‹ L'education de soi-mêmeChapitre 4 sur 5 · TOLÉRANCE · texte numérisé non relu

TOLÉRANCE

Des personnes sont en promenade et aperçoivent dans la brume une masse noire. L'une dit: «C'est une voiture )) ; l'autre ; (( Ce sont des mulets » ; une troisième croit voir un groupe d'hommes. Ce sont là tout autant clopinions, dont aucune n'est prouvée. Les promeneurs se rapprochent peu à peu de l'objet en question, l'atteignent et constatent qu'il s'agit d'une voiture. C'est le premier qui a eu raison, qui a dit vrai. Il n'existe pas dès lors une vérité ; il y a un fait matériel, la présence de cette voiture, et l'expérience a prouvé que le premier observateur avait bien vu, qu'il y a concordance dûment constatée entre son opinion et le fait.

Il est donc clair que nous ne pouvons dire : « C'est vrai, vous avez dit la vérité, » que quand il nous est possible d'y aller voir et d'établir sans conteste l'existence du fait.

La vérité absolue ne peut être conçue, par conséquent, que dans l'ordre des faits matériels directement constatables ou dans le domaine de la science mathématique, procédant à la démonstration par la voie logique. Ce sont les seules vérités qui soient reconnues par tous les hommes en possession de leur bon sens ; l'algèbre chez les Japonais et les Chinois est forcément la même que celle des Européens .

Toutes les idées dont la concordance avec les objets ne

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peut pas être démontrée par l'expérience, le calcul ou cette intuition logique qu'on appelle le bon sens sont des opinions, des idées personnelles ; c'est un abus de les baptiser vérités.

Nous n'avons donc aucun droit de les imposer aux autres, de blâmer ceux-ci quand ils ne les reconnaissent pas. Nous pouvons, pour notre usage, les considérer comme vérités, baser sur elles toutes nos convictions, notre conduite, et trouver notre bonheur dans l'application de ces notions. Nous avons le droit de les répandre, de transmettre aux autres ce que nous jugeons utile, salutaire, de faire des prosélytes ; c'est un esprit d'altruisme qui nous y pousse si nous sommes sincères.

Il ne suffit pas d'être sceptique et de dire avec Voltaire : « Nous sommes tous pétris de faiblesses et d'erreurs ; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c'est la première loi de la nature. »

Nous ne pouvons pas tenir nos opinions pour sottises au moment oii notre raison nous les dicte. Soyons toujours prêts à les re viser quand nous aurons reconnu notre erreur ; mais, aussi longtemps que nous estimons penser juste, nous avons le droit de garder notre conviction, de la défendre avec chaleur par les armes courtoises et loyales de la discussion.

En face des innombrables inconnues des problèmes

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sociaux, nous ne sommes pas près de nous entendre. Quand l'intolérance de nos adversaires nous y oblige, nous devons résister, et il faut parfois opposer la force à la force. Dans les conflits entre les partis, entre les peuples, la lutte peut devenir épique ; elle suscite les héros. Malheureusement, l'analyse historique montre que bien souvent le peuple suggestible s'est laissé leurrer par les gouvernants et que des motifs d'intérêt vulgaire ont déterminé les guerres.

Certes, il y a de la crânerie dans cette réponse d'un soldat français à qui on demandait : « Qu'est-ce que le drapeau ? — C'est ça pourquoi on se fait casser la gueule.» Mais il est pénible de sentir que tant de braves gens ont donné leur vie pour un prince ambitieux, pour des intrigues diplomatiques oii l'intérêt de quelques personnes ou d'une classe sociale était seul en jeu.

Et le comble, c'est que ces belligérants, qui désobéissent sciemment aux préceptes les plus élémentaires de la morale chrétienne et rationnelle, implorent tous deux sur leurs armes la protection du Dieu des armées ; quand Mars flirtait avec Vénus, c'était logique ; aujourd'hui, c'est un anachronisme.

Les grands conflits sociaux ne sont heureusement pas de tous les jours ; ils troublent rarement ce bon petit bonheur bourgeois auquel nous aspirons tous. Il y a

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même bien des gens qui ne s'occupent aucunement de la politique et du mouvement des idées ; ils prennent leur indifférence pour du stoïcisme.

Mais oii la guerre devient désastreuse, c'est dans les rapports familiaux, dans ce sanctuaire oiî nous aimerions à trouver le repos. Tous les jours cette paix est troublée. Dans nombre de familles, les engrenages grincent, la machine marche péniblement. Je n'ai pas en vue ici ces catastrophes, fréquentes cependant, qui aboutissent à la rupture des liens familiaux et qui dénotent chez l'un, chez l'autre, ou chez tous, mari et femme, parents et enfants, frères et sœurs, un véritable déséquilibre moral. Je ne parle que de ces vies relativement heureuses où tout se passe dans l'ordre, selon la morale bourgeoise, de ces intérieurs où semble même régner la plus belle harmonie.

En y regardant de près, on retrouve dans ces milieux paisibles, non seulement le choc des opinions, ce qui ne serait qu'un bien, mais la mauvaise humeur créée par l'intolérance réciproque.

Nous nous irritons quand les autres ne partagent pas notre avis ou nos goûts, tout en répétant pour nous protéger : (( Des goûts et des couleurs, il ne faut pas disputer. )) Nous montrons aux autres, ne serait-ce que par l'expression maussade de notre physionomie, l'impatience que nous cause leur opposition. L'humeur s'altère de part

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et d'autre et les dissentiments s'accentuent. De guerre lasse, on laisse l'indifférence s'établir au foyer, dans le cercle plus étendu de la famille, dans le clan des amis.

Sans doute, les divergences d'opinions, de façons de sentir, sont parfois telles que la rupture est préférable. Il y a des unions familiales et amicales dont il ne ressort rien de bon, ni pour l'un, ni pour l'autre, ni pour personne ; mieux vaut alors le divorce.

Malgré cela, on reste ensemble, il le faut ; et c'est la petite guerre, peu dangereuse, mais énervante, les coups d'épingle de tous les jours. Il ne suffit pas, pour s'éviter ce supplice, de voir les mérites de la tolérance réciproque et de vouloir èïTe patient. C'est un beau geste que de vouloir être vertueux, mais il est fatigant, comme le serait un effort musculaire continu, volontairement entretenu. Pour qu'il perde ce caractère d'effort impossible à la longue, il faut qu'il soit automatique, comme ce que l'on a appelé le tonus musculaire inconscient ; il faut qu'il résulte d'une idée fondamentale, entraînant naturellement cette tolérance et la rendant toujours plus facile, toujours moins contingente.

Cette idée-mère, c'est celle du déterminisme de la pensée ; elle nous fait comprendre que l'état d'âme de notre interlocuteur a ses causes profondes, inéluctables, dans son passé physiologique et psychologique. S'irriter

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de l'erreur des autres est aussi absurde que de se fâcher contre un nègre parce qu'il est noir. La seule différence, c'est que le nègre ne blanchira pas malgré a os critiques, tandis que celui qui pense mal pourra changer d'opinion. Mais n'oubliez pas qu'il faut alors lui présenter la vôtre sous une forme acceptable. Vous n'y arriverez qu'en respectant ce qu'il appelle, avec une enfantine fierté, son libre arbitre, c'est-à-dire s'il se laisse subjuguer par vos arguments, s'éprend d'amour pour les idées que vous faites passer devant les yeux de son entendement. S'il reste fidèle aux siennes, soyez sûr qu'il n'a pu faire autrement. Il faudra prendre votre parti de cette divergence inévitable et vivre en paix avec votre adversaire.

Mais la tolérance ne s'arrête pas là ; elle ne critique pas seulement les vues des autres avec bienveillance, elle amène à l'examen de notre propre mentalité. Alors nous constatons, souvent avec étonnement, que nous sommes aussi têtu que notre adversaire et que, dans la discussion, nous exigeons de lui un effort de conversion dont nous serions probablement incapable. Nous en conclurons, non pas toujours que c'est à nous de céder, mais au moins que nous avons à surveiller notre esprit, à recommencer toujours et toujours le travail de réflexion logique, en nous aidant précisément des opinions des autres, si différentes qu'elles soient des nôtres. Celui qui, sous un prétexte

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quelconque, se refuse à cette constante révision de sa pensée, dédaigneux d'emblée de l'opinion d'autrui, est un intolérant. Il entrave, non seulement le progrès intellectuel, qui se fera sans lui, mais le progrès moral, qui résulte précisément de cet accord toujours plus intime entre les hommes.

La vraie tolérance nous rend plus sévère pour nousmêmes que pour les autres, car il nous est plus facile d'agir sur notre propre mentalité que sur celle de nos semblables. Nous osons nous critiquer sans ménagements, sans risquer de blesser notre susceptibilité.

Employons l'ironie, la dialectique acerbe que nous savons si bien manier à l'égard de nos adversaires, à corriger notre propre mentalité, à remanier nos idées et à aller toujours plus avant sur le chemin du perfectionnement moral.

L'indulgence est à la conduite des autres ce que la tolérance est à leurs opinions. Elle dérive du même principe, le déterminisme de la pensée impliquant nécessairement celui des actes.

L'intolérance est une cause de continuels frottements que nous pourrions éviter pour le bien de tous. Mais ces inconvénients sont souvent supportables ; quand nous n'avons à reprocher aux autres que des délits d'opinion, nous pourrions leur pardonner pour notre tranquillité aussi bien que pour la leur.

L'absence d'indulgence trouble plus profondément les relations sociales ; elle entraîne aux pires injustices et crée des situations souvent tragiques.

L'éducateur qui reste englué dans l'idée imprécise de la responsabilité tout court ne peut arriver qu'à une indulgence variable, contingente et par conséquent sou-

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verainement injuste. Il accumule les reproches sur la tête du coupable et lui fait sentir toute son ignominie. Parfois, devinant qu'il va trop loin, il fait, pour ainsi dire, un effort de bonté, adoucit le ton, semble pardonner, mais à condition qu'on ne recommence plus. Il exige l'obéissance à des règles morales dont il affirme le caractère impératif, sans établir les raisons qui doivent faire aimer cet Idéal moral. Le coupable sent les aspérités du reproche et tombe facilement dans cet état de rébellion si défavorable à toute œuvre de correction de soi-même.

Rien n'est plus triste dans ce monde que l'existence de ces malheureux qu'on n'a pas su prendre, diriger dans la bonne voie ; on a eu recours à l'autorité, toujours mauvaise, en dépit des succès momentanés qu'elle peut donner, au lieu de s'adresser à la persuasion bienveillante. Souvent, après avoir perdu des années d'un temps précieux, on est obligé de reconnaître qu'on a fait fausse route ; on renonce à l'idée du défaut de caractère pour admettre un état maladif, la neurasthénie, le déséquilibre, sans voir qu'on établit ainsi une distinction absolument artificielle.

Tout change d'aspect et devient clair, sans qu'il y ait la moindre coupure dans la pensée, quand on a compris le déterminisme, quand on reconnaît que l'acte n'est que l'aboutissant de l'idée et qu'au moment oii il agit.

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l'homme ne peut pas obéir à une autre idée qu'à celle qui le hante présentement, si mauvaise soit-elle.

((. Oui, m'écrit un ami, la notion du déterminisme est un motif d'indulgence infinie envers les autres, donc une source de bonté. Ne risque-t-elle pas de nous rendre trop indulgent pour nous -mêmes ? »

Nous sommes, en effet, si imbus de l'idée creuse de responsabilité et de la notion tout aussi imprécise de faute qu'on a quelque peine à penser toujours selon les données du déterminisme. Il faut rompre avec de vieilles habitudes pour s'accoutumer à cette notion ; il semble qu'on doive modifier le langage. Ce serait à la fois bien difficile et bien inutile.

On peut conserver, je le répète, le terme de liberté si l'on veut dire par là que notre activité n'est entravée par aucun obstacle étranger à notre moi pensant, c'est-à-dire par des impossibilités matérielles, par la maladie corporelle, voire même par la maladie mentale confirmée, troublant pour un temps plus ou moins long le mécanisme de notre pensée.

J'accepte pleinement le mot de responsabilité à condition qu'on distingue et précise les sanctions sans lesquelles elle n'existe pas. J'en ai admis trois au lieu d'une seule. Je ne demande pas qu'on retranche du dictionnaire le mot de volonté, mais il faut qu'on explique ce que cela

veut dire. Il est facile de voir que le motif, que nous ne créons pas, précède la volition et que cette dernière est déterminée par le motif.

Le mot de faute conserve toute sa valeur, mais qu'on précise sa signification. Epictète a dit : « Se tromper est une faute. C'est pour éviter toutes fautes de ce genre que le stoïcien s'appliquera à l'étude des syllogismes, à la résolution des raisonnements captieux, à la dialectique la plus subtile*. » C'est dire qu'il faut pour cela l'intelligence morale, qu'on acquiert par l'éducation, mais qu'on ne se donne pas à volonté.

L'indulgence rationnelle ne s'adresse nullement à l'acte en lui-même considéré comme mauvais ; ce n'est pas une indifférence vis-à-vis du mal, comme celle de ces sceptiques que n'anime aucun désir de moralisation et qui, décourageant toutes les initiatives, s'en vont répétant ces phrases banales : Il faut que jeunesse se passe, ou encore : Il faut hurler avec les loups, ou enfin : Homo homini lapas. J'aimerais mieux la parole : A tout péché miséricorde, à condition qu'on ne l'emploie pas comme excuse anticipée à tous ses vices.

Le déterministe conserve, au contraire, intacte en lui l'horreur du mal, la notion idéale du bien ; il en cherche

I. Manuel d'Epictete, trad. de Guyau. Paris, Ch. Dclagrave, p. xxiii.

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imperturbablement la réalisation pour lui-même et pour les autres ; il veut contribuer de toutes ses forces et malgré tous les insuccès à ce perfectionnement éthique de la personnalité humaine. Le phare de l'Idéal moral brille à ses yeux d'un éclat croissant à mesure que sa conscience s'enrichit des constatations de 1 expérience.

C'est en face dci coupable, de l'homme tombé, qu'il retrouve toute son indulgence, oubliant le passé, si horrible qu'il puisse être, pour ne penser qu'à lavenir. D'un coup d'œil, il voit les influences physiques, intellectuelles et morales, les contingences de milieu, qui ont fait de l'individu ce qu'il a été jusqu'ici, sans en conclure qu'elles vont continuer à agir dans le futur. Emporté par cette vue claire et saine du déterminisme, c'est d'un large geste qu'il passe sur le passé d'autrui l'éponge de l'indulgence plénière. « Tout comprendre, c'est tout pardonner », a dit le P Lacordaire.

Le coupable est déjà puni ou le sera ; il subira les effets de la responsabihté vis-à-vis de la société, qui doit punir à la fois par nécessité de défense personnelle et pour déterminer, par des moyens encore sommaires il est vrai, l'obéissance à des lois nécessaires. Suivant sa mentalité, le coupable subira ces sanctions la colère dans l'âme ou les acceptera en reconnaissant la valeur des notions morales qui les ont dictées.

Paul Dubois. m

Le délinquant pâtit lui-même, physiquement ou moralement, de sa situation, soit qu'il souffre des suites naturelles de l'acte coupable, soit qu'il éprouve ce remords qui ronge plus souvent qu'on ne croit le coupable étalant aux yeux des autres une cynique indifférence.

Dans la pensée des croyants, il subira dans un autre monde les sanctions inconnues que peut mériter son acte, question que nous ne pouvons pas même effleurer, tant il serait téméraire de préjuger les intentions d'une divinité. Pourquoi ajouter à ces souffrances qui tôt ou tard atteindront le coupable, qui l'ont déjà travaillé, l'inutile mépris ? N'est-ce pas là le coup de pied de l'âne ?

Le sachant ou à notre insu, nous remplissons tous dans la vie un rôle d'éducateur. Les parents l'exercent sur leurs enfants, les maîtres sur leurs élèves, les ecclésiastiques sur leurs ouailles. Cette influence éducative intervient, moins avouée, entre conjoints, entre frères et sœurs, entre amis ; parfois, subreptice, elle se fait à rebours, les enfants agissant sur leurs parents. Mentor subissant sans le savoir le joug de Télémaque,

Le médecin jouit d'une position privilégiée pour juger des difficultés de l'éducation, pour découvrir les ficelles cachées qui font mouvoir la marionnette humaine et pour tirer les bonnes, celles qui provoquent les mouvements adaptés au rôle à jouer. Quand il ne se cantonne pas dans

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la chirurgie, art manuel, et ne se complaît pas dans cette médecine artificielle qui ne recourt qu'aux agents physiques ou à la pharmacie, il voit le rôle immense que joue la mentalité, non seulement dans la conduite morale, mais aussi dans les états pathologiques qui en sont la conséquence. 11 voit bientôt qu'on ne lui amène pas toujours de vrais malades, mais des gens bien portants qui pensent mal, non seulement des fous avérés, mais de ceux qu'on appelle aujourd'hui des demi-fous. Sa logique le force à dire que là où on parle de demies, il faudrait songer à des fractions toujours plus petites ; il en conclut qu'il n'y a que des degrés entre le défaut de caractère et la maladie de l'esprit, et non une différence d'essence.

Dans tous les cas oii l'homme pense et agit mal, sort de la voie idéale du bien, le déterministe voit les causes qui ont amené la déviation. Il sait qu'on ne peut supprimer les erreurs passées ; ce n'est que pour l'avenir qu'on peut faire intervenir des motifs déterminants nouveaux.

Théoriquement et abstraction faite des moyens physiques propres à seconder l'œuvre morale, — ils peuvent être utiles vis-à-vis du défaut comme vis-à-vis de la maladie, — le traitement restera le même. Il a pour but le redressement de l'idée fausse, l'orthopédie morale, et nous n'avons d'autre arme pour poursuivre ce but que notre raison toujours plus affinée par la culture de nous-mêmes.

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Nous n'y réussirons pas, ou que clifTicilement, quand la déformation mentale tient à des causes physiques ou psychiques trop puissantes, dues avant tout à l'hérédité, à la maladie cérébrale ; nous aurons plus de succès si le mal n'a sa source que dans la fatigue, dans des états maladifs passagers, dans une psychasthénie entretenue par des conditions fâcheuses d'éducation, de contagion morale.

En soustrayant le sujet à l'action du milieu, en lui procurant le repos qui favorise le travail de la pensée, nous pouvons lui faire aimer des notions nouvelles pour lui, non pas en les lui dictant comme vérités absolues, mais en les lui soumettant comme acceptées par nous, comme reconnues belles par des personnes qu'il aime ou respecte, en faisant miroiter devant ses yeux les avantages, souvent matériels, — succès de carrière, position sociale, — mais surtout moraux, — bonheur intime et permanent, — qui résulteront de sa conversion au bien. C'est à lui de prendre feu pour ces idées directrices s'il le peut.

Pour employer un mot dont on abuse aujourd'hui, nous n'obéissons aux suggestions étrangères que quand elles sont devenues autosuggestions. Il ne suffit pas que nous trouvions justes les opinions qu'on nous soumet; il y a des degrés allant de la compréhension à la conviction profonde ; il faut que le sentiment s'en mêle, que nous soyons emportés.

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En comparant l'homme en face des idées au prince en présence de jeunes filles à marier, j'ai dit quil épousera celle qui lui plaira ; mais l'amour, dit-on, ne se commande pas. Nous pouvons nous efforcer d'échauffer l'amour chez celui dont nous voudrions faire un épouseur, lui vanter les charmes de la jeune fille ou lui dire à l'oreille le montant de la dot ; le reste est son affaire ; il échappe à notre joug pour retomber sous celui de sa propre mentalité. C'est là ce que l'homme appelle sa hberté.

Nous manquons d'indulgence et de patience vis-à-vis de nos semblables quand, sans être vraiment malades, ils subissent ces variations d'humeur auxquelles nous sommes tous plus ou moins soumis. Sous l'influence d'une fatigue qui ne paraît pas justifiée par la somme de travail produit, dans des états de malaise organique causés par des phénomènes physiologiques ou pathologiques de notre être , nous nous sentons modifiés dans notre vie mentale. Nous devenons maussades, découragés, sans motifs sérieux. Nous nous montrons rebelles, méchants ; nous le regrettons, mais nos nerfs nous dominent et nous ne parvenons pas à chasser l'ennemi qui est en nous.

Nous y réussirions plus facilement si ceux qui nous entourent avaient au cœur l'indulgence déterministe, s'ils savaient reconnaître leurs propres faiblesses. Ils oublient

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qu'ils ne sont pas non plus toujours ce qu ils voudraient être, et ils nous secouent avec dureté. C'est un vrai martyre que subissent souvent dans les familles les gens impressionnables, sujets à de continuelles variations de leur état d'âme ; ils sont des incompris, et les reproches qu'on leur adresse, dans une intention évidente d'orthopédie morale, leur enlèvent les derniers vestiges de la maîtrise d'eux-mêmes. Sans doute, on peut leur faire du bien par la paiole, même à l'occasion par le reproche à condition qu'il soit bienveillant. L'être qui est impatient, chagrin, souffre ; il n'est pas bien dans sa peau, sans pouvoir dire ce qui se passe en lui. Envisageons-le comme un malade qui a besoin de repos ou d'encouragement, et non comme un coupable qui serait volontairement maussade. Faisons vis-à-vis de nos semblables comme ces mères clairvoyantes qui, loin de brusquer l'enfant devenu irritable, expliquent cette humeur en disant : c'est parce qu'il n'a pas assez dormi, et qui le remettent doucement dans son berceau. Voilà un déterminisme pratique dont nous aurions grand besoin dans nos relations entre adultes.

Dans cette œuvre d'éducation, tout sentiment d'irritation, de mépris, de dégoût, vis-à-vis du coupable est une entrave ; il n'y a pas de crime assez grand pour laisser glisser sur l'individu la répulsion morale légitime que nous inspire son acte. Nous commettrions, en agissant

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ainsi, non seulement une lourde faute de tactique éducative, mais encore une injustice flagrante.

Des amis, qui ne pouvaient nier le fait du déterminisme, craignaient que cette conception ne créât une nonchalance morale, un laisser aller fondé sur l'idée qu'on ne peut rien par soi-même. Ce danger n'existe pas quand l'idée du déterminisme a été bien saisie.

Le déterminisme n'est pas une prédestination ; il ne constate que les faits passés et les circonstances matérielles et morales qui les ont déterminés. L'avenir est encore inconnu, et l'homme est donc libre, non pas dans le sens philosophique du mot, mais dans ce sens qu'il pourra obéir dorénavant, étant instruit par sa propre expérience ou par les conseils, aux idées nouvelles qui auront un attrait pour lui.

En réfléchissant, on reconnaît qu'il n'y a pas de présent pour ce qui se meut et, par conséquent, pour ce qui vit. Le présent ne s'applique qu'à ce qui est à l'état statique ou de repos. Un train qui est arrêté dans une gare est présent ; mais ce mot n'a plus de sens quand le train ne fait qu'y passer. En prenant comme limite une ligne idéale, les wagons qui sont à droite de l'observateur sont passés, ceux qui sont à gauche sont à venir. De même il n'y a pas de présent dans notre existence; il n'y a que des tranches de passé et des tranches d'avenir ; ce que

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nous appelons communément le présent, cest l'avenir le plus immédiat. L'avenir nous est toujours inconnu, et l'indulgence ne peut s'appliquer qu'au passé.

Prenons un exemple : Un jeune homme m'est adressé parce qu'il se livre à la boisson : il a accepté lui-même cette consultation dans le désir de se guérir. Avec l'indulgence plénière que nous devons à ces dévoyés, je lui expose les raisons diverses qui font désirer qu'il renonce à sa passion : souci de sa santé physique, de son avenir matériel et moral, remords qui le rendent malheureux. Je l'engage à reprendre courage, à s'enthousiasmer pour une vie plus digne ramenant le bonheur dans sa famille. Il m'écoute et me répond tristement : « Que voulez-vous, docteur, c'est plus fort que moi. — Inutile de mêle dire, mon cher monsieur ; vous jiarlez du passé et il est en effet passé ; nous n'y pouvons plus rien changer. Vos passions ont été plus fortes que les motifs de la raison. Ne parlons plus de ce passé. — C'est de l'avenir que je parle ; j'ai si souvent essayé de me corriger sans réussir, et pourtant j'avais déjà reconnu toute la valeur des raisons morales que vous m'exposez. —

« Oui, je vois, vous concluez du passé à l'avenir, comme quand on dit : Qui a bu boira. Nesavez-vous pas que les sociétés de tempérance et d'abstinence ont déjà fait mentir souvent ce proverbe décourageant ^ Je vous

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refuse du reste, au nom de la logique, de me parler de l'avenir. On a toujours le droit de dire : Ça été plus fort que moi ; mais on ne peut pas dire : Ce sera plus fort que moi. Sans doute, le passé peut nous faire craindre pour l'avenir, mais n'oubliez pas que ce dernier ne nous appartient pas. Il peut survenir d'ici à demain, ou plus tard, des événements de votre vie matérielle, intellectuelle ou morale qui détermineront pour aous une autre conduite. Supposons même que vous retombiez ce soir, demain, après-demain, bien souvent encore. Chaque fois que vous viendrez me confier votre faute, je garderai la même indulgence plénière pour un passé que personne ne peut changer. Chaque rechute appartient aux tranches passées de la vie; de l'avenir, nous ne savons rien encore, ni vous, ni moi. Il en est des fautes de notre vie comme des accidents de chemin de fer : un train a déraillé, c'est du passé ; ce n'est pas une raison pour que le suivant déraille aussi. N'est-il pas probable que l'aiguilleur pris en faute rendra à l'avenir sa surveillance plus efficace ?

(.(. Réfléchissez, voyez toujours plus clairement que votre conduite aous mène à des fondrières ; plus vous verrez le danger, plus vous reculerez épouvanté. Il n'y a jamais eu qu'un seul moyen de se corriger d'un A'ice, c'est de bien voir les dangers qu'il présente pour nous ; il n'y a qu'un moyen d'acquérir une qualité, c'est de bien voiries

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avantages qu'elle nous procure. En dehors de là, il n'y a pas de sagesse. Continuez, non pas à faire de vains efforts de volonté, comme un homme qui agite inutilement ses bras, mais à acquérir par la réflexion, par mes conseils puisés aussi dans l'expérience, cette clairvoyance morale qui assure notre marche toujours difficile sur le chemin de la vie. L'homme s'avance dans ce monde moral comme l'explorateur dans un pays inconnu. Il s'égare souvent et n'a pour se guider que son flair, son expérience, celle des voyageurs qui l'ont précédé. Quand il s'aperçoit qu'il s'est fourvoyé , il doit retourner en arrière et chercher le bon chemin. Que diriez-vous de celui qui, au lieu de s'informer, se coucherait au bord du chemin en versant des larmes sur ses erreurs passées.»^

« Allez et revenez dans quelques jours. Vous retrouverez toujours la même bienveillance pour vous, la même patience, mais aussi, sachez-le, les mêmes arguments, parce qu'il n'y en a pas d'autres. »

Ces principes s'apphquent à toutes fautes. Loin d'affaiblir l'idée morale, ils la rendent toujours plus nette, plus impérieuse. Ils donnent à l'éducateur l'indulgence et l'inlassable patience qui sont nécessaires à son œuvre. Ils allument le désir du bien chez lui comme chez son disciple, et c'est dans cette communauté d'aspirations morales que réside leur entente mentale ; ils marchent, la

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main dans la main, vers l'Idéal qu'ils poursuivent. On remet mieux un égaré sur le bon chemin en l'accompagnant qu'en indiquant d'un geste maussade la route à suivre.

C'est une erreur de considérer le déterminisme comme un obstacle à la morale. L'oreiller de paresse se trouverait plutôt dans la conception du péché originel, qui nous empêcherait à tout jamais de suivre la voie du bien à moins de bénéficier de grâces qu'on ne peut pas réclamer.

Un jour 011 j exprimais à une vaillante sœur de charité mon étonnement de voir un de nos malades, un abbé, esclave des plus vulgaires pusillanimités, elle me répondit : « Que voulez-vous, c'est un homme comme les autres. » — Sans doute, pensais-je, je ne le sais que trop ; je n'en suis plus à m 'étonner des faiblesses humaines. Mais ce qui me surprenait, c'était de voir une piété sincère ne servir qu'à des fins ultérieures et rester sans emploi dans la pratique de la vie.

Un autre jour où j'encourageais un prêtre intelligent, je me surpris à rougir. Il me semblait que ce que je lui disais était par trop simple et qu'exposer cette éthique à un théologien, c'était, comme on dit, porter de l'eau au lac. Je m'excusai de lui avoir adressé des paroles qui me paraissaient sujierflues. « Oui, docteur, répondit-il, je sais tout cela aussi bien que vous ; j'ai même enseigné ces

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vérités, mais je n'avais pas vu quelles eussent une application aussi pratique. »

Ce regard du chrétien toujours fixé sur l'au-delà lui fait parfois oublier la vie en ce monde. Il n'a souvent qu'une médiocre estime pour la sagesse humaine. Ne court-il pas le risque d'excuser ses faiblesses en escomptant la rédemption ?

Le déterminisme, ne pouvant rationnellement s'appliquer qu'au passé, n'autorise aucune faiblesse future ; il attend, au contraire, de l'avenir de nouvelles influences déterminantes. Il est un élément de progrès, parce qu'il permet à tout coupable de recommencer sur page blanche avec un nouveau zèle, en gardant, précis mais débarrassé d'amertume, le souvenir des fautes passées.

L'humilité est une vertu décriée ; on ne croit devoir s'incliner devant elle que quand elle est accompagnée de l'adjectif (( chrétienne » ; encore ne la comprendon pas. Puisqu'elle est si rare dans ce monde oii la vanité joue un grand rôle, il faut bien en conclure que c'est une vertu étrangère à la mentalité naturelle. Elle est cependant la plus rationnelle, la plus facile à déduire des plus simples constatations.

Son contraire est l'orgueil ; or de quoi pourrionsnous être fiers dans ce monde oii nous avons tout

reçu

Si la vie est souvent tragique, elle tient aussi du vaudeville ; rien n'est plus grotesque que cette vanité humaine qui, comme une vulgaire coquette, s'attife de tous les colifichets.

L'un est fier du nom qu'il porte, de la particule qui le

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précède. Il n'a rien fait pour l'acquérir ni pour le conserver intact ; il en a bien souvent terni l'éclat mondain ; il sent cependant un sang bleu courir dans ses veines. Même quand une éducation soignée, agissant sur une intelligence déliée, l'a débarrassé de la vulgaire morgue, il laisse presque toujours percer le sentiment de sa supériorité. A supposer que ses ancêtres se fussent distingués aux Croisades, m'est avis qu'il n'en peut rien.

Dans ce petit monde de gens bien nés, on fait encore des distinctions entre la grande et la petite noblesse. Cette aristocratie se pavane quand le grand nom s'allie à la fortune ; elle se fait plus discrète quand l'argent lui manque, mais ne craint pas de redorer son blason en s'alliant à une famille de parvenus.

Celui qui a trouvé un million dans son berceau jette un regard dédaigneux sur celui qui l'a gagné en brassant de vulgaires affaires, et ce dernier lui renvoie la balle en se rengorgeant dans le sentiment de sa supériorité intellectuelle. L'artiste arrivé : peintre, sculpteur, littérateur, musicien, sourit de pitié à la vue de ces dindons ; n'est-il pas, lui, marqué du sceau du génie .*^

Le bon Beethoven reprochait à Gœthe, pourtant bien conscient de la valeur de sa personne, son obséquiosité vis-à-vis des gens de cour et lui disait : « Ne sommesnous pas supérieurs à tous ces gens-là ! » Il ne songeait

pas qu'il avait reçu de la nature ce génie dont il était fier : vanité pour vanité.

Le savant tombe dans la même erreur lorsqu'avec une apparente modestie, il sourit de la bêtise humaine, du vide qu'il constate dans ces intelligences mondaines ; il n'en recherche pas moins les faveurs des grands et convoite avec âpreté les distinctions honorifiques qui vont le placer au-dessus de ses confrères. Partout, dans les milieux les plus intellectuels, on retrouve cette émulation de mauvais aloi au lieu du travail désintéressé fait dans un esprit de solidarité humaine.

Oui, dira-t-on, il est en effet ridicule d'être fier de ces supériorités que nous devons au hasard de notre naissance ou à la munificence d'une Providence, et la satire a depuis longtemps cinglé de son fouet ces éternelles vanités ; mais il y a une fierté légitime, c'est celle du « self made man », qui, parti de bas, a tout conquis par son énergie. H y a là quelque chose de personnel, de voulu, un effort qu'il faut admirer et louer. C'est cette puissance de l'énergie qu'on doit encourager en s 'inclinant devantelle, où qu'elle se présente, dans toutes les classes sociales.

Ce jugement me semble injuste. Nous ne sommes pas plus maîtres d'avoir ce qu'on appelle de l'énergie que de venir au monde capitaliste. Nos qualités morales subissent aussi le joug de l'hérédité ; elles augmentent par l'é-

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ducation, comme notre avoir à la caisse d'épargne s'augmente des intérêts et des dons bienveillants. Avons-nous donc tous d'emblée un livret cossu ou de généreux bienfaiteurs ?

Je n'ai jamais saisi le sens de ces notions, si banalement usitées, de mérite et de démérite, ou plutôt, j'estime qu'on se trompe en les appliquant à l'individu au lieu de les réserver pour l'idéal de vertu qu'il réalise.

Il est absurde qu'une femme soit fière de sa beauté ; qu'en peut-elle d'être belle, et comment pourrions-nous lui en faire un mérite .►^ Qu'elle en jouisse, qu'elle répande autour d'elle le charme de sa grâce, en le décuplant par l'attrait de la bonté. Etre coquette serait déceler une insuffisance intellectuelle ; elle n'en pourrait rien encore, la pauvre d'esprit, mais sa beauté diminuerait à nos yeux ; le public s'en rend compte lorsqu'il dit d'une femme : (( Elle est jolie, mais elle le sait. »

Il n'est pas plus permis à un homme intelligent d'être fier de sa supériorité ; il ne l'a pas faite, cette intelligence, il l'a reçue. Qu'il emploie ce capital et le fasse fructifier pour le bien de tous ; que, compatissant à la misère des autres, il partage, pour ainsi dire, avec eux le bien qu'il détient.

Un médecin de mes amis, qui a derrière lui une belle carrière de dévouement professionnel, me disait un jour :

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(( Il y a eu dans mon existence un événement qui a décidé de ma carrière d'homme et a eu sur ma vie plus d'influence que tous les enseignements précédents. Jai passé quelques semaines de vacances chez un vieux pasteur anglais. Il ne m'a nullement assassiné de leçons de morale, mais, quand je le quittai, il me frappa amicalement sur l'épaule et me dit: «Jeune homme, souvenez-AOus qu'il n'y a que deux devoirs à remplir dans ce monde •.premièrement, donner à sa personnalité tonte la valenr qu'elle est susceptible d'avoir; secondement, la mettre au service des autres. ))

On ne saurait exprimer en meilleurs termes cette idée de solidarité au service de laquelle nous avons à mettre tous nos dons, qu'ils soient le résultat de l'hérédité ou de l'éducation, les deux seuls facteurs auxquels nous devons tout ce que nous possédons.

Il n'y a place nulle part pour la fierté, pour une contemplation admirative de notre moi physique, intellectuel ou moral.

Toutes les aristocraties sont destinées à disparaître par la constatation de plus en plus nette qu'elles ne sont que privilège. Elles ont toujours été en butte à l'envie, parce que, même quand elles ne sont pas la vulgaire supériorité que crée la fortune, même quand elles naissent du don d'intelligence, elles créent des avantages matériels et

Paul Dubois. ii

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accentuent les inégalités sociales, toujours pénibles pour celui qui se sent inférieur.

Les Grecs avaient trois mots pour désigner « le meilleur»: àpicjToç, superlatif de bien; il s'appliquait aux gens (( bien » , sans qu'on précisât en quoi consistait cette supériorité admise sans consleste par ceux qui la réclamaient ; •/.pâ-t(7Toç, qui signifiait (déplus puissant» et caractérisait certaines dominations par la force brutale ou par l'énergie dans l'action; Çiélzia-oç^ enfin, qui indiquait la véritable supériorité morale, celle de l'iionncteté, de la vertu.

C'est une « beltistocratie » qu'il nous faudrait, une «aristocratie du cœur », qui, consciente du déterminisme des choses humaines, aussi bien dans la conception chrétienne que dans une philosophie rationaliste, ne verrait devant elle que ce précepte du pasteur anglais : Développer notre capital de vertus, les aptitudes que nous avons reçues, aller toujours plus avant dans le perfectionnement de notre personnalité, non pour en tirer des avantages personnels, mais pour en faire profiter l'humanité tout entière.

Cette aristocratie ne serait pas exposée à l'envie ; elle n'aurait rien à craindre des révolutions. Précieuse à ceux qui la posséderaient, en ce qu'elle leur donnerait le bonheur, elle le sèmerait aussi autour d'elle.

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Tandis que la fortune matérielle partagée laisserait probablement chacun dans une médiocrité voisine de la misère, le bien moral s'accroît dans la mesure oii il est distribué; il est inépuisable.

Les classes dites cultivées n'ont qu'un moyen d'endiguer le torrent révolutionnaire, c'est d'enseigner la vertu en la pratiquant. Est-il encore temps ?

La véritable humilité n'a sa source que dans ce sentiment, si facile à saisir, que nous ne devons rien à nousmêmes, que nous avons tout reçu, quelles que soient nos idées sur la personne du donateur. Il n'y a pas lieu de faire des distinctions ; le principe s'applique aux richesses morales comme aux biens matériels, aux dons du cœur et de l'esprit comme à l'argent et aux honneurs.

Il faut s'attaquer à ces notions de mérite et de démérite, non dans un esprit de dénigrement, mais dans un sentiment d'équité sociale plus noble que l'admiration béate, souvent doublée d'envie, qu on manifeste pour le succès. C'est le charme de la vertu que nous devons subir. Nous pouvons, nous devons aimer celui qui la pratique, mais il n'a pas le droit d'en être fier. Le peuple sait reconnaître la vertu de celui qui, ayant accompli un acte de courage, se dérobe aux récompenses, dans le sentiment qu'il a fait son devoir.

Nous pouvons reconnaître chez les autres une belle

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ame et l'aimer, comme nous admirons une belle femme, une œuvre d'art. C'est à la beauté que doivent aller nos hommages, et non à la personne qui, sans qu'elle puisse s'en faire un mérite, la représente à nos yeux.

Déjà pour les enfants, dans les écoles, il faudrait supprimer les distinctions et récompenses encourageant la vanité précoce et ne maintenir que celles qui peuvent développer la vraie émulation, qui consiste, non à laisser les autres derrière soi, mais à marcher avec eux, la main dans la main, en les entraînant sur la route du perfectionnement.

L'idée de la solidarité doit prendre une place toujours plus grande dans ces jeunes cœurs, moins racornis que ceux des adultes. L'homme n'a pas de plus grand ennemi que son égoïsme ; voilà l'idée qu'il faut fixer au plus profond de l'âme humaine. Elle est la seule condition du progrès moral.

L'humilité bien comprise supprime d'un coup, non seulement l'orgueil et la susceptibilité, mais aussi la timidité, qui en dérive plus directement qu'on ne le pense. On l'a dit avec raison : « La timidité, c'estde l'orgueil, » Toute timidité a sa source dans l'amour-propre, dans la crainte d'être mal jugé, donc dans l'impressionnabilité d'un être doux qui recule devant un danger. Il y a aussi la susceptibilité des violents, plus désagréable pour les autres que

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pour celui qui léprouve. Il entrave beaucoup les relations sociales, ce défaut si répandu qui rend les gens inaccessibles aux conseils les plus bienveillants et les soustrait, par conséquent, à l'influence éducatrice dont nous avons tous besoin.

C'est qu'il faut de l'humilité pour accepter le reproche, surtout quand il est mérité ; il faut, d'autre part, de l'indulgence et du tact pour savoir le présenter sans blesser. Cette susceptibilité outrée est fréquente dans les états de déséquilibre mental quon met dans un tiroir étiqueté neurasthénie ; elle fait naître des drames dans les familles. Ce défaut natif, souvent familial, est toujours difficile à combattre. Cependant on voit des personnes qui s'étaient rendu la vie pénible par leur impatience vis-à-vis du reproche réussir à perdre cette susceptibilité, précisément parce qu'elles en ont reconnu les inconvénients. Un de ces malades me disait s'être débarrassé lui-même de cette irritabilité, et quand je lui demandai comment il avait fait, il répondit : Eh, en réfléchissant que c'était toujours moi qui «payais la fête ».

Voilà une réflexion précieuse que nous ne devrions jamais oublier quand nous allons céder à nos passions ; c'est toujours nous qui «payons la fête»; et ce n'est pas même une fête, puisque le sentiment auquel nous nous livrons est aussi désagréable que ses suites.

Reconnaître que «nous sommes toujours punis par où nous avons péché » est, pratiquement, le meilleur moyen de corriger nos défauts. Cette morale « par prudence » est la plus efficace ; elle doit être enseignée tout d'abord à ceux qui seplaignent de situations qu'ils ont créées eux-mêmes. Il y a cependant quelque égoïsme à n'éviter le mal que parce qu il a pour nous des conséquences fâcheuses. Le penseur saura, sans négliger cette prudence raisonnable, s'élever à des conceptions plus hautes et se créer un Idéal de bien dont l'oubli causerait un remords plus cuisant que le simple regret.

Il est curieux de voir combien de personnes n'ont pas saisi le lien étroit qui unit la timidité à l'amour-propre. J'ai coutume de donner à ces gens trop peu clairvoyants un exemple concret : « Une demoiselle joue du piano. Un jour, une vieille amie vient passer la soirée dans la famille ; empêchée par des infirmités d'aller au concert, elle se plaint d'être privée de tout plaisir musical et prie sa jeune amie de lui faire un peu de musique. Si, à ce moment, la jeune fille n'avait qu'une idée en tête, celle tout altruiste de faire plaisir, elle se mettrait sans embarras au piano ; elle jouerait simplement comme elle peut, et tout le monde serait content. Mais cette charité est le moindre de ses soucis ; invitée à se produire, elle voudrait tout au moins remporter un petit succès. Hélas, la

demande tombe mal ; mademoiselle n'a pas étudié ces derniers temps, elle n'a pas le cahier qu'il lui faudrait, elle ne joue pas par cœur et ne lit pas à première vue. La voilà bien embarrassée, tiraillée par deux sentiments contraires : d'une part, le désir d'être appréciée, d'autre part, la crainte de ne pas réussir. De cette contradiction intime résulte précisément la timidité. Alors mademoiselle devient rouge comme une pivoine, bredouille et quitte le piano bien marrie qu'on l'ait mise en si fâcheuse posture. »

Examinez à la lueur de cet exemple vos timidités, — nous en avons tous, — et vous retrouverez toujours l'amour-propre au fond de ce défaut de la timidité, qui ose parfois se couvrir de la robe de l'humilité.

Il ne faut pas confondre la timidité avec la crainte, avec l'appréhension. ]Nous pouvons éprouver la crainte en face d'une tâche difficile, être tentés de reculer devant l'obstacle ; souvent nous avons des appréhensions au sujet de l'avenir et ne l'abordons qu'en tremblant. Nous subissons de ce fait des mouvements émotionnels qui peuvent entraver notre activité ; c'est la peur, ce n'est pas encore la timidité. Cette forme spéciale de crainte ne s'éveille que quand notre regard se porte sur notre propre personne, quand nous songeons à l'effet que nous allons produire. Ce sentiment pénible, qui nous enlève nos moyens,

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n'est pas en soi blâmable ; il dérive du besoin d'être approuvé, de cette « approbativité » dont les phrénologues plaçaient l'organe au sommet de la tête, tout à côté de ((l'amour de soi». Georges Combe, dans son Ma/i«e/ de phrénologie, dit à ce propos : (( Un développement convenable de l'approbativité est indispensable à un caractère aimable. Elle porte l'individu à faire tous ses efforts pour plaire, à supprimer mille petits signes d'intérêt personnel et à réprimer les nombreuses inégalités de caractère, par la crainte d'encourir le blâme. » En effet, le désir de plaire a ses avantages moraux ; une certaine timidité est un charme, mais elle devient une entrave quand cette soif d'approbation est trop intense ; elle développe un trop grand souci de l'opinion des autres, la crainte du (( qu'en dira-t-on », du ridicule, et nuit ainsi à l'indépendance d'esprit ; en face de la crainte de l'insuccès, cette forme aimable de vanité engendre la timidité.

Ce qui montre bien que la timidité ne commence qu'avec la contemplation de soi-même, c'est qu'elle ne s'empare pas de nous quand nous sommes seuls. Nous pouvons être craintifs, anxieux, en face d'un travail que nous avons entrepris, mais nous ne rougirons que quand on regardera par-dessus notre épaule et surprendra notre inhabileté. Des acteurs amateurs joueront avec la plus grande assurance dans les répétitions ;

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ils perdront souvent la tête à la représentation devant un public.

La timidité peut aussi être collective et s'emparer de toute une société aspirant au même succès. Elle peut même prendre la forme de l'altruisme quand nous tremblons pour un conférencier, pour une actrice, qui débutent. Mais ne nous méprenons pas ; souvent l'intérêt pour la personne est très minime, et c'est parce que nous nous mettons à sa place que nous subissons les affres de la timidité. Enfin, dans certaines occasions, nous pouvons sentir monter à nos joues la rougeur de la timidité alors que nous sommes seuls ; il suffit d'une réminiscence, d'une représentation mentale, évoquant une situation blessante pour notre amour-propre.

Il y a des professions oii il est difficile de supprimer 1 amour-propre ; elles en vivent ; c'est le cas des artistes exécutants, des musiciens, des conférenciers, de tous ceux qui se présentent au public avec l'espoir de recueillir, non seulement ses largesses, mais aussi ses suffrages. Il n'y a qu'un moyen pour ces cliercbeurs de succès de conserver leur assurance, c'est d'élever leur pouvoir à la hauteur de leurs ambitions ; il faut qu'ils acquièrent une virtuosité telle que leur succès soit certain aux yeux d'un public dont la compétence est souvent limitée. Je pense même que de vrais artistes, un Beethoven, un Mozart,

n'ont pas dû éprouver ces craintes ; ils vivaient trop leur musique pour rechercher les applaudissements.

Pour tous ceux qui n'ont pas à courir après les succès mondains, il y a un meilleur moyen de diminuer la timidité : c'est de supprimer l'amour-propre, le désir d'être apprécié pour soi-même. On disparaît alors derrière la tâche que l'on entreprend. Nous pouvons avoir encore des appréhensions sur la possibilité de l'accomplir, mais notre personne n'est plus en jeu ; nous ne nous posons plus la question oiseuse et toujours dangereuse : Quelle tête vais-je faire .^

Nous n'arrivons à cette impersonnalité, qui nous met à l'abri delà timidité, que par l'humilité. L oubli de nousmêmes nous permet de nous enflammer pour une cause, de nous en faire l'apôtre. L'homme politique entraîne les masses quand il défend une cause qui lui est chère ; le conférencier reste calme quand il a quelque chose à dire et ne recherche le succès que pour l'idée qu'il soumet a ses auditeurs. Plus il est convaincu, emballé, moins il songera à sa propre personne, à son entrée, au salut qu'il va faire à l'auditoire, à l'élégante péroraison qu'il a préparée.

On voit encore sur la joue de conférenciers muscadins apparaître le rouge de la timidité ; cela leur passera, soit qu'ils s'aguerrissent par le sentiment croissant de leur

talent, soit que, mieux encore, ils arrivent plus avant dans leur conviction.

Il serait bon, ce me semble, de reconnaître la vanité de l 'amour-propre, de voir les pièges qu'il nous tend. Dans la tragi-comédie que représente la vie humaine, nous ne sommes que les acteurs, les figurants ; c'est la direction qui nous habille tous, les uns de riches pourpoints et de chapeaux à plumes, les autres de la bure du paysan. Jouons notre rôle, mais n'allons pas nous croire grands seigneurs. Dépouillés dans la coulisse des ornements qu'on nous a fournis, nous serons tous des besogneux dépendant les uns des autres. N'est-ce pas une raison d'humilité ?

VOULEZ-VOUS enrichir Pythoclès, n'ajoutez point à ses richesses, ôtez à ses désirs. — Quel bonheur d'expression dans ce conseil qu'Epicure adressait à Idoménée \

On a prêché de tous temps les avantages d'une vie simple, exempte d'ambitions, les charmes de « l'aurea mediocritas », mais on est toujours tenté de suspecter ce renoncement aux biens du monde quand ceux qui le recommandent ne sont pas à plaindre ; on plaisante sur cette médiocrité d'or en insinuant qu'elle doit être dorée. On a reproché à Sénèque d'avoir vanté les avantages de la pauvreté alors qu'il accumulait les richesses, et l'on serait tenté de répondre à ces preneurs de vertu : Vous avez raison ; il faut savoir se contenter de son sort, quand il est bon.

Il y a, en effet, des limites à tout, et nous n'aurons aujourd'hui aucune envie d'imiter Diogène et de vivre dans un tonneau, encore que cela nous éviterait bien des

MODÉRATION i-?,

ennuis de propriétaire. Il ne serait pas bon d'arriver à une pareille simplification de la vie, qui nous ramènerait à l'insouciance du lazzarone napolitain.

Le désir sous ses formes diverses est le seul ressort de l'activité humaine ; il faut le tendre, dirai-je, jusqu'au dernier cran, afin qu'il déclenche l'énergie de vivre. Mais quelque chose doit diriger cette force, sans la diminuer, et ce quelque chose, qu'on oublie trop, c'est l'esprit de solidarité. Voyons dans tous nos actes les suites probables, non seulement pour nous, mais pour les autres, pour l'humanité tout entière.

Alors seulement notre activité devient fructueuse pour l'ensemble, comme celle de ces pionniers qui ont su faire fortune en ouvrant à leurs semblables un immense champ d'activité. Encore ne faut-il pas que l'égoïsme relève la tête et se montre dominant : cela ôterait au résultat une grande partie de sa valeur. On blâme alors cet égoïsme qui veut paraître altruiste, et il est rare que le commerçant, l'industriel, qui s'enrichit recueille la reconnaissance de ceux dont il assure le pain. Tout n'est pas basse envie dans l'ingratitude des classes ouvrières. Je ne sais plus qui a écrit : (( Un homme d'esprit et de cœur ne fait fortune qu à son insu. »

Il est permis à chacun de rechercher les biens qu'il désire et d'appliquer à cette poursuite toutes les énergies

dont il dispose, mais qu'il se garde d'oublier la pensée éthique. Ces avantages lui donnent la puissance pour le bien, la faculté d'aider les autres moins bien dotés de fortune , d'intelligence, de clairvoyance morale. Ces dernières qualités ne s'achètent pas à prix d'argent, mais elles n'en sont pas moins difficiles à acquérir. Souvenons-nous que nous sommes des privilégiés, aussi bien quand nous avons la chance de ne pas trop souffrir de myopie morale que quand nous avons l'intelligence, la santé physique ou l'argent. Que la pitié naisse aussitôt pour ces innombrables disgraciés auxquels nous reprochons cruellement, sinon leur pauvreté, du moins leur bêtise et surtout leur amoralité.

La plus jolie fille ne peut donner que ce qu'elle a, diton. De même l'homme ne peut employer que les dons qu'il a reçus. Enrichissons nos semblables de vues morales, en même temps que nous les aidons matériellement ; tendons la main aux autres pour les faire monter dans la galère souvent luxueuse sur laquelle nous entreprenons le voyage de la vie, au lieu de frapper de la rame la tête de ceux qui se noient.

Si légitimes que soient les aspirations au bien-être qui ont fait la civilisation, gardons-nous de nous laisser dominer par elles. C'est notre devoir vis-à-vis des autres de réprimer cette ambition personnelle, c'est dans l'inté-

rêt même de noire tranquillité. La douleur de ne pas arriver est d'autant plus amère que le désir en est plus vif. (( Cessez d'espérer et vous cesserez de craindre », disait Hécaton. La crainte, en effet, ce sentiment si contraire à notre bonheur, se mêle toujours à notre espoir ; elle naît de l'irrésolution, du trouble, où nous jette l'avenir. Nous empoisonnons la vie présente par ces appréhensions en même temps que par l'inutile souvenir de nos malheurs passés.

Dans son Art de vivre \ le D' Toulouse rapporte qu'en Chine un dicton courant est, dans les situations pénibles, de « se faire le cœur petit ». Si cette expression pittoresque doit encourager l'indifTérence égoïste, la sécheresse du cœur, je n'admirerais guère cette sagesse chinoise. Mais elle peut signifier aussi que pour passer à travers les écueils de la vie, il ne faut pas gonfler son cœur d'ambitions, le faire trop gros ; alors le conseil vaut celui d'Epicure.

G. Wagner, dans ses admirables conférences morales', a bien montré la nécessité de revenir à une vie simple, à cette modération du désir qui, non seulement en assure la réalisation, mais nous fait éviter l'écueil des plaisirs mauvais cachés sous les fleurs du luxe élégant.

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