UTILITE MORALE D UNE PROFESSION
Pour que les principes de moralité inculqués à l'école restent actifs, il est capital qu'une fois lancé dans la société, l'anormal : i° ne devienne pas inoccupé, et 2° ait une occupation convenant à son caractère et à sa mentalité. L'oisiveté est la mère de tous les vices : et pour une nature analogue à celle dont nous nous occupons, le chômage prolongé est gros de conséquences.
Dès l'école spéciale il faut donc se préoccuper de leur éducation professionnelle : et cela de deux manières: soit eu leur donnant d'une façon effective une véritable éducation professionnelle, autrement dit en commençant l'apprentissage, qui aura été préparé par l'éducation manuelle ; soit en procurant à chaque élève le moyen de commencer son apprentissage en dehors de l'école, si celle-ci n'est pas en mesure de lui fournir l'éducation professionnelle.
Nous avons dit qu'il fallait orienter chaque enfant vers l'occupation correspondant à son caractère ; l'application de ce principe n'est pas toujours facile.
Livré à lui-même, un anormal se connaît mal, il interprète mal ses goûts et choisirait volontiers, si on ne savait pas le diriger, une occupation pour laquelle il ne possède aucune aptitude. Les parents
eux-mêmes ne savent pas toujours envisager le choix d'une profession avec la sagacité nécessaire, el souvent le maître est le seul qui soit bien placé pour y réussir.. Il va de soi que le médecin doit être consulté ; son avis sur le choix de la profession est parfois indispensable.
Toute profession où domine le travail intellectuel (toujours à moins de cas spéciaux) doit être laissée de côté. Il en sera de même de toute occupation nécessitant de la décision ou de la présence d'esprit.
Un instable dont l'objectif est le mouvement, s'il se décide spontanément, aspirera à devenir conducteur d'automobile, mécanicien de chemin de fer, etc. Quand des parents viennent réclamer un placement pour leur fils parce qu'il a déjà fait 10 ou i5 places en un an, toujours l'adolescent demande ces situations où l'on bouge et qui donnent satisfaction à son besoin maladif de ne jamais se refréner.
Inutile de faire remarquer que ces désirs doivent être repoussés.
Signalons aussi certains métiers qui ne demandent aucun apprentissage et dans lesquels des sociétés de patronage, ignorant totalement la nature de leurs pupilles, les placent d'autant plus volontiers qu'on les accepte plus facilement. D instables à peine sortis de l'école, on fait des garçons de courses, des grooms, des chasseurs de cercle ou de café, des livreurs ! Ces promenades continuelles à travers les rues leur sont désastreuses : trop de spectacles accrochent leur attention déjà si faible et leur font oublier leur métier: il existe, dans ces professions, trop de mauvais camarades qui exploitent ces mentalités déséquili-
brées ou pauvres. Aussi, à chaque instant, ces sujets sont-ils renvoyés en raison de leurs retards ou parce qu'ils ont perdu quelque objet, de l'argent, etc.
Tout ceci démontre une fois de plus combien est grande Terreur pédagogique de tous ceux qui n'envisageant ces questions qu'au point de vue psychologique ou pédagogique, se figurent trop volontiers que le degré d'instruction scolaire est le critérium du degré d'adaptation sociale. C'est une erreur née précisément de ce qu'ils considèrent des anomalies telles que l'arriération ou l'instabilité, comme des états mentaux qui n'ont rien de pathologique. Du moment que certains états s'atténuent sous l'influence des soins pédagogiques, du moment qu'on n'a pas admis de cause organique à leur origine, on considère ces écoliers comme devenus normaux au sortir de l'école : cependant ce ne sont que des convalescents. La croissance du système nerveux n'est pas terminée à i3 ou i4 ans ; la fragilité des centres cérébraux et leur vulnérabilité persistent encore durant quelques années, quelquefois même toujours. Il faut s'en souvenir. Il faut encore bien se rappeler que le degré d'intelligence ne permet pas toujours de prévoir le degré d'adaptation sociale. Le caractère est aussi un élément d'adaptation dont on néglige trop souvent l'importance. Nous mettons plus d'espoir dans un arriéré tranquille que dans un instable intelligent : le premier sera moins brillant, mais il sera plus solide en face des circonstances de la vie et une fois attaché à un métier, il a plus de chances d'y rester qu'un instable. Nous en parlons d'après Éduc. des anormaux. 13
les nombreuses observations que nous avons été à même de prolonger.
Le métier vers lequel on doit diriger l'enfant une fois choisi, il reste à surveiller son apprentissage. Il sera bon de recommander spécialement les apprentis sortis de ces écoles aux patrons qui les emploient ; ceux-ci devront tenir compte de leur mentalité et éviter que certains camarades n'aient pas pour eux l'indulgence nécessaire. C'est pourquoi l'apprentissage dans de grands ateliers ne doit pas être recherché ; c'est pourquoi aussi la préparation à une profession donnée par l'école et dans l'école, présente des avantages que rien ne saurait surpasser.
Et d'ailleurs, étant donné l'état de choses actuelles il semble qu'il faille renoncer dans les grandes villes à un apprentissage extra-scolaire. L'apprentissage est en décadence. Quelles que soient les causes, que. nous n'avons pas à juger, le fait existe : les patrons se refusent à recevoir des apprentis.
Certains placements familiaux donneraient peutêtre d'utiles résultats : cependant les essais que nous en avons faits n'ayant pas été encourageants, nous attendrons, pour nous prononcer, une expérience plus étendue.