‹ L'éducation des classes moyennes et dirigeantes en AngleterreChapitre 101 sur 109 · LES LIVRES · texte numérisé non relu

LES LIVRES

est rien ; en Angleterre les livres nouveaux sont plus nombreux et plus lus qu'ils n'ont jamais été.

Le Times annonce chaque jour autant de livres nouvellement parus que les journaux de Paris en une semaine '. La plupart des maisons d'édition anglaises datent de plus d'un siècle. Elles sont assises sur des bases inébranlables. Le crédit et la renommée des Murray, des Macmillan, des Longmans sont passés en proverbe. Le livre est très cher ou très bon marché, il n'y a pas de milieu. Un éditeur anglais ne consentirait jamais à mettre son nom à la première page d'un livre, cher ou bon marché, qui ne serait pas clairement et proprement imprimé sur bon papier. La première édition d'un livre est toujours chère et, presque toujours, elle trouve un public; si le livre a eu un grand succès, il en est fait six mois ou un an plus tard une édition populaire. D'autre part, les éditions à bon marché des auteurs anciens, des auteurs classiques, qui sont dans le domaine public, sont innombrables et excellentes :« Vous pouvez vous procurer la moitié des chefs-d'œuvre de la littérature à raison de trois pence par volume, disait récemment lord Rosebery à un auditoire populaire. Vous avez tout Shakespeare pour neuf pence; tous les poèmes de Milton pour le même prix; presque tout Dickens à quatre pence et demi par volume. Quel rêve d'avoir Pickwick pour quatre pence et demi!... C'est un fait acquis; pour le prix d'un chapeau vous pouvez vous procurer une bibliothèque telle que les princes marchands du moyen âge — les Fuggers et les Médicis — n'en auraient pu

1. « La Grande-Bretagne voit paraître, chaque année, de 8000 à 9000 volumes, soit vingt-cinq par jour... » (Augustin Filon, Journal des Débals. 8 août 1S'J3, cdit. rose.)

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réunir une semblable, eussent-ils même donné tout leur sang \.. »

Tout le monde peut acheter des livres à quatre ou neuf pence, mais qui payera neuf et douze shillings (11 à 15 francs) pour le moindre des volumes récemment parus? Comment les livres nouveaux, qui sont si chers, trouvent-ils une clientèle? Et, de même, comment ces innombrables revues et magazines peuvent-ils vivre? Là encore entre en jeu l'esprit d'association, si puissant et si bientaisant dans la société anglaise : les « bibliothèques circulantes », les bibliothèques publiques, les clubs populaires, bourgeois et aristocratiques, telle est la clientèle assurée des éditeurs et des périodiques.

Dans les plus petites villes de province comme à Londres, les journaux, les revues, les livres nouveaux ou classiques sont mis en location par les libraires moyennant une redevance minime. Presque toutes les familles, grâce à ce système, recueillent chaque semaine une copieuse moisson de livres et de revues, où chacun trouve à glaner selon ses goûts ou ses besoins. Un Anglais comprit admirablement cette soif de connaître qui dévore ses compatriotes; il avait le génie de l'organisation. Son nom est devenu célèbre comme celui d'un grand inventeur : c'était Mudie. Il a

1. Discours prononcé par lord Rosebery, le 25 octobre 1892, à l'inauguration d'une Free Library, dans Iligh Slrecl, Wliitechapel.

« J'étais l'autre jour dans une grande ville de province; j'entre chez un libraire. Il me raconte qu'il possède les quatorze premières éditions de Tennyson et il ajoute qu'il tient d'un éditeur de Londres, qui garantit le renseignement, que les œuvres de ce poète ont eu cent éditions. » (Discours prononcé le 28 novembre 1892 par le speaker de la Chambre des communes à la distribution des prix de l'école wesleyenne de Leamington.)

créé à Londres une grande agence centrale, une sorte de machine aspirante et foulante, qui appelle, au sortir des presses, la matière imprimée et la distribue immédiatement à ses abonnés sur tous les points du royaume et même de l'empire britannique : il a inventé la « bibliothèque circulante. » Des abonnés payent quatre guinées par an (un peu plus de cent francs), et ils reçoivent, chaque semaine, un ballot de volumes nouvellement parus, choisis par eux, et qu'ils renvoient une fois lus. Mudie a une clientèle si considérable qu'il prend souvent, à lui tout seul, une ou plusieurs éditions d'un nouveau livre qu'il croit devoir être très demandé. L'impôt intellectuel, sous la forme d'un abonnement chez Mudie ou chez un libraire local, est rarem.ent refusé par le chef de famille; pour lui, il trouve à son club tout ce qui parait, mais il veut que sa femme et ses enfants aient aussi leur part.

Les clubs pullulent partout où l'on parle la langue anglaise, et tout club, — qu'il s'appelle Athenseinn, Carlton, Devonahire, ou qu'il soit un modeste Mechanics Institute, — qu'il ait pour membres de riches bourgeois ou de simples artisans, — est abonné à tous les grands journaux et à toutes les revues. Un exemple, entre mille autres : le catalogue de la salle des périodiques de la Leeds Mechanics' Institulion, un club populaire : 22 journaux du matin (5 exemplaires de chacun des journaux locaux, 3 du Times); 4i journaux du soir; 74 journaux et revues hebdomadaires; 67 revues et magazines mensuels; 5 revues trimestrielles. Les ouvriers et les petits bourgeois de Leeds peuvent lire et lisent en effet tout ce que les intellectuels dOxford trouvent à leur Union Club, les hommes de lettres à VAthenxwn et les membres du

Sis l'éducation en ANGLETERRE

Parlement au National Libéral Club ou au Conservative.

Le symptôme le plus récent et le plus caractéristique de cette universelle soif d'apprendre, nous le trouvons dans l'histoire des free Hbraries, des bibliothèques gratuites. Un homme, dont le nom est presque oublié quoiqu'il ait rendu un grand service à son pays, obtint du Parlement, en 1850, le vote d'un bill qu'on devrait appeler Lex Ewart. En vertu de cet Act, toute paroisse est autorisée à construire et à entretenir des bibliothèques gratuites, à l'aide d'une taxe municipale, dont le montant ne doit pas dépasser un penny par livre. Encore faut -il que les électeurs aient été appelés à voter par oui ou par non sur la question suivante : la paroisse s'imposera-t-elle pour élever et entretenir une bibliothèque gratuite? et que la majorité des électeurs (ratepayors), c'est-à-dire des contribuables, se soit prononcée pour l'affirmative.

L'idée mit longtemps à faire son chemin : de 1850 à 1886, pendant un laps de trente-six ans, seulement 133 villes ou paroisses firent usage de l'autorisation accordée par VAcl de 1850. Mais après l'entrée en scène de la démocratie, les choses changent de face, le mouvement s'accélère presque subitement : en quatre ans, de 1887 à 1890, c'est 70 nouvelles conquêtes que la loi a faites, 17 par an au lieu de 4. Londres, en particulier, mit longtemps à se décider : en 1885, on n'y comptait encore que 2 bibliothèques publiques; mais en juin 1890, elle en possédait 19.

« Je me rappelle, dit un auteur, les colères de Gustave Flaubert, indigné des grandes villes de France, des chefs-lieux de départements qui n'ont pas de librairie

OU qui n'en ont qu'une '. » De même Carlyle disait autrefois de l'Angleterre : « Gomment se fait-il que chaque ville n'ait pas sa bibliothèque? Partout, vous trouvez une police, une prison, des potences; pourquoi n'avez-vous pas de bibliothèques? » Carlyle et Flaubert seraient contents de l'Angleterre d'aujourd'hui. Toute ville veut avoir une ou plusieurs bibliothèques gratuites, comme elle a ses bains publics : l'une et l'autre choses sont devenues indispensables. C'est la remarque qui vint naturellement à l'esprit de M. Gladstone, inaugurant la bibliothèque gratuite de Saint-Martin's Lane, le 12 février 1891, à Londres. Le !'''■ janvier 1889 on avait élevé, dans ce quartier, une bibliothèque provisoire; la salle des périodiques reçut plus de quatre cent mille visiteurs la première année. Le 25 octobre 1892, lord Rosebery inaugure, à son tour, une bibliothèque gratuite, que les habitants de Whitechapel, le quartier le plus pauvre de Londres, ont décidé d'entretenir à leurs frais : elle était ouverte depuis huit jours seulement que déjà elle avait reçu 2654 visiteurs, en moyenne, par jour.

Qu'on me permette de rappeler ce que je disais ailleurs des bibliothèques gratuites à Birmingham ^ : « Il

1. A propos de Tromsoe, dans une lettre de Norvège, envoyée par M. G. PoucheL au retour de sa mission à Jean-Mayen {Temps, 28 septembre 1892) :

« C'est que Tromsoe, avec ses 6000 habitants, est une capitale. 11 s'y publie trois ou quatre Journaux et même une revue scientique. Vous y trouverez plusieurs librairies fort bien pourvues.

« Il est certain qu'on lit beaucoup, dans tout le nord de la Norvège. Jusqu'au fond des plus lointaines vallées, dans la longue nuit de l'hiver, on lit, mais non pas des romans, on lit des traites d'histoire, de critique, d'éco?io?nie sociale. »

2. Une république bien gouvernée. Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1891.

en existe plusieurs dans les différents quartiers de la ville. J'entre un jour, à midi, dans la principale, celle qui fait face à l'hôtel de ville. C'est un grand palais bien éclairé, bien aéré et complètement indépendant. Au rez-de-chaussée, une immense salle pour les périodiques : j'y vois étalés, bien présentés et consultés, tous les journaux importants de la province et de Londres, le Journal des Débats, la National Zeititng, des revues littéraires, spéciales, magazines, par centaines; la Revue des Deux Mondes, la Revue d'Ethnographie. Plusieurs centaines de lecteurs, ouvriers en costume de travail, petits bourgeois, tous très sérieux, ne perdant pas une minute ni une ligne, ne soufflant pas mot. Au fond de la salle, le catalogue des livres est affiché sur de grandes colonnes où chaque volume est représenté par un numéro mobile : à la colonne science, à la colonne histoire, les neuf dixièmes des volumes sont marqués : sortis ^ En 1885, le Conseil

1. Comparez ce qui se passe à Paris dans les bil^liothèques populaires gratuites :

« Sur les 1 3SG642 lectures de 1890, le roman en a donné, à lui seul, 090 103.

« La proportion est considérable. De tout temps, Vadminîstration s'est e/f'orcép de réagir contre ce fjoùt prédominant dupuljlic pour les lectures de simple agrément.

•< Il y a quelques années, des instructions ont été données dans ce sens aux bibliothécaires, qui ont été invités à user de l'inllueuce que peuvent leur donner leurs relations presque journalières avec les habitués de leurs bibliothèques pour engager ceux-ci à se tourner de préférence vers des ouvrages sérieux.

« Le résultat de cette campagne fut qu'en 1887 la moyenne des lectures tomba de 24764 à 22 51". Plutôt que d'aborder les livres instructifs, les lecteurs de romans préféraient déserter la bibliothèque. » (Rapport de la préfecture de la Seine, 1891.)

Notez la différence dans les manières de procéder : en Angleterre, c'est le peuple qui réclame, vote et paye les bibliothèques

municipal consacrait 237 500 francs à la bibliothèque centrale, qui était visitée alors par 5000 lecteurs chaque jour, et aux bibliothèques annexes, situées dans différents quartiers, contenant chacune 10 000 volumes et recevant toutes des périodiques. Ces bibliothèques de quartiers étaient visitées par 11 000 personnes et prêtaient 2000 volumes par jour. Le goût populaire est si vif pour ces institutions que, lors des élections municipales, les électeiu^s des quartiers non pourvus de bibliothèques ne manquent pas de poser aux candidats la question suivante : « Voterez-vous pour rétablissement d'une bibliothèque gratuite et d'une salle de journaux dans le district? » Notez que c'est une augmentation de taxe qu'ils réclament en même temps.

Chez nous, l'ouvrier et l'employé n'ont pas encore conquis les loisirs que possèdent maintenant leurs frères anglais, et dont tant d'entre eux font un si utile

gratuites, et il en use comme on sait. A Paris, c'est l'administration préfectorale qui, dans sa sollicilude paternelle, institue des bibliothèques où l'on ne va guère que pour prendre des romans :

« Toutes relèvent, dit le même rapport, d'un service central rattaché au cabinet du préfet de la Seine et chargé de leur entretien et de leur administration... Le plan, dès longtemps arrêté par l'administration, est de parvenir à doter chacun des quatre-vingts quartiers de Paris de sa bibliothèque. »

J'en visitais une récemment, en compagnie d'un Anglais, dans un des quartiers les plus populeux de Paris : elle est reléguée dans une pauvre salle qui fait partie des communs de l'école de l'impasse d'Oran: quelques armoires grillées, quelques tables et quelques centaines de livres éparpillés partout; sur l'une des tables, les cahiers de prêt gisaient en désordre et souillés. La bibliothèque est ouverte le soir; — et voilà l'état où on la laisse. Si mon compagnon anglais a comparé, lui aussi, il a dû se réjouir à la pensée que son pays possède beaucoup de vrais citoyens et pas un préfet.

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et si noble emploi. « Leurs loisirs peuvent être dépensés dans ces bibliothèques, disait M. Gladstone à Saint-Martin's Lane \ et quel bonheur de voir avec quel zèle et quel empressement, dans tout le pays, la population travailleuse a saisi l'occasion qui s'offrait à elle ! »

L'occasion ne s'offre guère encore en France; et que trouveraient-ils à lire, nos ouvriers et nos jeunes employés, si on leur mettait sous les yeux la collection complète des journaux qui se publient à Paris? « J'affirme, écrivait Montalembert en 1856, que, dans aucun lieu public fréquenté par les honnêtes gens, dans aucune publication répandue parmi eux (en Angleterre), on ne trouve rien qui approche, en fait d'attaques à la morale et à la religion, de ce qui se débite, à l'heure qu'il est, en France, à cinquante mille exemplaires par jour, sous l'empire de la législation qui interdit, avec une infatigable vigilance, la moindre critique des actes officiels -. »

Nous avons, aujourd'hui, comme les Anglais de 1856 et de 189:2, « une publicité sans frein et sans relâche », et ce n'est plus cinquante mille, mais des millions d'exemplaires qu'il faudrait dire ; nous avons la libellé de la presse, et qu'en avons-nous su faire, public et journalistes? L'avons-nous tournée à notre avantage ou à notre confusion?

Comment ne pas désirer qu'on puisse dire un jour, chez nous, dans les quartiers populaires de nos grandes villes, ce que lord Rosebery disait, à Whitechapel, de l'œuvre accomplie par les bons livres à bon marché et

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