‹ L'education des femmes par les femmesChapitre 2 sur 13 · PRÉFACE. V · texte numérisé non relu

PRÉFACE. V

qui tout naturellement deviennent les siennes, cela lui fasse une grande fadeur et dégoût » ; elle s'excuse de « la trop oppresser » ; on dirait parfois qu'elle en a peur. Ce qu'elle craint réellement, c'est que cette affection, qui est sa vie, ne vienne à lui manquer. Toutes les raisons de l'entretenir, de l'exciter lui sont bonnes. Apprend-elle que Mme de Grignan a fourré ses enfants dans sa litière pour les emmener avec elle à la promenade, elle l'en félicite comme d'une preuve d'amitié inaccoutumée et merveilleuse ; — qu'elle a dit un mot obligeant sur son propre compte, elle en pleure, elle en rêve. Sa passion fait sa douleur autant que sa joie. C'est un état violent. « Ma fdlc, écrit-elle. Dieu vous préserve d'un cœur comme le mien ! — Je ne vous souhaite pas d'aimer vos enfants comme on vous aime. »

Elle protestait que cet amour maternel en était toujours demeuré au premier degré. Si l'on doit croire, pour ne la point contredire, qu'elle aima moins ses petits-enfants, on peut affirmer qu'elle les aima mieux. Quelle est la source de ces affections, si vives aussi d'ordinaire, du second degré? Ne faut-il chercher dans l'amour des grands parents que le plaisir de revivre leur propre jeunesse ou le besoin d'utiliser ce trésor de dévouement qui, dans le cœur de la mère surtout, s'amasse avec le temps et s'enrichit sans cesse? Ou bien serait-ce, comme on l'a dit, que participant moins directement à l'éducation des enfants, ils en recueillent le bénéfice sans en avoir les soucis et les charges? Ne

vx PRÉFACE.

serait-ce pas plutôt, au contraire, qu'à la lumière de l'expérience, voyant les choses de haut et de loin, ils y portent une raison plus rassise et une tendresse plus sûre?

Nul doute que Mme de Sévigné n'éprouvât la plus délicieuse des satisfactions à reverser, pour ainsi dire, sur Marie-Blanche, Henri et Pauline de Grignan, ses petits pichons, comme elle les appelait en son patois familier, le trop-plein des sentiments que sa fille n'épuisait pas à son gré. Sentiments d'autant plus profonds qu'ils étaient désintéressés. Heureuse, hien heureuse qu'ils pensent à elle, qu'ils parlent d'elle, elle ne se croit en droit de rien exiger d'eux, elle ne leur demande aucun retour : C'est pour eux-mêmes qu'elle les aime. De là la gravité, l'esprit de prévoyance, de décision qui donnent à ses conseils d'affection une note d'un caractère si ferme. EOe n'avait été qu'à moitié la maîtresse de sa fille. C'est elle qui lui avait appris l'italien et probablement le latin ; elle la faisait beaucoup lire et causer, comme son fils. Mais de bonne heure la direction de son esprit lui avait échappé ; l'abbé de la Mousse s'en était emparé : Descartes était devenu son « père » ; et, sur plus d'un point, Mme de Sévigné n'eût osé lui faire tête. Toute jeune, elle ne la tenait guère que par la vanité. Vous m'avez mal élevée, lui dit un jour Mme de Grignan ; et si gracieux que fût le reproche dans sa pensée, ce n'était pas absolument un badinage. L'assurance qu'elle avait si rarement prise pour elle-même, Mme de Sévigné s'y hasarde dès qu'il s'agit de la santé,

PREFACE. Tii

de l'éducation, de l'avenir de ses petits-enfants : elle entre en discussion suivie avec sa fille, elle lui fait des représentations, presque des reproches ; ce n'est qu'un mot lancé en passant, mais qui reste, et toute la bonne grâce qu'elle déploie dans la forme de son insistance ne fait qu'achever de mettre en lumière combien elle attache de prix à ce qu'elle demande.

La protection sous laquelle elle avait pris Marie-Blanche est particulièrement touchante. L'enfant était à peine née qu'elle s'étonnait des « petites entrailles qu'elle sentait pour elle ». C'est elle qui, pendant près de trois ans, avait eu le ménage à tenir, — elle entendait par là Marie-Blanche et sa nourrice ; — et, quelque soin qu'elle prît de se tenir en garde contre sa « radoterie d'aïeule », elle s'extasiait à tout venant sur « la petite personne », sur ses yeux bleus ombragés de cheveux noirs, sa bouche qui s'accommoderait, son nez qui pourrait bien tenir de celui des Grignan, sur sa voix, sur ses grâces, sur les cent mille choses qu'elle savait déjà faire et qui l'assuraient par avance de son intelligence et de sa beauté. Jamais grand'mère ne mit plus de bon vouloir dans ses illusions. Un grand vide se fil dans sa vie le jour où il fallut la rendre; cependant elle supporta le coup en silence. Mais lorsque Mme de Grignan se résolut à placer l'enfant à la Visitation d'Aix. — Marie-Blanche avait à peine cinq ans et demi, — sa peine éclata. « J'ai le cœur serré de ma petite, de ma boime petite, de ma petite-fille, écrit-elle avec un redoublement de termes qui correspond à l'exaltation

viii PREFACE.

de sa sollicidide. La voilà donc en prison! » Elle ne peut se faire à cet abandon ; elle veut y penser, elle y pense sans cesse ; elle sent que l'enfant, qui se sait sacrifiée, a l'esprit chagrin, jaloux, tout prêt à se dévorer; elle en demande des nouvelles, elle s'étonne qu'on ne lui en donne point. Sa mère, qui est allée jiasser quelques jours au couvent pour y faire ses dévotions, l'a-l-elle vue ou s'est-elle au moins laissé voir? Cette incertitude transperce l'âme de Mme de Sévigné. « Ne lui avez-vous pas permis d'être dans un ])etit coin cà vous regarder? La pauvre enfant, elle était l)icn heureuse de profiter de cette retraite! » — «Votre ])elite d'Aix me fait pitié, écrit-elle sévèrement un peu j)lus tard, d'être destinée à demeurer dans ce couvent, en attendant une vocation. Elle ne recule pas devant les déclarations les plus fortes. « L'inhumanité que vous donnez à vos enfants est la plus commode chose

du monde Voilà, Dieu merci, la petite qui ne songe

plus ni à père ni à mère. » Il n'avait pas tenu à elle que l'amertume de son sort fût adoucie. Au moment oii la nouvelle est répandue que M. de Grignan va quitter le gouvernement de Provence, elle ouvre des négociations pour qu'on transfère la pauvre recluse à Aubenas, dans le couvent de sa tante d'Adhémar. « Je n'aime pas nos baragouines d'Aix, dit-elle; je mettrais la petite avec sa tante; elle serait abbesse quelque jour ; cette place est toute propre aux vocations équivoques.... C'est une enfant entièrement perdue et que vous ne verrez plus. Elle se désespérera. On a

PREFx\CE IX

mille consolations dans une abbaye; on peut aller avec sa tante voir quelquefois la maison paternelle ; on va aux eaux ; on est la nièce de madame. » En dépit de ses efforts, c'est à Aix que le sacrifice s'accomplit. Quelques années après, un de ses amis, le président de Moulceau, se plaignant de certains déboires de famille : « Que feriez-vous donc, lui répondait-elle, si vous aviez une petite-fille qui eût pris l'habit à la Visitation d'Aix à seize ans? « Cette séparation dé finitive lui avait rendu l'enfant encore plus chère. Quand elle s'enquérait de la santé de tout le monde, c'est par elle qu'elle commençait. Il semble qu'elle n'ait jamais complètement pardonné .î sa fdle de l'avoir jetée dans le cloître. « La pauvre enfant, qu'elle est heureuse, si elle est contente! lui écrit-elle après la prise de voile. Cela est vrai sans doute, mais vous m'entendez bien. » Elle éprouvait un véritable soulagement à apprendre qu'elle était contente en effet ; mais elle eût voulu s'en assurer : un des derniers projets de voyage qu'elle conçut l'ut d'aller voir à Aix « sa religieuse ».

N'ayant pas réussi à sauver Marie-Blanche, elle aurait voulu du moins épargner la même destinée à Pauline.

La difficulté était dans la situation qu'il fallait faire au jeune marquis. L'aisance de M. de Grignan avait été fort entamée par le train qu'exigeait le gouvernement de Provence : il s'agissait d'assurer l'avenir de l'héritier du nom. Mme de Sévigné avait salué avec bonheur sa naissance. A cinq ans, elle commençait à se

X l'RKFACE.

préoccuper de son éducntioii, quand personne n'y songeait encore : n'allait-on pas lui donner un précepteur? Bien qu'elle ne l'eût guère connu qu'à distance, elle s'était fait de son tempérament, de son caractère, de son esprit, une idée exacte. « Il me paraît déjà un fort honnête homme », écrivait-elle à sa mère; — il avait alors moins de dix ans; — « j'aimerais mieux son bon sens et sa droite raison que toute la vivacité de ceux qu'on admire à cet âge, et qui sont des sots à vingt ans ». Elle voulait qu'on le ménageât « comme un cheval qui a la bouche délicate ». Une saignée faite mal à propos la mettait en émoi. Il ne lui fallait point « d'éducation rustaude ». Elle répétait, au nom de Brayer et de Bourdelot, « qu'à vouloir faire trop robustes les enfants qui ne sont pas forts, on les fait morts ». Le marquis était né court et gros garçon. Il s'était mis à grandir un peu; mais ce n'était pas assez pour se récrier : il n'aurait jamais la prestance de son père. Mme de Sévigné s'en consolait. Son inquiétude était de ne lui pas voir assez de pf^nchant pour les sciences et pour la lecture. Mais elle se félicitait de la justesse de ses sentiments; elle aimait à citer à Mme de drignan l'exemple de M. du Plessis « donnant au petit d'Auvergne l'esprit de règle et d'économie, et travaillant doucement à lui ôter cet air de grand seigneur, de qu'importe? d'ignorance et d'indifférence qui conduit fort bien à toute espèce d'injustice et enfin à l'hôpital ». Cette éducation-là lui semblait « plus noble » qu'une autre. Comme Rodrigue, le petit marquis, qui était

Page 1