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CE QUE DOIVENT ETRE LES ETABLISSEMENTS POUR ÉCOLIERS ANORMAUX

Pour réaliser ces desiderata, des organismes spéciaux sont nécessaires. Pour instruire les anor

maux, on propose plusieurs types d'établissements :

1° Les classes annexées aux écoles ordinaires ;

2° Les écoles autonomes avec externat et demipensionnat ;

3° Les écoles autonomes avec externat et internat.

Voyons les avantages et les inconvénients de chacun de ces types.

La classe annexe est très séduisante au premier abord: l'enfant trouvant dans son école même, située à proximité du domicile paternel, l'éducation dont il a besoin, n'a qu'un trajet minime à accomplir : il n'est pas séparé de ses camarades habituels, il joue avec eux pendant et après les récréations au lieu de vagabonder. De plus, ce système est peu coûteux.

Malheureusement les qualités de la classe annexe ne compensent pas ses inconvénients. Au point de vue pédagogique, l'éducation spéciale ne peut y être donnée avec toute sa perfection. Chacun sait que l'instruction des anormaux doit se plier aux exigences mentales de chaque élève ; ce qui ne signifie pas que chaque élève doit être instruit isolément, mais qu'il faut former des groupes homogènes, ayant une mentalité et un caractère analogues et possédant sensiblement le même degré d'instruction. Chacun de ces groupes sera instruit conformément aux règles actuellement connues de la pédagogie spéciale.

Dans ces conditions, une école de 4oo élèves donnera environ i5 à 20 anormaux de type mental et de caractères différents et ayant des connaissances scolaires souvent très différentes. Répartir en catégories homogènes ces i5 à 20 élèves obligerait à

constituer des groupes de trois à quatre individus à chacun desquels il faudrait un local et un maître : soit une véritable école autonome dans l'école ordinaire, ce qui coûterait fort cher eu égard à ce nombre restreint d'élèves.

Si, par économie, on mélange les élèves en groupements fantaisistes et sans homogénéité, les résultats seront douteux : les enfants se gênant mutuellement, individualiser renseignement deviendra difficile, sinon impossible ; malgré l'affirmation (purement théorique d'ailleurs) de certains partisans des classes annexées, il faudra craindre que les enfants ainsi mis à part ne soient l'objet des moqueries de leurs condisciples normaux. Cet âge étant sans pitié, quelque sobriquet, comme cela a lieu en Belgique, ne tardera pas à caractériser les faibles d'esprit.

Malgré tout, les classes annexées ont de fervents partisans qui en vantent les succès pédagogiques. À notre avis (i), la classe annexée ne peut rendre de services qu'aux anormaux légers, qui ont surtout besoin de quelques soins médicaux et qui peuvent être reversés rapidement dans les classes régulières. Ce système est aussi utile pour mettre en observation, avant de prendre une décision, un élève qui paraît susceptible d'être éliminé de l'école en raison de son anomalie.

Nous n'avons envisagé jusqu'ici la valeur de la

(1) Voir à ce sujet le Compte rendu des classes de perfectionnement de la ville de Bordeaux où médecins et éducateurs demandent des internats.

classe annexée qu'au point de vue pédagogique : nous allons voir qu'à raison de son externat, elle est souvent incapable de donnera l'enfant l'éducalion morale que lui convient.

Quand on compare le système de l'école autonome, avec externat et demi-pensionnat, à celui qui précède (ce qu'il est aisé de faire à l'étranger où fonctionnent les deux régimes) la supériorité de l'école autonome apparaît nettement: la direction mieux spécialisée est plus compétente : la cohésion du personnel enseignant, la possibilité de grouper rationnellement les élèves, d'organiser l'éducation professionnelle et de donner avec toute leur perfection les soins médicaux thérapeutiques et hygiéniques (1), facilitent l'éducation intellectuelle et morale de ces anormaux.

Avec le système des classes annexes, l'enfant doit chaque jour faire deux à quatre fois le trajet qui le sépare de son école; or, dans une ville comme Paris, même avec une école spéciale par arrondissement, certains élèves seraient relativement éloignés. Prenons le centre d'un arrondissement tel que le XVIe ou le XVIIe et pensons au trajet qu'auront à accomplir les écoliers habitant aux extrémités de ces quartiers !

Longtemps, on a raisonné sans avoir de statistiques précises. La statistique dressée à Bordeaux a montré que la tendance dominante des élèves

(1) Il est souvent impossible d'installer des appareils d'hydrothérapie dans une classe annexée, d'y organiser l'éducation professionnelle, etc.

arriérés ou non, destinés aux écoles spéciales, était l'instabilité : or, le caractère de l'instable le pousse précisément à manquer l'école. Livré à lui-même, un instable reste en route et ses absences sont proportionnelles à la longueur du chemin à parcourir pour rejoindre l'école. Comme, en France, actuellement, il n'existe aucun moyen efficace de forcer les parents à conduire leurs enfants à l'école, et que les sanctions contre les familles qui n'observent pas la loi n'existent que sur le papier, un enfant peut, quand cela lui plaît, ne pas se rendre à l'école ; il peut même parfois se sauver de l'école. Les instables sont les premiers à faire l'école buissonnière qui, malheureusement, dans les villes, n'a pas la valeur hygiénique des courses à travers les champs ; elle est même, nous l'avons vu, une cause de perversion.

Pour beaucoup d'anormaux, l'externat donnera de sérieuses désillusions, à moins qu'on ne réforme les habitudes actuelles. Mieux vaudrait donc s'inspirer des nécessités actuelles et reconnaître que l'internat spécial serait l'organisme de choix. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous sommes inclinés à cette solution; nous nous étonnons seulement que certains de ceux qui pensaient comme nous il y a quelques années, par un revirement aussi subit qu'inexpliqué, vantent outre mesure l'externat.

Dans l'internat, l'écolier anormal serait plus tenu, l'hygiène exactement observée, les mauvais exemples de la rue et parfois du milieu familial évités : les efforts des maîtres n'y seraient pas mis en échec. Il

correspond donc à une nécessité et tôt ou tard, mais fatalement, on y viendra : en général les pouvoirs publics ne restent pas sourds à la volonté générale.

D'aucuns objecteront que l'internat enlève l'enfant à l'affection des siens et que toute famille préfère conserver ses enfants. Nous ne sommes pas de cet avis et c'est l'expérience qui nous a formé cette opinion. Beaucoup de familles n'aiment leur enfant que théoriquement. Dujour où celui-ci devient une gêne, un ennui, une charge ; du jour où son caractère et sa mentalité réclament une surveillance et un effort inhabituels, bien des parents supplient qu'on les en débarrasse. Que de fois, faisant remarquer à une mère que son enfant irait à l'école si on l'y conduisait, avons-nous reçu la réponse suivante : « J'ai besoin de gagner ma vie ! puis, si mon enfant n'est pas comme les autres, qu'on mêle prenne! J'ai autre chose à faire ! »

A côté de cet organisme, l'internat, il en est un autre dont la création s'impose : la clinique médicopédagogique, qui est le seul moyen d'assister les subnormaux.

Une récente discussion au Sénat a montré que c'est une nécessité de chercher à prévenir l'éciosion des anomalies mentales et morales, qu'il est humanitaire et économique d'essayer de diminuer le nombre des enfants justiciables de l'école spéciale en agissant, dès leur début, sur les anomalies minimes au lieu d'attendre naïvement qu'elles se soient amplifiées et que l'écolier ait deux ou trois ans de retard.

Avec une clinique médico-pédagogique, fonction-

nant dans certaines conditions, il devient possible d'améliorer ces enfants (dont l'anomalie est à l'état naissant), tout en les laissant dans leur école habituelle. Système préférable, à notre avis, à celui qui consiste à attendre, pour soumettre l'écolier à un régime spécial, que son anomalie soit caractérisée par un retard de deux ou trois ans.

Qu'on se rappelle les indications fournies (page i4) sur l'évolution de certaines anomalies qui souvent à peine sensibles, dissimulées dans le jeune âge, prennent ensuite plus d'intensité par ce seul fait qu'on les a ignorées ou négligées et qu'on n'a pas arrêté leur croissance. En appliquant les mesures pédagogiques, disciplinaires, hygiéniques, médicales, morales, que chaque cas réclame, il est facile d'exercer cette action préventive dont nous venons de signaler les avantages.

Tous les enfants peuvent bénéficier de cette méthode aussi simple que peu coûteuse. L'instable, dont l'arriération est minime au point que certains auteurs la nient, est souvent capable de profiter des méthodes normales d'enseignement, pourvu que le maître consente à se conformer aux indications qui lui sont données par le médecin et ne considère pas le renvoi de l'élève comme la solution nécessaire ! Il suffit même souvent d'un peu de tact, de sagacité, de bonne volonté et de dévouement pour que l'instable se discipline, se modère, et atteigne sans encombre l'âge de sa sortie de l'école. En pareil cas, sans être un élève brillant, il vaut tout autant que beaucoup d'autres enfants ayant passé par l'école spéciale.

Parmi les arriérés, plusieurs n'ont pas besoin d'être retirés de l'école : il est des arriérations légères et qui peuvent s'adapter à l'enseignement ordinaire : leurs progrès restent seulement plus lents, leur instruction plus incomplète. Ajoutons enfin qu'il existe aussi toute une catégorie d'arriérés dont l'insuffisance mentale est liée à des troubles nerveux ou à des affections retentissant sur le cerveau : il suffit d'établir une thérapeutique appropriée pour que la croissance intellectuelle reprenne toute son énergie et que le retard disparaisse. Pour ces sujets, l'enseignement spécial est presque inutile ; ce qui leur est nécessaire, c'est une intervention médicale précoce.

Certes, par ces observations, nous ne prétendons pas solutionner définitivement le problème de l'assistance des écoliers anormaux. Notre unique désir est de le poser clairement.

Dût cette assertion paraître exagérée, nous sommes convaincus que beaucoup de ceux qui parlent des anormaux psychiques ou écrivent à leur sujet, les connaissent imparfaitement.

Depuis longtemps déjà nous avons cherché à rendre service à ces déshérités en restant sur le terrain pratique. Au début, nos espérances étaient celles des personnes auxquelles nous venons de faire allusion, mais nous nous sommes aperçus que nous faisions fausse route.

La question de l'éducation des anormaux ou mieux de leur adaptation n'est pas seulement d'ordre pédagogique ou médical, c'est avant tout une question sociale. Les soigner et les instruire est bien, mais

c'est insuffisant : il faut surtout leur donner un rang convenable dans la société.

Il convient donc à l'heure actuelle, où une loi vient d'être votée, de rappliquer intelligemment. Malgré l'utilité de l'externat (nous ne parlons pas delà classe annexée), nous considérons, avec les gens compétents, que l'internat donnera de meilleurs résultats.

Ce n'est pas tout. L'adaptationde l'anormal n'étant définitive que lorsqu'il a un métier en main et une situation régulière, l'effort des pouvoirs publics doit se porter sur l'organisation de l'éducation professionnelle. Celle-ci doit être scolaire et post-scolaire. Or pour y parvenir on.rencontrera les plus grandes difficultés. Alors qu'il n'y avait pas d'écoles ou de classes spéciales, nous avons réussi à trouver des éducateurs de bonne volonté pour instruire des arriérés et des instables : mais lorsque nous essayâmes de leur apprendre un métier en les confiant à des patrons, cependant avertis, c'est alors que la difficulté de résoudre le problème nous apparut.

L'éducation professionnelle des instables est d'une extrême difficulté: et c'est précisément parce que les rapports officiels ou les ouvrages sur les écoliers anormaux ne la signalent pas, que nous n'hésitons pas à affirmer ici que beaucoup de ces documents sont théoriques. Pour apprécier, comme il faut, l'éducation des anormaux, il est bon d'avoir mis la main à la pâte.

Qu'on s'inspire clone de l'expérience de tous ceux ayant eu la patience d'étudier pratiquement toutes les questions, afin d'éviter les tâtonnements et les erreurs.

Qu'on sache bien que l'éducation morale est au premier rang et que pour que la moralité soit solide l'enfant doit être soustrait le plus souvent à l'ambiance de son milieu habituel.

Qu'on sache enfin que la possession d'un métier approprié à la nature et au caractère de l'anormal est le meilleur soutien de cette moralité, Nous avons indiqué la meilleure manière d'y parvenir.

En écrivant ce livre, nous n'avons prétendu ni traiter complètement de l'éducation matérielle et morale des anormaux, ni surtout donner des solutions sur toutes les questions qui s'y rapportent. Il y faudrait plusieurs volumes ; celui-ci dépasse à peine les dimensions d'un opuscule.

Notre seul but a été de marquer nettement dans quel esprit, suivant quelles idées directrices l'éducateur doit s'efforcer de redresser et d'équilibrer ces enfants pour en faire des hommes, des valeurs sociales : comment il peut rendre ces invalides de l'intelligence et de la volonté capables de tenir leur place parmi des camarades plus favorisés, parce que leur croissance fut régulière et normale. Diriger cette croissance, la ranimer lorsqu'elle s'arrête, et, lorsqu'elle s'en écarte, la ramènera la normale et l'y maintenir ensuite jusqu'à la formation de l'adulte, voilà l'œuvre d'un bon éducateur d'écoliers anormaux. Le but, on le sait, est le même que pour l'enfant normal : nul besoin de répéter combien il est plus difficile. L'enfant normal pourrait s'éleverseuhlanor-

mal ne s'humanise jamais spontanément : on ne saurait donc aborder pratiquement la pédagogie de ces écoliers ni s'occuper utilement de leur culture ou de leur dressage, si on n'a préalablement étudié comment se succèdent, s'enchaînent et se commandent les transformations physiques et mentales qui marquent les étapes de la croissance ; si l'on ne s'est nettement rendu compte que l'adolescent est une autre personne que l'enfant, et que l'adulte n'est pas un simple agrandissement du jeune homme. Croître ne consiste pas simplement à fortifier ou agrandir son corps ou son esprit : c'est aussi réaliser toute une suite de transformations, grâce auxquelles sans cesse de nouveaux éléments s'ajoutent et s'incorporent à ce qu'est déjà l'enfant. Et plus ces transformations sont difficiles, plus la surveillance de l'éducateur doit en contrôler les écarts. D'où la nécessité pour utilement diriger la croissance de ces irréguliers, de connaître parfaitement les étapes du développement normal, ses écarts, ses troubles et fart d'y remédier en individualisant l'éducation.

Nous insistions déjà sur ce point, lorsque nous écrivions, à propos des écoles d'anormaux : « Individualiser l'éducation implique la connaissance intégrale du sujet à éduquer ; sinon on restera toujours dans les à peu près. Aussi, avant toute admission, il sera fait une enquête complète sur l'état biologique et sur l'état mental de l'écolier. On notera les défectuosités que présentent ses facultés ; on relèvera ses aptitudes spéciales, et, grâce à cet inventaire, on évitera bien des tâtonnements et on saura quelle direction donner immédiatement à l'enseignement,

quelles aptitudes développer pour ramener l'enfant à la vie normale (1). »

Pour les mêmes raisons, l'éducateur doit connaître les principales causes capables, de modifier cette croissance, et savoir comment agir sur elles.

L'homme, quelle que soit sa place dans la société, est le produit de trois facteurs : l'hérédité, le milieu et le coefficient personnel. Chacun de ces éléments continue d'agir sur l'adulte, qui est un homme fait ; mais sur l'enfant en voie de formation, ce sont les deux premiers qui prédominent. La croissance naturelle l'en dégage, s'il est normal, à mesure que sa personnalité s'affirme. Chez l'anormal, ce travail ne peut se faire, ou se fait mal : il reste l'esclave de son hérédité, sans pouvoir s'adapter au milieu, ouïe jouet de ce milieu, dont il subit l'action comme une cire molle. Révolté ou tyrannisé, il restera incapable^ si l'éducation ne le redresse, de prendre et d'occuper dans la société la place qui devrait lui revenir. Tout l'art de l'éducateur consiste à deviner, dans chaque cas particulier, comment il faut s'y prendre pour ramener à la normale le petit irrégulier qui lui est confié.

Ni la pédagogie, ni la psychologie théorique ne donnerait au professeur d'anormaux l'art d'éduquer ces enfants, s'il n'y joint le sens pratique de leur caractère, l'habitude de les étudier chacun en particulier, l'observation qui sait deviner jusqu'à l'âme,

(1) Organis. d'Écoles pour Enfants mental, anormaux, in Bull; du Pair. Fam. Sep. 1903.

par de là le voile des attitudes et des paroles derrière lesquelles se cachent souvent ces écoliers. L'obser-j vation pédagogique et psychologique, dans une classe d'anormaux, doit être pratique, méthodique et pré ci se.

Qu'il en soit de même de l'observation médicale. Gardons-nous d'affirmer l'existence d'une anomalie sur de simples impressions : gardons-nous aussi de ne regarder que les anomalies telles que les décrivent la plupart des aliénistes. En présence de ces enfants, il faut savoir dépister même les anomalies légères, même les formes transitoires, si l'on veut intervenir à temps et épargner à ces écoliers h classe spéciale d'abord, et plus tard l'internat.

Surtout on ne saurait trop recommander au médecin d'apporter la plus grande attention à l'observation du caractère, comme à celle du tempérament, Sur ce point, la collaboration du médecin et du pédagogue (dont nous avons si souvent démontré la nécessité) s'impose plus que partout ailleurs : chacun d'eux étant précisément placé de façon à voir eri pleine lumière les côtés de l'enfant qui échappent à l'autre.

Seul, ce procédé d'observation en partie double permettra d'arriver, pour la diriger, à la volonté à ces enfants, que nous connaissons encore si mal, L'intelligence, chez- le normal, dirige souvent cetti volonté : mais elle lui obéit à peu près toujours chez l'anormal, chez qui la forme du caractère domine tout. Celui qui veut l'élever doit donc savoir le prendre par là.

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