques imprévues agissent sur une plante et déconcertent l'éleveur.

On prend le mot éducation dans un sens beaucoup trop restreint quand, toujours pour sauver la liberté, on objecte: « Mais regardez donc; voilà deux jeunes gens bien doués tous deux et qui ont reçu dans la famille, à l'école et par l'Eglise la môme éducation, et pourtant l'un est un charmant garçon et l'autre un mauvais sujet. » On en veut à ce dernier, comme s'il avait volontairement fermé aux excellents conseils qu'on lui a donnés les oreilles de son entendement.

On commet ici la même erreur que le jardinier qui dirait: (( Voilà deux plantes que j'ai semées dans le même terrain, que j'ai cultivées avec le même soin; l'une s'est bien développée, et l'autre est une coquine qui n'obéit pas. »

Entre ces deux frères, qui semblent au premier abord si éloignés, il y a peut-être moins de différence morale que nous ne pensons, et il aurait suffi de quelque circonstance fortuite pour intervertir les rôles.

A côté de l'éducation voulue, dirigée, il y a une foule

d'influences secrètes qui agissent dès le premier jour de la vie et peuvent orienter le sujet sur une mauvaise voie. Nous les subissons tous les jours, ces influences, plongés que nous sommes dans le milieu ambiant, exposés à la contagion de tous ces microbes du vice qui pullulent dans l'air moral que nous respirons et nous sont inoculés parla parole, par le livre et, surtout, par l'exemple. Il en est de l'éducation comme des précautions que nous prenons pour éviter à nos enfants les maladies contagieuses, telles que la scarlatine ou la rougeole. Parfois nous croyons avoir réussi, jusqu'au jour où l'un deux nous revient avec la rougeole, alors que son frère, assis sur le même banc d'école, est épargné.

Sans doute, l'éducation qu'on nous donne intentionnellement fait beaucoup pour notre développement ultérieur ; mais n'oublions pas les influences matérielles et morales qui s'exercent à notre insu. Jai dit quelles peuvent, dès la vie fœtale, agir sur le caractère de l'enfant, l'orienter dans la voie de la tristesse, de la maussaderie.

Au moment où j'écris ces lignes, je reçois d'un praticien français la petite observation suivante : a Deux enfants que j'ai connus naquirent à onze ou douze mois l'un de l'autre. On choisit à la naissance du premier une excellente nourrice: l'enfant vint bien, s'éleva sans difficultés, et les parents s'émerveillaient de ce gros garçon

frais, rose, toujours riant, et qu'on n'entendait jamais crier. — Vint le second ; la nourrice avait été si bonne que les parents jugèrent ne pouvoir mieux faire que de lui confier l'allaitement du cadet ; mais les seins épuisés ne suffisaient plus ; l'enfant faisait de vains efforts et, souvent affamé, criait tout son soûl ; la diarrhée s'en mêla et les cris de l'enfant ne furent que plus aigus.

— Voyez, disaient les parents, quel mauvais caractère ace petit drôle ! On l'élève comme son frère, il a la même nourrice, et autant l'autre était gentil et ne nous donnait aucun embarras, autant celui-ci est grognon et maussade.

— La conclusion était toujours : Quel sale caractère ! » Qu'on ne croie pas qu'il s'agisse ici d'un cas rare,

de parents peu intelligents ; c'est un exemple typique de ce qui se passe sous des formes diverses, dans les familles, dans les crèches, dans les établissements de bienfaisance les mieux organisés. Sans doute, s'il y a chez un enfant un état de maladie bien caractérisé, on trouvera toujours de bonnes âmes pour le soigner ; mais s'il est maussade sans qu'on en surprenne la cause, malheur à lui. On n'aime pas les enfants qui crient, qui ont l'air chagrin, repoussent les caresses ; l'affection va tout naturellement à celui qui est joufflu et surtout riant. Il est difficile, même à une mère, déviter ces préférences, alors qu'une sympathie plus vive devrait envelopper précisé-

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ment le moins bien partagé. Ces préférences aggravent l'état d'âme du petit souffreteux ; bientôt elles éveillent les sentiments de jalousie, et la déformation morale s'accentue. Nous sommes injustes envers ceux que nous devrions protéger parce que nous oublions qu'ils sont ce qu'ils peuvent être. Nous nous flattons encore d'être charitables à leur égard, alors que nous n'avons songé égoïstement qu'au déplaisir qu'ils nous procurent. Combien plus durs sommes-nous encore pour les adultes, qui n'exercent plus sur nous le charme fascinateur de l'enfance !

Par d'autres voies, ce sont des contagions qui s'exercent subrepticement. Un mot prononcé devant un enfant à un moment de réceptivité psychologique peut réduire à néant toute notre orthopédie morale. Tenons toujours compte de ces causes multiples et puissantes de déformation et ne jetons jamais la pierre à celui qui est sorti du droit chemin.

Il faudrait dans cette éducation réciproque un tact exquis ; il a sa base logique dans l'indulgence plénière que comporte l'idée déterministe et dans le culte constant de l'Idéal moral.

L'éducation que nous recevons des autres n'est en somme que le premier degré, l'école enfantine. Pendant les années où l'intelHgence est insuffisamment développée, la persuasion logique ne peut être rigoureuse et un

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brin d'autorité s'immisce forcément dans cet enseignement. Il faut en mettre le moins possible, d'autorité ; elle n'éduque vraiment que si elle est complétée plus tard par le conseil qui fait voir à l'élève où se trouve le bien ; il le recherchera tout seul dès qu'il en subira l'attrait.

A l'âge déraison commence l'éducation la plus efficace : l'éducation de soi-même.

Mais encore ici faut-il s'entendre.

De même qu'il n'y a pas de pensée libre, il ne peut y avoir une éducation de soi-même vraiment libre. Il nous est impossible de vouloir penser, de vouloir travailler par nous-mêmes pour enfanter une idée nouvelle. Nous ne pouvons que développer l'acquis, approfondir des idées qu'on nous a inculquées. L'éducation par les autres, c'est la leçon du maître ; l'éducation de soi-même, c'est le travail personnel à la maison ; il s'exerce sur les données d'un enseignement antérieur. Ce n'est qu'une répétition, et si parfois nous y ajoutons quelque chose qui n'était pas contenu dans la leçon, nous utilisons pour cela des notions fournies par d'autres ou tirées de l'expérience, notre maître à tous.

Ce travail de développement, l'élève ne le fait pas volontairement, dans un parti pris d'une volonté souveraine ; il ne peut se livrer à cette étude toujours plus sérieuse qu'en vertu de l'attrait que fait naître le sujet,

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attrait qu'on ne se donne pas, mais qu'on subit par le fait même de la culture antérieure.

Pour se mettre avec zèle à étudier le piano, pour s'exercer en dehors des leçons, il faut avoir éprouvé l'attrait de cette étude, se plaire à ce travail pour avoir supputé les avantages que nous en retirerons. Alors, mais seulement alors, notre attention se fixe sur les conseils du maître et nous prenons plaisir à les suivre. Mais qu'ils sont nombreux, ceux qui n'arrivent pas à reconnaître cet attrait et abandonnent cette étude ! Il en est de même de la culture morale. On nous en donne les bases, comme pour la musique. Mais où sont les élèves zélés qui continuent leur éducation .^ Hélas, les déserteurs sont nombreux. C'est qu ils n'ont pas goûté l'attrait ; ils sont comme le gamin qui aimerait mieux courir les bois et ne se met qu'en bâillant au piano qu'il déteste. N'est-ce pas souvent parce que le maître a dégoûté l'élève ?

L' éducation de soi-même n'est donc pas volontaire, spontanée ; nous ne nous y livrons que quand nous avons découvert l'attrait qui s'attache à ce travail de perfectionnement intime. Elle ne diffère de l'éducation par les autres que parce que nous nous adressons la parole à nous-mêmes. Attirée par le charme, notre attention s'est fixée ; la pensée reçue des autres se précise, se développe. Notre avoir se complète des intérêts accumulés,

comme un capital à la caisse d'épargne ; il y a des gens qui préfèrent laisser leurs économies dans le bas de laine.

C'est encore une illusion de notre esprit que considérer l'éducation de nous-mêmes comme active, comme le résultat d'un vouloir. Elle est passive, en ce sens qu'elle est née d'une impulsion reçue que nous ne suivons que si nous y prenons plaisir. Quand une idée ne nous dit rien, elle perd son caractère d'idée-force et le mouvement s'arrête.

Les idées morales naissent si naturellement par l'expérience qu'elles ont surgi dès les débuts de la pensée humaine ; c'est pourquoi nous n'ajoutons rien d'absolument nouveau au capital éthique que nous ont légué les siècles. Obéissant aux associations d'idées modernes, nous exprimons les mêmes pensées sous d'autres formes, nous choisissons dans la vie actuelle les images qui doivent donner du relief à l'idée ; mais, si l'on y regarde de près, nous habillons de nouveaux falbalas l'éternelle poupée.

Des idées nouvelles, une nomenclature spéciale, ne surgissent que quand il y a un fait nouveau, resté inconnu à nos prédécesseurs. C'est ce qui arrive dans le domaine scientifique, oii l'expérience, le plus souvent fortuite, nous ouvre de nouveaux horizons. Ainsi les découvertes de l'électricité, des rayons Roentgen, du radium, ont fait nedtre des mots nouveaux étiquetant de nouvelles concep-

tions. Aussi suffît-il de quelques années pour démoder un traité de physique.

Les idées morales, au contraire, restent les mêmes à travers toute la civilisation, et. si nous éliminons des écrits anciens les quelques allusions qui leur donnent la couleur locale, nous trouvons absolument modernes et applicables à notre siècle les idées de Socrate comme celles d'Epictète, de Sénèque et de Marc-Aurèle.

Dans ce domaine de la pensée éthique, les hommes sont restés les mêmes, et l'éternelle lutte entre les adeptes d'une dogmatique et les rationalistes est résumée déjà dans cette parole de l'esclave stoïcien : « Pourquoi ne ferions-nous pas par raison ce que les Galiléens font par routine? » Il ajoutait une critique, qui serait à sa place aujourd'hui comme au premier siècle de l'ère chrétienne, quand il accusait les chrétiens de ne pas mener une vie conforme à leurs doctrines. Je crois qu'Epictète, parcourant notre monde civilisé, ne retrancherait rien à cette juste remarque.

C'est précisément parce que l'homme ne pense pas ce qu'il veut, mais ce qu'il peut, que l'éducation doit s'efforcer de l'éclairer, de lui montrer le chemin de ce bonheur intime qui réside dans la satisfaction de sa conscience éclairée.

Celui qu'auront touché dans sa sensibilité morale les

enseignements de son enfance subira l'attrait puissant de ces états d'âme ; ses associations d'idées se feront tout naturellement dans ce cercle ; sa pensée se fixera, obsédée, sur cette tâche de perfectionnement éthique. Il vivra dans l'enthousiasme du bien, soit qu'il s'appuie sur une croyance religieuse qui satisfait ses aspirations vers un au-delà, soit qu'il cherche à trouver son chemin par la voie de la raison. On a accusé d'orgueil ces rationalistes de tous les temps. Le reproche serait justifié s'ils prétendaient avoir trouvé par eux-mêmes la vérité unique, l'avoir inventée. Leur rôle est plus modeste : ils n'ont fait que recueillir l'héritage des générations antérieures et y ont pris ce qu'ils pouvaient comprendre, aimer. On ne saurait exiger d'un homme autre chose que cette adhésion aux idées qu'on lui soumet ; il a le droit de les examiner à la lumière de sa raison, fût-elle même défectueuse, car c'est la seule lanterne qu'il ait pour aller à la recherche de la vérité.

LA seule liberté dont jouisse 1 homme, c'est de pouvoir réagir sous l'influence d'une idée, de pouvoir obéir soit aux mobiles de sa sensibilité, c'est-à-dire à ses passions, soit aux motifs de la raison. Cette obéissance est consentie, et c'est pourquoi nous la qualifions de libre ; mais cet assentiment dépend de notre mentalité innée et acquise. Pour lutter contre les entraînements passionnels, nous avons besoin, non de liberté, mais d'un ensemble de vues morales qui fassent pencher la balance mentale du bon côté. Il faut que la petite tète pensante que nous supposons placée au bout de l'index ait un regard clair, une vue nette de ce qui est le bien et de ce qui est le mal.

L'éducation seule, dans son sens le plus étendu, peut nous donner cette clairvoyance morale qui, dans la conception déterministe, remplace la notion de volonté. Il faut

voir le chemin avant de s'y engager. Cette éducation de la conscience morale se fait ou par notre propre expérience sensible et morale ou par celle des autres. Elle commence par la réceptiAâté aux enseignements de nos éducateurs, jusqu'à ce que notre culture soit suffisante pour nous permettre le travail dit personnel. Cette culture continue nous amène, non à la liberté, mais à la maîtrise de nous-mêmes, c'est-à-dire à un bienfaisant esclavage vis-à-vis des sentiments moraux qui se sont imposés à notre esprit. C'est ici qu'on pourrait parler d'un impératif catégorique, non pas natif et réduit à un imperceptible noyau de conscience, mais acquis et solidement établi sur la connaissance. Dans cette noble idée du déterminisme moral, l'immortel Guyau a pu dire : « Celui qui n'agit pas d'après ce qu'il pense, pense incomplètement. »

J'ai noté, en analysant le déterminisme de la pensée, que toute représentation mentale d'un acte entraîne immédiatement l'accomplissement de cet acte s'il n'est pas empêché par une représentation mentale contraire. C'est là un fait psychologique directement constatable, mais dont l'expression doit être complétée. Pour que l'idée aboutisse à l'action, il faut que la représentation mentale allume un désir. L'idée pure, intellectuelle, n'est pas motrice ; elle ne le devient que par l'adjonction d'un élément émotionnel, passionnel. Alors seulement elle devient idée-

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force, suivant la juste expression de Fouillée, sentiment, passion, selon le langage populaire.

C'est là ce que de très grands esprits n'ont pas vu, tant nous sommes habitués à admettre une différence fondamentale entre la raison et le sentiment, à méconnaître le lien qui les unit. Ecoutez Pascal, ce neurasthénique mystique, qui écrivait si bien et pensait si souvent incomplètement :

(( La conversion de l'homme est empêchée par sa paresse, ses passions, son orgueil, en un mot par l'amour de soi. Il ne faut pas prétendre vaincre ce sentiment par une idée ; une passion ne cède qu'à une passion. »

Oui, certes, une passion ne cède qu'à une passion, un sentiment ne cède qu'à un sentiment ; on ne saurait mieux dire. Mais comment Pascal n'a-t-il pas vu que toutes nos passions, sauf celles qui sont purement animales (faim, soif, désirs génésiques, besoin de bien-être physique), sont des idées devenues sentiments à force de s'être imposées à notre entendement ! La passion que Pascal voulait opposer aux passions humaines, à l'égoïsme toujours renaissant, c'était la passion religieuse, c'est-àdire une idée qu'il avait rendue chaude à force de se l'être martelée en tête.

C'est vrai, l'homme n'agit pas directement sous l'empire de ses idées ; il est mû par ses sentiments. Il faut que l'acte ait un attrait pour lui, et s'il s'agit d'une idée com-

plexe, d'une conception morale, il faut qu'il s'enthousiasme pour elle, qu il en devienne l'apôtre. Nous sommes parfois en présence de l'idée éthique comme en présence d'une beauté féminine classique ; nous restons froids visà-vis de ce corps de déesse, de ce port élégant, de ce nez grec ; nous ne nous amourachons pas. Faisons plus ample connaissance et nous reconnaîtrons des qualités de grâce, des dons de l'esprit et du cœur. Prenons-y garde : ce n'est peut-être pas le coup de foudre, mais c'est plus dangereux : nous allons devenir esclaves.

C'est ainsi qu'une idée s'empare de nous et nous tient solidement dans ses griffes. Dans un article sur Brunetière, M. Laniy montrait l'illustre critique dans sa marche vers le christianisme, « conduit par sa logique comme un prisonnier par sa chaîne ». L'expression est juste ; elle démontre l'esclavage oii nous sommes vis-à-vis de notre pensée, de notre logique personnelle, qui n'est pas toujours celle des autres. Celle de Brunttière, faite d'autorité et de traditionalisme, le ramenait à Rome ; celle de beaucoup d'autres les en éloigne tout aussi impérieusement.

J'ai laissé échapper plus haut, par habitude, l'expression « qualités du cœur ». Nous voilà de nouveau en face d'une gousse vide, d'une de ces étiquettes qui ne correspondent plus au contenu.

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Dès le début de sa vie psychique, l'homme s'est aperçu que certaines pensées provoquaient un mouvement émotionnel, en particuUer, l'étrange sensation du cœur gros, de l'angoisse précordiale. Il a vu cet organe, pompe aspirante et foulante destinée à entretenir la circulation du sang, s'associer à nos joies comme à nos douleurs, et, dans son langage primesautier, il a aussitôt relégué les sentiments dans le cœur et les idées dans la tête.

L'image est poétique et, comme telle, mérite d'être conservée ; mais il ne faut pas prendre comparaison pour raison.

Les sentiments ne naissent pas dans notre cœur, qui a de tout autres fonctions ; ils s'éveillent dans notre esprit, sous la froide forme d'une représentation mentale, d'une image. Isolée, cette idée pourrait ne pas produire l'orage émotionnel ; mais aussitôt les associations d'idées surgissent, réveillent des idées déjà emmagasinées dans la mémoire, et les appareils physiologiques se mettent en branle, décelant 1 émotion psychique. Une corde isolée d'un instrument peut vibrer seule et produire un son peu intense ; mise en vibration au milieu d'autres cordes convenablement tendues, elle transmet son mouvement, et c'est un accord que nous entendons ; il nous empoigne plus que le son unique.

Il en est ainsi de la vie de l'esprit. Des idées peuvent se succéder innombrables dans notre tête ; ce sont des cordes isolées qui vibrent successivement ; elles ne provoquent aucun mouvement émotionnel. C'est ce qui arrive généralement dans le travail scientifique, malgré l'abondance d'idées que remue notre esprit. Nous restons froids malgré un travail intellectuel intense.

Nous lisons une lettre, et rien ne nous émeut tout d'abord au milieu de cette succession d'idées. Soudain, nous croyons saisir un reproche sous l'expression qui a voulu être bienveillante et nous rougissons, notre cœur a battu plus vite. C'est que l'idée qui a surgi en a réveillé de nouvelles ; l'ébranlement d'une corde s'est transmis à d'autres et le son a gagné en intensité.

C'est par ce réveil de représentations mentales antérieures devenues déjà sentiments, parce qu'elles nous sont habituelles et touchent avant tout à notre amourpropre, que se produit le phénomène de l'émotion. Elle commence par une idée à laquelle d'autres s'enchaînent ; elle finit parles troubles physiologiques : pâleur, rougeur, larmes, battements de cœur, serrement à la gorge ou à l'estomac, insomnie, etc.

Il y a, entre l'idée intellectuelle froide et le sentiment chaud, la même différence qu'entre la sensation tactile simple et la sensation douloureuse, qui, elle aussi,

s'accompagne de phénomènes physiologiques analogues.

L'excitation des nerfs périphériques devient douloureuse quand elle dépasse une certaine limite, et cette sensibilité physique varie d'un individu à l'autre. S'il y a des douleurs intenses, qui provoquent chez tous les sujets des réactions analogues, il y en a d'autres, qui sont spéciales à certaines personnes. Il en est de même de l'émotion ; tel événement, qui laisse indifférent notre voisin, nous met au comble de l'agitation, et souvent nous ne réussissons pas à arrêter cette vibration, alors même que nous la reconnaissons intempestive et disproportionnée à la cause qui l'a produite. C'est que nous n'obéissons pas seulement aux représentations mentales actuelles, aux arguments logiques momentanés, nous subissons avant tout le joug de nos sentiments antérieurs, des idées tassées au tréfond de notre personnalité. Elles ont été intellectuelles aussi dans leur temps ; elles sont devenues sentiments, parce qu'elles satisfaisaient nos plus intimes aspirations. Il n'y a donc pas entre le sentiment et la raison l'antinomie que se plaisent à signaler les poètes, les moralistes, voire même des psychologues, et surtout ces êtres impressionnables qu'on appelle (( les nerveux». Le cœur n'a pas a de raisons que la raison ne comprend pas ». Ce qui est vrai, c'est que l'homme n"a pas toujours la

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raison assez perspicace, ne pense pas complètement et laisse éclater Forage émotionnel, alors qu'une réflexion plus juste et plus prompte eût pu l'empêcher. C'est par cette vue claire des choses que nous nous opposons à l'émotion naissante, comme nous arrêtons la vibration d'un verre en le touchant du doigt. Il vaudrait encoie mieux ne pas la laisser naître.

Beaucoup de mes malades, dont rémoti\dté est le défaut principal, se présentent à moi en me disant : « Mes sentiments forment un groupe à part et ma raison subsiste à côté d'eux ; il y a entre ces deux compartiments des cloisons étanches qui ne permettent pas à ma raison de faire de l'ordre dans mes sentiments. » Je leur réponds : (( Vous vous trompez ; il n'y a pas de sentiments primaires ; ils sont tous liés à une représentation mentale d'ordre intellectuel, accessible à la critique de la raison. Aussi y a-t-il une logique des sentiments ; ils ne doivent pénétrer dans notre âme et y persister que quand ils ont reçu l'assentiment de la raison. Votre tendance à séparer ces deux domaines équivaut à l'affirmation si banale et si vaine : C'est plus fort que moi. — Ce n'est pas dans cet état d'esprit qu'on arrive à la victoire. »

Nous ne pouvons opposer à nos passions que des idées, mais il faut qu'elles soient assez claires pour nous saisir et nous emporter : alors elles deviennent sentiments,

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passions, et nous agissons automatiquement sous cette impérieuse injonction.

Ces idées directrices, qui doivent nous servir de guide, nous ne les choisissons pas volontairement dans ce qu'on a appelé la volonté cV indifférence ; notre choix est déterminé par nos sympathies, disons par notre goût moral.

En face du cortège d'idées qui défilent continuellement devant nos yeux, nous sommes comme un prince que l'on veut marier et à qui on présente quelques jeunes filles. On lui dit gracieusement : — Vous êtes libre, choisissez. On oublie qu'on ne lui en a présenté qu'un certain nombre, du même monde, que le choix est forcément restreint. Laquelle va-t-il choisir.^ — Eh bien, celle qui lui plaira le mieux. Se laissera-t-il subjuguer par un joli minois ou parle magot d'un laideron .►* Agira-t-il sous la contrainte morale du père, qui ne le laisse libre qu'en paroles.*^ — Eh, cela dépend de sa mentalité, et tout prince qu'il est, il n'a échappé ni aux effets de l'hérédité ni aux suggestions de son éducation.

Il y a des gens qui ont vraiment de la chance dans ce bas monde. Ils sont nés dans un milieu moralisant, ont été élevés à la douceur, à la bienveillance, par l'affection de leurs parents, par le discours et par l'exemple, plus puissant encore : ils ont appris à connaître ces idées

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morales et en ont compris la beauté, les avantages. On a su faire leur éducation avec cette adresse que donne la sincérité, sans leur imposer le choix. Les contraintes extérieures ont disparu et l'individu ne cède plus qu'à ses sympathies personnelles ; il se sent libre. Quoi d'étonnant s'il épouse ces idées aimées, s'il marche dans la vie guidé par elles ?

D'autres gens ont eu les mêmes avantages et ont mal choisi; comme un fds de famille débauché auquel on présente d'honorables fiancées et qui leur préfère une coquine, ils dédaignent les vertus. Peut-être les a-t-on habillées en quakeresses un peu sévères, peut-être sontils incorrigibles, anormaux, incapables de goûter les charmes les plus réels.

D'autres, enfin, n'ont pas été élevés avec cette sollicitude ; mais, semblables à ces jeunes gens qui manquent de connaissances dans le monde féminin et trouvent cependant une charmante épouse, ils s'éprennent de vertu sans qu'on les y pousse.

C'est ainsi que l'un s'égare, malgré toutes les influences éducatives favorables qui semblaient avoir agi sur lui, tandis que l'autre trouve tout seul la bonne voie.

L'éducation ne doit rien imposer, car la contrainte fait naître l'opposition ; elle peut proposer, présenter des idées, en démontrer les avantages, faire naître l'amour pour

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elles, sans les suggérer avec une insistance déplaisante.

Dans l'éducation de nous-mêmes, nous ressemblons à l'épouseur qui, rentré chez lui, revoit par la pensée les fiancées qu'on lui a proposées, surprend dans l'image de l'une d'elles des charmes nouveaux, découvre chez une autre des qualités plus sérieuses. ?sous nous amourachons aussi d'idées qu'on soumet à notre jugement; nous leur sommes, hélas, bien souvent infidèles ; il faudrait que, le choix fait, cet amour pût grandir et le lien devenir indissoluble.

L'éducation de nous-mêmes, quand elle réussit, nous lie à un Idéal de bien. Nous pouvons emprunter ces idées directrices à un corps de doctrines, obéir à une religion que nous admettons révélée, à ces lois morales que Le Play appelait un (( Décalogue éternel ». Il y a encore beaucoup de gens qui ont besoin de l'autorité, qui aiment à se courber devant elle autant qu'à l'imposer aux autres. Inutile de dire que je n'en suis pas.

Nous pouvons aussi construire cet Idéal par la pensée, par un attachement croissant aux conceptions qui nous paraissent bonnes, utiles à nous-mêmes, aux autres, à l'humanité.

L'Idéal, c est l'idée poussée jusqu'à l'infini ; nous procédons à l'établissement de ce concept comme le mathématicien qui trace une ligne finie sur le tableau et nous

invite à la considérer comme infinie, en supposant qu'elle se continue toujours.

Il n'est personne au monde, si déshérité qu'il soit, qui n'ait éprouvé les bienfaits de la bonté d'une mère, d'un ami, d'un être humain quelconque, peut-être seulement d'un chien fidèle. Dès ce moment, il a la conception de cette vertu. Il lui est facile de s'imaginer quelqu'un qui serait meilleur que ce bienfaiteur et, derrière cet autre, un être meilleur encore. Ce « toujours meilleur » nous mène tout droit à l'infini, à l'idéal de la bonté. De la même manière nous concevrons l'idéal d'autres vertus dont nous aurons reconnu la beauté, et c'est de ces lumières réunies que se composera le phare de notre Idéal.

Hélas, nous le laissons souvent s'éteindre, ce phare que nous devrions soigneusement entretenir, rendre toujours plus lumineux en y ajoutant l'idéal de quelque autre vertu. 11 y a des vertus dont nous ne reconnaissons pas immédiatement la beauté; c'est ainsi que l'humilité est peu appréciée, la chasteté, ridiculisée. Il faut une certaine maturité de l'esprit pour arriver à la patience, à l'indulgence; ce ne sont pas là vertus de jeunesse. La plus grande faute de l'homme, c'est de rabaisser son Idéal, alors qu'on ne saurait jamais le placer trop haut. Ce n'est pas un but à notre portée, c'est une étoile au firmament qui guide notre marche. Sans doute,

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nous nous égarons souvent, nous oublions de porter le regard sur l'astre qui doit nous diriger ; mais il est toujours là : levons la tête ! N'allons pas nous décourager et, pour nous faciliter la tâche, prendre pour guide un objet plus près de nous, un feu follet qui va s'évanouir, la lumière d'une maison prête à s'éteindre, un voyageur qui ne connaît pas le chemin.

On ne transige pas avec une vertu; avec ce ciel-là, il n'est pas d'accommodements. Cet Idéal semble manquer aux générations présentes. La foi s'en va, étouffée sous le fatras des superstitions ; elle n'enflamme que quelques âmes isolées chez lesquelles l'éducation a développé le traditionalisme ; elle s'associe volontiers à d'autres dogmatismes, au fidèle attachement à des formes politiques surannées, à un ordre social immuable ; elle est l'idéal des natures foncièrement conservatrices, perdues dans ce siècle agité où tout est remis en cause, oii le doute corrode toutes nos idées. Il résulte un indicible malaise de cet état d'âme transitoire, et il faut, pour notre bonheur, que nous revenions à une foi, c'est-à-dire à un enthousiasme.

Quelques rares penseurs gardent un vaillant optimisme religieux et espèrent qu'après bien des égarements, les brebis viendront docilement se mettre sous la houlette. Leur montre me paraît être en retard, comme celle de

ce grand littérateur, mais esprit faux, que fut Brunetière. Il ne faut pas oublier les millions d'âmes que la Réforme a détachées de Rome, ces nations prospères qui ont trouvé dans l'éducation d'elles-mêmes, dans une religion de l'esprit, le plus ferme soutien. Il ne faut pas se faire illusion sur la religiosité des masses restées extérieurement fidèles ; l'Eglise autoritaire ne les a dressées qu'à une obéissance apparente. Elle a développé chez elles, non des besoins religieux, mais des habitudes cultuelles sans influence moralisante. Il est plus facile de se soumettre à des rites, d'aller à la messe ou au sermon, de faire maigre ou de jeûner, que de changer son cœur et d'être aujourd'hui meilleur qu on ne l'était hier.

Ce qu'il faut à l'homme, c'est une foi dans un Idéal de beauté morale, un attachement toujours plus complet à des vues éthiques contribuant à lui donner le bonheur sur cette terre, non pas ce bonheur contingent dépendant des circonstances, mais le bonheur intime, qui résulte uniquement de l'harmonie toujours plus complète entre la conduite et l'aspiration idéale .

On parle dédaigneusement de cette morale utilitaire qui consiste dans la recherche du bonheur. Or ceux-là mêmes qui raillent seraient incapables de citer un acte de leur vie qui n'ait pas été accompli sous l'influence de cet indéracinable désir.

Une morale qui ne serait pas utilitaire risquerait fort d'être une morale sans utilité et sans force. La critique qu'on adresse à cette morale indépendante serait juste si l'intérêt personnel était son guide. Or il faudrait être aveugle pour fonder la morale sur l'égoïsme ; mais c'est là un mot sur le sens duquel il faut s'entendre avant de se chamailler.

IL y a un égoïsme qu'on ne saurait trop recommander, c'est l'altruisme.

Lorsque ce mot quelque peu barbare vint remplacer celui de charité, un pasteur protestant, peu charitable pour ceux qui ne pensaient pas comme lui, crut terrasser le rationalisme en disant : « L'altruisme n'est qu'un égoïsme perfectionné. » Il ne voyait pas combien il disait vrai et comme cette définition s'applique à la charité même. C'est qu'en effet, nous ne pouvons sortir de notre peau et qu'en dernier ressort tout retombe sur notre moi. Il y a une préoccupation de soi-même, une véritable jouissance, jusque dans le sacrifice; aussi n'a-t-on jamais mi les peintres religieux donner aux martyrs l'expression de la banale souffrance ; ils ont illuminé de joie leurs yeux levés au ciel.

,oa ÉGO'iSME ET ALTRUISME

La parole : « 11 est plus agréable de donner que de recevoir » montre combien l'esprit populaire saisit cette notion de la jouissance dans l'accomplissement du bien.

(( C'est donc bien bon d'être lionnête », fait dire Hector Malot à un de ses gavroches ; c'est bien bon, en efiet, et c'est pourquoi il y a encore tant de braves gens dans toutes les classes sociales et, surtout, dans le peuple qui peine et qui aime.

Il n'est pas jusqu'à la plaisanterie qui n'ait illustré cette pensée quand elle attribue ce mot à un avare : « La charité est un plaisir dont il faut savoir se priver. )) Eh bien, non, il ne faut pas s'en priver ; il faut en jouir, boire jusqu'au fond cette coupe qui n'a pas de lie.

On fait une étrange confusion en opposant l'égoïsme à l'altruisme. La Rochefoucauld a flagellé justement l'égoïsme des hommes, mais il a exagéré en le recherchant avec acuité dans les actes les plus honnêtes. Il est, en effet, facile de retrouver partout cette ultime préoccupation de soi-même, mais c'est une erreur d y voir un amour-propre de mauvais aloi.

L'égoïsme, dans le sens blâmable, consiste à ne penser qu'à soi. L'altruisme nous fait penser aux autres, à toute l'humanité, nous compris ; nous ne pouvons rechercher le bien de tous sans créer le bonheur pour nous. Il pourra

ÉGOÏSME ET ALTRUISME io3

être mêlé de souffrances ; il sera le bonheur de notre moi le plus intime.

Il y a dans la vie de tous les jours une foule d'occasions oia nous pouvons nous abandonner sans scrupules à l'égoïsme le plus complet : c'est quand notre acte ne concerne que nous-mêmes et n'a aucune importance pour le bien-être matériel ou moral des autres. Mais, dans ce domaine de l'égoïsme permis, nous pouvons être appelés à renoncer à un plaisir parce qu'il entrave la liberté de nos semblables.

Dans la famille, nous devons des égards aux autres, et déjà le cercle de nos préoccupations s'agrandit, s'étend à un certain nombre d'êtres aimés. Il y a de l'altruisme dans ce sentiment, mais ce qui domine, c'est l'égoïsme à deux ou l'égoïsme familial, qui est à peine meilleur que l'amour de soi ; le cercle est encore trop petit. En perfectionnant notre pensée, nous arrivons à nous préoccuper de parents plus éloignés, de r-os amis, de notre classe sociale, de la ville que nous habitons, de notre pays. Par cercles concentriques, la pensée altruiste s'étend de plus en plus et crée l'esprit de solidarité envers toute l'humanité. L'idée reste concrète malgré son extension; elle s'apphqueau monde réel que nous connaissons. Enfin, elle s'élève à l'abstraction et aboutit à l'idée du bien et à celle du mal.

,o4 ÉGOlSME ET ALTRUISME

Le bien, c'est ce qui, fait par tout le monde, contribuerait au bonheur de tous ; le mal, c'est ce qui, fait par tous, détruirait ce bonheur.

Cette définition me paraît conserver sa valeur quelle que soit la conception que l'on se fasse de ce bonheur, qu'on le recherche ici-bas ou dans l'au-delà.

Dans l'examen de soi-même, rien n'est plus difficile que de bien reconnaître la nature des sentiments qui nous font agir, de savoir si nous obéissons à une pensée égoïste ou si nous entrons dans la voie de ce constant altruisme si nécessaire à notre bonheur.

Nos affections, pour naturelles et légitimes qu'elles soient, ne sont pas toujours aussi nobles qu'elles en ont l'air. L'amour que chantent les poètes est très loin de cet idéal moral, et un poète allemand a pu dire avec raison : (( L'amour est la poésie de l'égoïsme. » Loin de moi la pensée de médire de cette passion; mais qu'on ne se trompe pas sur son origine animale, sur le caractère féUn de ses caresses, et qu'on n'en fasse pas une vertu. Elle l'est si peu que dans ses exagérations, maladives il elle vrai, elle mène directement au crime, à la morsure, au meurtre impulsif de l'ctre aimé.

L'amour maternel est le plus pur ; il se traduit par le sacrifice, par un complet oubli de soi-même. Cela ne diminue en rien sa valeur de constater qu'il est instinctif,

EGOISME ET ALTRUISME io5

automatique, qu il dérive dune sensibilité commune aux bêtes et à l'homme. Aussi le voil-on survivre chez des personnes dénuées par ailleurs de tout sentiment altruiste. Il n'a pas suffi de ce sentiment si touchant pour moraliser l'espèce humaine, et l'amour filial, qui est sa réciproque, a pu persister sans créer l'esprit de solidarité, qui seul pourrait répandre le bonheur.

Il est curieux de voir combien de personnes se trompent sur la nature des sentiments qu'elles éprouvent à l'égard des autres et méconnaissent complètement l'égoïsme qui en est la base. C'est ainsi qu'une jeune fille qui devait faire une cure d'isolement et dont la mère, épuisée par les soins qu'elle lui avait prodigués pendant de longs mois, espéraiit jouir de quelque repos me pria de rappeler incontinent celle-ci. Quand je lui demandai pourquoi elle allait la faire revenir, elle répondit : « Oh, c'est que je l'aime tant ! » Belle manière, en vérité, de manifester son amour pour sa mère que troubler un repos dont elle a un besoin urgent. La malade aurait dû dire : « Je n'ai pas encore le courage de me passer de ma mère. » J'aurais excusé ce sentiment sans l'approuver ; elle fut, au contraire, étonnée que je ne voulusse pas reconnaître le caractère altruiste de ses préoccupations.

Il y a des gens qui semblent se faire gloire des larmes qu'ils versent, des lamentations qu'ils clament, à

io6 ÉGOÏSME ET ALTRUISME

l'occasion de la mort dune personne aimée ; ils font parade de leur deuil. Je ne prétends pas qu'ils doivent garder les yeux secs, mais ils pourraient reconnaître que cette douleur a une oiigine purement égoïste. Ce n'est pas sur les morts, qui ne peuvent plus souffrir, que nous nous apitoyons, c'est sur nous-mêmes, sur l'isolement dans lequel nous entrons. C'est aussi naturel et légitime que de pousser un cri quand nous éprouvons une douleur ; mais ne faisons pas une vertu de ce sentiment dans lequel il n'y a ni stoïcisme courageux, ni altruisme, ni bonté.

Il en est souvent de même de la pitié. Pour être saine, elle doit être utile, nous grandir, nous suggérer promptement les moyens de soulager ceux qui souffrent. La pitié qui nous amollit, nous plonge dans une vaine émotion et nous empêche d'agir est une faiblesse. C'est cette lamentable pusillanimité qu'on observe si souvent chez les névrosés, qui ne peuvent lire le récit d'un accident sans être pris de terreurs puériles. Il y en a qui se font un mérite de cette sensibilité, comme si elle était l'expression d'un amour pour les autres.

Un monsieur affligé de phobies diverses : peur des microbes, des cambrioleurs, de la mort, qui avait toujours le regard fixé sur sa chère personne, me disait ; « J'ai beaucoup souffert lorsque j'appris la catastrophe

de la Martinique ; je suis si sensible au malheur des autres que j'ai dû renoncer à lire ces descriptions. — Et vous croyez, lui dis-je, avoir obéi là à un sentiment d'altruisme? — Mais oui, que serait-ce d'autre? — Pardon, ce n'était que de la vulgaire « frousse». Vous avez une peur continuelle de la mort, vous craignez les moindres malaises ; le récit de ce malheur n'a fait que réveiller vos affres, en vous rappelant la fragilité de l'existence humaine, de la vôtre avant tout ; gageons que vous n'avez pas donné un sou pour les victimes de ce cataclysme? — En effet, répondit-il en souriant, je n'y ai pas songé. »

Soumettons nos apitoiements à la critique de la raison et nous reconnaîtrons facilement l'égoïsme toujours vivace au milieu de nos douleurs en apparence altruistes. Cela ne veut pas dire que nous puissions toujours résister à ces émotions, qu'elles soient en elles-mêmes blâmables. Nous avons le droit de pleurer ceux que nous perdons, de souffrir avec les autres ; nous ne pouvons pas toujours empêcher la crainte de s'emparer de nous, mais nous devons avouer aussi qu'il n'y a rien de fortifiant dans cet émoi et que, le premier moment de surprise passé, nous devrions nous occuper du seul but à atteindre : soulager ceux qui souffrent, au lieu de leur donner le spectacle de notre affolement.

io8 ÉGOÏSME ET ALTRUISME

Que dirait-on d'un médecin, d'une sœur de Saint- Vincent de Paul, qui, dans une ambulance, un jour de combat où les blessés arrivent en masse, se mettraient à sangloter au lieu de faire leur devoir ? Nous sommes dans la vie comme sur un champ de bataille ; les souffrances pleuvent autour de nous ; c'est par milliers que nous recueillons les blessés de la vie. Séchons les inutiles larmes et pansons les plaies avec un sourire réconfortant pour ceux qui souffrent. Ce n'est pas là une tâche réservée aux seuls médecins ; tout le monde doit participer à cette œuvre charitable ; elle est réciproque, et nous en avons tous besoin.

La même confusion s'établit dans notre esprit au sujet de la conception du devoir. Nous le remplissons souvent dans un esprit de maussaderie, comme l'enfant qui fait ses devoirs à contre-cœur.

Quand on a compris l'essence du suprême devoir, il s'accomplit avec joie ; il fait naître dans notre âme le plaisir, et c'est précisément cette appétence qui nous engage à le remplir, malgré les sacrifices qui peuvent en résulter pour nous.

Une dame douée dune intelligence supérieure et d'une belle âme me disait un jour : « J'ai une amie dont le plus intime désir a toujours été d'entrer en religion. Son père étant mort et sa mère restant seule pour

élever de nombreux enfants, cette personne renonça bravement à sa vocation pour seconder sa mère dans sa tâche. — C'est très bien, ce que vous me racontez là ; voilà une jeune fille qui a choisi la bonne voie. — Eh bien, continua mon interlocutrice, elle souffre cruellement du sacrifice qu'elle a fait. — Alors, je n'y comprends plus rien du tout. Si vous m'aviez dit qu'il y a eu un déchirement le jour où elle a pris sa résolution, si vous m'aviez décrit les luttes morales qu'elle a traversées pendant la période de délibération, j'aurais saisi sans peine cet état d'âme. Mais, une fois le sacrifice consommé, il n'y a plus de place pour la souffrance ; votre amie s'est fait une conception erronée du devoir ; elle n'en a pas apprécié la douceur. »

Mon interlocutrice ne semblait pas encore convaincue de la justesse de mon observation. Elle me comprit quand je pris un exemple plus simple, plus démonstratif :

(( Vous devez aller ce soir au bal et vous en réjouissez depuis longtemps. Au moment de votre toilette, votre mère tombe sérieusement malade. Vous voilà forcée de rester auprès d'elle, de la soigner. Sans doute, c'est un contre- temps, et personne n'exigerait de vous que vous n'en soyez pas un instant marrie. Mais vous avouerez qu'il serait aussi très naturel que votre pensée se portât sur votre mère, dans un sentiment très doux, celui de

la sympathie. Comme je vous connais, je serais bien étonné qu'il n'étouffât pas l'autre. A cette condition seulement, votre mère pourra accepter le sacrifice et s'abandonner à votre aide filiale. Si elle voit que vous souffrez encore, que vos pensées sont au bal, que vous jetez un regard triste sur vos atours, elle souffrira ellemême et elle pourra vous dire : Va au bal ; je me contenterai d'une garde-malade. — Serez- vous heureuse au bras de votre danseur ? »

Le devoir, si pénible qu'il soit, si douloureux que puisse être le renoncement initial, doit être accompli joyeusement ; dès qu'il est consenti, toute souffrance disparaît, comme quand pour un enfant on remplace par un plaisir plus grand et plus durable une jouissance à laquelle il a dû renoncer. Sans doute, dans le cours d'une vie consacrée au devoir, des hésitations peuvent survenir et réveiller les souffrances du renoncement : c'est alors la délibération qui recommence. Quand nous avons réussi à faire notre choix, la tranquillité doit renaître.

L'idée du devoir n'est pas complète, pas comprise, aussi longtemps qu'il s'y mêle la moindre idée de corvée. Nous ne pouvons jouir d'un sacrifice fait pour nous quand nous sentons qu'il n'est pas fait de bon cœur.

Il est vraiment curieux que la conception du devoir

ÉGOÏSME ET ALTRUISME m

joyeux soit aussi peu répandue. La plupart des gens ne l'accomplissent qu'avec un visible effort, si maussadement que celui qui est l'objet du sacrifice préfère se passer de cette étrange manifestation de sympathie.

On retrouve ici cette courte vue de Ibomme, qui ne sait pas prolonger sa pensée, la pousser jusqu'à la limite de l'Idéal. Il s'arrête à la considération de sa propre personne, étend parfois son affection à ceux qui le touchent de près ; il ne sait pas assez s'élever par la pensée rationnelle qui engendre le sentiment, la passion, jusqu'à l'altruisme embrassant dans un commun amour toute créature animée. Comme un enfant qui ne saisit que les exemples simples, il pratique assez facilement l'altruisme quand l'avantage qui en résulte pour lui saute aux yeux. Ainsi, dans une société restreinte poursuivant un but coopératif, il sait renoncer à un avantage personnel, apporter sa quote-part, songer au bien de la société, car il voit clairement qu'il sera appelé à jouir des bénéfices communs.

Ne serait-il pas possible de généraliser cette vue, de l'appliquer au bien-être moral comme aux avantages matériels, de tracer autour de soi des cercles toujours plus grands, oubliant, pour ainsi dire, que nous en formons le centre "^

La religion et la philosophie se lancent mutuellement à

la face le reproche de mettre des raisons personnelles, égoïstes, à la base de leurs efforts vers le bien.

Le stoïcisme est, dit-on, comme l'épicurisme, une manifestation égoïste. Avec une vaillance doublée d'orgueil, il supprime la souffrance on la méprisant ; c'est un moyen commode, pour les forts, de se procurer la tranquillité.

D'autre part, on répond aux chrétiens : Vos préoccupations sont tout aussi égoïstes. D'abord, vous ne paraissez nullement dédaigner le bonheur en ce monde, et, tout aussi orgueilleux de posséder l'unique vérité, vous pratiquez votre religion, dans ce qu'elle a de facile, pour vous ménager une bonne petite place au ciel et pour éviter les peines éternelles.

Il y a de l'injustice dans ces jugements, car il faut distinguer. Il peut y avoir un vulgaire égoïsme dans les deux conceptions ; toutes deux aussi peuvent s'élever au plus noble altruisme.

L'égoïste, chrétien ou philosophe, ne songe qu'à lui. Qu'il recherche ici-bas des avantages matériels ou moraux ou qu'il les attende dans un autre monde, le mobile d'action reste un intérêt personnel ; si c'est une morale, elle est bien terre à terre, car elle est commune à l'homme et à l'animal, qui, lui aussi, peut obéir à l'attrait d'une récompense et à la crainte d'un châtiment.

ÉGOÏSilE ET ALTBUISME ,,3

L'indélébile appétence du bonheur ne devient altruiste que quand Ihomme recherche la réalisation de ses aspirations dans un ardent amour pour les autres, quand il trace le eerclc autour de rhumanité fout entière II ne peut être en dehors de ce cercle ; il en fait nécessairement partie, et d n'y a pas d'égoïsme dans cette eonslatafion

Le phdosophe agnostique trace ce cercle d'amour autour de l'humanité : il y englobe son Idéal abstrait de Bonté mlinie ; il s'oublie dans cette préoccupation altruiste tout en sachant, par la raison, qu'il ne laissera pas d'en bénéficier.

Le véritable chrétien pense de même, mais en doublant sa notion d'Idéal par celle d'un Dieu personnel, qu'il aime de toutes ses forces.

Sans ce constant esprit de sohdarilé, la religion comme la philosophie restent platement égoïstes, quels que puissent être les soi-disants sacrifices, renoncements multiples aux biens du monde, par lesquels on croit acheter le bonheur présent ou futur. La moralité n'est alors qu apparente, ne se manifeste que dans les vaines pratiques. C est ce qui me faisait dire à une excellente dame qui n avait pas encore pensé à fond : « Vous êtes plus bigotte que religieuse. ,> Elle répondit en souriant ■ «\ous me répétez en propres termes ce que me disait récemment mon directeur spirituel, un intelligent père

Paul Dubois.

,j^ ÉGOÏSME ET ALTRUISME

jésuite. » a Allons, tant mieux, nous sommes d'accord. ))

Toute morale reste donc utilitaire, — c'est ce qui la fait désirable, — mais elle ne s'applique plus à l'individu isolé, à un petit groupe d'égoïstes ; elle embrasse le tout et devient la morale de la solidarité. Elle se résume dans ces deux principes rationnels, presque mathématiquement démontrables : (( Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît », et dans son corollaire naturel : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu'on te fît. »

Elle est admirablement condensée dans la parole du Christ : (( Aime ton prochain comme toi-même », ou, comme dit Marc-Aurèle : « Aime les hommes de tout ton

cœur. »

On le sait, on le dit, on le répète, mais on ajoute : (( C'est très beau, mais c'est impossible. » Autant vaudrait alors ne pas le reconnaître.

Sans doute, c'est difficile, et ce serait se faire une étrange illusion que d'espérer une réalisation prompte de cet Idéal moral ; nous en sommes si loin malgré dix-neuf siècles de christianisme que nous paraissons nous en être éloignés. Mais on ne peut modifier la mentalité des masses qu'en s'adressant aux individus, en réveillant chez eux les sentiments altruistes, et le bon sens étant la qualité maîtresse de l'intelUgence humaine, c'est à la raison

qu'il faut s'adresser, sans se laisser décourager par sa faiblesse ; elle se cultive, cette raison, et il n'y a pas d'obstacles qui empêchent à tout jamais le développement de l'intelligence morale. Elle est science, c'est-à-dire connaissance, dans sa théorie ; elle est art dans la pratique, comme toute science appliquée.

IL n'est pas nécessaire d'inciter l'homme à penser. A supposer qu'il dorme huit heures, il pense sans interruption pendant seize heures ; dans le sommeil, il rêve encore à ce qui a fait antérieurement le sujet de ses préoccupations.

On en serait parfois à désirer un instant de repos pour cette machine mentale toujours en mouvement. Le cœur, cet esclave condamné à frapper, jour et nuit, pendant toute une vie ses coups réguliers, pourrait inspirer la pitié ; mais au moins il ne sent pas ; comme l'anima domestiqué, il n'a pas conscience de sa misère. L'âme, hélas, se sent penser. Quand elle est dans la tristesse, elle s'apitoie sur son propre sort ; quand elle jouit, elle ternit la joie du présent par le regret du passé et par la crainte de l'avenir. Notre pauvre cerveau n'a pas la vie facile, et ce qui m'étonne, ce n'est pas qu'il y ait tant de « détraqués », c'est que notre tête résiste à ce roulement continu d'idées,

aux émotions qui l'accompagnent, à cette activité fiévreuse et souvent désordonnée.

Il faut vivre, gagner sa vie ; aussi la pensée de l'homme se concentre-t-elle avant tout sur son actiA'ité professionnelle. Dès le réveil, le souci de Texistence s'empare de lui et le pousse au travail. Les rues se peuplent de gens affairés, les uns, soucieux paraissant n'accepter leur tâche que comme une corvée, les autres plus dispos, allant au travail comme à un plaisir.

C'est qu'il renferme en lui-même des jouissances, ce travail ; il satisfait des aspirations ambitieuses, des goûts artistiques, des sentiments altruistes de devoir. Il s'y mêle la bienfaisante habitude, qui rend l'activité toujours plus facile et diminue la fatigue.

Dans les moments de relâche où l'homme échappe à sa corvée journalière, il redevient enfant et s'amuse d'un rien. Il court à perdre haleine pour voir passer quatre hommes précédés d'un tambour, se joint à un attroupement qui regarde dans la rivière sans rien voir d'inusité ; il est friand de n'importe quel spectacle, de jouissances matérielles ; il banquette, se grise, flirte ou joue. Sa journée se partage entre le travail nécessaire et le délassement, souvent puéril, parfois coupable. Les mieux doués sont aristocrates dans leurs plaisirs ; ils s'intéressent aux beaux-arts, aux choses sérieuses. Ils savent trouver quel-

ii8 PENSÉE MÉDITATIVE

ques roses parmi les épines, et pourtant ils s ennuient souvent davantage que ceux qui, plus frustes dans leur développement, jouissent naïvement de la vie ; ils souffrent plus encore de toutes ces contradictions intimes qu'on a appelées les désharmonies de l'existence.

Il ne suffit pas, pour notre bonheur, de cette pensée lerre à terre, dirigeant notre activité professionnelle, de cette tension d'esprit, de cette assiduité qui fait de nous un homme d'Etat, un savant, un artiste, un industriel, un commerçant, un artisan. Ce n'est pas assez d'exercer son métier, d'accomplir sa tâche matérielle comme un soldat du régiment humain, pas assez d'avoir trouvé quelque moyen de se délasser sans tomber dans le vice.

Non, il y a quelque chose de plus nécessaire encore, de plus utile pour notre bonheur à tous : c'est d'acquérir ces vertus qui facilitent les rapports humains, qui nous procurent la satisfaction intime, supérieure à toutes les jouissances superficielles et contingentes ; c'est, en un mot, de former notre caractère.

Dans un petit livre très suggestif ', l'abbé Guibert, supérieur du Séminaire de l'Institut catholique de Paris, écrit : « Nous arrivons à définir le caractère : la résultante

I. Le Caractère. Librairie Veuve Ch. Poussielgue, Paris, igoS.

habituelle des tendances multiples qui se disputent la vie d'un homme. Donner aux tendances favorables au bien la prépondérance sur les inclinations vicieuses, telle sera, en conséquence, la règle fondamentale à poser pour la formation du caractère. )) Puis il ajoute : a Aux personnes du monde, d'ordinaire si dispersées dans la frivolité ou si absorbées par le travail, nous ne saurions donner un meilleur conseil que celui de s'imposer comme une obligation inviolable un quart d'heure de réflexion le matin et cinq minutes au moins à la fin du jour. »

Pour ma part, je ne saurais recommander ce moyen, qui rappelle la règle monastique. Dans notre vie agitée, nous ne pourrons pas toujours réserver ces vingt pauvres minutes, et cette courte méditation serait bien insuffisante pour notre développement moral. Ce sont des heures de réflexion qu'il faut y consacrer.

Nous les trouvons facilement, sans rien négliger de notre travail habituel , dans les vingt-quatre heures de la journée. Consacrons à cette pensée méditative, non pas un temps donné, mais ces bribes de temps que nous employons si mal pendant nos heures de veille, ces moments de pensée vague où notre esprit fait l'école buissonnière et, comme le gamin, n'évite pas toujours les sottises. C'est toujours qu'il faut réfléchir : avant, pendant et après l'action.

On demandait un jour à Franklin comment il était arrivé à voir si clair dans les problèmes de la science physique. « En y pensant toujours », répondit-il.

Il en est de même dans l'ordre éthique. On ne se rapproche de l'Idéal qu' «en y pensant toujours » , en examinant toute chose à sa lumière. Il éclaire notre chemin, nous fait éviter les fautes, et celles que nous commettons ne sont pas toutes regrettables si, reconnaissant avoir fait fausse route, nous désirons retrouver la bonne voie. (( Le commencement du salut, c'est la connaissance de sa faute », a dit Epicure.

Nous avons donc besoin d'un continuel examen de conscience, et s'il est fait dans un bon esprit, il ne mène nullement au scrupule maladif, à ce puritanisme maussade habillant la vertu d'une robe si austère que nous serions tentés de nous jeter au cou de l'aimable folie.

Quand nous nous sommes créé notre Idéal moral pour avoir goûté le charme des vertus, pour avoir éprouvé le bonheur qu'elles procurent, nous n'obéissons plus comme à contre-cœur à une règle sévère, à un impératif pédant : nous suivons la pente naturelle de nos désirs et nous laissons aller à ce bien-vivre.

Avant d'agir, dans n'importe quel domaine, nous envisageons d'un coup d'oeil les conséquences prochaines et lointaines de nos actes ; nous agissons, pour ainsi dire.

automatiquement sous la seule poussée des sentiments éthiques tassés au tréfond de notre mentalité. Dans l'action, le détail de nos faits et gestes se trouve en quelque sorte réglé d'avance, sans que nous ayons à faire un effort pour conformer nos actes à notre penser habituel.

Une demoiselle qui n'a certes rien à se reprocher, mais qui, paraît-il. trouve quelque charme à la fantaisie, me disait : (( Mais alors, il faut s'efforcer de rester toujours sur les rails .^ — Eh oui, mademoiselle, à moins que vous ne préfériez dérailler. »

Hélas, nous déraillerons souvent encore, et il n'y a pas à craindre que cette culture de nous-mêmes devienne efficace au point de rendre la vertu banale et ennuyeuse ; les sujets ne manqueront jamais aux romanciers futurs. Evitons au moins de dérailler par insouciance morale, par amour du pittoresque.

Après l'action, ne nous endormons pas sur les lauriers que nous nous décernons ou qu'on nous décerne trop facilement. C'est le moment oii intervient utilement la critique de soi-même.

Dans ces instants innombrables de désœuvrement que nous glanons au cours du jour, au réveil, pendant la toilette, en rue, au milieu des occupations qui n'exigent pas toute notre concentration d'esprit, à la fin de la journée, jetons un regard sur ce que nous avons fait. Nous ne

devons pas nous contenter d'un rapide satisfecit ou accepter sans réserve l'approbation des autres, leur reconnaissance. La louange même ne doit pas nous aveugler, et nous pouvons mettre au jour les secrets motifs qui nous ont fait agir et qui ne sont pas toujours aussi nobles qu'ils paraissaient au premier abord.

J'imagine, par exemple, un médecin qui a soigné avec dévouement un malade, car, les journaux le disent chaque jour, les médecins prodiguent toujours leurs soins. Le malade est content et témoigne sa reconnaissance en paroles ou par une lettre touchante. C'est bien ; mais est-ce tout.^^ Suffit-il d'empocher ces compliments et de se rengorger dans le sentiment de sa valeur .** — Non. Qu'il ne craigne pas, ce praticien, de faire la critique de luimême. Il constatera, peut-être, que la position sociale de son client n'a pas été sans influence sur cette sollicitude si altruiste en apparence. Un autre jour, il se surprendra en flagrant délit de vanité, sa préoccupation majeure ayant été de poser un diagnostic savant et de démontrer sa supériorité vis-à-vis de confrères en vue.

Mais c'est humain, dit-on, c'est excusable. Certainement, mais on n'excuse que ce qui n'est pas bien. Ce n'en est pas moins notre tâche à tous d'épurer constamment nos motifs d'action.

Serait-ce trop difficile, faudrait-il pour cela une apti-

PENSÉE MÉDITATIVE i23

tude spéciale à l'analyse psychologique, accessible seulement à certains esprits? — Olinon ; nous avons tous une incroyable acuité de critique quand il s'agit d'éplucher, non notre propre conduite, mais celle de nos semblables. Nous sommes tous de petits La Rochefoucaulds quand nous nous mettons à rabaisser les autres, à déceler dans leurs actes les mobiles égoïstes que nous leur attribuons.

Cette connaissance du cœur humain que nous montrons ainsi, n'est-elle pas quelque peu suspecte.^ N'aurions-nous pas étudié sur nous-mêmes ces vilains défauts.'^ Est-il bien charitable de les prêter si facilement aux autres ? Autant de questions que nous avons à résoudre chaque jour, quand nous avons saisi la valeur de cette méditation moralisante. Et qu'on ne dise pas que le temps nous manque, puisque nous savons si bien le trouver pour débiner notre prochain.

Je suis frappé du temps que 1 on consacre journellement à acquérir des virtuosités moins urgentes, alors qu'on songe si peu à l'œuvre nécessaire qui s'appelle la formation du caractère. Nos jeunes filles s'évertuent au piano, se livrent pendant des heures à des exercices aussi fastidieux pour elles que pour leurs voisins. Ce serait bien si du moins elles arrivaient au but et réussissaient à faire plaisir; mais la majorité renonce, souvent bien tard, à cette étude faite en pure perte. D'autres s'enflamment

lai PENSÉE MÉDITATIVE

pour la peinture et ne réussissent qu à augmenter le nombre des « croûtes ». Gommeux et gommeuses s'empressent au lawn-tennis ; je n'ai pas vu qu'ils y acquièrent la grâce et la beauté des jeunes Athéniens revenant de la palestre. Ceux que liante l'ambition de la virilité, de l'éducation à l'anglaise, se livrent au jeu du foot-ball, au canotage, au sport cycliste, et les journaux relatent leurs <( matches » avec les équipes nationales ou étrangères. On fait de l'escrime, de la gymnastique suédoise ou autre, que sais-je encore ; je me suis laissé dire qu'on peut apprendre dans des cours le découpage de la volaille.

Loin de moi la pensée de vouloir condamner la plupart de ces distractions; elles ont leur utilité. Mais il faut avouer qu'elles n'incitent nullement à la pensée méditative, dont nous aurions si grand besoin. Elle n'est pas possible dans cette agitation sportive, dans ce brouhaha du monde élégant. Il nous faudrait plus de solitude, plus de réflexion intime et personnelle et moins de lecture. Certes, il est bon de connaître la pensée des autres; mais, dans cette culture littéraire, il faudrait s'adresser moins aux romanciers, qui enjolivent si souvent le vice, qu'aux moralistes de tous les temps, et particulièrement aux philosophes anciens, qui ont dépeint l'âme humaine comme les artistes de leur époque ont fixé dans le marbre les formes idéales du corps humain.

PENSÉE MÉDITATIVE laS

Toute la mentalité humaine est mise à nu dans les enseignements des deux écoles rivales des Stoïciens et des Epicuriens, dans le Manuel de l'esclave Epictète comme dans les Pensées de Tempereur Marc-Aurèle. Sénèque les résume dans ses admirables lettres à Lucilius, dans ses pénétrantes études sur la colère, la tranquillité de lame, dans les livres Des bienfaits. Il y a dans cette œuvre de nos devanciers un trésor inépuisable de pensée juste et fine.

Mais, surtout, fouillons au fond de nous-mêmes, toujours et toujours, au milieu de notre vie agitée ; critiquons sans pitié et redressons nos défauts. Sachons reconnaître, avec une absolue sincérité Ads-à-vis de nousmêmes, les ressorts secrets qui nous ont fait agir. Renonçons à l'œuvre aussi vaine que méchante de pratiquer cette critique à l'égard des autres ; retournons sur nousmêmes ce regard scrutateur. La découverte de nos fautes ne nous amènera pas au découragement si nous savons envisager l'avenir, utiliser, pour le rendre meilleur, les enseignements du passé et vivTe dans cette pensée continue de développement moral.

Quand on a bien saisi l'absolue nécessité de cette culture du moi éthique, la pensée méditative devient un besoin, une habitude morale. La réflexion s'associe si facilement à l'acte qu'elle ne ralentit pas les réactions

psychologiques. Elles sont, au contraire, d'autant plus rapides qu'elles sont habituelles ; le souci constant de moralisation intérieure ne diminue en rien cette spontanéité apparente, résultant précisément delà rapidité avec laquelle les pensées succèdent aux pensées et l'acte à la pensée.

Nous continuons à obéir à nos sentiments, à ces idées devenues chaudes à force d'avoir été méditées ; il s'établit comme un automatisme psychologique de vertu.

Cet automatisme se constate déjà dans bien des domaines, chez la plupart des individus qui n'ont subi que l'influence morale la plus fruste. Beaucoup de gens ne sont pas retenus par l'unique crainte du gendarme ; l'idée du vol ne leur vient pas même, tant est ancré dans leur âme le sentiment que ce n'est pas bien. Nous sommes, pour la plupart, incapables de tuer, de dérober quelque chose à notre prochain, de manquer sciemment à une parole donnée. Nous n'avons besoin d'aucun effort pour combattre ces impulsions natives, si puissantes chez l'homme qui n'est pas cultivé.

Ne pourrait-il pas en être de même, par une lente culture du moi moral, pour la pratique d'autres vertus, comme la tolérance, l'indulgence, la patience, la chasteté, la bonté .^ Ne pourraient-elles pas prendre aussi ce caractère d'automatisme psychologique ? — Je ne vois pas ce qui

empêcherait absolument et à tout jamais ce progrès éthique, car ces vertus émanent, comme le respect du bien d'autrui, de bases rationnelles.

Dans ce dernier siècle de civilisation, de progrès matériel, on a beaucoup négligé la morale ; il semble qu'on l'ait oubliée. Un prélat romain qui incarne l'intransigeance cléricale faisait, en commentant la rupture de la France avec l'Eglise, cet aveu : « Nous avons à faire un retour sur nous-mêmes ; nous avons eu le tort de mettre au premier plan les préoccupations dogmatiques et laissé trop peu déplace à renseignement moral. Nous recueillons ce que nous avons semé. »

Il faut, pour le bien de l'humanité, revenir de cette erreur et cultiver ce terrain négligé. Toutes les coopérations sont bonnes dans ce domaine, et les rationalistes peuvent tendre la main aux croyants, pour peu que ces derniers soient sincères et sachent voir dans l'éthique le joyau de la pensée religieuse ou philosophique.

(( Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale », a dit Pascal.

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