‹ L'education des femmes par les femmesChapitre 1 sur 13 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Droits dw propriélé et de Lraduclîou rcaervés

PllElACE

C'est sous les auspices de Mme de Sévigné que nous aimons à placer celte première série d'J'Jludes sur r éducation des femmes par les femmes. Mme de Sévigné n'a rien écrit touchant l'éducation à proprement parler. Dans sa correspondance si riche et où elle se plaît si souvent à nous ouvrir des jours sur ses lectures et ses rétlexions, elle ne dit pas un mot du Traité de Fénelon, bien que, comme la société d'élite qu'elle fréquentait, elle aitvraisemblablement eu l'ouvrage entre les mains, avant même qu'il fût imprimé. Ce n'est guère qu'à travers les représentations LVEsther qu'elle a vu Saint-Cyr, et les conseils (ju'elle donne au chevalier de Sévigné et à Mme de Grignan n'ont rien de commun avec les Avis à mon fils et les Avis à ma fille de Mme de Lambert. Les questions soulevées incidemment de son temps sur l'égalité des sexes, reprises au dix-huitième siècle par J.-J. Rousseau, semblent la laisser indifférente. Elle n'a jamais songé à se demander, connue Mme d'Épinay, Mme Necker et Mme Roland, quelle était la part à faire dans l'éducation des femmes au développement de la sensibilité, à l'art de plaire, à la passion. Encore moins la pensée lui est-elle venue de

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concevoir une de ces œuvres de pédagogie auxquelles Mme de Genlis, Mme Campan, Mme Guizot, Mme de llémusat, Mme Ncclier de Saussure ont attaché leur nom et que nous retrouverons dans la suite de ces É'.udes. Mais si elle répugne visiblement à toute idée de système ou de théorie, ses lettres contiennent sur l'éducation qu'elle s'est elle-même donnée et sur l'éducation de ceux qui lui sont chers, nombre de vues profondes, de détails ingénieux, piquants, exquis, qui, sans permettre de la classer au nombre des femmes dont l'autorité puisse être invoquée dans la question qui nous occupe, expliquent le patronage que nous revendiquons.

Que n'a-t-on pas dit de l'amour maternel de Mme de Snigné? On connaît surtout la mère. La grand'mère nett pas moins admirable. C'est dans l'autorité qu'elle a exercée à ce titre que se révèle le mieux peut-être tout ce qu'il y avait de sagacité, de force, de portée au fond de cette exubérante tendresse.

« Il me semble que je la vois encore, racontait l'albj Arnauld, telle qu'elle me parut la première ibis que j'eus l'honneur de la voir, arrivant dans le fond de sou carrosse tout ouvert, au milieu de monsieur son fds et de mademoiselle sa fdle : tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane — » C'est ainsi que la postérité se la représente volontiers. Elle adorait son fils, elle idolâtrait sa fille. Pendant la jeunesse du chevalier, elle est là, l'œil et l'oreille au guet, épiant

rUEl'ACE. ni

Toccasion de lui donner un bon conseil ou de l'emmener bien loin, en Bretagne, quand les mauvaises liaisons risquent de devenir trop menaçantes. Après l'éloignement de Mme de Grignan, elle n'est jamais aussi heureuse que lorsqu'elle le tient; elle lit avec lui ou in;H(ju(t dans ses livres les pages qu'elle veut lui faire lire : « il n'y a rien de bon, ni de droit, ni de noble (pi'elle ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer », (-'t « elle lui sait gré d'entrer avec douceur et approbation dans tout ce qu'elle lui dit » : il a tant d'esprit, elle le trouve si divertissant; la Providence, entre les mains de qui elle s'en remet, fera bien pour lui quelque chose ! A la veille de son départ pour l'Allemagne, où il va rejoindre son régiment, c'est celle qui prépare et (pii fail |)artir son équipage. Le rapide avancement qu'il obtient satisfait son amour-propre, sans calmer son cœur ni remplir son senliment. Elle n'a certainement aucun plaisir à le voir à la tète de ses escadrons. L'idée des congés dont il a besoin l'enchante. Elle voudrait (pie le rhumatisme dont il souffre fût universel, afin de pouvoir lui rendre toute sorte de soins. Mais elle ne se dissimule pas qu'elle ne le possède jamais (pi'à moitié et qu'elle « sent mille fois plus l'amilié (prelle a pour lui qu'il ne sent, lui, celle qu'il a pour elle ».

Elle n'est pas beaucoup plus assurée de la place qu'elle tient dans le cœur de sa fille. Il n'était rien qu'elle ne lui eût sacrifié : c'est une immolation de tous les jours, une préoccupation de tous les moments :

IV TRÉFACF.

elle a l'ânip si remplie de son image que Dieu même n'y peut trouver accès et qu'on lui défend de faire ses Pâques. Elle ne se borne pas à exalter sa grâce, sa solidité, son savoir, son esprit, ses talents; elle tiansligure ses défauts; elle n'entend pas qu'on parle de sa froideur, de ses dédains, de son humeur. Ce n'est point qu'elle s'y méprenne. Elle sait, à n'en point douter, qu'elles ne voient pas les mêmes choses des mêmes yeux, qu'elles ne lisent pas de la même façon les mêmes livres, qu'elles sentent en tout différemment. Bien plus elle n'attend de sa fille « aucune complaisance » ; elle connaît « ses tons et ses résolutions » ; elle n'ignore pas qu'elle ne pardonne à son cœur qu'en faveur de son esprit; elle la dépeint malignement « ne vivant que de son amour-propre et se contemplant dans son essence, comme un coq en pâte ». « Je crois, lui écrit-elle un jour avec une intention de leçon, <pie je ferai un traité sur l'amitié. Je trouve... qu'il y a tant de rencontres où nous faisons souffrir ceux que nous aimons et où nous pourrions adoucir leurs peines, si nous avions autant de vues et de pensées qu'on en doit avoir pour ce qui tient au cœur... Je ne parle pour personne, mais ce qui est écrit est écrit. » Finalement, c'est pour elle-même, soit qu'elle le confesse, soit qu'elle s'en taise, qu'elle garde tous les torts. Elle se plaît à cette interversion des rôles. Sa fille peut se comporter comme elle voudra : « elle ne sera pas moins aimée ». Elle la caresse, la flatte, la ménage, elle comprend « qu'à force de vouloir découvrir ses volontés

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