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C. Wagner. La vie simple. Armand Colin et C'«, Paris

Surtout n'oublions jamais les autres. « Point de possession agréable, si elle n'est pas partagée », disaient les philosophes anciens dans la netteté de leur pensée grécolatine ; les lettres de Sénèque à Lucilius scintillent de ces perles d'enseignement moral.

L'ambition devient plus délétère encore quand elle recherche les honneurs, la notoriété, la domination des autres. Cette soif de popularité de mau\ais aloi s'associe à l'espoir du gain facile et fausse la mentalité des hommes qui paraissent les mieux doués. Elle crée le scepticisme vis-à-vis de tout ce qui est vertu ; elle ruine l'esprit de véracité et répand dans les masses, si bêtement suggestibles. l'âpre tendance à l'arrivisme.

Des pays entiers sont atteints par cette corruption, et on se demande comment ils sortiront de cette situation. Les agglomérations croissantes des grandes villes favorisent l'extension du mal ; il contagionne les petits centres de province, sans leur apporter en retour la richesse de vie artistique, littéraire, la fine culture, qui, en dépit de ses écarts, garde sa valeur moralisante.

Les professions libérales, scientifiques ou artistiques ne sont pas à l'abri de ces ambitions mondaines, de la recherche égoïste du succès. Un mercantilisme éhonté s'introduit dans des carrières qui sembleraient devoir développer l'altruisme. La sincérité se perd dans ce souci

de réussir, de dépasser les autres, alors que les aptitudes que nous avons la chance de posséder devraient être mises en commun, exploitées pour le bien de tous. « Noblesse oblige » devrait être l'adage de tous ceux qui ont des pri-

vilèges.

Il est un point sur lequel on n'a guère fixé l'attention en recommandant la modération du désir : c'est la santé. C'est encore aux anciens qu'il faut recourir pour retrouver cette notion de la patience vis-à-vis de la maladie, cette philosophie stoïque qui n'aide pas seulement à supporter les maux, mais les diminue ou les guérit. Ecoutez cette lettre de Sénèque à son ami quelque peu neurasthénique : « Je vais vous dire quelles furent mes consolations, après vous avoir dit toutefois comment les principes mêmes sur lesquels je m'appuyais agirent sur moi à l'égal de médicaments. Des consolations honnêtes se changent en remèdes, et tout ce qui relève l'âme fortifie le corps. Mes études m'ont sauvé ; c'est à la philosophie que j'attribue mon rétablissement, mon retour à la santé; je lui dois la vie, et c'est la moindre des obligations que je lui ai. Mes amis ont aussi contribué pour beaucoup à ma guérison ; leurs exhortations, leurs soins et leur conversation me soulageaient. Il faut que vous sachiez, mon cher, mon excellent Lucilius, que rien ne remet et ne soutient un malade comme les marques

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d'affection de ses amis ; il n'est rien de si propre à écarter de sa pensée l'attente et la crainte de la mort. II me semblait que je ne mourrais point puisqu'ils me survivraient ; il me semblait que je vivrais, sinon avec eux, du moins par eux ; je ne croyais pas rendre l'âme, mais la leur transmettre. Voilà ce qui m'a décidé à me soigner et à supporter toutes mes souffrances ; autrement, ce serait chose bien misérable, après avoir eu le courage de mourir, de n'avoir pas celui de vivre. »

Il écrivait ces lignes si belles au sortir d'une grave maladie, pendant laquelle il avait songé au suicide libérateur ; il y renonça par égard pour son \deux père.

Il termine par cette fine satire des mœurs médicales d'autrefois ; elles ont changé en mal puisqu'elles se sont compliquées d'une foule de méthodes thérapeutiques, d'innombrables médicaments et de la réclame :

« Adoptez donc ce genre de traitement. Le médecin vous recommandera la marche et l'exercice, vous interdira l'inaction , à laquelle la mauvaise santé n'incline que trop, vous prescrira de lire à haute voix et d'exercer la respiration, dont le canal et le réservoir sont aflectés, vous dira de naviguer et de secouer vos entrailles par un doux exercice, vous indiquera les aliments dont vous devez user, les circonstances où vous devez prendre du vin pour vous donner des forces ou en suspendre l'usage

pour ne pas provoquer ou irriter la toux. Mais moi, ce n'est pas seulement un remède pour cette maladie que je vous donne, c'est un remède pour toute la vie. Méprisez la mort. Rien ne nous afflige plus quand nous avons cessé de la craindre. ))

Que nous sommes loin de cette mentalité ! Il y a aujourd'hui un besoin de bien-être physique qui nous mène tout droit à la « douilletterie » et à l'hypocondrie. Le monde est plein de gens inquiets, qui surveillent anxieusement leurs fonctions organiques les plus infimes et évoquent à propos des moindres malaises l'horrible spectre de la mort.

Dès que leur santé s'altère par des causes accidentelles et passagères, ils se croient perdus ; ils ne se contentent pas de recourir à un médecin de confiance qui, en ami, saurait les tranquilliser et joindre à sa thérapeutique, toujours discrète, quelques conseils détenue morale ; ils vont de médecin en médecin, essaient tous les régimes, avalent drogue sur drogue, en cherchent de nouvelles dans ces spécialités que jettent sur le marché la pharmacie et la chimie modernes.

On comprend aujourd'hui, mieux peut-être qu'au xvin* siècle, la lettre quelque peu déconcertante qu'écrivait à un confrère de Montpellier le D' Tronchin, le médecin de Voltaire et de Rousseau, oii il se demandait

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si l'existence de l'art médical était un bien pour l'humanité. Tronchin est ici d'accord avec Rousseau, qui met soigneusement son Emile à l'abri des médecins et écrit : <( Un corps débile affaiblit l'ame. De là l'empire de la médecine, art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu'il prétend guérir. Je ne sais, pour moi, de quelles maladies nous guérissent les médecins, mais je sais qu'ils nous en donnent de bien funestes : la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort ; s'ils guérissent le corps, ils tuent le courage. »

Quel toile soulèverait ce scepticisme dans le monde de nos Esculapes modernes ! Est-ce peut-être parce que la situation a changé et que, par un travail acharné, nous aurons bientôt trouvé un remède à tous les maux ? — Hélas, non.

Sans doute, l'art médical a fait des progrès. La chirurgie en particulier a aujourd'hui le verbe haut ; elle s'attaque à tous les organes : au cerveau, à la moelle éjDinière, au cœur même, qu'elle met à nu et répare ; il n'y a qu'à refermer la fenêtre qu'on a ouverte dans la poitrine ; celleci n'a pas plus de droit au respect que le ventre, qu'on peut quasi vider de tout ce qu'il contient.

Il ne me vient pas à l'idée de méconnaître cette brillante envolée de la chirurgie ; je suis d'avis qu'aussitôt que nos opérateurs peuvent nous délivrer d'un mal ou améliorer

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notre situation , nous avons grand tort de nous laisser arrêter par nos pusillanimités, par la crainte de la douleur, par cet effroi vague, irraisonné, qu'éveille le mot : opération.

Nous devons à ces illustres successeurs des barbiere d'autrefois de brillantes conquêtes et nous pouvons aujourd'hui nous abandonner à leurs mains expertes et consciencieuses. Mais il y a une foule de maladies oii il n'y a rien à opérer, eût-on la manie du bistouri. C'est ici qu'intervient la médecine; or, si ses moyens sont nombreux, ils ne sont pas souvent efficaces : multa sed non multwn. Après s'être égarée dans les voies d'une absurde polypharmacie, qui justifiait le scepticisme du grand Tronchin, elle a cru s'assagir en revenant aux moyens physiques : balnéothérapie, régime alimentaire, mesures d'hygiène.

Malheureusement, dans un désir évident de bien faire, elle n'a pas su garder le doute philosophique ; elle a trop vite conclu de quelques expériences, de vues théoriques basées sur une connaissance nécessairement incomplète du chimisme organique. Erigeant en dogmes des vérités de détail, généralisant trop tôt, elle a créé un corps de doctrines qui paraît imposant comme la façade d'un bel édifice. Mais entrez, faites manœuvrer tous ces appareils qui doivent nous apporter la santé, et vous verrez combien tout cela joue mal.

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Bien plus, ces espérances, annoncées souvent au public à son de trompe, ont développé chez lui cette préoccupation continuelle de santé qui est la plaie des générations actuelles.

Les prescriptions de régime alimentaire ont surtout développé cette tendance, et l'on pourrait dire que pour un malade que guérissent ces praticiens fanatiques de régime, il y en a cent qu'ils mènent tout droit à la petite hypocondrie, peut-être même à la grande, qui n'en est que le développement.

Si l'on excepte quelques questions sur lesquelles on discute encore, comme celle de l'abstinence des boissons alcooliques ou l'opportunité d'un régime plus végétarien, la question de l'alimentation est à peu près résolue. L'homme trouve dans les nourritures les plus diverses la ration qui lui est nécessaire. S'il est utile de faire des prescriptions de régime aux malades atteints d'une véritable maladie de l'estomac ou des intestins, c'est un abus de faire mener une vie de valétudinaire à tous ces nerveux impressionnables dont les troubles gastro-intestinaux ne sont que le contre-coup de leur émotivité. Suggestibles à l'excès, ces malheureux supportent avec une patience angélique, pendant des années, les restrictions les plus sévères de l'alimentation. Il y en a qui s'habituent si bien à ce rôle d'éternels malades qu'ils ne sem-

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Lient plus avoir le désir de guérison. Et pourtant, il est si facile de les ramener à la vie normale dès que l'on sait déceler sous ces maux d'apparence physique la pusillanimité vis-à-vis de la souffrance, l'absence de jugement qui entraîne les conclusions hâtives !

Evitons de tomber dans cette disposition hypocondriaque et vivons dans une fortifiante conviction de santé. Sachons passer, comme chat sur braise, sur tous ces malaises journaliers, qui cesseraient vite si nous ne les prolongions pas, qui seraient légers si nous ne les aggravions pas par la crainte. C'est cette vulgaire «frousse » qu'on retrouve dans la plupart des états dits névropathiques. Elle crée ces faux gastropathes si nombreux aujourd'hui, ces malades atteints des phobies les plus diverses, ces êtres sans tempérament qui reculent devant toutes les tâches, hantés qu'ils sont par la conviction anticipée de leur incapacité.

Il ne faut se décider qu'en cas de nécessité à se porter malade et à entrer à l'infirmerie, et Talleyrand a trouvé le mot juste quand il a dit qu'il faudrait être « bienportant imaginaire » .

LE mot (( patient » s'applique à celui qui souffre comme à celui qui sait souffrir. Or ce sont là deux idées très différentes, voire même opposées.

Celui-là souffre réellement qui est plongé dans sa souffrance, l'augmente par sa constatation chagrine, la décuple par ses appréhensions.

Un jeune homme auquel je m'apprêtais à soumettre quelques principes de stoïcisme vis-à-vis de ses maux m'arrêta aux premiers mots en me disant : « Je comprends, docteur ; laissez-moi vous expliquer. » Et prenant un crayon, il dessina sur une feuille de papier un gros point noir. (( Ceci, dit-il, c'est le mal, dans son sens le plus général : mal physique, — rhumatisme, mal aux dents, ce que vous voudrez, — mal moral, — tristesse, découragement, mélancolie. Si je le constate en fixant sur lui mon attention, je trace déjà un cercle à la périphérie de la

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tache noire; elle est devenue plus grosse. Si je le constate avec maussaderie, la tache s'agrandit d'un nouveau cercle. Me voilà m'occupant de ma souffrance, cherchant les moyens de m'en débarrasser ; la tache ne fait que grandir. Si je me préoccupe, si j'appréhende les conséquences, si je vois l'avenir en noir, j'ai doublé ou triplé la tache primitive. » Et, me montrant le point central de ces cercles, le mal réduit à sa plus simple expression, il me dit en souriant : « N'aurais-je pas mieux fait de le laisser comme il était ? »

(( On exagère la douleur, on l'imagine, on l'anticipe », écrivait Sénèque. Il y a longtemps que je dis à mes malades découragés et que je me répète à moi-même : « Ne bâtissons pas un second étage sur notre tristesse en nous attristant d'être triste », et l'une de mes interlocutrices me donna raison en me citant ces mots de Saint François de Sales: «J'en ai \u plusieurs qui, s'étant mis en colère, sont, par après, en colère de s'être mis en colère ; et semble tout cela aux cercles qui se font en l'eau ; car il se fait un cercle petit, et celui-là en fait un plus grand, et cet autre un autre. » On retrouve ici l'image des cercles concentriques figurant l'aggravation de notre souffrance physique ou morale.

Celui qui sait souffrir souffre moins. Il accepte le mal tel qu'il est, sans y ajouter les affres qu'amènent la préoc-

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cupation, les appréhensions. Comme lanimal, il réduit la soulTrance à sa plus simple expression ; il va même plus loin que ce dernier : il diminue la souffrance par la pensée ; il arrive à l'oublier, à ne plus la sentir.

Quelle élégante forme a donnée Sénèque à cette pensée dans sa lettre LXYIII à Lucilius : « Gardez-vous d'aggraver vous-même vos maux et d'empirer votre position par vos plaintes. La douleur est légère quand l'opinion ne l'exagère point ; et, si l'on s'encourage en se disant : ce n'est rien, ou du moins : c'est peu de chose, sachons V endurer, cela va finir, on rend la douleur légère à force de la croire telle. »

Oui, la douleur devient légère quand on sait la considérer comme telle, quand on ne trace pas autour d'elle ces cercles concentriques que décrivait ingénieusement mon neurasthénique, quand on ne la multiplie pas par la crainte.

Ah, ce n'est pas ce stoïcisme de bon aloi qui règne aujourd'hui. Nous abhorrons la souffrance et voulons en être débarrassés à tout prix. La médecine moderne, avec ses anesthésiques, nous a gâtés, et nous recourons à ces poisons pour la moindre petite opération, pour une avulsion de dent qui ne dure qu'un instant. Nous en sommes souvent punis par des suites désagréables ; il y a même des gens qui paient de leur vie leur pusillanimité.

Il serait bon de revenir à un peu plus de rudesse vis-àvis de soi-même et de réserver ces moyens d'atténuer la souffrance aux opérations très douloureuses, de longue durée, à celles encore oii l'immobilité du patient est nécessaire au succès. La crainte de la souffrance, tant morale que physique, amène de nombreux malades à l'alcoolisme, à la morphinomanie ; leur sensibilité augmente encore sous l'influence du poison et aboutit à une incroyable hyperestliésie, physiquement, à l'égard de la moindre sensation désagréable : attouchement léger d'un membre douloureux, contact dune main froide sur la peau ; moralement, à la moindre contrariété ; le malade semble un (( écorché » au moral comme au physique.

C'est surtout contre la souffrance morale que l'homme se regimbe, se montre craintif et imjjatient. Cette souffrance, en effet, est plus centrale: elle atteint directement le (( moi )). Nous supportons plus diiTicilement un état d'affaissement mental, de tristesse, l'assaut de pensées mélancoliques, que la douleur d'un rhumatisme, et, comme c'est la mentalité même qui est atteinte, l'ennemi est dans la place ; nous avons plus de peine à nous défendre.

Est-ce impossible .*^ — Non. Notre moi n'est pas simple ; il y a chez nous comme un dédoublement normal de la personnalité. Dans le cours de toute notre vie, nous dé-

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libérons et sommes en continuelle conversation avec nousmêmes ; les gens qui parlent tout seuls, posent des questions et y répondent, sont des impulsifs qui trahissent ainsi leur conversation intime.

C'est, je dirai, dans l'isolement d'un « moi intime », inaccessible aux suggestions du moi second, que réside cette force de résistance, cette aptitude à diminuer sa souffrance qu'ont si bien enseignée et pratiquée les stoïciens. Il y a là un moyen de ne pas laisser pénétrer la souffrance jusqu'à ce moi intime ; il reste indemne comme la partie centrale d'une tige de bois qu'on plongerait dans un bain de matières colorantes et dont les couches externes seules se colorent. J'ai vu bien des malades sujets à des crises de dépression, d'angoisse morale, capables de diminuer leur souffrance par la réflexion tranquille et assister dans un sentiment de mélancolie douce aux désordres de leur mentalité.

Il ne s'agit nullement d'échapper à la souffrance en se rendant indifférent. Ce fut le défaut des Epicuriens d'avoir fait consister le bonheur dans « l'absence de trouble », dans « l'ataraxie ». On s'est trompé en attribuant à ces philosophes hédonistes des mœurs relâchées, mais ils n'ont pas pu éviter un certain égoïsme. Epicure renonça au mariage pour ne pas se compliquer l'existence ; il trouvait qu'il avait suffisamment à faire pour s'assurer sa

propre tranquillité, sans se charger encore de celle des autres. Il oubliait la douceur de la souffrance, son influence éducative en ce qu'elle introduit dans les rapports humains la tendresse altruiste, les sentiments de pitié et de vaillance virile qui disparaîtraient si le stoïcisme agissait sur nous à la façon du chloroforme.

Il y a dans tout stoïcisme chrétien ou jDhilosophique un écueil à éviter, c'est celui d'un quiétisme égoïste. On l'évite en substituant à l'idée amollissante du repos la notion de la vie active, qui exalte le courage et nous fait trouver le plaisir dans la lutte.

La patience vis-à-vis des événements inéluctables, ne dépendant ni de nous ni des autres, est synonyme de fatalisme; c'est une \erlu, et c'est la seule tenue possible en face de l'inévitable. Les musulmans ont su mieux que les chrétiens ancrer dans leur âme ce sentiment bienfaisant ; ils craignent moins la mort et acceptent avec une résignation douce les malheurs qu'ils ne peuvent écarter d'eux. Les chrétiens sincères devraient pouvoir se soumettre aussi, joyeusement, aux décrets de la Providence. La notion de nécessité suffît au philosophe. Nous sommes tous dans la même situation vis-à-vis de ce qui est et de ce que nous ne pouvons pas changer. L'avantage sera toujours à celui qui, sur des convictions quelconques, saura asseoir une résignation tranquille.

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Notre impatience se montre tout particulièrement dans nos rapports avec nos semblables ; c'est là qu'on remarque l'absence d'esprit de support, le manque d'adaptation à la vie en commun. Nous souffrons journellement de la conduite des autres, et sitôt que leurs actes sont contraires à nos intérêts, contrecarrent notre besoin de bien-être, nous sommes prêts à leur attribuer des intentions malveillantes et à faire échange de mauvais procédés. Nous nous livrons à la colère, cette passion si contraire à l'esprit de solidarité, plus désastreuse encore pour celui qui s'y abandonne que pour celui qui en est l'objet.

Ici encore, c'est la notion claire du déterminisme moral qui nous remet sur le droit chemin. Nos semblables n'agissent qu'en vertu de leurs représentations mentales actuelles ; ils croient le plus souvent bien faire, être animés de bonnes intentions. Même quand ils reconnaissent à leur acte un caractère immoral, quand ils se vengent et veulent intentionnellement faire de la peine, c'est qu'ils estiment avoir quelques raisons pour cela. Ainsi, un homme écrit une lettre anonyme ; un ami lui fait remarquer que c'est un acte indigne. « Oui, répond le coupable, je le sais, ce n'est pas bien ce que je fais là, mais mon adversaire m'a fait assez souffrir ! » Sa raison troublée obéit à l'odieux adage : œil pour œil, dent pour dent ; il

est comme l'enfant qui sait qu'il ne faut ni injurier ni frapper et s'excuse en disant que c'est son adversaire qui a commencé. Que d'adultes qui restent à ce point de vue enfants toute leur vie I

En présence des gens qui nous font du mal, sachons voir dans leurs actes le fruit des seules pensées que permette leur mentalité du moment, et évitons de nous laisser contagionner par l'état d'âme que nous blâmons en eux ; restons calmes et indulgents, ce qui ne veut pas dire lâches ; il faut plus de force pour garder le calme que pour s'abandonner à la colère.

Détournons-nous si notre adversaire est rebelle à nos conseils. Si, par contre, nous croyons pouvoir modifier sa disposition d'esprit, faisons-le avec douceur, par l'exposé clair et net des situations réciproques.

Avant tout, sachons reconnaître nos propres torts ou, h défaut, comprendre que des actions légitimes à nos yeux aient pu être interprétées par notre adversaire dans un sens défavorable ; ne lui tenons pas rigueur de ce manque de clairvoyance.

Ce n'est pas seulement en face de la malveillance que nous nous irritons. Nous nous laissons impatienter, énerver, par la manière de faire des autres, par leurs plus innocentes manies, sans songer que nous en avons aussi dont ils pourraient prendre ombrage. Nous manquons de

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patience vis-à-vis des nôtres, même quand ils sont malades ; nous trouvons bien vite exagérées leurs exigences et, quand nous sommes souffrants, nous réclamons des petits soins, sans nous soucier de la fatigue que nous imposons.

Lorqu'on veut nous morigéner, nous amener à de meilleurs sentiments, nous supportons mal cette ingérence dans notre vie ; il faut mettre des gants pour nous parler. Par contre, quand nous croyons devoir jouer le rôle d'éducateurs, nous voulons être compris aussitôt, obéis, et c'est sur un ton aigre que nous présentons les observations dont nous admettons d'emblée la souveraine justesse. Il nous faudrait un peu plus de doute sur notre infaillibilité, plus de patience dans la correction de la mentalité des autres. Il faudrait surtout avoir prouvé son aptitude éducatrice en l'aj^pliquant à soi-même, avoir acquis déjà cette maîtrise de soi dont nous constatons avec tant d'impatience labsence chez les autres.

Nous nous irritons, non seulement contre les autres, mais contre nous-mêmes. Ce serait bien si nous nous contentions de nous faire avec bonhomie l'aveu : Que je suis donc bête ! Mais nous y mettons de l'acrimonie, nous tombons dans les scrupules, et nous créons ainsi une disposition d'esprit maussade, qui est un nouvel obstacle à notre relèvement.

Gomme des enfants, nous nous impatientons de ne pas réussir immédiatement dans notre travail, au lieu de le recommencer avec plus de calme, de patience. Nous ne souffrons pas seulement du présent; nous revivons le passé, pour évoquer toutes les images mentales attristantes; nous traînons après nous le boulet des souvenirs, soit qu'il s'agisse d'événements indépendants de notre volonté, sur lesquels nous aurions dû passer bien vite l'éponge de l'oubli, soit que nous entretenions l'éternel et inutile regret de fautes commises.

Le regret, c'est le souvenir de la douleur passée, avec le sentiment qu'elle aurait pu être évitée si nous avions fait attention. Mais à quoi bon ce regret paralysant puisque nous envisageons un passé .^ Il n'y a qu'un point à retenir dans ce souvenir, c'est la représentation de la faute commise pour l'éviter à l'avenir.

Le regret nous sa^it quand nous avons négligé de prendre des précautions, agi précipitamment, d'une façon inconsidérée. Il devient le remords quand nous avons transgressé les lois éthiques dont nous nous étions fait un Idéal. Il s'agit de plus hauts intérêts que ceux que compromet un oubli, une maladresse. L'intensité du remords donne la mesure de notre moralité, c'est-à-dire de notre attachement pour la vertu ; il y a une trahison dans ce manque de fidélité à notre Idéal ; nous nous le

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reprochons comme les sentiments mauvais que nous pouvons avoir à l'égard de ceux que nous aimons.

On oserait dire que celui qui n'a pas de remords est plus excusable; les barrières morales n'existent pas au fond de lui-même ; il est inconscient du mal qu'il fait. La culture morale, par contre, rend l'âme toujours plus sensible, et chaque infraction est punie par la souffrance intime ; c'est la sanction de notre responsabilité personnelle.

Constatons nos fautes dans une contrition salutaire, mais ne restons pas dans un état d'âme triste, aussi pénible pour ceux qui nous entourent que pour nous-mêmes. Le remords, c'est le chien de berger donnant un coup de dent à la brebis qui s'écarte du troupeau ; il ne doit pas continuer à mordre quand elle est rentrée dans le rang et ne demande qu'à bien faire.

On conçoit l'éternel remords dans le crime, et le coupable souffrira d'autant plus qu'il reconnaîtra toute l'étendue de sa faute ; étrange contradiction, à première vue, que cette punition d'autant plus sévère qu'on a l'âme plus délicate et qui épargne, au contraire, l'amoral. Mais, en revanche, le repentir a sa douceur et nous pousse plus impérieusement vers l'Idéal rêvé.

Dans notre vie, où le regret est plus fréquent que le remords, évitons de prolonger la souffrance morale

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pour autant qu'elle paralyse nos efforts vers le bien. 11 est bon de sentir toute l'acuité du blâme que l'on s'adresse, de ne diminuer en rien cette contrition ; qu'elle aille jusqu'au bout et rapidement, jusqu'à nous jeter à terre ; mais aussitôt songeons au relèvement, qui n'est possible que dans une disposition courageuse. Comme la balle de caoutchouc qui a touché le sol, nous devons rebondir. Dès que nous avons reconnu notre faute, nous entrons dans une courbe rapidement descendante de découragement ; arrivés au bas, nous remontons dans une courbe ascendante de vaillante résolution, et c'est avec une joie croissante que nous nous remettons à l'œuvre de réparation.

La nécessité de couper court au vain remords ou, plutôt, de le faire servir au relèvement de nous-mêmes n'est pas présente à l'esprit de la plupart des gens, etl'on voit des malheureux, — on les classe aussi dans le tiroir déjà trop plein de la neurasthénie, —qui passent leur vie courbés sous le regret du passé. Mais, comme ils comprennent vite quand on approuve leur noble contrition pour les remettre sur le droit chemin ! Ils voient aussitôt qu'ils n'y peuvent rentrer qu'en relevant la tête, en marchant joyeusement vers le but : le perfectionnement de leur mentalité.

C'est de la patience, une patience inlassable, qu'il faut

pour savoir supporter au jour le jour tout ce que nous apporte la vie : les contrariétés, les malheurs, la maladie, les souffrances morales : ces dernières sont d'autant plus amères que nous les créons par nos propres fautes. Comme un pilote au milieu des écueils et de la tempête, nous devons conserver le sang-froid qui seul peut nous sauver, nous et ceux dont nous avons charge. Savoir souffrir est la première condition de cette patience courageuse.

ALPHONSE Daudet donna, dit-on, à un de ses fils une bague dans laquelle étaient gravés ces mots : Mémento vivere. C'est la devise d'un vaillant optimisme.

Les pessimistes penseront qu'il n'est point nécessaire de nous rappeler qu'il faut vivre ; le fardeau de l'existence ne leur paraît que trop présent et pesant.

Ce n'est pas vivre que subir la vie en gémissant. Elle doit être active, joyeuse. Elle est si courte qu'il est dommage d'en perdre même quelques instants dans la tristesse, pénible pour nous et désagréable pour les autres ; nous gaspillons, en nous livrant aux sentiments tristes, le petit capital de bonlieur dont nous pourrions jouir dans ce monde. Mieux vaudrait, avec Montaigne, dire de la tristesse : (( Je suis des plus exempts de cette passion, et ne l'ay me ny l'estime. »

Tout le monde n'a pas, il est vrai, cette belle santé men-

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taie, et ceux à qui la vie est dure trouveront une cruelle ironie dans cet encouragement à prendre la vie gaiement. Cette joie de vivre est, en effet, introuvable si nous la cherchons dans les événements. Les plus privilégiés ne trouveraient dans leur existence que quelques brèves périodes de bonheur facile, amené par le concours des circonstances ; ce bonheur-là n est accessible qu'aux jeunes, à l'âge où se trouvent réunies la force, la santé, l'insouciance juvénile, aidées du succès dans la carrière choisie. Que de malheureux ont dû, d'emblée, renoncer à toutes ces satisfactions I

Sous l'influence de l'hérédité, de l'atavisme, souvent par la faute des parents, par le fait de conditions hygiéniques défavorables, beaucoup d'enfants trouvent la maladie dans leur berceau et ne jouiront jamais de la santé physique, ce bien si précieux. Plus disgraciés encore sont ceux à qui la nature a donné l'esprit chagrin, ces « âmes douloureuses », comme les appelle W. James, qui ne peuvent réagir qu'à rebours, dans le sens de la tristesse, leurs cordes psychiques se relâchant sous la pression des brutalités de l'existence.

Une visite dans un hôpital d'enfants étale sous nos yeux cette horrible misère physiologique, d'autant plus révoltante que ceux qui en souffrent sont innocents et qu'on prévoit toute l'âpreté de leur vie ultérieure, quoiqu'ils

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semblent souvent ne pas y songer. Déjà là, cependant, dans ce lieu de souffrance, nous sentons planer l'ange du courage, delà résignation joyeuse, évoqué par l'altruisme de ceux qui pansent ces plaies et réchauffent ces cœurs meurtris. Il y a plus de douceur dans cette atmosphère que dans la gaieté bruyante dune bande d'écoliers heureux. Il y a de la bonne souffrance au milieu de toutes ces misères ; il y a l'espérance de les diminuer par l'hygiène publique et privée, par toutes ces œuvres de soHdarité humaine qui doivent prendre une place toujours plus grande dans nos préoccupations.

La maladie de l'âme s'observe plus rarement à cet âge naturellement porté à la gaîté et sur lequel ne jDesent pas encore les responsabilités. Mais, dès l'adolescence, nous voyons apparaître la souffrance psychique, ces états mentaux qu'on quaUfie aujourd'hui de neurasthénie et dans lesquels dominent l'indécision, le scrupule, le manque de confiance en soi-même, cette peur de vivre qui amène une lamentable inaptitude à jouir d'un peu de bonheur et fait désirer le suicide, même à des enfants. On voit des fillettes qui, hantées déjà par la crainte de la maladie, de la mort, ne peuvent s'abandonner un instant à la joie naïve de l'enfant.

Ces martyrs de l'hérédité et de l'éducation faussée sont innombrables. Le monde ne les comprend pas; il les

rudoie. Il n'y a point d hôpital aux lits blancs et proprets, point de doux visages de sœurs, pas de médecin d'une bonté un peu bourrue, pour ces malheureux dont l'ùme est souffrante et qui auraient besoin d'être à la fois plaints et secoués. On ne sait pas où les mettre ; l'asile d'aliénés, qui semblerait tout indiqué, serait pour eux une geôle ; la famille, qui devrait être le refuge, est le lieu où est né le mal, non seulement par la voie inéluctable des hérédités psychopathiques, mais encore par l'éducation, par la contagion mentale. Les parents, le plus souvent, ne reconnaissent pas ces similitudes de mentalité et, tout aussi malades d'esprit que leur rejeton, lui reprochent sa misère.

Chez ce (( subject merveilleusement vain, divers et ondoyant » qu'est l'homme, on surprend d'étonnantes contradictions. Tel qui est intelligent dans ses études manque totalement de cette clairvoyance morale déterminant la conduite et gâche son existence par ses veuleries ; telle jeune fille, qui se dépense dans des œuvres d'altruisme et vit dans l'esprit d'une religion sincère, lutte sans succès contre un égoïsme natif tellement contradictoire avec son dévouement qu'on a cru devoir inventer le motd' (( égotisme » et qu'on parle de dispositions (( égocentriques », afin de ne pas blesser la susceptibilité des malades.

Là encore le mal n'est pas incurable. Il faut avoir vu

s'illuminer ces figures soucieuses sous Faction d'une orthopédie patiente, indulgente et encourageante pour comprendre la beauté d'une <( médecine de l'esprit », émanation directe d'une éthique rationnelle.

Il faut que le cabinet du médecin devienne un dispensaire psychothérapique, où l'on ne distribue pas d'ordonnances pour la pharmacie, mais ori on jette sans compter dans l'entendement du malade toutes ces semences de vaillance stoïque, ces motifs de la raison, non froide, mais sereine, qui seuls peuvent corriger les défauts de notre mentalité innée et acquise.

Que dire de ces malheureux, plus nombreux encore, qui ont la santé physique, des dons d'intelligence, des circonstances de vie particulièrement heureuses, et qui s'égarent parce qu'ils n'ont point été éduqués à développer leur vie morale.^ A eux de voir qu'ils n'ont pas autant de droits à se plaindre que les déshérités, à eux de trouver en eux-mêmes la force de lutter contre leurs tendances mauvaises, non pas dans une chimérique volonté, mais dans cette acuité de vue morale que développe la pensée méditative. Je ne leur reproche aucunement leur insuffisance éthique; on n'a pas su leur inculquer ces idées-forces ; ils n'ont pas éprouvé jusqu'ici le charme puissant de l'éducation de soi-même; ils n'ont pas vu « à quoi ça sert » ; il faut le leur apprendre .

2oa VAILLANCE

Maintenant qu'ils souffrent et s'aperçoivent qu'ils font fausse route, le moment est venu de les relever, de leur montrer l'absolue nécessité de la vaillance, d'inciter ce courage en leur montrant le fruit précieux qu'ils vont récolter, c'est-à-dire le bonheur.

Le découragement est toujours mauvais; il aggrave toutes les situations ; on peut l'excuser, on ne peut l'approuver. Il ne suffit pas de reconnaître cette vérité logique ; il faut se la marteler en tête afin qu'elle devienne sentiment, lui donner une expression vive. J'ai coutume de dire à mes malades : « Le découragement est un breuvage empoisonné et amer à la fois : deux raisons impérieuses pour ne pas y toucher. »

Est-ce à dire que nous réussissions toujours à nous appuyer sur cette donnée .►^ — Oh non; il n'est pas de jour que nous ne subissions des découragements, des baisses du baromètre moral ; ils ne doivent pas durer. Dès que nous nous y laissons aller, nous percevons l'amertume et aussitôt nous songeons à la toxicité du breuvage.

L'idée que le découragement est un poison doit jouer le rôle de bande directrice dans le jeu de notre entendement. Comme la bille lancée sur une surface plane et qui n'a pas encore atteint la bande élastique, le découragement aussi fait irruption dans notre âme et continue sa course ; mais, aussitôt qu'il butte à l'obstacle que constitue l'idée mo-

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raie, il est dévié et nos représentations mentales rentrent dans l'ordre.

C'est toujours et toujours que nous devons réveiller dans notre âme l'idée de vaillance, ranimer le flambeau qui nous guide. Il faut que l'idée-force se tasse au fond de notre âme, prête à déclencher nos énergies le moment venu. C'est ce qu'avaient si bien compris les pbilosoplies de l'antiquité, qui voyaient dans la raison, dans une dialectique serrée mise enjeu vis-à-vis de soi-même, le remède à nos défaillances morales.

Suivant les esprits, il faut plus ou moins de temps pour ce tassement des principes éthiques. Les idées qu'on nous transmet ressemblent au sable fin qu'on jette sur la surface de l'eau ; il surnage quelques instants, puis descend plus ou moins lentement suivant la densité du liquide et s'étale en couche dans la profondeur. Ainsi en est-il des idées. Si simples soient-elles, — et peut-on en imaginer une plus claire que celle de l'inutilité, de la nocivité du découragement .^^ — elles restent longtemps à la surface de notre entendement. Ce n'est qu'avec le temps qu'elles descendent et viennent former ce dépôt dense qui constitue notre conscience, notre personnalité morale. Alors seulement l'idée-sentiment agit sur nous et nous donne une force que nous n'aurions pas cru posséder. Il en est de même de la poussée des idées religieuses ; beau-

2oi VAILLANCE

coup de gens les ont admises et les défendent avec une âpreté peu chrétienne; elles ne sont pas assez vécues, pas assez complètement pensées, pour déterminer l'acte vertueux.

Il ne suffit pas de combattre le découragement ; il faut aller jusqu'à ce courage qu'excite la difficulté ; comme un cheval de race, nous devons mettre d'autant plus d'ardeur à franchir l'obstacle qu'il est plus haut.

Un jeune paysan neurasthénique me narrait un jour ses déboires et me signalait de nouveaux ennuis, jouant le rôle de la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Pour fixer ses idées, je fis une comparaison et lui dis : « Vous êtes à la leçon de gymnastique ; le maître vous a fait franchir une corde tendue à soixante centimètres du sol. Vous aviez déjà eu quelque peine à sauter par-dessus ; il l'élève maintenant à soixante-cinq ; que faut-il faire ? — Prendre plus d'élan, répondit-il sans hésiter. »

Eh oui, à mesure que grandissent les difficultés, il faut prendre plus d'élan ; car il est évident que si la barrière s'élève et que le courage baisse, l'insuccès est certain.

Ah, ce n'est pas facile de conserver toujours cette imperturbable vaillance. Nous devons excuser avec une profonde compassion ces heures de lassitude morale chez les malheureux à qui manquent la santé, une certaine aisance, qui nont trouvé sur leur chemin ni la sympa-

VAILLANCE 2o5

ihie encourageante ni l'aide persistante et qui luttent contre leur sort avec une constance paraissant inaccessible aux forts. Il ne faut pas les secouer brusquement en les morigénant; ce serait cruauté. Seule l'entière sympathie, née du sentiment que nous ne saurions peut-être pas faire mieux, peut leur infuser un peu de ce sang chaud qui suscite l'élan.

Des réflexions de ce genre donnent toujours quelque courage et finissent par agir sur ces âmes malades. J'ai vu des mois se passer sans que cette philosophie pût modifier la mentalité, et pourtant le jour vint où le ressort lentement tendu acquit une force suffisante.

Souvent la vaillance naît de l'excès du découragement, en raison même de la souffrance persistante et croissante qu'il crée. Comme l'animal naturellement craintif qui se sent acculé, nous nous retournons et faisons face aux difficultés. C'est en partie à ce caractère pressant de la nécessité qu'on peut attribuer le fait que nous gardons le courage dans les grands événements de la vie, alors que nous le laissons s'émietter au milieu des multiples contrariétés de chaque jour.

« Je reconnais, me disait une femme intelligente, toute la justesse de ces vues ; je vois clairement la nécessité de réprimer mon émotivité, de supprimer la crainte ; mais, quand il arrive quelque chose qui m'émeut, le raisonne-

2oG VAILLANCE

ment qui aurait dû me sauver ne me vient que cinq minutes après, trop tard. »

Cela nous arrive à tous. Il en est de cette dialectique sentimentale comme de l'escrime ; pendant longtemps notre parade n'arrive qu'après le coup de bouton de l'adversaire. Peu à peu, par lexercice, le mouvement de défense devient plus prompt, et un jour nous réussissons à détourner l'arme a^ant qu'elle nous touche. Exerçonsnous à la défense morale, et nous éviterons les défaites.

Nombre de personnes signalent en elles une autre contradiction : c'est qu'elles savent très bien donner un conseil aux autres, relever leur courage, mais n'arrivent pas à surmonter leur propre faiblesse. N'est-ce pas qu'il y a dans cette lutte pour nos propres intérêts moraux un élément émotionnel, qui trouble un peu notre jugement et nous met dans l'indécision ? Tel qui donnera à son voisin des conseils judicieux pour placer des fonds ne retrouvera pas toujours la même aisance de jugement prompt et sûr quand il s'agira de ses propres affaires ; c'est qu'il y va maintenant de son bien.

D'autres, au contraire, peut-être plus altruistes en l'occurrence, craindront davantage de conseiller leurs sembables que d'agir pour eux-mêmes et, courageux presque sans effort, ils n'oseront inciter cette vertu chez autrui .

Quel être déconcertant est 1 homme dans ses changements continuels de mentalité, qui semblent tenir tout autant à des causes physiques internes, au relâchement des cordes mentales, qu'à des causes morales, à des associations d'idées décourageantes !

L'individu qui se connaît et s'observe sans inquiétude hypocondriaque surprend de continuelles sautes de vent dans son être intime, des inégalités d'humeur, persistant même s'il sait les cacher aux yeux des autres et ne leur permet pas de se traduire en actes. Des nuages viennent obscurcir notre ciel moral, sans que nous puissions reconnaître la cause de ce changement de temps. Il y a une foule de gens qui, surtout quand ils sont fatigués, sentent vaciller leur âme comme un baromètre dans les saisons variables. Le moindre événement contrariant, un petit insuccès dans les choses les moins importantes, déroule incontinent un voile de tristesse, qui pourrait leur faire dire à propos d'une babiole que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Heureusement, ces natures impressionnables sont souvent aussi faciles à relever qu'à terrasser ; il suffit pour cela d'un rayon de soleil, d'une bonne parole ou dun bon mot, parfois d'une tasse de café, d'un cigare dans la fumée duquel nous évoquons l'image de cette souplesse désinvolte qui nous aide à passer à travers les difficultés de la vie.

2o8 VAILLANCE

Entretenons-la toujours, cette vaillance souriante ; elle ne doit pas être un stoïcisme farouche, amer, mais une bravoure facile, comme celle des gentilshommes d'autrefois qui maniaient avec adresse Tépée légère. Il faut dès le matin se mettre dans cette disposition guerrière, faire sa toilette morale et revêtir sa cotte de mailles. On peut se dire alors : Quoi que m'amène la journée, fatigues physiques, travail intellectuel, émotions morales, je suis prêt; mes moyens me permettent cela, et il y a de la marge.

Une autre image se présente souvent à mon esprit quand je sens naître la faiblesse en face de la tâche à remplir: En avant, faisons jouer la musique du régiment, et le pas deviendra gaillard !

EN écrivant ce mot de chasteté, si rare sous la plume qu'il en a l'air archaïque, il me semble entendre, dans toutes les langues, les huées formidables des hommes ; il s'y mêle le rire perlé des coquettes ; je vois le sourire discret, mais moqueur encore, de bien des femmes honnêtes ; je surprends aussi le sanglot de celles qui ont vu s'écrouler leurs rêves de bonheur.

Quand récemment, à Paris, des hommes de cœur, catholiques, protestants et libres penseurs, se réunirent pour travailler en commun au relèvement des mœurs, ils furent siffles, conspués, — par la plèbe, direz- vous, — non, par l'élite de la jeunesse, par des étudiants de l'Université et des élèves de l'Ecole des Beaux-Arts !

Pourquoi cette quasi-unanimité dans la révolte aussitôt qu'on ose recommander dans ce domaine la maîtrise de soi-même? — C'est qu'il ne faut pas y toucher, à ce droit

Paul Dubois. i4

des hommes à l'amour! N'est-il pas loi naturelle, instinct primordial, ineffaçable?

Loin de moi la pensée de condamner l'amour, même lorsqu'il est réduit à la plus animale sensualité ; je ne voudrais pas faire de l'homme un eunuque mental se soustrayant dans un continuel ascétisme à l'esclavage passionnel. J'entends simplement par chasteté, selon le dictionnaire, « l'abstention des plaisirs illicites et l'honnête retenue dans les plaisirs permis » ; je ne parle pas ici de cette abstinence complète et définitive, antinaturelle, qui faisait dire à une reine déséquilibrée, mais spirituelle, Christine de Suède : « Trop de gens font vœu de chasteté pour l'observer. » Gela ne veut pas dire que cette vertu suprême ne soit pas accessible à des âmes élevées, si les circonstances l'exigent.

L'amour sexuel n'est ni pur ni impur, il est naturel; il n'est ni beau ni laid, il est instinct, et c'est une des fautes du puritanisme chrétien d'avoir considéré comme bas, comme honteux même, l'acte qui nous a donné le jour. Elle est puérile, cette horreur du nu qui fit draper après coup les beaux corps de Michel-Ange dans le Jugement dernier, proscrivit les madones donnant le sein au bambino divin et couvrit platement de feuilles de vigne les nudités antiques.

Non, le corps humain est beau quand il est sain; ses

instincts ne sont pas « le joug terrible de l'animalité », comme s'exclament les théologiens, mais l'épanouissement de cette joie de vivre, animale et saine, qui est au tréfond de nos énergies. Dans un spiritualisme faux, on s'efforce de ne pas voir l'influence qu'a sur la mentalité humaine la passion amoureuse; il semble qu'on en ait honte ; d'autres sentent très bien l'esclavage dans lequel ils vivent, mais le pharisaïsme est toujours encore vertu de société. A voir les dehors, on croirait l'humanité asexuée.

Au point de vue naturel, c'est l'amour libre qui a tout d'abord droit à l'existence, cet amour allumé par les charmes physiques, grossier dans son inconscient égoïsme, volage même, — car l'uniformité est ennemie du plaisir, — cet amour que peignent les frères Margueritte dans cette phrase kscive : « ces jolies rencontres où la femme, oiseau de passage, après la dernière becquetée de baisers, lustre ses plumes et s'envole ». Oui, je ne vois rien que d'aimable, de gracieux, dans cette image; mais alors, c'est l'amour animal dans toute sa spontanéité organique.

Est-ce là l'idéal humain.^ — Non.

Que, dans une fierté un peu enfantine, l'homme se mette en marge du monde animal ou qu'il consente à n'être pour les naturalistes que le premier animal dans l'ordre des primates, au-dessus du gorille, il s'est lui-même décerné le titre de homo sapiens, et noblesse devrait obliger.

L'amour n'est plus pour lui le résultat d une simple poussée organique; il ne naît pas chez lui d'un besoin impérieux, périodique, entraînant mâle et femelle à l'accouplement procréateur ; il dépend beaucoup plus de l'imagination, des représentations mentales toujours accessibles à l'éducation.

L'homme s'abaisse au-dessous de la brute quand il s'abandonne à ses rêveries libidineuses ; il s'élève, au contraire, par la pensée éthique à une conception plus belle . de l'amour quand il met au premier plan les sentiments de réelle affection, quand l'union des âmes vient compléter l'union charnelle.

La vie en commun nous impose, non comme une contrainte, mais comme un bien précieux pour les autres et pour nous, des devoirs qui restreignent nos impulsions passionnelles. L'homme assume à l'égard de sa compagne, vis-à-vis des êtres qui naissent de cette union, des responsabilités qui ne font que s'accroître à mesure que se développent les besoins de bien-être physique et moral.

Chez l'homme sauvage, le souci de la progéniture peut être réduit, comme chez l'animal, à l'instinct delà conservation de la race, à la protection des nouveau-nés, à leur culture physique jusqu'à ce qu'ils soient en état de se suffire à eux-mêmes ; il n'y a pas grande différence entre ces sociétés primitives et la garenne où pullulent les lapins ;

CHASTETÉ 2i3

la femme n'est pas encore la compagne, elle n'est 'qu'instrument déplaisir et bête de somme.

Mais cette vie physique ne nous suffit pas ; nous vivons d'une vie intellectuelle et morale ; nous sommes tout vibrants de sentiments étrangers à la mentalité animale. L'amour ne nous enchaîne pas seulement par les hens du caprice amoureux, par l'attirance réciproque d'ordre sexuel ; il réveille des sentiments de sympathie résultant de la communauté des aspirations intellectuelles et morales ; il tempère de respect l'impulsion passionnelle. C'est toute une vie d'union intime que commencent les fiançailles et que devrait continuer le mariage, toute une œuvre de développement moral, non seulement dans des vues étroites d'égoïsme familial, mais dans un large esprit de solidarité sociale. Une famille se crée et de nouveaux devoirs s'imposent, resserrant le lien conjugal et rendant plus nécessaire encore la coopération des époux dans la recherche du bien général. Nous ne devons pas seulement à nos enfants le pain de tous les jours, les soins qui assurent leur développement physique et intellectuel, nous avons à leur léguer un héritage autrement précieux : ce fonds d'idées morales qu'on appelle la conscience, ces principes directeurs qui les orienteront sur la voie du bien.

Il suffit d'envisager ces suites de l'acte d'amour, cette chaîne de devoirs à la fois sérieux et doux à remplir, pour

aii CHASTETÉ

voir que l'amour humain ne peut trouver sa satisfaction que dans le mariage monogame succédant à une jeunesse chaste et exempt d'un libertinage qui en compromettrait le but éthique.

Je sais combien l'idée de chasteté dans la jeunesse fait sourire les hommes, même ceux que l'on appelle sérieux. Ne répète-t-on pas que la femme est monogame, mais que l'homme est polygame .►^ On semble admettre une loi naturelle dans cette troublante désharmonie. Marcel Prévost posait un jour la question s il y avait vraiment des maris qui n'eussent jamais « servi ».

Il y a, il est vrai, des raisons pour ce contraste. L'amour est l'œuvre de toute une vie pour la femme ; elle ne s'offre pas, elle se donne dans une pudeur naturelle que peuvent seuls amender les sentiments de sympathie réciproque, la communauté des devoirs familiaux ; elle est plus mère encore que femme et accepte dans un admirable stoïcisme ses lourds devoirs.

L'homme est par nature plus égoïste ; son rôle est plus passager. L'impulsion sensuelle qui l'entraîne à l'attaque est plus impérieuse; il n'a pas d'emblée au cœur cette pudeur native qui modère les emportements des sens. Occupé au dehors, faisant face à la vie, il y développe des qualités d'énergie un peu soldatesque, qui renforcent l'égoïsme naturel.

CHASTETÉ 2i5

Ces différences entre les tempéraments masculin et féminin se retrouvent chez l'animal, et il serait injuste de reprocher à l'homme cette rudesse, cette impulsivité, qui lui rendent la vertu plus difficile. Tenons compte aussi de sa vie en dehors du milieu familial, des contagions toujours présentes du vice, et nous ne tenterons plus de mettre sur le même pied garçons et filles, de demander aux hommes la douceur, la pudeur, que nous aimons à voir chez les femmes; ils auraient l'air efieminé de l'Apollon Musagète.

Je sais très bien qu'il serait illusoire de réclamer la chasteté pour ces foules qui subissent journellement les entraînements du vice dans les agglomérations délétères de la vie militaire, pour les nomades de toutes professions qui doivent ^i souvent renoncer à la vie conjugale. L'état d'âme de ces multitudes n'est pas favorable à la culture morale, et la prostitution, vieille comme le monde, restera comme une tache marquant notre impuissance à créer pour tous une vie saine et harmonieuse. Je ne suis pas plus étonné de ces désordres des mœurs que de l'existence de l'alcoolisme et ne me berce nullement de l'espoir de voir disparaître bientôt ces fléaux de l'humanité.

Ce qui m'ahurit, ce qui me révolte, c'est de voir la complaisance que montrent vis-à-vis du libertinage ces

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classes élevées qui sembleraient devoir être protégées par leur culture intellectuelle.

Que dans le monde du théâtre et chez nos romanciers en vogue on ne trouve que par exception cette chasteté voulue, résultat, non d'une frigidité naturelle, mais de la pensée éthique, cela ne m'étonne guère, étant données les contagions du milieu. Mais que dire de ces critiques littéraires et artistiques qui nous charment par la finesse de leurs observations psychologiques, leur acuité de vision morale, et dont nous apprenons un jour les amours ancillaires, les habitudes de basse sensualité.»^ Et ces poètes qui savent si bien chanter l'amour et nous donner le change en couvrant du voile de beaux vers leur vulgaire érotisme! Souvent, cependant, ils ont souffert, et leurs plaintes pourraient nous servir d'enseignement. Mais on oublie ces misères, et

Rolla fit à vingt ans ce qu'avaient fait ses pères.

Pourquoi les œuvres d'imagination de nos meilleurs écrivains, ces incomparables ciseleurs de phrases, sontelles gâtées par l'écœurante vulgarité des sujets aussitôt qu'il s'agit de l'amour .►^ Pourquoi cette grivoiserie qui, dans les dîners, au cigare, fait ressembler les hommes à des singes lascifs ?

Il y a des médecins moralistes qui appellent l'hygiène

à la rescousse dans la lutte contre le vice ; c'est évidemment mieux que d'encourager la débauche sous prétexte d'hygiène. Forts de leur science, ils montrent aux jeunes gens les risques qu'ils courent, ces diverses maladies vénériennes qu'ils décrivent complaisamment. Les Allemands appellent cela: Peindre le diable à la muraille.

Triste morale, en somme, que celle de la crainte, futelle efficace. Elle ne l'est pas, et, malgré les avertissements, le nombre des « avariés » ne diminue pas. Les hommes continuent à s'exposer à ces dangers, à compromettre, souvent pour toujours, leur santé physique et mentale ; ils n'hésitent pas, pour une vulgaire satisfaction de leurs passions, à courir le risque de transmettre leur souillure à l'épouse qu'ils ont choisie, aux enfants qu'ils procréent. C'est là le tri«5te spectacle que nous donnent, non pas seulement la plèbe miséreuse et alcoolique, mais l'aristocratie, la bonne bourgeoisie, ces classes dirigeantes qui se sentent appelées à défendre l'ordre social.

Sans doute, les considérations hygiéniques peuvent jouer un rôle dans la prophylaxie du vice ; mais la chasteté rationnelle doit s'établir sur des vues plus hautes, plus pures, sur le sentiment de la solidarité humaine. Il faut éviter le mal, non pas seulement parce qu'il est dangereux pour nous, mais parce qu'il est « le mal ». Et en quoi y a-t-il un mal dans cet amour dont je viens de reconnaître

2i8 CHASTETÉ

si franchement le caractère naturel, la légitimité? — C'est qu'en nous laissant aller à l'amour en dehors du mariage, nous le dépouillons d'un coup de ses bases éthiques, des sentiments d altruisme qui en mitigent le caractère foncièrement égoïste.

L'amour conjugal repose, comme sur un trépied, sur l'attrait sexuel, sur l'union intellectuelle, sur la communauté d'aspirations morales. Si cette triple entente ne peut pas toujours exister dès le début, elle devrait se créer pour assurer un peu de bonheur aux conjoints. Dépouillé de ses éléments spirituels, réduit à l'appétence sexuelle, l'amour nous ravale au-dessous de la bête ; il devient alors si grossier qu'un homme de goût devrait s'en détourner, même quand ses sens sont déjà allumés,

La vie galante ne va pas sans déchéance, sans un affaiblissement des sentiments altruistes qui sont à la base de toute morale. Il faut avoir perdu le respect delà personnalité humaine et la bonté pour jouir sans vergogne des facilités de la prostitution officielle ou clandestine, pour ne considérer la femme que comme un instrument de plaisir, pour lui demander la caresse sans lui donner l'affection.

Point d'amour et partout le spectre de l'amour. Mozart écrivait un jour, au milieu des tentations de la

vie de théâtre, que la pensée afTreuse qu'un homme pût détourner une femme de la bonne voie suffisait pour le protéger. Voilà quel devrait être l'état d âme de nos jeunes gens cultivés moralement, le seul qui puisse donner la force de résister aux entraînements de la passion. Et qu'on n'objecte pas que ce respect est dû seulement à la femme dite honnête, que Mozart ne condamnait dans ces belles paroles que la séduction réprouvée, au moins selon leur dire, par nombre de débauchés. La plus basse prostituée a droit à notre bonté ; sa misère même la recommande particuUèrement à notre bienveillance.

La responsabilité dans le vice ne se partage pas ; elle est entière pour chacun des comphces. C'est d'intuition que nous devrions sentir qu'il ne faut pas faire à la fille de l'ouvrier, du petit bourgeois, à la midinette, l'outrage que nous ne voudrions pas que l'on fît à notre sœur, à notre fille.

Des sentiments religieux sincères suffiraient pleinement à rendre possible, facile même, cette chasteté et à opposer une barrière inébranlable à ces vices. Hélas, c est dans ce domaine que l'on constate le caractère superficiel de mainte piété : religion de carton, très répandue d'ailleurs, elle fait bon ménage avec le libertinage. C'est qu'il ne suffit pas d'une profession de foi, d'habitudes cultuelles imposées par le milieu. La maîtrise de soi ne s'acquiert que par la réflexion constante ; elle s'appuie

sur des vues claires de déterminisme moral qui, faisant les hommes égaux, fonde une vraie humilité. Elle réclame, cette maîtrise, l'indulgence pour les autres liée à la sévérité pour soi-même, la vaillance dans la lutte contre ses passions, la modération même dans les plaisirs licites qui pourraient nous entraîner.

C'est dans ce domaine de la morale sexuelle que l'homme le mieux doué sent la nécessité de l'efTort moral ou, comme je l'ai défini, l'indécision douloureuse de la balance pensante. Il y a dans un des plateaux un énorme poids de sensualité native et légitime, dans l'autre, le poids souvent variable des princijîes moraux. Alors que l'impulsion passionnelle reste toujours puissante, les motifs de la raison semblent constituer un poids sujet à se volatiliser. Chez la plupart des hommes, il pèse si peu que la balance tombe lourdement du mauvais côté ; chez d'autres, elle oscille tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Celui-là seul qui a fondé sa moralité sur un Idéal coupe court a ces hésitations et résiste victorieusement.

De nos jours, on attaque de nouveau le mariage. Aux yeux de Paul Margueritte il y aurait quelque chose de changé dans ce monde, c'est-à-dire que nous serions à la veille d'une révolution dans ce domaine. Je crois plutôt qu'il n'y aura aucun changement en bien par les moyens qu'on préconise.

Ce n'est pas le divorce facilité qui nous sauvera. Sans doute, il brisera le carcan que beaucoup de gens se sont mis au cou, souvent par manque de clairvoyance et de maîtrise d'eux-mêmes. Ce sera un bien ; mais il n'y a aucune idée-force dans cette consécration légale d'une rupture déjà consommée. La fréquence de ces séparations pourrait tout au plus encourager la légèreté dans la conclusion des liens matrimoniaux.

L'amour libre : même dans la conception généreuse d'une Ellen Key, ne nous donnera pas plus de force et par conséquent de bonheur.

Enfin, très moderne, Léon Blum, constatant les continuelles infractions à la morale, évite ingénieusement le délit en supprimant la loi. Dorénavant jeunes hommes et jeunes filles — car l'auteur est féministe — jetteront leur gourme dans les jeunes années, aussi longtemps qu'ils voudront, et ne se marieront que quand ils seront mûrs, j'allais dire «blets », pour la vie conjugale.

Non, ces rêveries ne faciliteront pas la vertu. Elle n'est possible que dans le respect constant d'un Idéal s'imposant à notre esprit par la seule force de sa vérité.

La véracité à elle seule constitue une des plus fortes barrières morales contre l'immoralité dans le domaine sexuel. L'adolescent qui, dans une veule suggestibilité vis-à-vis du milieu, va perdre sa chasteté se trouve dans

un dilemme qui suffirait à retenir une âme noble. Il peut, dans un cynisme banal, avouer ou laisser supposer ses écarts ; il sait le plus souvent qu'il fera de la peine à ses parents et déchirera des liens de sympathie qui l'unissent à des personnes aimées et respectées. A l'âge oii devraient s'affirmer sa raison, son enthousiasme pour le Beau, sa supériorité d'homme, il affiche, au contraire, la plus vulgaire passivité à l'égard de la contagion du vice ; c'est une chute morale consentie à l'aube de la virilité. D'autre part, il a, je ne le sais que trop, la ressource de la dissimulation. Il consent donc à porter un masque, ce fier jeune homme qui tient si haut la tête et afîecte la franchise avec les hommes ! Et il trompe des femmes : celle qu'il fait servir à ses plaisirs, celle qu'il va épouser et qu'il veut intacte, mais pas trop chaste ; cela dérangerait de vieilles habitudes. Il tombe des nues, ce jeune homme distingué, intelligent, quand on ose lui parler de fidélité anticipée vis-à-vis d'une épouse future, et lui, qui se réclame du spiritualisme, s'il vous plaît, qui déclare qu'il est profondément religieux, se retranche derrière les nécessités matérielles; il n'est vicieux que par mesure d'hygiène, car des médecins sérieux l'ont rendu attentif, à l'âge de dix-sept ans, aux dangers de la continence ; il paraît que cette vertu-là rend neurasthénique !

Ne sait-on pas aussi qu'il faut avoir jeté sa gourme

pour faire un mari modèle, assagi par l'expérience ; on se range aA^ecle temps, et on saura donner à ses fils de bons conseils pour ne pas faire de bêtises et, surtout, pour en éviter les conséquences; il faut connaître la vie, que diable ! Une dame allemande a écrit cette phrase cruelle : (( Il y a beaucoup d'hommes qui ne connaissent pas leur femme, et c'est dommage ; il y a beaucoup de femmes qui ne connaissent pas leur mari, et ce n'est pas dommage. » Elle oubliait que le sexe faible a ses faiblesses aussi et que les maris font parfois d'étranges découvertes.

Il y a une continence — je ne dis pas chasteté — qui n'a aucune valeur morale : c'est celle des impuissants, des frigides, tout d'abord, puis celle des timides, des indécis, rongés de désirs et retenus, non par des sentiments moraux, mais par la peur, crainte des contagions, des esclandres, du (( qu'en dira-t-on », par des scrupules religieux sans force parce qu'ils sont le résultat de passives suggestions.

Une vraie chasteté ne peut être fondée que sur des vues claires, sur des notions morales qu'on approfondit constamment et qu'on apprend à aimer.

La moralité passée n'est, du reste, jamais un sûr garant de la moralité future. Il y a des hommes qui arrivent chastes au mariage et font des fredaines dans la suite ; ils ont parfois pour excuse que leurs épouses n'étaient pas chastes, mais frigides ; certaines femmes ne distinguent

Xj^.^V^^ , ^V.XVM^XXV.^ XV.^XXlX»V.O ..^ V^X^VXXXQ,

3a4 CHASTETÉ

pas entre une vertu et une infirmité. Ces chutes des chastes sont soigneusement notées par ceux qui ne l'ont pas été ; elles confirment l'idée commode que la chasteté est impossible, et c'est si doux de prendre son prochain en faute. Des déformations mentales dues à la sénilité expHquent parfois ces écarts ; elles peuvent faire d'un adulte chaste un vieux satyre et d'une brave matrone, frigide autrefois, une Messaline en cheveux gris. Le chemin de la morale sexuelle est bordé de pentes ghssantes, et nous avons besoin, pour ne pas tomber, de toutes les forces morales que nous donne la raison éthique.

Et il nous la faut, cette vertu. La débauche, que l'on s'efforce de peindre aimable, entraîne à sa suite bien d'autres vices : le mépris de la personnalité humaine, la déloyauté, la dureté. La chasteté, au contraire, se fonde sur la bonté même. Elle naît des sentiments altruistes et sa pratique renforce de plus en plus l'idée éthique qui l'a engendrée ; aussi Bernardin de Saint-Pierre a-t-il pu dire : « La chasteté est la source de la force et de la beauté morale dans les deux sexes. »

OUE les défauts sont donc laids quand nous les regardons du dehors, chez les autres! Il en est un qui paraît surtout haïssable, c'est la fausseté. Rien n'est douloureux comme d'être trompé, trahi ; rien ne trouble les relations sociales comme le mensonge. Nous le savons tous, et pourtant qu'il est rare de rencontrer la sincérité ! Elle apparaît comme une nudité qu'il y aurait de l'indécence à montrer en société ; on se croît autorisé à dissimuler sa pensée comme on cache ses petites difformités par des artifices de toilette ; un teint naturel offusque dans un monde oii l'on se farde. Un baiser serait cependant plus doux sur une joue qui ne déteint pas ; je veux dire par là que les relations humaines seraient tout autres si dans nos actions nous mettions la sincérité.

Elle devrait plaire aux hommes, cette vertu, car elle est courage, et ils se piquent d'en avoir ; il en faut souvent

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aaG SIACERITÉ

pour exprimer franchement une pensée qu'on a mûrie, sans crainte de heurter celle des autres, d avoir, comme on dit, le courage de son opinion. Que les hommes sont lâches sur ce point ! On voit des croyants mettre leur hannière dans leur poche quand ils sont exposés aux quolibets des non-penseurs et, d'autre part, des mangeurs de prêtres aller dévotement à la messe quand ils ont quelque intérêt à le faire. Il y a de jeunes débauchés qui mettent du soin, non à s'amender, mais à garder une réputation de petits saints, et il y a des chastes qui jouent les fanfarons de vice et content leurs bonnes fortunes imaginaires pour paraître comme tout le monde. C'est la peur du «qu'en dira-t-on » qui fait marcher ces marionnettes.

Chez un politicien nous surprenons un jour quelque beau geste ; voilà un homme qui a du courage, qui sait ce qu'il veut, pensons-nous. Hélas, le geste ne correspondait pas à un sentiment ; nous apprenons plus tard qu'il a agi pour de tout autres motifs et qu il considère comme des naïfs ceux qui l'ont cru sincère. Il est si bien admis qu'il faut ruser en politique qu'un homme d'Etat disait naguère : (( Nous aussi, nous avons quelquefois nos moments de sincérité. )) On a grand peur de paraître naïf dans ce monde ; on tient à passer pour habile, sans songer que cette habileté n'est souvent que mensonge et malveillance.

C'est un amour-propre, et un des plus vulgaires, qui nous

fait éprouver de la souffrance quand nous avons été trompé. Une seule douleur devrait nous saisir alors, celle de voir un autre s'égarer moralement, manifester des sentiments bas. Or. le plus souvent, l'homme ne ressent que le dépit d'avoir été « roulé» et, suivant sa logique enfantine, s'apprête à rendre le mal pour le mal.

Si l'on rencontre peu la sincérité dans ce monde, c'est qu'on la met en fuite dès qu'elle serait tentée de se montrer. Nous abordons les autres avec la suspicion dans l'âme, et nous nous mettons en garde comme si nous allions au combat ; nous faisons de notre interlocuteur un adversaire ; il est naturel qu'il soit sur la défensive.

Le meilleur moyen de faire naître une qualité chez un homme, c'est de la lui supposer ; en croyant d'emblée à sa sincérité, on le forcera à être sincère. J'ai souvent remarqué que les personnes qui sont vraies n'ont que bien rarement à se plaindre des autres ; elles sont franches, on leur répond par la franchise ; avec celles qui savent dissimuler, on joue au plus fin : à trompeur, trompeur et demi.

L'éducation à la sincérité, à la véracité, est encore à faire. Onn'apas de cette vertu un idéal assez élevé. Il y a beaucoup de gens assez honnêtes pour ne pas mentir dans un but de vulgaire intérêt matériel, mais qui se laissent aller au mensonge par la crainte d'être mal jugés parles autres.

d'être exposés à leurs moqueries. Quand nous avons manqué une fois à la sincérité, nous risquons fort de continuer dans cette voie, tant nous répugnons à avouer notre première faute. Rousseau, après avoir indignement calomnié la domestique Marion en l'accusant d'un vol de ruban quil avait commis, aurait bien voulu obéir à son repentir; il ne le put pas. « Je craignais peu la punition, écrit-il, je ne craignais que la honte, mais je la craignais plus que la mort, plus que tout au monde. » Oui, c'est jusqu'au crime que peut conduire cet amour-propre, cette crainte d'être exposé à la critique.

(( La sincérité est la première des vertus )), disait V. Clierbuliez, et naguère un professeur de philosophie, M. Parodi, dans un discours à la distribution des prix du Lycée Corneille, montrait que la véracité peut constituer la base unique dune morale rationnelle. « Le respect de la vérité, disait-il, est la vertu de l'humanité adulte. A mesure qu'elle prend conscience d'elle-même, la sincérité acquiert à nos yeux une importance croissante. »

C'est, en effet, une vertu d'adulte que la sincérité. Le mensonge est l'arme des faibles ; l'enfant y recourt spontanément quand il croit pouvoir par là éviter un ennui ; la femme, qui raisonne moins que l'homme, s'y laisse aller plus facilement. Les hommes eux-mêmes, si présomptueux, ne comprennent pas toujours tout ce qu'il y a de

force et de beauté dans la franchise ; ils se plaisent à la confondre, pour s'en dispenser, avec la rudesse, avec le sansgêne vis-à-vis des autres.

L'enfant peut être élevé très tôt à cette vertu, sans qu'on se donne la peine de la lui enseigner ; c'est par la contagion de l'exemple qu'on la lui inculque. Nous devons donc être sincères vis-à-vis de lui, ne rien lui dire que nous ne pensions pas, ne rien faire en sa présence qui déroge au principe de sincérité.

Le sentiment que nous devons ancrer dans nos cœurs, c'est le respect constant de la vérité. Il faut que dans chaque circonstance, même de notre vie la plus intime, même dans nos intentions, nous agissions et pensions comme si les autres nous voyaient, sans que nous eussions à rougir.

Je suis étonné qu'un moraliste comme Payot* n'ait pas vu la beauté de la sincérité et ose recommander le mensonge quand nous pouvons en tirer quelque avantage sans nuire aux autres. Selon lui, un étudiant qui veut travailler peut préparer un mensonge pour se débarrasser des camarades qui voudraient l'entraîner à la brasserie ou à la promenade. N'est-il pas plus simple de dire qu'il veut travailler, et faut-il de l'héroïsme pour résister à

I. L'Education de la volonté, par Jules Payot. Paris, Félix Alcan, éditeur,

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ces entraînements ? Un caractère aussi faible m'inspirerait une mince confiance, et je me demande si un homme déformant si facilement la vérité, quand il n'y a en jeu que de minimes intérêts,- saura dcAcnir tout à coup sincère dans une circonstance plus importante.

On peut imaginer des situations dramatiques oii un mensonge peut protéger notre vie ou celle des autres. Ce sont là des situations anormales, analogues à l'état de guerre ; les lois morales subissent déjà une entorse dans le cas de légitime défense, qui autorise le recours à une violence immorale en elle-même. On fait aux grands capitaines une vertu de la ruse, comme on vante leur vaillance. On peut discuter sur l'opportunité de ces mensonges forcés, et il appartient à chacun d'agir selon sa conscience s'il se trouve placé dans une situation dont il ne peut sortir que par la dissimulation. Nous sommes rarement dans la vie en face de semblables dilemmes.

Nous aimons la sincérité chez les autres, nous souilrons de leur déloyauté, mais nous ne conservons f)as assez intacte notre aversion pour le mensonge.

La vie de société encourage ce manque de franchise ; elle autorise une foule de petits mensonges souvent bien inutiles, puisque nous devinons ce que l'on veut nous cacher, comme quand on dit : monsieur est absent, au lieu d'avouer : monsieur ne reçoit pas ; ce serait cepen-

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dant tout aussi facile à dire et à maintenir si l'on a vraiment de bonnes raisons pour cela.

Sans doute, ces mensonges stéréotypés ne font souvent du mal à personne, mais ils entament déjà l'esprit de véracité ; ils créent de fâcheuses habitudes mentales, dont il n'est pas facile de se débarrasser quand des circonstances plus sérieuses rendraient la franchise désirable.

La franchise n'est pas une qualité d'apparat, une de ces demi-vertus mondaines qui, comme la politesse, facilite simplement les rapports entre les hommes. Elle est, au contraire, une vertu cardinale qui en engendre bien d'autres. Aussitôt qu'on est franc, on ne peut plus faire, sauf erreur, du mal ; on s'exposerait aux reproches justifiés des autres, et on s'en ferait soi-même dès qu'on aurait reconnu son tort.

La franchise crée la loyauté en affaires, la probité commerciale. Dans les pays oii elle manque, nous n'éprouvons pas seulement l'ennui d'être trompés, mais nous ressentons une souffrance morale en constatant cette amoralité. Dans des milieux qui s'attribuent une plus haute culture, on voit, si ce n'est le mensonge direct, tout au moins la dissimulation, d'autant plus facile que les intérêts en jeu sont plus considérables. L'absence de franchise est tolérée dans certains cercles de la haute finance, chez les brasseurs d'affaires ; il est admis depuis longtemps

qu'on pende les petits voleurs et laisse courir les gros.

On retrouve les procédés déloyaux dans le monde de l'industrie oii l'on falsifie, contrefait, oii l'on s'approprie sans scrupules les bénéfices qui auraient dû récompenser l'inventeur, l'initiateur. Il a fallu tout un ensemble de lois pour protéger les hommes contre leurs semblables, tant ils oublient le pacte social qui les lie.

Le but idéal que poursuit la science semblerait devoir faciliter aux savants la pratique de la franchise. Hélas, la vanité remplace chez eux l'appât du gain. Les plagiats ne sont pas rares, et il y a peu de sincérité dans les querelles que suscitent les questions de priorité ; partout l'égoïsme relève la tête et fait oublier l'idéal de véracité.

Nous ne sommes pas même toujours sincères dans l'exposé de nos opinions au cours de discussions dans lesquelles il n'y a pas d'intérêts enjeu, sauf celui toujours renaissant de notre vanité. Paraître est notre grande préoccupation, et elle nous suffit pour donner une entorse à la vérité.

Comme je l'ai fait remarquer, c'est dans les choses de l'amour que se montrent le plus cruellement les eflets de la déloyauté. L'homme ne voit pas assez combien est égoïste, dans sa légitimité naturelle, son penchant vers l'autre sexe. Il lui donne le même nom qu'à l'afiection, à l'altruisme, et il ne songe pas que, pour justifier cette

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analogie, il faudrait précisément introduire dans cette passion les sentiments de bienveillance et de charité.

Dans ce domaine surtout la franchise serait un élément puissant de moralité. Le jeune homme qui est élevé à la véracité ne s'abandonnera ni à la débauche vulgaire ni aux aventures galantes; il répugne à porter le masque qu'impose cette vie légère. S'il se sent entraîné par l'impulsion sensuelle, il recule épouvanté en songeant à l'état d'âme qui résulterait pour lui de la continuelle dissimulation. Ce n'est pas une vulgaire peur, une timidité, qui le retient, c'est l'impossibilité morale de renoncer, à l'âge où il devient homme, à l'idéal de franchise qu'il s'était formé comme adolescent, quel'éducalion lui avait inculqué.

Attiré par les charmes d'une jeune fille, il verra d'un coup d'oeil la voie que lui trace la franchise. Il évitera, non seulement la séduction, — je l'en tiens pour incapable, — mais ce « flirt » qui peut éveiller chez celle qui lui plaît des espérances, la compromettre, lui laisser l'amertume d'une désillusion. Aussi longtemps qu'il n'est pas en état de fonder une famille, il a garde d'éveiller la passion chez une autre et met la sourdine à la sienne. Par son travail, il cherchera à arrivera une position stable qui lui permettra l'amour, et quand il songe à cet avenir, ce n'est pas sa lascivité qui s'éveille, c'est un rêve de

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bonheur auquel il s'abandonne ; il veut s'associer a celle qu'il aime, vivre avec elle dans une communauté de pensée, d'aspirations idéales.

Dans le mariage, il est à l'abri des infidélités, non pas qu'il soit insensible à l'attrait d'autres femmes, — il y a dans la sensualité des attirances qu'on ne repousse pas à volonté, — mais parce qu'il aime vraiment et ne peut pas faire delà peine. Il est incapable de dissimulation vis-à-vis d'un indifférent dans les relations mondaines ; comment perdrait-il cette franchise dans l'étroite union du mariage .»>

Le jeune homme qui suit cette voie droite ne fait pas preuve d'un renoncement héroïque. Ce n'est une lutte qu'au début, à l'âge où éclate l'orage passionnel. Bientôt les idées morales, mises un moment en désarroi, renaissent et s'affirment. Elles deviennent toujours plus claires pour celui qui pense ; elles constituent des digues solides sur lesquelles vient se briser le flux des passions.

Cette franchise est encore le meilleur soutien dans la lutte contre les vices solitaires si répandus parmi les enfants, surtout parmi les garçons, et qui risqueraient de jouer le rôle de dérivatif à l'égard de la passion amoureuse. S'il n'y avait pas eu des théoriciens de ce vice et si l'on ne voyait pas surgir même aujourd'hui des apologistes de vices plus honteux encore, j'aurais pu me dispenser de cette petite digression. L'immoralité a, il est

vrai, ses conséquences les plus fâcheuses là où nos actes compromettent les intérêts matériels ou moraux des autres ; il n'y aurait, en effet, pas de morale sociale pour Robinson dans son île. Mais à mesure que l'homme s'élève par la pensée, il reconnaît la nécessité d'une constante maîtrise de soi-même.

On le voit, la sincérité n'est pas vertu vulgaire ; elle ne court pas les rues. Elle est cependant la plus nécessaire de toutes les vertus puisqu'aucune autre ne peut exister sans elle.

L'enfant naît prédisposé à la bienveillance ; il prodigue ses caresses aux hommes, aux animaux, voire même aux choses inanimées. Mais cette bonté n'est qu'une sensualité ; elle exige la réciprocité ou tout au moins la soumission. L'enfant se fâche quand ses jouets ou les animaux domestiques, compagnons de ses jeux, semblent ne pas obéir à toutes ses volontés; alors, comme chez les félins caressants, la griffe remplace la patte de velours. Si par l'hérédité ou par l'éducation il est impulsif, il frappera et pourra se montrer cruel. Ce germe de bonté native est donc bien frêle ; il ne se développe pas naturellement en une plante vivace, et c'est en somme la guerre sociale qui s'établit sur la base de cette gentillesse tout égoïste, qu'on retrouve chez l'animal aussi bien que chez le petit

homme.

Et pourtant, c est bien là le germe des sentiments

altruistes ; de la bienveillance qu'on désire ou réclame

naît celle qu'on manifeste à l'égard des autres, mais elle n'en découlerait naturellement que dans une constante réciprocité. Or on ne la trouve pas partout sur son chemin, on n'est pas payé de retour; aussi faut-il, pour opérer la transformation de l'égoïsme naturel en esprit de solidarité, une culture intense et prolongée. Elle est encore aujourd'hui bien insuffisante, cette éducation morale qui doit faire de l'enfant un être sociable, capable de trouver son propre contentement dans le bien qu'il fait aux autres. L'enfant garde souvent une certaine dureté; (( cet âge est sans pitié » ; le jeune homme, emporté par sa fougue et sa présomption, n'est pas toujours juste dans ses jugements, et l'on peut dire que les masses humaines insuffisamment cultivées moralement conservent quelque chose de la mentalité infantile ; rien n'est plus cruel, parfois, que ce qu'on appelle : un bon garçon.

L'homme sait être bon aussi longtemps qu'il est payé de retour, qu'il recueille la reconnaissance ; il ne l'est plus quand il s'agit de sacrifier momentanément ses propres intérêts, d'obéir à un idéal de bonté. C'est qu'il a, je ne saurais trop le répéter, la vue courte; il est tout au moment présent, imprévoyant par conséquent. Il ne voit pas tout le bien qui résulterait pour lui-même et pour les autres d'une vie dominée par les sentiments de solidarité. S'il est quelque peu doué, il reconnaît facilement

la nécessité de l'entente mutuelle dans le petit cercle de ses proches: ils sont rares, ceux pour lesquels n'existe aucune amitié, aucune camaraderie; on retrouve ces sentiments jusque dans les milieux criminels. Mais la plupart des hommes n'ont plus cette vue claire quand il s'agit d'étendre cette sympathie à des groupes humains plus étendus, à l'humanité tout entière.

Beaucoup de gens ne se font pas scrupule de voler le fisc par la fraude douanière, les déclarations fallacieuses en matière d'impôt. On reconnaît, il est vrai, les mauvais effets qu'aurait pour la fortune publique et, par conséquent, pour notre propre intérêt cette dissimulation si elle était pratiquée par tout le monde, mais on s'y croit autorisé par l'exemple des autres. C'est encore une erreur de logique qui nous amène à imiter le mal au lieu de suivre la voie droite de l'idée morale.

La véritable bonté est plus clairvoyante. Elle ne s'établit que lentement dans l'entendement humain ; elle croit avec l'intelligence morale, avec la maîtrise de soi-même. Elle est l'œuvre de cette pensée méditative qui, analysant les éléments du bonheur, nous le fait rechercher, non pas dans les avantages matériels offerts à nos appétits, comme l'appâta l'imprudent poisson, mais dans la poursuite d'un bien idéal utile aux autres comme à nous-mêmes.

BONTÉ aSg

L'idée de la réciprocité nécessaire dans les sentiments que nous devons avoir les uns à l'égard des autres est si naturelle qu'elle n'apparaît plus comme un calcul intéressé; elle a toute la spontanéité d'un sentiment inné, d un instinct, comme celui qui crée la vie sociale d'une fourmillière. C'est pourquoi je considère comme une des plus simples données de la raison l'idée « qu'il ne faut pas faire aux autres ce quon ne voudrait pas qu'on nous fît )). Non seulement nous le savons, nous le comprenons, mais nous le sentons. Cette idée reste claire en soi, alors même qu'elle s'obscurcit par l'intervention d'une foule de représentations mentales en face desquelles l'esprit s arrête hésitant et se trouble. Il y a une indécision constante dans notre conduite quand nous n'avons pas assez reconnu la nécessité d'un Idéal ou quand nous ne lavons pas placé a'^sez haut.

L'individu le mieux doué qui fait un retour sur luimême surprend ces contradictions douloureuses; il voit toutes les difficultés de la route, et c'est pourquoi il ne s'étonne pas si d'autres, moins favorisés par l'hérédité et l'éducation, s'achoppent à ces multiples obstacles. L'indulgence la plus absolue résulte de la franche comparaison des défauts d'autrui avec les siens propres. Si hideuse que lui paraisse parfois cette pauvre humanité, il n'oubhe pas le lien fraternel qui unit les hommes. Il voit

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son moi tout petit dans le grand tout, se sent exposé aux mêmes erreurs de pensée, bien que des vues éthiquesplus claires l'aient préservé d'écarts graves. Il s'abîme de plus en plus dans ce sentiment de sympathie sociale, dans ce besoin d'harmonie.

Cet état d'âme de bienveillance absolue peut s'allier à toutes les conceptions métaphysiques. La religion, en particulier, a toujours prêché cet amour, et il s'est réalisé dans un ensemble superbe d'oeuvres de charité. Mais les hommes n'ont pas compris suffisamment tout ce qu'il y a de saine indulgence, de miséricorde, dans l'œuvre du Nazaréen. Ils ont mis leurs passions dans la balance de leur justice ; ils sont restés durs dans leur jugement sur autrui, tout en gardant, en pharisiens, leur bonne opinion sur eux-mêmes.

La bonté-sentiment n'est pas simple; elle se compose d'une foule de sensibilités innées et acquises qui peuvent nous pousser aujourd'hui à la douceur, demain à la dureté; ces impulsions diverses ne sont pas orientées dans une direction unique. Même quand elles déterminent la conduite altruiste, l'égoïsme n'est pas absent.

Je l'ai dit et je tiens à le répéter, rien ne fonde une bonté rationnelle comme l'idée du déterminisme, non seulement physique, mais moral. Il ne s'agit nullement ici de cette nécessité naturelle, de ce déterminisme tout maté-

BONTÉ ail

riel qui commence avec la nébuleuse primitive des savants et règle tous les mouvements de la matière, ni de l'esclavage déjà mental de l'animal qui n'obéit qu'à ses instincts. Les réactions de l'homme à toutes les excitations qui l'assiègent ne sont pas de simples réflexes physiologiques ; elles sont psychologiques. L'homme pense, il se fait des représentations mentales, d'où naissent les sentiments qui le font agir ; il est capable de s'élever à l'idée abstraite. Peu m'importe qu'on explique ces phénomènes en imaginant une âme chevillée à un corps ou qu'on admette que la pensée naisse directement du travail cérébral. Cette pensée humaine est un fait ; il n'y a pas d'homme qui n'ait jamais conçu quelque idée morale, si fruste soit-elle, pas d'homme qui n'ait obéi une fois ou l'autre à une idée-force ; c'est dès la naissance que se développent les représentations mentales créatrices de désirs et par conséquent d'actes. Il y a en nous un fond moral embryonnaire, en vertu même des influences ancestrales, mais il ne se développe au point de devenir utile que par les influences éducatives.

On surprend ici une inégalité sociale plus amère que celle qui fait les riches et les pauvres, les bien portants et les malades ; c'est celle qui crée ce qu'on appelle : les bons et les mauvais. Elle est terrible, cette injustice, dans la répartition de l'intelligence morale ; elle plonge dans un

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abîme de douleur et ceux qu'elle conduit au crime et ceux qui en pâtissent ; elle serait cruauté si elle devait entraîner pour ces déshérités des peines éternelles. Je ne puis, pour ma part, concevoir l'enfer, surtout pas dans l'idée d'un Dieu de bonté, et je fus touché quand on me relata le mot d'un brave prêtre qu'un de ses paroissiens questionnait avec inquiétude sur l'enfer : « L'enfer, dit-il, oui, oui, il y en a un, mais, ajouta-t-il en lui parlant à l'oreille, il n'y a jamais personne. »

Quoiqu'il en soit, nous ne savons rien de positif sur cet au-delà, et les croyants peuvent laisser agir la Providence comme elle l'entendra ; elle ne peut pas se tromper. Ce qui est odieux, c'est notre sévérité dans ce monde, cette criante injustice qui consiste à considérer les hommes comme également doués d'une même conscience et, par conséquent, comme coupables quand ils n'arrivent pas au but en même temps que les autres ; c'est comme si on classait des coureurs d'après l'heure de leur arrivée alors qu'on les aurait fait partir de différents points de la piste.

Les hommes sont toujours, au moment où nous les observons, ce qu'ils peuvent être ; pardonnons-leur et fournissons-leur les moyens d'arriver au but avec plus de chances de succès.

J'ai montré que cette vue engendre d'emblée la tolérance, l'indulgence bienfaisante, le respect de la personncJité

humaine. Ce jugement charitable à l'égard des autres n'encourage nullement le laisser-aller, le pardon ne s'adressant qu'à l'irrévocable passé. Il n'empêche ni le regret ni le remords puisque nous reconnaissons, à nos propres dépens, l'erreur commise ; il ne nous pousse pas au mal puisque la faute elle-même est précisément l'occasion du relèvement moral.

Cette bonté n'est pas seulement la source des sentiments directement altruistes qui doivent régler nos rapports avec les autres, mais elle colore de son rayonnement les vertus qui semblent privées, comme l'humilité, la modération du désir, la vaillance. Dans cet esprit, on ne les envisage plus au seul point de vue de l'utilité personnelle ; on voit d'un coup leur valeur pour le bien de tous.

C'est qu'il n'y a pas de vertu proprement dite pour l'homme supposé seul dans ce m^nde ; elle ne commence qu'avec la sociabilité. Toutes nos qualités ont leur répercussion sur le bonheur de nos semblables ; ils en jouissent, comme nous jouissons des leurs. L'idée de solidarité est à la base de toutes nos aspirations vers le bien.

Les études des psychiatres et des neurologistes ont donné une importance capitale à l'hérédité ; elles nous ont dévoilé les tares mentales qui résultent de la dégénérescence dans les familles et dans les races. Il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître l'influence de l'hérédité sur nos

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malformations physiques, intellectuelles et morales. Le médecin, comme le prêtre et l'éducateur, comme les pauvres parents directement frappés, assiste journellement à ces tragédies familiales causées par le développement dans la descendance des défauts mentaux des ascendants.

Ici, c'est l'épilepsie semparant, souvent à jamais, d'un enfant qui paraissait normal jusqu'alors ; elle ne trouble pas seulement sa carrière d'homme par la répétition de ces crises convulsives effrayantes, elle diminue son intelligence, elle l'abêtit souvent moralement dans un égoïsme pathologique, en fait une brute à face humaine.

Là, c'est la démence précoce qui saisit la jeune fille dans la période de son développement, alors que les parents voyaient avec joie croître cette âme aimante, cette intelligence ouverte ; elle devient la proie d'obsessions, d'idées délirantes, d'hallucinations ; elle est souvent exposée à passer le reste de ses jours loin du miUeu familial, auquel elle reste attachée.

Aujourd'hui, c'est un savant, un vaillant, joignant les qualités du cœur à l'intelligence, qui voit sombrer son fils dans ces états neurasthéniques graves paralysant l'activité et compromettant l'avenir matériel et moral de celui dans lequel le père voyait avec joie un continuateur.

Demain, c'est une jeune fille, élevée dans un milieu cultivé et moral, qui, en vertu d'influences ancestrales

peut-être difficiles à établir, tombe dans des états d'amoralité pathologiques lui faisant perdre toute pudeur; pendant toute sa vie, il faudra exercer une surveillance sur cet être privé de certains concepts moraux.

Et dans les familles qui paraissent épargnées aux yeux d'un observateur superficiel, on surprend encore les effets désastreux de l'hérédité, de l'atavisme, les déformations physiques créant de véritables infériorités, les insuffisances intellectuelles et, ce qui est plus douloureux encore, les tares morales qui orientent ces malades, si on peut les appeler ainsi, sur la voie du mal. Il n'est pas de famille cil l'on ne puisse surprendre ces imperfections de toute nature, et il faut être heureux quand elles ne mènent pas aux catastrophes que nous constatons journellement autour de nous.

Oui, c'est un joug terrible que cette hérédité, et on ne peut pas même se révolter contre elle tant elle est naturelle, nécessaire. Sommes-nous étonnés de constater l'hérédité dans la vie des plantes et des animaux.^ Comment pourrait-il se faire que l'homme ne transmît à ses descendants que ses qualités ?

L'observateur égoïste, surtout quand il en est exempt, note froidement ces imperfections ; c'est en ricanant qu'il regarde agir cette humanité boiteuse. Les personnes sensibles et trop émotives souffrent cruellement

aiG BONTÉ

de ces inégalités, mais restent passives. La Bonté n'a ni cette cruauté ni cette faiblesse. Elle suscite les courageuses initiatives et incite ceux qui ont charge d'âmes à tenter le redressement de ces mentalités faussées, comme un jardinier habile sait attacher à l'espalier les branches récalcitrantes. Et souvent elle est victorieuse, cette vertu, qui ne connaît pas le découragement.

On a exagéré l'influence de l'hérédité ; on l'a trop crue inéluctable et on n'a pas vu assez nettement qu "elle trouve un puissant antidote dans l'éducation.

Sans doute, il n'est pas possible de changer du tout au tout une personnalité; on ne la remet pas au moule. Il faut savoir se contenter de la correction des défauts les plus saillants, de ceux qui compromettent l'avenir de l'individu et l'empêchent de remplir sa tâche sociale.

Les tares physiques restent le plus souvent ; on ne refait pas son ossature, nimême, àpartirde l'âgeadulte, sa musculature ; il faut prendre son parti de ses difformités petites et grandes, de ses inaptitudes physiques.

L'intelligence, par contre, est plus malléable. Elle se cultive constamment ; il n'est pas jusqu'à l'idiot qui ne subisse cette orthopédie spirituelle. Sans doute, il n'est pas donné à tout le monde de s'élever dans les hautes régions de la pensée, et là encore nous devons reconnaître notre faiblesse sans amour-propre. Mais il est un

domaine où la culture trouve un vaste champ d'activité, un terrain tout préparé, c'est celui de l'intelligence morale. Ce savoir — l 'intellectualisme grec considérait avec raison la vertu comme un « savoir» — ne s'élève pas sur un échafaudage de connaissances scientifiques, sur une culture livresque accessible seulement aux privilégiés ; il se base sur le bon sens, et ce bon sens se cultive, s'accroît à mesure qu'on l'emploie. On le retrouve chez les êtres qui paraissent les plus disgraciés, mais il faut le rechercher, le faire naître pour ainsi dire, et c'est toujours la Bonté qui sait m.ettre à nu ces qualités cachées. Elle rend les gens intelligents, à force de les considérer comme tels ; elle les fait bons ; elle leur rend la confiance en eux-mêmes, la conviction du pouvoir.

Pour arriver à ce relèvement, il faut oublier bien vite le passé défectueux ; on repousse celui qu'on voudrait soutenir quand on tourne vers lui les aspérités du reproche. Il faut, au contraire, lui faire crédit de confiance et lui indiquer qu'il peut bien faire, qu'il peut obéir à des impulsions raisonnables quand il aura reconnu leur justesse.

C'est une œuvre d'amour, qui n'est possible que dans cette sympathie engendrant toutes les autres vertus, si bien qu'on a pu dire : Il n'y a qu'une vertu, c'est la Bonté.

IDEALISME

QUAivD j'étais gamin, je surpris des conversations de (( messieurs » et j'appris qu'il y avait deux classes parmi les hommes : les « conservateurs », accaparant les richesses et les honneurs, égoïstes dans leur honorabilité pharisaïque, ennemis de tout progrès, et les «radicaux», natures franches et loyales, luttant contre toutes les tyrannies, pionniers du progrès dans tous les domaines . Je revins de ce jugement, car je n'eus pas de peine à voir que ces « rouges » n'avaient pas le monopole de toutes les vertus civiques et privées, et les relations que j'eus avec ces terribles conservateurs me montrèrent qu'ils n'étaient pas plus mauvais que les autres. Je trouvai parmi ces derniers des âmes très nobles, des esprits très libéraux, accessibles à toutes les idées généreuses, et j'en conclus qu'il ne fallait pas attacher grande importance aux étiquettes.

Plus tard, comme jeune homme, j'entendis parler de nouvelles distinctions. Le monde me parut divisé en deux

IDÉALISME 3io

camps : les « spiritualistes », généralement croyants, gardiens de l'Idéal, paladins de vertu, et les « matérialistes», grossiers personnages, qui ne songent qu'aux jouissances matérielles. On consentait, il est vrai, à faire une différence entre les matérialistes de mœurs et les savants positivistes qui, inconséquents, disait-on, alliaient une vie digne à leurs théories subversives. J'entendais citer avec une terreur mélangée cependant d'une pointe de respect les noms d'Auguste Comte, de Littré, de Stuart Mill, ceux de Bûchner, de Moleschott et de Cari Vogt.

Là encore je dus effacer bien vite les étiquettes fallacieuses et juger les individus sans me soucier de ces distinctions. D'une part, je ne tardai pas à voir combien inefficace reste ce spiritualisme chez la plupart de ceux qui s'en font les défenseurs ; d'autre part, je constatai que des savants positivistes, monistes matérialistes, savaient tenir haut le drapeau de l'Idéal moral et y conformer leur vie.

Il n'y a pas de plus vaine querelle que celle toujours renaissante des « spiritualistes » et des « matérialistes » , des (( dualistes » et des « monistes » . Elle a aussi peu d'importance pour nous que le combat des Horaces et des Curiaces.

Expliquons-nous.

Si nous étudions l'homme sans parti pris, tant par l'examen objectif des autres que par l'introspection, nous

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constatons chez lui l'existence d'un corps analogue à celui de l'animal, une substance matérielle, que nous pouvons toucher, soumettre à l'analyse anatomique et chimique. Il est composé d'innombrables cellules toujours plus différenciées à mesure que nous nous élevons dans la série animale. Chacune de ces cellules vit, ce qui veut dire qu'elle réagit sous l'influence d'excitants naturels, tels que la lumière, le son, les substances sapides et odorantes, les excitations mécaniques ; ces excitants naturels peuvent tous être remplacés par les excitants artificiels, surtout par l'électricité, capable, sous les formes les plus diverses, de mettre en activité nos divers organes. Le muscle, qui se contracte normalement sous l'influence de ce qu'on appelle communément la volonté, réagit également au choc, à l'excitation électrique ou chimique. Rien de plus matériel que toutes ces réactions cellulaires, cette transmission de vibrations d'organe à organe par la voie des nerfs ; on en a pu calculer la vitesse, comme s'il s'agissait d'un simple flux électrique ou du courant d'une rivière : elle est d'environ trente mètres à la seconde.

Cette physiologie est commune à tous les êtres animés, depuis l'infime protozoaire jusqu'à l'homme ; elle se relie sans transition aux phénomènes de sensibilité et de contractibilité des plantes.

Jusqu'ici tout le monde est nécessairement matérialiste

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et reconnaît dans tous ces phénomènes une réaction de la matière, quoique nous ne saisissions pas encore toutes les conditions qui donnent à la cellule la faculté de réagir aux excitants divers ; nous les pressentons cependant d'ordre mécanique, comme celles qui produisent les compositions et décompositions chimiques.

Mais, au milieu de cette vie matérielle, nous surprenons chez l'homme et même chez l'animal toute une série de phénomènes moins accessibles à l'analyse. Nous voilà contraints de poser le scalpel, d'abandonner les appareils physiologiques destinés à provoquer la réaction, à mesurer l'excitant ou l'effet produit. Nous pouvons encore remplacer la volonté, considérée comme agent provocateur de la contraction musculaire, par un courant électrique, mais nous sommes incapables de faire naître par ces excitations artificielles une idée, un sentiment. Nous sommes ici dans le domaine de la psychologie.

La science appelée « psychologie physiologique » a tenté d'appliquer à l'étude de ces phénomènes mentaux les procédés de recherches de la physiologie ; elle a réussi à pratiquer certaines mesures, à établir quelques lois encore bien incertaines ; elle a surtout cherché, parla voie statistique, à fixer les lois de l'association des idées dans des situations simples reproduites dans des conditions expérimentales. Mais il y a un abîme entre cette psycho-

logie des laboratoires et celle qui est mise enjeu dans la plus banale conversation. Si loin que puisse conduire cette psychologie scientifique, objective, nous recourrons toujours encore à l'introspection, à cette analyse de nousmêmes, sujette à erreur évidemment, mais nécessaire.

Dans ses Mélanges philosophiques, M. d'Hulst écrit : (( J'appellerai âme ce qui pense en moi », et il ajoute : <( Qu'il soit matérialiste, ou idéaliste, ou positiviste, aucun philosophe ne pourra me contester ce sens. »

Parfaitement, mais cette pensée n'est encore, comme j'espère l'avoir montré, qu'une réaction à des excitations extérieures au moi pensant et sentant. Il est vrai que c'est une réaction particulière, qui échappe à nos moyens physiologiques d'investigation. On en a conclu qu'il y a une irréductibilité définitive entre les phénomènes de conscience et le travail cérébral qui les accompagne toujours ; c'est couper court à toute recherche par une affirmation sans preuve.

En effet, nous n'avons pas encore des vues nettes sur le nexus qui unit cette âme, définie comme le fait notre prélat philosophe, au corps matériel, que nous connnaissons mieux. Mais on va trop loin quand on l'appelle « substance immatérielle», quand on réclame cette âme pour l'homme et la veut immortelle, tandis que le corps retourne à la poussière.

On la considère comme noble, alors que le corps serait bas ; on crie au scandale quand on ose émettre l'hypothèse que ces phénomènes psychiques pourraient bien n'être que la réaction spéciale de certaines cellules organisées pour cette vie mentale, les cellules du cerveau.

On oublie que l'animal aussi a une âme, qu'il se passe chez lui toute une série de phénomènes mentaux tout aussi irréductibles, pour nos connaissances actuelles, aux lois de la physiologie matérielle. A ce point de vue, il serait juste de réclamer aussi pour lui, dans une certaine mesure, l'immortalité de cette (( substance immatérielle » pensante.

L'animal pense, il aime, il souflre. Oh, je sais bien toute la distance qui sépare la mentalité de la bête de la vie spirituelle de 1 homme. L'animal réagit plus simplement, obéit aux impulsions de sa sensibilité, à ses instincts ; il vit selon la nature et y réussit mieux que nous. Ce n'est que chez l'homme qu'on trouve développée la conscience de ce qui se passe en lui, la faculté de réagir, non pas à de simples excitations physiologiques, mais à des représentations mentales. Lui seul est capable de s'analyser, de s'observer intérieurement, de s'élever à l'idée abstraite ; lui seul obéit à des lois morales, qu'il adopte quand il a su voiries avantages que présente la vertu pour son bonheur. A mon sens, si l'on veut être spiritualiste, il faut étendre

ce dualisme du corps et de l'esprit à toute la série animale, ou au moins aux animaux supérieurs chez lesquels nous voyons apparaître des éléments de logique, une certaine raison, des sentiments. Si fruste soit-elle, c'est une vie psychique que nous surprenons chez eux, et il est aussi étonnant de voir penser un chien qu'un homme, la pensée étant précisément ce que nous trouvons irréductible.

Les croyants, qui attribuent la création à un Dieu personnel tout-puissant, me semblent un peu outrecuidants en Hmitant cette puissance. Ils professent que ce Dieu n'a pu construire la merveille humaine qu'en associant deux éléments hétérogènes : l'âme et le corps. Ils lui refusent donc un pouvoir : celui de faire sortir l'inconnue que nous appelons la pensée du fonctionnement des organes construits pour cela ; j'aurais plus confiance dans son omnipotence. Ils se permettent aussi une critique, qui me paraît déplacée vis-à-vis d'une Providence, en méprisant le corps, en le considérant comme inférieur, en donnant toute la suprématie à cette abstraction qu'on appelle l'àme.

Le biologiste envisage les choses d'une tout autre façon. Pour lui, l'homme est un; il est un organisme matériel. Les cellules dont il est composé ont leur rôle spécial ; les unes se contractent, les autres sécrètent. Les nerfs transmettent cette vibration encore inconnue dans son essence

appelée l'onde nerveuse. Le cerveau est l'organe de la pensée. Il reçoit de l'extérieur et de l'intérieur les excitations multiples. Celles-ci se transforment, sans que nous sachions comment, en images mentales. Nous les associons en même temps que nous les percevons par cette vue intérieure qu'est la conscience de nous-mêmes. C'est là un phénomène encore inexplicable, quoique certain, qui difTérencie, non seulement l'homme, mais l'animal d'une simple machine.

Taine et Cari Vogt ont employé des images bien grossières et fausses en disant, l'un : « L'âme est un produit comme le sucre ou le vitriol », l'autre : « Le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile. »

Au bout des réactions chimiques nous trouvons les produits matériels du sucre et du vitriol, tandis que la pensée est pour ainsi dire le fonctionnement devenu conscient; une machine qui se rendrait compte du produit qu'elle distille aurait une âme. Le foie n'a pas conscience de sa sécrétion; il fait œuvre dépure chimie.

La difficulté que nous avons à concevoir la pensée, à en comprendre le mécanisme ou l'essence, est-elle une raison d'admettre deux substances foncièrement distinctes : l'une matérielle et périssable, l'autre immatérielle et immortelle.^^ — Je ne le pense pas, et, en tous cas, ce ne serait qu'une hypothèse.

Spiritualisme et matérialisme, ou comme on dit aujourd'hui, dualisme et monisme, ne sont que des tentatives humaines pour expliquer le fait de la pensée. En face de l'inconnu, toutes les suppositions sont permises, et il faut des deux côtés renoncer à se convaincre mutuellement d'erreur.

Si la conception du monisme matérialiste est repoussée par l'Eglise officielle comme contraire à ses dogmes, elle partage ce malheur avec bien d'autres idées, anciennes et modernes, qui continuent à vivre. Elle n'est, du reste, aucunement incompatible avec une croyance monothéiste. Certains apôtres ont envisagé l'homme dans son unité et ont cru à la résurrection des corps.

Il n'y a pas, entre le dualisme et le monisme, cette radicale antinomie qu'on persiste à établir et qui fait de leurs partisans des frères ennemis. Ce ne sont pas des doctrines pour lesquelles il faille prendre parti, ce ne sont que des essais d'interprétation de phénomènes que nous constatons tous, sans pouvoir dévoiler le secret de leur existence.

En face du troublant problème de la vie, nous nous formons des opinions; elles varient suivant les têtes, surtout selon l'éducation reçue dans l'enfance et les études que nous avons poursuivies. Gardons-nous de les décorer du nom de a vérités » ; il ne s'agit que d'hypothèses, et

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nous pourrions terminer ces discussions, que l'homme trouve toujours intéressantes, par cet aveu : Au fond, nous n'en savons rien ni les uns ni les autres.

Saint Paul a dit : « La circoncision n'est rien ; l'incirconcision n'est rien : ce qui est tout, c'est de garder les commandements de Dieu . » On pourrait dire également : « Le spiritualisme n'est rien; le matérialisme n'est rien: ce qui est tout, c'est de vivre dignement sa vie, en travaillant au bonheur de tous. »

Dans les périodes heureuses de notre existence, quand nous avons la jeunesse, la santé, nous sommes insouciants de ces questions ; les oppositions s'effacent, et l'on pourrait dire : «Ni croyants, ni libres penseurs, tousheureux. » Mais tout change en face de l'adversité, de la souffrance et de la mort. Alors l'homme sent sa faiblesse ; il tremble et, comme le naufragé, cherche une planche de salut.

Où trouve-t-il cet appui sauveur? — Toujours dans des conceptions destinées à relever son courage, à le pousser à la lutte avec une saine confiance dans le succès. L'homme n'est jamais soutenu dans cette lutte toute spirituelle que par une idée. Où la puise-t-il .-^ — Dans sa mentalité innée et acquise. J'ai montré qu'elle est le produit de l'éducation agissant sur des individus diversement doués.

Il y a des âmes douces, aimantes et, oserais-je le dire,

Paul Dubois. 17

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un peu timorées qui s'effraient de la petitesse de l'homme au milieu de l'univers. Elles sont comme l'enfant qui, dans la forêt aux mille dangers, cherche anxieusement la main de son père. Elevés dès l'âge le plus tendre dans des convictions religieuses, ces croyants mettent toute leur espérance dans la protection divine sur cette terre et dans les promesses d'une vie future. Leur conduite, en tant qu'ils sont sincères, est une obéissance joyeuse aux ordres d'un Père qui veille constamment sur eux. Ils se sentent en sécurité dans ses mains et se consolent des malheurs présents par l'espoir de compensations éternelles.

Quand cette foi de charbonnier s'empare de l'âme de personnes peu développées au point de vue intellectuel, elle aboutit facilement à la superstition, à une religiosité de surface ne se manifestant que par les pratiques cultuelles et créant l'intolérance. Les femmes, dont l'esprit est ou moins apte au raisonnement ou moins éduqué à la logique, tombent plus facilement dans ce défaut. Dans d'autres âmes, — elles ne sont pas légion, — la religion fait naître un vrai stoïcisme chrétien, qui permet d'accepter comme don de Dieu et le bonheur et la souffi^ance. Cette croyance est alors une force, comme tout drapeau pour lequel on s'enthousiasme.

Il faut reconnaître aussi que de très grands esprits, exercés au travail scientifique, capables de s'élever jus-

qu'aux sommets de la pensée philosophique, sont restés attachés à des convictions religieuses ou y sont revenus après les avoir abandonnées, et l'on se plaît à répéter la phrase de l'un d'eux : « Un peu de science éloigne de la religion, beaucoup de science y ramène. »

C'est rarement à la religion officielle, avec tous ses dogmatismes, que conduit ce revirement mental de savants ayant jeté leur gourme juvénile de scepticisme, c'est à un déisme plus ou moins précis, allant du monothéisme au panthéisme le plus vague. Chez les moralistes de l'école d'Em.erson, le mot Dieu revient à chaque page, mais il pourrait être remplacé par celui de Nature.

Je comprends qu'en face de cette merveille de l'univers on cherche une cause, on admette un auteur de toutes choses, qu'on s'incline devant lui et devant lldéal de vertu qu'il exige de ses créatures. De là à lui rendre un culte, il n'y a qu'un pas, quoique ce besoin de manifester me paraisse être un fétichisme ; plus l'homme est capable de vivre d'une vie de l'esprit, plus il s'élève à l'idée pure et se sent guidé par elle, sans avoir besoin de démonstrations extérieures. Le patriotisme éclairé n'a pas besoin d un drapeau matériel, des bruyantes manifestations populaires ; il est au fond de l'âme, prêt à déclencher toutes les énergies. Les foules, qui pensent moins, restent plus simplement suggestibles ; c'est avec la mu-

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sique et le tambour qu'on les fait marcher; elles cèdent k l'entraînement du tribun. L'inconvénient n'est pas grave quand la direction est bonne ; mais cette passivité mentale peut égarer aussi.

Il est évident qu'une religion de l'esprit, entretenant un continuel effort de bien vivre, donne une force immense, et l'on aimerait à voir des effets plus réels chez des individus qui se disent religieux. Il est impossible d'opposer aux croyances des arguments convaincants. Il y a trop d'inconnues dans la vie pour qu'on puisse dire à ces libres croyants : « Vous vous trompez. «Force est de s'incliner devant une conviction sincère et efficace.

Mais il est des esprits que hante le besoin de logique et qui ne peuvent mettre le cachet de la réalité sur ce qu'ils considèrent comme des hypothèses. Ils sont frappés avant tout de l'insolubilité du problème, de l'impossibilité pour l'homme de saisir les causes premières dans cet univers, oii il ne surprend que réactions. Ils ne peuvent accepter d'autres hommes, si dignes de confiance qu'ils puissent être, les solutions toutes faites, l'échafaudage des révélations, les arguments métaphysiques de la scolastique. Ils conservent vis-à-vis de ces opinions qui manquent de preuves un incurable scepticisme ; il serait bien difficile de prouver qu'ils ont tort.

Nous sommes dans ce monde privés de données cer-

IDÉALISME a6i

taines sur le mystère de notre existence. Nous ne savons, rationnellement, ni d'oii nous venons ni où nous allons. Le seul fait certain, c'est que nous existons, — en dépit des philosophes qui n'en sont pas très sûrs, — que nous habitons, nous autres humains, une planète toujours en mouvement au milieu de mondes plus grands encore. N'est-ce pas une situation analogue à celle de soldats en campagne sur une terre étrangère, ne sachant ni le but de l'expédition ni comment elle se terminera. Les vaisseaux qui les ont amenés sont repartis. Qu'ont-ils à faire ? — Rien qu'à veiller au succès de la campagne, à se tirer d'affaire le mieux possible. D'abord, ils rechercheront leur bienêtre matériel, en s'abritant des intempéries et en s'assurant leur nourriture. Déjà dans cette existence, qui paraît terre à terre, il y a place pour les sentiments altruistes ; on travaille pour les camarades, pour le régiment. On sent très bien qu'en se cantonnant dans l'égoïsme, on exciterait celui des autres, et ce serait la débandade en face de l'ennemi.

Il s'établit naturellement entre ces hommes un lien de solidarité. On a dit de la guerre qu'elle était désirable, malgré ses horreurs, parce qu'elle est occasion de sacrifice. En effet, le soldat, dans ces heures de lutte, n'obéit pas aux vulgaires suggestions de l'intérêt matériel ; il songe aux autres, à ses compagnons, à son pays, vis-à-vis

duquel il se sent des devoirs. Il obéit à la compassion pour les soujffrances des autres, dans un élan spontané, sans analyser consciemment l'idée que la réciprocité est nécessairement à la base des sentiments charitables. Il faut, hélas, la douleur pour les faire naître ; Rousseau avait raison en ne ménageant pas la souffrance à son Emile et en disant : « L'homme qui ne connaîtrait pas la douleur ne connaîtrait ni l'attendrissement de l'humanité ni la douceur de la commisération ; son cœur ne serait ému de rien ; il ne serait pas sociable, il serait un monstre parmi ses semblables. »

Dans cet altruisme fondé sur des données logiques si simples qu'il apparaît comme spontané, le soldat fera son devoir aussi complètement que s'il connaissait les raisons diplomatiques qui ont engagé son gouvernement à entreprendre la campagne ou s'il en connaissait par avance l'issue. Peu lui chaut la connaissance des intentions suprêmes ; sa tâche est plus modeste, il n'a qu'à se bien conduire.

Il en est de même du penseur que l'observation du monde amène à l'agnosticisme et qui renonce à agiter des questions lui pareussant d'emblée insolubles. Lui non plus ne s'inquiète ni du commencement ni de la fin. Il n'a qu'à faire son devoir en ce monde, c'est-à-dire à rechercher son bonheur et celui des autres.

J'ai essayé démontrer comment les sentiments altruistes naissent de représentations mentales rationnelles et nous amènent à trouver un guide dans un Idéal moral.

Voilà le spiritualisme efficace qu'il nous faudrait : pour éviter toute confusion , je l'appellerai idéalisme. Il importe peu que nos opinions diffèrent sur des sujets insondables de métaphysique, que nous nous expliquions par des théories dualistes ou monistes des phénomènes dont l'essence nous échappe ; l'important est que nous cherchions le bonheur dans la réahsation de notre Idéal.

Cet Idéal reste le même, qu'il soit octroyé comme guide d'En-haut, par une Providence qui nous aurait créés et veillerait sur notre sort, ou que nous édifiions ce code par les forces de la pensée pure ; l'essentiel est de lui rester fidèle.

C'est pourquoi je trouve vaincs ces éternelles querelles aussi vieilles que la philosophie. Que les hommes deviennent toujours moins matérialistes dans leurs mœurs, toujours plus moraux, idéalistes, qu'ils croient à l'âme, non plus comme à une substance immatérielle, mais comme à une propriété de notre être lui permettant de concevoir le Bien, le Beau et le Vrai !

Ceux qui, par suite de tares héréditaires et des conditions de leur éducation, ne peuvent s'élever à cette moralité créent le malheur pour eux-mêmes et le sèment,

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hélas, "autour d'eux. D'autres, qui ont la chance d'être mieux doués, s'éprennent d'un amour croissant pour ces idées directrices et, dans la mesure oii ils peuvent s'approcher de cet Idéal, font le bonheur des autres en même temps que le leur.

Méditons ces belles paroles de Dora Melegari : « L'ancienne psychologie avait une façon dogmatique de diviser les hommes en bons et mauvais, sages et fous, forts et faibles, purs et impurs, athées et croyants ; elle avait trop de nuances ou trop peu ! Ne serait-il pas plus pratique et plus vrai de les partager désormais en deux nouvelles catégories, correspondant aux tendances vers lesquelles s'oriente l'avenir : Faiseurs de peines et faiseurs de joies? y)

Travaillons tous à augmenter le nombre de ces derniers. Il n'y a qu'un moyen pour cela : l'éducation de soi-même.

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