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Les Conseils à une Amie avaient paru eu

proj)Osail d'écrire sur les mérites des rcniiues, et qu'à rErniitage Mme d'Epinay dont, à cette époque, il était l'oracle familier, le consultait tout particulièrement sur la direction qu'elle donnait à sa fille. La Nouvelle IMoïsc enfin était terminée, et les deux premières parlies de l'histoire de Julie, qui a tant de traits communs avec Sophie, avaient été livrées au public avant qu'il eût entrepris le dernier chapitre dcVÉmUeK II arrivait donc à son sujet, l'esprit aiguisé par la controverse et tendu par la réilexion, non comme à une conclusion de sentiment, mais comme à un exposé de doctrine.

On le sent à la fermeté des principes sur lesquels il s'établit. Il serait difficile de poser avec plus de force les prémisses d'un raisonnement plus juste, Sophie doit être femme comme Emile est homme, c'est-à-dire être pourvue de ce qui lui est nécessaire ])0ur remplir son rôle dans l'ordre physique et moral. En tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme : elle a les mêmes besoins, les mêmes organes, les uîèmes facultés. Mais si, en ce qu'ils ont de commun, les deux sexes sont égaux : en ce qu'ils ont de différent, ils ne sont pas comparables : ainsi le veut la sage et inflexible loi de la nature. Une femme parfaite et un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d'esprit que de visage.

1. La Nouvelle Hétuise a été écrite de 1757 à 1759, l'Emile de 1757 à 17tJl.

C'est l'erreur fondamentale de Platon, qu'ayant ôté de son gouvernement les familles particulières et ne sachant plus quel parti tirer des femmes, il se vit forcé de les changer en hommes. Rien de plus grossier et de plus chimérique que cette promiscuité qui confond partout les deux sexes dans les mêmes travaux. Cultiver chez les femmes les qualités de l'homme, et négliger celles qui leur sont propres, c'est visiblement travailler à leur préjudice. « Croyez-moi, mère judicieuse, ne faites pas de votre fille un honnête homme; faites-en une honnête femme, et soyez sûre qu'elle en vaudra mieux pour elle et pour nous. » Sa destination est d'être mère. Élever les hommes, quand ils sont jeunes, les soigner quand ils sont grands, les conseiller, les consoler, leur rendre l'existence commode et douce, voilà les devoirs de la femme dans tous les temps. Elle appartient à la vie domeslique. Source de la famille, elle en est la gardienne. C'est sa part dans le ménage, et Rousseau n'épargne ni les descriptions pittoresques, ni les tableaux riants, pour lui en faire goûter les avantages. 11 exalte gravement l'amour conjugal, — amour fondé sur l'estime, qui dure autant que la vie, sur les vertus qui ne s'effacent point avec la beauté, sur les convenances des caractères qui rendent le comnierce aimable et prolongent dans la vieillesse le charme de la première union. C'est par cette sorte d'hymne qu'il clôt les derniers conseils qu'il adresse à Emile et à sa compagne, heureux de leur faire entrevoir à ce prix « le paradis sur la terre » qu'il a rêvé pour eux.

Le paradis est d'autant plus séduisant que Rousseau semble ne rien refuser aux femmes de ce qui peut y

marquer leur place. Ce n'est pas qu'il se pique de leur être agréable. S'il s'agissait de celles de son temps, il n'aurait à leur faire entendre que de dures vérités. La îerame telle que l'a façonnée la société est un être dépravé : à Paris comme à Londres , il n'en connaît point une seule vraiment digne de ce nom, et ailleurs cela n'est guère mieux ; la dépravation commence dans les grandes villes avec la vie; dans les petites, avec la raison. Il est vrai que cette corruption n'est point le privilège des femmes : et c'est ce qui les excuse; par une sorte d'émulation coupable, les deux sexes s'empruntent mutuellement leurs défauts. S'il croit pouvoir se faire honneur de ses élèves imaginaires, c'est surtout parce qu'ils sont ce qu'ils doivent être : Emile est homme et Sophie est femme : voilà tout leur mérite; dans la contusion des sexes qui règne, c'est presque un prodige d'être du sien. Or ce prodige est simplement l'elTet du retour à la nature. Si les facultés qui sont l'apanage commun des hommes et des femmes ne leur sont pas départies dans une égale mesure, prises dans l'ensemble, elles se compensent. Outre le bon sens qui, quoi qu'en disent les plaisants, est des deux sexes, la femme a la présence d'esprit, la grâce, la finesse. La force lui manque pour s'élever aux vérités spéculatives, tout ce qui est de génie passe sa portée; mais elle a par excellence la raison pratique et les lumières du sentiment; moins étendu et moins sûr, son jugement, plus tôt formé, est plus délié et plus souple; elle lit au fond de la pensée, et tous les jeux de l'âme lui sont familiers : « sa mécanique est admirable pour apaiser les passions ou les soulever ». Bien plus, en même temps qu'elle triomphe par le sentiment, le sen-

tinient l'élève. L'enthousiasme de l'honnête et du beau ne lui est pas étranger. Il n'y a rien que, sous la direction de la nature, on ne puisse obtenir de son etïort. Voilà certes un témoignage qui semble placer la femme bien près de l'homme et lui donner le droit de partager d'égal à égal le bonheur attaché à leur union.

Telle n'est pas cependant, on le sait, la pensée de Rousseau. Ce n'est que par un détour de galanterie qu'il arrive plus tard, en guise de conclusion, à constituer dans les rapports des deux sexes une sorte d'équilibre. Après avoir nettement reconnu au profit des femmes la légitimité de ce que M. Legouvé a si heureusement appelé, de nos jours, l'égalité dans la différence, Rousseau rompt avec ses prémisses. On dirait qu'il n'a commencé par grandir la femme que pour lui faire mieux comprendre la nécessité de se subordonner. Sa verve chagrine avait-elle été excitée par quelque paradoxe mondain? Il courait encore dans les salons, comme au dix-septième siècle, des thèses de convention sur l'égalité et l'indépendance absolue des sexes. M. de Puysieux avait traduit de l'anglais, aux applaudissements de tous, une œuvre satirique intitulée : La femme nest pas inférieure à V homme ; et Mme de Puysieux, prenant ses avantages, écrivait dans ses Conseils à une Amie : « Nous ne sommes pas plus faites pour les hommes que les hommes ne sont faits pour nous». Si c'est à cet aphorisme que Rousseau eut l'intention de répondre, la réponse ne pèche point par le manque de netteté. « La femme, dit-il en substance, est faite pour plaire à l'homme. La dépendance est son état naturel, l'assujettissement

son lot. Il faut riialiiluer à se gêner, l'exercer à se contraindre, parce que toute sa vie elle aura à subir a gène et la contrainte. Jeune, elle doit s'accoutumer i voir interrompre ses jeux sans se plaindre, à ne rien aire quand il lui plairait de travailler, à n'avoir ni ■|oùt, ni volonté. Elle ne peut sentir de trop bonne heure qu'elle n'est rien au regard de l'homme, que l'homme est le maître, que pour elle sa destinée est de céder, d'obéir, de tout subir, même l'injustice. » Rousseau se prononce sur ce point avec une rigueur qui ne souffre point de réplique. « Toute l'éducation des femmes, conclut-il, doit être relative aux hommes. Tant qu'on ne remontera pas à ce principe, on s'écartera du but, et tous les préceptes qu'on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur ni pour le nôtre. »

Ce principe est en effet le sien. Il y reste fidèle, quelles que soient les divergences de vues où dans le détail il se laisse dévier. C'est d'abord par application de ce système qu'il condamne l'éducation publique pour les jeunes filles. Il n'aimait point les collèges en général. Moins passionné contre les couvents, il leur rend cette justice, qu'ils offrent aux pensionnaires « toutes sortes d'occasions d'ébats, de courses, de jeux en plein air et dans des jardins, bien préférables à la chambre close où l'enfant n'ose ni se lever, ni marcher, fii parler, ni souffler, et n'a pas un moment de liberté pour jouer, sauter, courir, crier, se livrer à la pétulance naturelle à son âge » ; mais il n'admet pas pour cela le régime intellectuel et moral que le cloître comporte. Il estime, et personne n'a mieux que lui fait sentir, que, pour aimer la vie domestique, il faut en avoir éprouvé

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les douceurs dès l'enfance : « Ce n'est que dans la maison paternelle qu'on prend le goût de sa propre maison ; la femme que sa mère n'a point élevée n'aimera pointa élever ses enfants. » De même que les premières affections de la jeune fille appartiennent à la famille, c'est sur les soins de la faniille que doivent porter ses premières leçons. Il faut que, de bonne heure, elle entende la cuisine et l'office, qu'elle connaisse le prix et la qualité des denrées, qu'elle soit en mesure de tenir les comptes, qu'elle puisse même servir de maître d'hôtel. Faite pour être un jour à la tête d'un ménage, en gouvernant celui de son père elle apprendra à gouverner le sien. Son devoir, s'il le faut, est de suppléer aux fonctions des domestiques; nul n'est en état de commander que ce qu'il a appris à exécoter. On croilait entendre Mme de Maintenon.

Mais ces habitudes d'intérieur seront-elles toute l'éducation de la jeune fille? 11 ne s'en faut pas de beaucoup que Rousseau ne s'y tienne. « Il ne blâmerait pas sans distinction qu'une femme fût bornée aux seuls travaux de son sexe et qu'on la laissât dans une profonde ignorance sur tout le reste. A-t-on jamais vu que l'ignorance ait nui aux mœurs? Trop souvent on compose avec ses devoirs à force d'y réfléchir et l'on finit par mettre le jargon à la place des choses : la femme du monde la plus honnête sait peut-être le moins ce que c'est que l'honnêteté. » Ce qui l'arrête en dehors des périls auxquels peut exposer une candeur exagérée, c'est d'abord que la nature veut que les femmes pensent, jugent, aiment, connaissent, qu'elles parent leur intelligence comme leur figure; c'est ensuite qu'un esprit cultivé rend seul le commerce agréable et l'expérience

utile. Quoi de plus triste pour un père de famille qui se plaît dans sa maison d'être forcé de se renfermer en lui-même et de ne pouvoir se faire entendre à personne? Et comment une mère qui n'a pas été exercée à réfléchir dirigera-t-elle ses enfants? Comment les disposera-t-elle aux vertus qu'elle ne connaît pas, aux mérites dont elle n'a point l'idée? « Elle n'en saura faire que des singes maniérés ou d'étourdis polissons,' jamais de bons esprits ni des enfants aimables. »

Toutefois, après avoir fait ces concessions aux lois naturelles et sociales, Rousseau en restreint singulièrement la portée. Il ne lui paraît pas nécessaire qu'une fdle sache lire et écrire de si bonne heure. Compter, soit; pour le reste, elle peut attendre douze ans. Même à cet âge il faut la borner : l'histoire ne lui convient pas, à plus forte raison les sciences; il lui suffit des connaissances d'usage. Surtout elle n'étudiera point dans les livres : l'abus des livres chez les hommes tue la science; la lecture ne sert qu'à en faire de présomptueux ignorants, à dresser des Platons de quinze ans à philosopher dans des cercles; pour les femmes, elle les dénature. Mieux vaut une fille grossièrement élevée qu'une fille savante, tenant dans la maison un tribunal de. littérature. Une femme bel esprit est le fléau de son mari, de ses enfants, de ses amis, de ses valets, de tout le monde : de la sublime élévation de son génie elle dédaigne ses devoirs de femme. « Toute fille lettrée restera fille lorsque les hommes seront sensés. » La véritable école pour elle, c'est la famille et le monde : la famille où elle se forme et s'entretient par la conversation; le monde où, sous la tutelle discrète de sa mère, elle s'exerce et se renouvelle par l'ob-

servation. Il ne lui en faut pas davantage pour se créer le fonds d'idées et de sentiments dont elle ne peut se passer.

En la tenant de si court, Rousseau ne se préoccupe pas seulement de l'attacher aux devoirs simples et graves de la vie à laquelle elle est réservée; il songe à la seconde existence qu'elle tiendra de son mari. C'est l'homme qu'elle épousera qui lui fiiçonnera l'esprit à son gré, pour ses besoins, ses intérêts ou ses plaisirs. Appelée à vivre de la vie d'autrui, la femme n'a sur ellemême aucun droit. Sa croyance même est nécessairement asservie à l'autorité. « Toute fille doit avoir la religion de sa mère, et toute femme celle de son mari. Quand cette religion serait fausse, la docilité qui soumet la mère et la fille aux ordres de la nature efface auprès de Dieu le péché de l'erreur : hors d'état d'être juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des pères et des maris comme celle de l'Église. »

En vue de cette obscure et passive subordination, quel est donc l'objet de l'éducation des femmes? La destination de la femme étant de plaire, c'est à plaire qu'il faut que son éducation la prépare. L'homme doit cultiver en lui la force; la femme, lès agréments. Coquette par état, la forme de sa coquetterie change avec le temps; m'ais c'est un fonds que rien n'entame, et le vœu de la nature est que les grâces dont elle a été douée servent à notre bonheur. Rousseau fonde

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sur cette observation toute une pédagogie. « Ce violent désir de plaire », contre lequel Fénelon voulait qu'on se tint si sévèrement en garde, il en fait son principal ressort. Dans l'éducation de la jeune fille, il distingue deux périodes, et c'est la transformation de la coquetterie instinctive en coquetterie raisonnée qui marque le passage du premier degré au second. « Presque en naissant, dit-il, les petites filles aiment la parure. Non contentes d'être jolies, elles veulent qu'on les trouve telles : on voit dans leurs petits airs que ce mot les occupe déjà ; et, à peine sont-elles en état d'entendre ce qu'on leur dit, qu'on les gouverne en leur parlant de ce qu'on pensera d'elles. » D'autres ont remarqué ce que les soins dont l'enfant entoure sa poupée révèlent de sensibilité précoce, d'instinct de dévouement, de tendresse quasi maternelle. Rousseau n'y voit que la première et inconsciente démonstration d'une préoccupation mondaine et toute personnelle. Dans cette poupée qu'elle habille et déshabille cent fois, cherchant sans cesse de nouvelles combinaisons et des assortiments nouveaux, c'est elle seule que l'enfant aime; elle n'attend que le moment «d'être sa poupée elle-même ». Voilà pourquoi, tandis qu'elle répugne tant à lire et à écrire, elle arrive si vite à tenir l'aiguille, à broder, à faire de la dentelle, à dessiner des feuillages, des fruits, des fleurs, des draperies, tout ce qui peut servir à donner un contour élégant à ses ajustements. Ce goût inné se développe avec les années et se fortifie par la réflexion. Quand le précepteur d'Emile veut donner à son élève adolescent le moyen de distinguer ce qu'il doit apprendre de ce qu'il peut ignorer, il l'engage simplement à se poser cette

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question : A quoi cela est-il bon? Pour la jeune fille arrivée à l'âge « où la démarche s'assure, oîi la taille prend de la grâce, où l'on s'aperçoit que, de quelque manière qu'on soit mise, il y a mi art de se faire regarder », ce qu'elle doit se demander, c'est : Quel cllet cela fera-t-il? Que les hommes vaillent mieux que les femmes ou les femmes que les hommes pour diriger SCS premiers exercices de chant et de danse, Rousseau n'en décide pas. Personnellement, il n'a aucun goût pour les baladins chamarrés qui errent à travers les villes; il est d'avis que, dans la maison où il élève sa jeune écolière, tout peut et doit servir à l'éclairer : son père, sa mère, son frère, sa sœur, ses amis, les gouvernantes. Mais parmi ces maîtres il place en première ligne son miroir. C'est du dehors qu'elle tire tous ses conseils de conduite et pour le dehors qu'elle les suit. Même dans la conversation, le plus sérieux des talents aimables, il s'agit pour elle de jouer un personnage. Que ceux qui s'intéressent à elle et la font causer y saisissent l'occasion de glisser çà et là quelques préceptes de morale, rien de mieux ; mais ce qu'ils doivent se proposer, c'est de lui délier l'esprit et la langue, de la rendre vive à la riposte, de la préparer à faire le charme d'autrui. « Je voudrais, dit Rousseau à qui son imagination échauffée suggère trop souvent des comparaisons plus neuves que délicates, — je voudrais qu'une jeune Anglaise cultivât avec autant de soin les talents agréables pour plaire au mari qu'elle aura, qu'une jeune Albanaise les cultive pour le harem d'Ispahan. » Cette coquetterie dont il poursuit l'éducation avec un dessein si arrêté, n'est pas seulement dans sa pensée Un devoir de condition pour les femmes; c'est en même

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temps le moyen et le secret de leur légitime puissance. La femme n'a pour elle que son art et sa beauté. Or la beauté n'est pas générale ; elle périt par mille accidents, elle passe avec les années; l'habitude en détruit l'effet. L'esprit seul est la véritable ressource, la ressource durable de la femme, — « non ce sol esprit auquel on donne tant de prix dans le monde, et qui ne sert à rien pour rendre la vie heureuse, mais l'art de tirer parti de celui des hommes et de se prévaloir de nos propres avantages ». Cette sorte d'adresse qui lui ap[)artient en propre est un dédommagement équitable de la force qu'elle n'a point. Toutes ses réflexions doivent tendre à étudier l'homme, non par abstraction l'homme en général, mais les hommes qui l'entourent et auxquels elle est assujettie. Il faut qu'elle s'apprenne à pénétrer le fond de leur cœur à travers leurs discours, leurs actions, leurs regards, leurs gestes. Mit-elle pour les deviner et les conduire un peu de ruse, il n'importe, et c'est son droit. La ruse est un penchant naturel, et tous les penchants naturels sont bons, llest juste de cultiver celui-là comme les autres; il ne s'agit que d'en prévenir l'abus. Et c'est ainsi que Rousseau rétablit l'égalité qu'il a d'abord si singulièrement troublée. Tout ce que la femme ne peut fiiire ou vouloir par ellemême, son talent est de le faire faire ou le faire vouloir aux hommes; à elle de donner à son mari, sans y paraître, tels sentiments (pi'il lui plait. Dans le ménage, l'homme est l'œil et le bras ; mais elle est l'àme. Elle est son juge, sinon son maître. Si elle ne gouverne pas, elle règne. Est-il donc si pénible de se rendre aimable pour être heureuse, et habile pour être obéie? En réalité, que peut produire une éducation ainsi

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conçue? Tlousseau se charge lui-même de nous l'apprendre. Des traits essentiels de son système il a comj)osé le personnage de Sophie. La fiancée d'Emile est bien née et douée avec bonheur. On peut avoir de plus beaux yeux, une plus belle bouche, une figure plus imposante : on ne saurait avoir une taille mieux prise, un plus beau teint, une main plus blanche, un pied plus mignon, un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Sophie aime la parure et s'y connaît; sa mère n'a point d'autre femme de chambre qu'elle; elle a beaucoup de goût pour se mettre elle-même avec avantage : elle ignore quelles sont les couhnus à la mode; mais on n'a jias eu à lui apprendre celles qui lui sont favorables. Sa toilette, 1res modeste en apparence, est, au fond, pleine de coquetterie; elle n'étale point ses charmes, mais en les couvrant elle sait les îaire imaginer. De bonne heure on lui a donné à entendre ce que valent les grâces extérieures : dans son enfance, quand elle trouvait ouvert le cabinet de sa mère, elle n'était pas d'une fidélité à toute épreuve sur les diagées; après maintes réprimandes, un jour enfin on lui persuada que les bonbons gâtaient les dents, que de tiop manger grossissait la taille; et elle n'y revint plus. Son esprit est, comme sa beauté, agréable sans être brillant, un esprit «lont on ne dit rien, parce qu'on ne lui en trouve jamais ni plus ni moins qu'à soi : elle a du goût sans étude, du jugement sans connaissances; elle conçoit les choses, mais les retient peu. Son père et sa mère ont été ses seuls maîtres, et ils se sont bornés à lui ouvrir l'intelligence sur la pratique de la vie. Elle est instruite des devoirs et des droits de son sexe; elle connaît les défauts des hommes et les vices des femmes;

elle connaît aussi les qualités et les vertus contraires. Sur des choses d'un ordre plus élevé, sur la religion particulièrement, ses parents l'ont accoutumée à une soumission respectueuse, en lui répétant sans cesse : « Ma fille, ces connaissances ne sont pas de votre âge; votre mari vous en instruira quand il en sera temps. » Pour les talents, c'est autre chose : Sophie en a et ne l'ignore point. Pendant quelque temps il lui a suffi de s'exercer à chanter juste ; puis elle a pris sur le clavecin quelques leçons d'accompagnement : en commençant, elle ne songeait qu'à faire paraître sa blanche main sur les touches noires ; bientôt elle trouva que le son aigre et sec de l'instrument rendait plus doux le son de la voix. Mais ce qu'on lui a enseigné avec le plus de soin, ce sont les travaux de son sexe, « même ceux dont on ne s'avise point », comme de tailler et coudre ses robes : il n'y a pas un ouvrage à l'aiguille qu'elle ne sache faire et qu'elle ne fasse avec plaisir, surtout la dentelle, parce qu'il n'y en a pas un qui donne une attitude plus agréable et où les doigts s'exercent avec plus de grâce. C'est aussi une ménagère, et elle n'épargne pas ses soins aux devoirs domestiques. Pourtant elle n'aime pas la cuisine; le détail en a quelque chose qui la dégoûte : elle laisserait plutôt tout le dîner aller par le feu que de tacher sa manchette, et rien ne la déciderait à toucher aux serviettes sales; elle n'a jamais voulu, par la même raison, de l'inspection du jardin; la terre lui paraît malpropre; sitôt qu'elle voit du fumier, elle croit en sentir l'odeur. Bien faire ce qu'elle fait n'est que le second de ses soins : le premier est de le faire proprement et galamment. Elle n'a pas le Ijonheur d'èlre une aimable

Française, froide par tempérament et coquette par vanité, voulant plutôt briller que plaire, cherchant l'amusement et non le plaisir; en toute chose elle porte une sensibilité extrême, et cette sensibilité lui donne une activité d'imagination difficile à modérer : le besoin d'aimer la dévore. Ce tempérament qui exalte son cœur cl ses sens emporte aussi parfois son caractère. Qu'on lui dise un seul mot qui la blesse, son cœur se gonfle; un peu trop poussée, cette humeur dégénère en mutinerie, et alors elle est sujette à s'oublier. Telle se montre Sophie à quinze ans; et dès ce moment elle est ce qu'elle doit être. L'année pendant laquelle Emile commence son éducation ne la change point. Les leçons (ju'il lui donne effleurent à peine son esprit et glissent sur son caractère. Elle est impérieuse, exigeante; elle entend qu'Emile soit exact au rendez-vous : anticiper, c'est se préférer à elle; retarder, c'est la négliger. Négliger Sophiel cela n'arriverait pas deux fois. Emile n'a pas cessé de dépendre de son précepteur : c'est lui qui le marie. Sophie est maîtresse d'elle-même; c'est elle seule qui réglera son sort, et elle dédaignerait un cœur qui ne sentirait pas tout le prix du sien, qui ne lui sacrifierait pas son devoir, qui ne la préférerait pas à toute autre chose. « Le grave Emile est le jouet d'une enfant. » Le mariage accompli, on sait comment cette enfant, oubliant ses serments, le trahit.

« Insensé, quelle chimère as-tu poursuivie? Amour, honneur, foi, vertu, où êtes-vous? La sublime, la noble Sophie n'est qu'une infâme! » s'écrie Emile dans le premier transport de sa douleur. Et il se demande quelle est la cause de la catastrophe. Dans l'épilogue si curieux et malheureusement inachevé des Solitaires,

Kousseau paraît ne se proposer d'autre objet que la justification de sa méthode; et pour Éinile l'épreuve ne semble ne lui laisser ni scrupules ni regrets. Pendant qii Emile faisait la cour à Sophie, tous ses talents d'adresse lui ont servi : talents de danse et de chant, talents à la course, talents de menuisier; Rousseau lui fait honneur en outre, devant sa fiancée, des connaissances de physique, de chimie, de botanique, d'anatomie qu'il lui a inculquées. Mais c'est surtout après la faute de Sophie et sa fuite, q\i Emile recueille le bénéfice de cette éducation. L'atelier est son premier refuge et son gagne-pain ; ses hôtes sont étonnés de l'aisance avec laquelle il manie la lime et le rabot. Sur le vaisseau marchand où il s'embarque, c'est lui qui indique son chemin au capitaine. Pris par les Baibaresques et jeté au bagne, il fait la rencontre de deux chevaliers, l'un jeune, l'autre vieux, instruits tous deux et non sans mérite : « ils savaient le génie, la tacticpie, le latin, les belles-lettres » ; mais quelles ressources pour des esclaves ! 11 ne leur restait qu'à mourir: Emile leur apprend les moyens de vivre. Homme de ressources, il est en même temps un justicier impassible; il n'hésite pas à décapiter le capitaine qui l'a fait tomber, lui et ses compagnons, entre les mains des pirates. Quant à son propre sort, il n'importe. La philosophie l'élève au-dessus de tout. Emile esclave, que peut lui ravir cet événement? le pouvoir de faire une sottise. Il se sent plus libre que jamais. « Le temps de ma servitude, dit-il, fut celui de mon règne; et jamais en aucun temps je n'eus tant d'autorité sur moi que quand je portai les fers. » Jamais non plus il n'a mieux compris la maxime du maître : à savoir que la première

sagesse est de vouloir ce qui est et de régler son cœur sur sa destinée. Et sa destinée se renouvelle au moment où le roman est interrompu : Emile est devenu l'esclave du dey d'Alger. — On ne saurait se donner raison avec plus d'ampleur. Aux arguments de psychologie théorique Rousseau ajoute la preuve de l'expérience accomplie ou qu'il suppose telle : c'est la glorification de sa doctrine. Quant à Sop/»'e, devait-il aussi reprendre plus tard son histoire? Elle n'apparaît qu'une fois dans la première partie des Solitaires, et c'est la mère seule qui s'y montre, un peu comme elle se montrerait de nos jours dans un drame : le soir, à la touibée de la nuit, derrière la porte où Emile travaille, tenant dans ses bras son enfant, et disant à demi-voix, à travers des sanglots étouffés : « Non, jamais il ne voudra t'ôter ta mère! » Emile, qui s'analyse lui-même avec tant de soin, ne semble pas aussi soucieux de pénétrer dans l'àme de « cette fille enchanteresse » et d'y chercher le secret de sa faute. Rousseau aurait-il été aussi à l'aise pour faire avec elle cette sorte d'examen de conscience qu'il poursuit avec Emile imperturbablement?

On pont essayer de le faire pour lui. « Je n'avai.? aucune idée des choses, écrit-il dans une des premières pages de ses Confessions, que tous les sentiments m'étaient déjà connus ; je n'avais rien conçu; j'avais tout senti. » En abordant l'éducation d'Emile, il semble se défier de ces entraînements. 0 ne se

borne pas à modérer dans son élève l'élan des affections trop vives, à le détourner des spectacles énervants, à le préserver des coupables défaillances. Il éteint autour de lui, il éteint en lui tous les foyers de tendresse. Étnile n'a ni frère, ni sœur, ni ami, ni connaissances; il appartient à son précepteur, et son précepteur n'est lui-même qu'un instrument d'éducation. Pour le sevrer plus sûrement de tout sentiment, il l'isole et il règle sévèrement le développement de ses facultés. De deux à douze ans, Emile ne vit que par les sens; à douze ans il est mis en possession de son intelligence, à quinze ans, de sa raison; à chacun de ces degrés correspond une éducalion exclusive : éducation physique, éducation intellectuelle, éducation morale ; le sentiment n'a de part qu'à la dernière. C'est le sentiment, au contraire, que Rousseau prend pour base de l'éducation de la jeune fdic. Il fait sans doute à l'autorité la part nécessaire, et l'on ne saurait attendre de lui qu'il n'appelle point l'intérêt à son aide : si la petite n'avait les cerises de son goûter que par une opération d'arithméticpie, il proteste qu'elle saurait bientôt calculer. Il a contiance aussi en quelque mesure dans le jugement de l'enfant, et il demande qu'on justifie à ses yeux, aussitôt qu'on le peut, tous les soins qu'on lui impose. Mais ce rôle souverain que Fénelon et Mme de Maintenon accordent à la raison, il le donne au sentiment.

Il serait injuste de s'en plaindre avec rigueur. Ce n'est pas sans motif que Y. Cousin, trop aisément séduit d'ailleurs peut-être, déclarait qu'il ne connaissait rien de plus touchant que le cinquième livre de VÉmile. Le sentiment a inspiré à Rousseau des observations

pleines de justesse sur la gaieté nécessaire dans l'éducation de l'enfant. Il ne veut pas qu'une jeune fdle vive comme sa grand'mère ; il aime à la voir alerte, enjouée, folâtre; il a l'horreur des longs prônes et des moralités sèches : pourquoi faire peur aux enfants de leurs devoirs et aggraver le joug qui leur est imposé par la nature? 11 ne conçoit la religion elle-même que sous une forme attrayante; il a telletnent peur que la tristesse et la gêne ne s'y glissent, qu'il interdit de faire rien apprendre de mémoire qui s'y rapporte, même les prières. « Tout ce qui doit passer au cœur doit en sortir. » C'est presque un mot de Fénelon, moins cette grâce onctueuse que l'archevêque de Cambrai communique à tout ce qu'il touche. Nul n'a parlé de la pudeur avec une délicatesse plus exquise ; nul n'a mieux réussi à tirer des grâces de la coquetterie, « qui charme en se défendant », une loi d'honnêteté mondaine. Et que de descriptions des premiers ravissements de l'amour, fraîches, riantes, délicieuses! Rousseau est un poète adinirahlcment doué pour exprimer toutes les. émotions de la nature.

Le danger est de se laisser enivrer à ce charme. A vingt ans, Emile ne connaît en fait de lecture que Robinson. Les deux livres de chevet de Sophie sont Barrêmeet Télcmaque. Elle s'est éprise du hls d'Ulysse, elle est la rivale d'Eucharis. « 0 ma mère! s'écriet-elle, pour(juoi m'avez-vous rendu la vertu trop aimable? » Elle ne peut maîtriser cette tendresse où l'àmc n'est point seule intéressée; elle a la sensibilité d'une Anglaise, l'ardeur d'une Italienne. Il faut qu'Emile la sauve d'elle-même. — Et Rousseau se complaît à peindre ces llammes qu'il a nourries, ces transports

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qu'il a soulevés. En vain proteste-t-il qu'il cherche dans la femme l'épouse et la mère; ce qu'il prépare, « c'est la maîtresse qui sait plaire ». Les images voluptueuses hantent son esprit. Il ne se refuse aucune licence, La grâce adorablement chaste avec laquelle il parle de la pudeur n'a d'égale que l'indiscrétion raffinée des conseils, déplacés partout ailleurs que dans la bouche d'une mère, qu'il adresse la veille de leur union à ses jeunes époux. Que dire de la scène oîi il entretient Sophie, avant son mariage, des douleurs de l'enfantement? Il ne parle pas une seule fois, pour ainsi dire, des sentiments des femmes honnêtes, qu'il ne s'abandonne à développer ceux des femmes qui ne le sont pas. Ce n'est point l'idée d'un contraste utile qui le conduit, mais l'habitude et le besoin de se mettre l'esprit à l'aise. Encore l'impression est-elle moins fâcheuse lorsqu'il se borne à décrire et ne cherche pas à fournir ses raisons. Dans un passage oîi il exprime non sans justesse l'immoralité de bonne tenue des ménages de son temps, il définit le mari « un homme avec qui l'on garde en public toutes sortes de bonnes manières, mais qu'on ne voit point en particulier ». Malheureusement il a lui-même d'étranges théories pour justifier ces écarts. Toutes les passions sjnt bonnes, pourvu qu'on les domine. Non seulement il n'interdit pas de s'y livrer ; mais il encourage à le faire. « Un homme n'est pas coupable d'aimer la femme d'autrui, s'il tient cet amour malheureux asservi à la loi du devoir »; il a le droit de jouir de ses sentiments, dès le moment qu'il y résiste. Ce n'est pas avec de tels sophismes qu'on fortifie l'àme humaine. 11 n'y a que les tragédies où l'on puisse impunément exciter les passions pour en triompher. La lutte une fois

engagée, qui sait quelle en sera l'issue? Qui sait surtout ce qu'elle produira, alors que la femme pourra s'arroger les mêmes droits que l'homme, composer avec ses sentiments et finalement y céder, le sentiment, quelle qu'en soit l'impulsion, étant devenu sa règle. L'essentiel, dira un jour Mlle d'Ette à Mme d'Épinay, c'est, « non pas que la femme reste fidèle à son devoir, mais que le choix qu'elle fait hors de son devoir se justifie et qu'elle s'attache à un homme de sens et d'honneur ». La lutte, au surplus, n'est même pas ce qui intéresse Rousseau. Ce qu'il étudie avec complaisance, c'est l'effort du relèvement après la chute. Or ces drames psychologiques, attachants dans le roman, n'ont rien à voir avec une discipline d'éducation, dont l'ohjet comme la grandeur est de prévenir les faiblesses, en empêchant d'en concevoir la pensée.

L'attrait du sentiment est d'autant plus dangereux dans la doctrine de Rousseau, qu'il y ajoute — comme si le sentiment n'était pas assez puissant par lui-même — toutes les ressources , tous les charmes . tous les aiguillons de l'imagination. Dieu nous garde de retrancher la culture de l'imagination de l'éducation des femmes! L'imagination est la poésie du sentiment; elle ouvre les horizons à la pensée, la parc, la colore et l'ennoblit: elle est la grande réparatrice, la consolatrice su|)rême des vicissitudes, des misères, des inégalités de la condition humaine. Encore faut-il qu'elle soit réglée, qu'elle se mêle à la vie pour l'éclnircr, non pour la troubler, qu'elle soit une force, non un leurre, qu'elle nous soutienne, loin de nous égarer. Certes Rousseau est de horme foi quand il répète : « J'étudie ce qui est; c'est mon principe; il me fournit la solution de toutes les

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difficultés » ; mais il n'est pas moins sincère quand, parti de Tobservation de la nature, il se laisse entraîner dans le rêve. 11 a rêvé toute sa vie pour lui-même comme pour les autres. Dans le premier voyage qu'il fit de Genève à Annecy, il raconte qu'il ne voyait pas un château à droite ou à gauche, sans aller chercher l'aventure qu'il se croyait sûr d'y trouver. Il n'osait ni entrer ni heurter; mais il chantait sous la fenêtre qui avait le plus d'apparence, fort surpris, après s'être époumoné, de ne voir paraître ni dame, ni demoiselle qu'attirât la beauté de sa voix ou le sel de ses chansons. S'il marchait })ar la campagne, il imaginait « dans les maisons des festins rustiques; dans les prés, de folâtres jeux; le long des eaux, des bains et des promenades; sur les arbres, des fruits délicieux; sous leur ombre, de voluptueux tète-à-tète; sur les montagnes, des cuves de lait et de crème, une oisiveté charmante, la paix, la simplicité, le plaisir d'errer sans savoir où : rien ne frappait ses yeux sans porter à son cœur quelque invention de jouissance ». La première fois qu'il vint à Paris, il se figurait « une ville aussi belle que grande, où l'on ne voyait que de superbes rues, des palais de marbre et d'or ». Lorsqu'il retraçait ces illusions trente ans après, il en souriait; mais elles étaient là encore, dans un repli de son imagination, toutes fraîches, prêtes à renaître; et il n'est point bien sûr qu'il n'en eût pas, tout en se moquant un peu de lui-même, la réminiscence émue. C'est cette puissance d'imagination qui donne tant de vie au cinquième livre de V Emile. Les descriptions y abondent; et, comme partout, la grâce naturelle et le génie de Rousseau rachètent à chaque instant les écarts de son jugement. On

trouverait difficilement des tableaux plus séduisants et plus vrais, d'une touche plus fine et plus sûre que ceux où il représente le foyer de la famille présidé par une jeune mère, la grande toilette de la coquette, la table où le maître et la maîtresse de la maison, jaloux de renvoyer chacun de leurs hôtes contents d'eux et de soi, « font en sorte, par une prévenance, un mot, un geste, un regard, que le moindre de la société ne se sente pas plus oublié que le premier », les compagnies où la mère introduit sa fille pour lui apprendre à goûter sans danger les plaisirs de son âge et prévenir ce regret de l'inconnu qui empêche, le mariage venu, d'en remplir les sérieux devoirs; les pérégrinations d' Emile visitant les maisons de paysans, s'enquérant de leur état, du nombre de leurs enfants, des produits de leur terre, de leurs charges, de leurs dettes, donnant peu d'argent, mais fournissant une vache, un cheval, une charrue, des médicaments pour les malades, et joignant en toutes choses l'exemple à la leçon, soit qu'il trace un sillon, soit qu'il élève un ados ou greffe les arbres du verger. Il y a déjtà j)lus d'artifice et bien moins de charme dans la série d'aventures destinées à rendre piquantes les entrevues avec Sophie. Ces égarements prémédités dans les vallons et les montagnes pour arriver le soir à la métairie du père dj Sophie comme au château de la Belle au bois dormant; ces promenades où l'on se dirige du même côté sans qu'il y paraisse, où l'on entre dans le même abri comme par liasard; ces orages qui ra{)prochent et séparent, juste quand il le faut; ces scènes d'atelier et d'hôpital où lùnile apparaît à Sophie, le maillet à la main, achevant une mortaise, où Sophie appaïaît à £'m//e revêtue

.I.-J. liOLSSEAU. 2il

du tablier de riiiliiiiiièie, retournant un blessé, où ils semblent s'écrier l'un devant l'autre ce que Rousseau exprime comme la moralité de la scène : « Femme, honore ton chef, c'est lui qui travaille pour toi, qui te gagne ton pain, qui te nourrit : voilà l'hommc!. — llonune, aime ta compagne. Dieu te la donne pour te soulager dans tes maux : voilà la femme » ; — tous ces appareils d'action dramatique montés à l'avance, ces effets laborieusement coud)inés, ces manèges dont personne n'est dupe, déconcertent l'attention et refroidissent l'intérêt : il n'y a rien là qui ressemble à la vie, rien cpii ypréj)are. Et le jeu devient grave lorsque, de j)uii pris, Rousseau jette ses élèves hors des voies du bon sens et de la vérité. Ne parlons pas de l'étrange dénouement des Solilaires, de l'île déserte, du temple orné de fleurs et de fruits où, après trois années de séparation, Emile, que la tenq)ète a jeté sur la même plage, retrouve Sophie servant en prêtresse je ne sais (juelle divinité mystique. C'est l'existence qu'il leur crée avant leur mariage qui tient du roman, sans que le r(unan lajustilie; c'est le cœur de Sophie qu'il corrompt (Ml la laissant boire à la coupe empoisonnée des réveiies malsaines. Quand Mme de Sévigné conseille à Mme de Grignan de ne point enqiccher Pauline de lire à son aise, elle se dit que, si Pauline prend les choses un peu de travers, il suffira d'une conversation pour la redresser; elle se représente aussi qu'il n'y a pas de mauvaise lecture pour un bon esprit, que tout est pur aux puis; elle s'assure enfin que sa petite-fille a en elle même, dans l'étendue relative de ses connaissances et dans la force de sa réflexion naissante, des moyens de résistance qui la piutè^^ent contre les im-

24 î L'EDUCATION DES FEMMES l'AU LES FEMMES.

pressions dangereuses. Ce n'est pas sur la solidité de Sophie que Rousseau peut compter; il la livre sans défense à toutes les séductions. Cette fdle de la nature n'est jamais naturelle. L'amour de la vertu, au moment où elle en est possédée, n'est point un goût sage et raisonné : c'est une passion. Elle l'aime « parce qu'il n'y a rien de si beau que la vertu; elle l'aime parce que la vertu est la gloire de la femme, et qu'une femme vertueuse lui paraît presque égale aux anges ». Plus Rousseau fait sa destinée modeste, plus il porte haut sa pensée, non pour la rasséréner et l'épurer, mais pour l'émouvoir et l'exalter. Ce qu'il y a de sensé dans l'éducation de ménage qu'il lui donne n'est qu'une parure de convention ; on sent que ce vernis ne tiendra pas ; il semble la détacher lui-même des soins domestiques qu'il préconise, et s'amuser de ses dégoûts. Quant aux vertus qu'il lui conserve, elles ne sont presque que des vertus de théâtre. Il les fausse en les exagérant, comme lors- (pi'il se plaît, dans une sorte d'apothéose, à montrer les femmes envoyant les hommes, d'un signe, au bout du monde, aux combats, à la gloire, à la mort, où il leur plaît. « Il y a des gens, disait-il, à qui tout ce qui est grand paraît chimérique et qui, dans leur basse et vile raison, ne connaîtront jamais ce que peut, sur les passions humaines, la folie de la vertu. » Finalement, il est obligé de le reconnaître : il a fait fausse route; il a donné à Sophie une imagination trop vive : « à force de lui élever l'àme, il a troublé sa raison ».

Ce n'est pas seulement une raison troublée, c'est une raison mal assise. L'éducation que Rousseau applique aux femmes manque de moralité. Sur ce mot sans doute

J.-J. ROUSSEAU. 2i3

il faut s'entendre. Pour ne pas aimer les prônes, Rousseau n'en est pas moins un prôneur incomparable. Le discours qu'il tient à Emile sur le bonheur et la vertu, à la veille du long voyage qu'il croit utile de lui faire entreprendre avant de le laisser contracter son union, est d'une beauté achevée; et, si les leçons qu'il donne à Sophie ne sont pas toujours aussi heureuses, le plus souvent le sentiment en est vif et généreux. Malheureusement il a tout d'abord déplacé pour elle la base de la morale. Considérant que, par la loi de la nature, les femmes, tant pour elles-mêmes que pour leurs enfants, sont ta la merci des jugements des hommes, il subordonne à ces jugements toute leur vie. « L'homme, en bien faisant, dit-il, ne dépend que de lui et peut braver le sentiment public ; la femme, en bien faisant, n'a fait que la moitié de sa tâche; et ce que l'on pense d'elle ne lui importe pas moins que ce qu'elle est; son honneur n'est pas seulement dans sa conduite, il est aussi dans sa réputation : l'opinion est le tombeau de la vertu parmi les hommes et son trône parmi les femmes. » Ailleurs, il est vrai, il reconnaît qu'il existe, pour toute l'espèce humaine, une règle antérieure à l'opinion, une règle qui juge le préjugé môme : c'est le sentiment intérieur, la conscience. Mais pour la femme il ne les sépare pas l'un de l'autre : « Si l'opinion sans le sentiment ne peut faire que des femmes fausses ou déshonnêtes qui mettent l'apparence à la place de la vertu, le sentiment sans l'opinion ne saurait leur donner cette délicatesse d'âme qui pare les bonnes mœurs de l'honneur du monde ». Bien plus, ce sentiment n'a d'autre critérium que lui-même; ce n'est qu'un instinct, « instinct sublime » sans doute, mais capable de

244 L'ÉDUCATION DES FEMMES l'Ail LES FEMMES,

s'égarer aussi bien que de s'élever. Jusqu'à la veille de son mariage, Emile ne sait point ce qu'est la loi de l'obligation morale. En le maintenant dans la simplicité de la nature, son maître l'a fait plutôt bon que vertueux. Or, c'est lui qui le déclare, celui qui n'est que bon ne demeure tel qu'autant qu'il a du plaisir à l'être; la bonté se brise et périt sous le cboc des passions bumaines; l'bomme vertueux est celui qui sait se vaincre; car alors il suit sa raison, il fait son devoir, il se tient dans l'ordre, et rien ne peut l'en écarter. Un jour vient où Emile est appelé à s'appliquer ces maximes qui. en le liant, l'affranchissent. « Jusqu'ici tu n'étais libre qu'en apparence, ô mon fils, tu n'avais que la liberté j)récaire d'un esclave à qui l'on n'a rien commandé. Maintenant, sois libre en effet; apprends à devenir ton propre maître. » Jamais Sophie n'entendra un tel langage ; jamais elle ne doit être relevée de tutelle. Ce n'est pas pour elle qu'a été écrite la profession de foi du Vicaire savoyard. Libertines ou dévotes, incapables d'arriver à la sagesse par la piété, les femmes ne sont pas pbis propres à atteindre à la notion philosophique du devoir. Elles peuvent avoir l'amour du bien : elles n'en connaissent point, elles sont incapables d'en connaître le principe. Quand Sophie n'est plus défendue par son* amour pour Emile, rien ne la défend plus contre ellemême ; elle succombe. « Fiez-vous à votre goût de l'honnêteté et de la vertu », écrit M. de Yolmar à Julie qui chancelle, et Julie lui répond : « Avec du sentiment et des lumières j'ai voulu me gouverner, et je me suis mal conduite » . Elle sent que les véritables appuis lui manquent, qu'elle est le jouet de ses émotions, qu'elle ua pas en elle la force oui soutient et qui sauve; et.

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lasse d'une vie qu'elle est impuissante à diriger, elle n'a d'autre ressource que de mourir.

Ce dénouement de la Nouvelle Héloïse et de VÉmile est la condamnation de la doctrine. Rousseau n'a pas déjuge plus sévère que lui-même. C'est à la fois son: expiation et son honneur. On souffre de son orgueilleuse humilité lorsqu'il ne se confesse que pour se vanter ; ' on éprouve une sorte de soulagement quand, par un de ces retours au hon sens avec lequel il ne rompt jamais, il se relève d'une erreur par une inconséquence. Suivant le mot de Grimm, il ne voyait jamais les choses que d'un œil. « Personne, disait-il lui-même, personne n'étant jamais bien sûr d'être d'accord avec soi, le grand point est de connaître ses inconséquences et de garder celles qui sont les plus utiles au bonheur. » C'était, selon lui, le moyen d'avoir l'esprit juste et le cœur content. C'est surtout, semble-t-il, celui de se faire pardonner au moins en partie de dangereux paradoxes. L'aveu que les élans du sentiment et de l'imagination, ne fussent-ils jamais que généreux, ne sont point les vraies forces de l'âme; que l'exaltation de la sensibilité n'engendre pas toujours la vertu, et surtout qu'elle n'en saurait tenir lieu; que l'aspiration vers une certaine beauté morale mal définie, flottante, réglée par l'opinion, ne peut sans péril être substituée, dans le cœur humain, à la loi du devoir ; qu'il faut à la femme un fonds solide d'éducation pour assurer sa dignité et son bonheur : toutes ces conclusions que Rousseau fournit plus ou moins directement contre luimême désarment la critique. Quand, embrassant à la fois les principes et les effets de son système, on cherche à en résumer le caractère et la portée, ces démentis

2i6 L'ÉDUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMES.

qu'il se donne rendent plus indulgent pour ses erreurs; et l'on se reprend d'admiration pour tout ce que le cinquième livre de VÉmile olfre, comme les quatre autres, d'ingénieux, de profond et de neuf. L'esprit du monde avait étouffé l'esprit de famille : Rousseau rend la femme au foyer, l'enfant à la mère. D'autre part, personne avant lui n'a marqué d'un trait plus juste les rapports et les différences établis par la nature entre les sexes ; personne n'a éclairé d'une lumière plus vive certains replis du cœur féminin, ceux qui se dérobent d'ordinaire ou qui ne se prêtent qu'au demi-jour. La rliétorique et la déclamation qui se mêlent à ses observations ou à ses peintures ne nuisent qu'à lui. Elles ont même le piquant avantage de tenir en éveil l'esprit du lecteur; Rousseau est de ceux avec lesquels il ne faut jamais s'abandonner. Mais où il ne convainc pas, il émeut. En excitant la contradiction, il fait penser. Ce charme troublant et provocant est peut-être aujourd'hui celle de ses séductions que nous goûtons le plus.

Ce n'est pas tout à fait ainsi qu en jugeaient les contemporains; et rien ne l'a peut-être mieux soutenu auprès d'eux que ses défauts. Les meilleurs juges ne s'y trompaient pas; ils ne se faisaient pas faute de dire que VEmile était un recueil de sublimes beautés et d'impertinences plates, de vues de génie et d'extravagances, (jriuun se montrait particulièrement tombé des para-

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doxes du cinquièinc livre; et, tout eu reiulaut justice aux discours et aux descriptions, il ne se retenait point de traiter Sophie « d'insuppoitable pic-grièclie ». Tel n'était point le sentiiucnt des femmes, et Sophie n'inspira presque pas moins d'enthousiasme que Julie. Rousseau eut à ce moment son année du Cid, une de ces années où le cœur de tout Paris bat à l'unisson pour un personnage imaginaire ou réel, pour une idée. Si les gens de lettres discutèrent, dans le monde il n'y eut qu'un avis; les femmes surtout s'enivrèrent des livres et de l'auteur, « au point, dit-il, qu'il y en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je n'eusse fait la conquête, si je l'avais entre|)ris; j'ai de cela des j)reuves que je ne veux j)as écrire ». Et les prudes du salon de Mme de Genlis déclarent elles-mêmes en effet « qu'il n'existait pas une femme véritahlement sensible qui n'eût besoin d'une vertu supérieure j)our ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d'en être aimée passionnément ». Les imaginations montées le transformaient en une sorte de directeur de conscience. On provoquait ses conseils, on les propageait, on les défendait dans les brillantes controverses des soupers, comme dans les discussions intimes de la famille. « Mon ami, disait la femme de Marmonlel, il faut bien pardonner quelque chose à celui qui nous a appris à être mères. »

Quel est le secret de cet ascendant? Comment Rousseau s'était-il conquis un sexe qu'il avait tant de fois atta(}ué, et dont il ne manquait pas une occasion de signaler sous une forme désobligeante la frivolité incurable? Il faut sans doute en chercher d'aboid la cause dans la puissance de son talent. Il n'était pas le

2i8 L'EDUCATION DES FEMMES l'AR LES FEMMES.

premier qui eût Cuit à la passion sa place dans le roman et dans la vie; il n'avait pas encore conçu l'idée delà Nouvelle Héloïse, que depuis huit ans Richardson régnait en maître sur les cœurs. Diderot versait des larmes en lisant les infortunes de Clarisse Harlowe; au fur et à mesure que se succédaient les volumes, l'émotion grandissait, on écrivait à l'auteur pour lui demander ce qu'allaient devenir ses héros, on le suppliait de sauver Clarisse. Mais plus d'un, comme Yoltaire, n'allait jusqu'au hout des dix volumes qu'en maugréant. Aux inspirations d'une imagination émue, mais languissante, Rousseau avait ajouté l'éclat de l'éloquence, et la flamme s'en était répandue partout avec l'intérêt de la fiction. Dans les premiers jours de la j>ul)lication de la Nouvelle Uéloïse, on louait le livie douze sous par heure; on pleurait, on sanglotait en le lisant, « jusiju'à s'en rendre malade, jusqu'à s'en rendre laide » ; le mot est de la fille du maréchal de Saxe. Mais rien peut-être n'a mieux servi Rousseau auprès des femmes que les dures vérités qu'il se plaisait à leur faire entendre. « ,1e ne veux pas dire, ainsi que l'écrivait Saint-Marc Girardin avec tant de grâce, que les femmes, comme la Martine de Molière, aiment à être hattues; mais elles se soucient peu qu'on les halte, pourvu qu'on les aime. » Or elles avaient compris que Iiousseau les aimait. Plus il le niait, plus elles s'en assuraient. Comment en douter quand, s'interrompant au milieu de la leçon quil fait à Sophie, il s'écrie : « Et qui donc voudrait être méprisé des femmes? Personne au monde, non, pas même celui qui ne veut plus les aimer? » Cet emportement de mauvaise humeur le découvre. Pouvaienl-cllcs rr.éconnaîlre d'aillems (pie

ses doctiines mômos loiiniaicnt à leur avantage. Le Irioniplic de la sensibilité est leur triomphe. Si solides que soient les prinT;i})es sur lesquels Rousseau établisse l'autorité des hommes, c'est aux fenmies qu'il réserve le dernier hommage. Ce sont elles qu'il fait les conseillères, les souveraines de la vie humaine. Humiliées dans ses théories, elles reprennent leur rang dans l'action des romans où il les engage. Celles-là même qu'il laisse succomber sont supérieures aux hommes qui les entraînent; il honore leurs faiblesses; il idéalise leur chute. En l'exaltant à leur tour, en l'enivrant de leur ardente et tendre admiration, elles ne faisaient que lui rendre le culte contre lequel il semble se débattre, mais qu'au fond de son âme il leur a voué.

Ce culte cependant n'a rien d'aveugle. Une des maximes favorites de Rousseau est que les femmes so.it juges des mérites des hommes. Elles ont, en ce qui le toiudie, pleinement justifié sa règle. Ce sont les femmes qui, après avoir propagé ses idées avec le plus de passion, les ont appréciées avec le plus de sagesse. Trois d'entre elles se distinguent entre toutes par la portée de leur critique, comme par la vivacité première de leur admiration : Mme d'Epinay, Mme Necker, Mme Roland. Et l'on no peut se mieux rendre compte du caractère de l'action que Rousseau a exercée sur l'éducation des femmes qu'en voyant ce qu'elles en ont elles-mêmes pensé d'après lui.

M"^ D'ÉPÎNAY

11 somltlo qu'il n'ait manquô à Mme d'I^pinay qu'un mariage assuiii et une première impulsion heureuse, pour laisser un nom aussi pur que son talent. Dans les Mémoires où elle raconte avec une fidélité si exjiressive « le roman mouvant » de son temps, bien qu'elle soit l'objet et le fond du récit, on dirait, à certains moments, qu'elle est le seul personnage qui n'y soit point à sa place, et l'on se demande ce qu'aurait l'ait de ces grâces exquises, au dix-septième siècle, la société des La Fayette et des Sévigné*. « Oli! que vous êtes heureusement douée, lui écrivait Grimin, devenu l'arbitre de sa pensée et de son cœur! De grâce, ne maucpiez pas votre vocation : il ne tient qu'à vous d'être la plus heureuse et la plus adorable créature qu'il y ait sur la terre, pourvu que vous ne fassiez plus marcher l'opinion des autres avant la vôtre et que vous sachiez vous suffire à vous-même. » Ne point s'apj)artenir, ne point se suflire et s'en honorer, telle était bien la faiblesse trop encouragée par Rousseau chez les femmes. « Je crois, disait Mme d'Épinay, avant d'avoir pris possession d'elle-même, je crois que

1. Mmo d'I'ljjiiiay, née le 11 mars 172G, mourut le 15 ïvril 1783.

je serai enfant jusqu'à l'âge où l'on retombe en enfance; je le suis au point d'en faire gloire. » Cependant elle ne se fût pas refusée sans doute à suivre tout d'abord ce que Grimm appelle sa vocation. Vive et mobile, mais bonne, sinqile, confiante, ayant naturellement le goût de l'honnêteté et du devoir, elle avait partout cherché des appuis; partout les appuis lui avaient manqué. Sa mère, affectueuse et dévouée, mais préservée contre les entraînements et les frivolités du siècle par les habitudes d'une dévotion presque austère, était faite pour la consoler plutôt que pour la conduire; son oncle, M. de Bollegarde (elle avait perdu son père à dix ans), fort capable de prendre de fermes mesures pour parer à un danger pressant, mais d'humeur naturellement douce et que sa femme avait longtemps tenu sous le joug, se laissait difficilement enlever à sa quiétude : « les sentiments ne s'exprimaient chez lui que par un signe de tète, un petit sourire, un air qui eflleurait à peine son visage; on eût dit parfois qu'il n'entendait ni ne voyait ». Son mari — un homme, disait Diderot, qui a mangé deux millions sans dire un bon mot, ni faire une bonne action — ne l'avait pas épousée depuis deux mois, qu'il commençait à la négliger; au bout d'un an, la séparation était accomplie et irrémédiable. Autour d'elle, de pures mondaines : Mme de Roncherolles, une mondaine de couvent, très entichée de noblesse, hautaine, de principes faciles pour les autres, sinon pour elle-même, et à qui il suffisait de réponijre à ceux qui s'intéressaient à la jeune femme : « Si elle est mal dirigée, elle s'égarera; mais elle ne se perdra jamais, et qui est-ce qui ne s'égare j)as? » ; — une mondaine de salon,

MADAME Lt'EI'INAY. 2^5

Mme Darty, qui s'amusait de sa candeur; ou un j)liiloso])lie sans scrupule, comme Duclos, qui s'olîrait à en profiter. Dans son intimité, tout près de son oreille et de son cœur, une peste, Mlle d'Elte, belle autrefois connue un ange, à qui il ne restait que l'esprit d'un dcujon et qui lui soufflait nuit et jour la doctrine du choix librement consenti. Contre ces tentations, où j)ouvait-elle trouver quelque force? Auprès de son beau-frère, M. de Jully, honnête homme, mais léger et qui, pour lui faire acce{)ter sa première disgrâce, ne pensait pouvoir rien faire de mieux que de justifier les « passades » de M. d'Épinay? Auprès de Mme de Jully, qui, n'ayant d'autre rejtroche à adresser à son maii que de ne la point assez faire jouii- d'elle-même, se donnait à Jelyolte, un acteur, sauf à se laisser mourir lorsque cette fantaisie l'aurait quittée? Auprès de Mme d'Iloudetot, son autre belle-sœur, qui, mariée le soir h un homme qu'elle ne connaissait j)as le matin, avait presque aussitôt contracté avec Siint-Lambert, pour lui rester fidèle, il est vrai, l'union de son choix? Quelque intérêt que Mme d'Épinay eût à donner de ses défaillances une excuse honorable, il n'y a que justice à y ftiire la part de l'exemple, de l'abandon et des incitations coupables. Lorsque le tourbillon l'a emportée, elle s'abandonne avec ivresse : elle est de tous les jeux, de toutes les fêtes, de toutes les comédies; mais dans ses plus grands entraînements il y a des principes qu'elle ne cesse jamais de respecter. Aux dîners du bout-du-banc de Mlle Quinault, auxquels Francueil la mène, elle ne peut sup- ])orter les discours de Saint-Lambert sur l'état de nature et l'athéisme; elle se retire. Elle n'est pas

'J5i L'ÉDUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMES,

moins griiée du faste extravagant de M. d'Epinay : lorsque les laquais, précédés des estafiers, lui ouvrent à deux battants les portes de l'hôtel où il gaspille son héritage, « elle voudrait passer par le trou d'une aiguille ». A Genève, oîi sa mauvaise santé l'a conduite, elle étonne par sa décence aimable de sa retraite; et à ceux qui viennent la visiter pour être les témoins curieux, indiscrets peut-être, de cette transformation, elle répond avec une spirituelle ingénuité : « Sachez que je vaux moins que ma réputation de Genève, miiis mieux que ma réputation de Paris ». Elle se connaît, se suit, se juge. Tandis qu'elle se rendait en Suisse, un accident faillit mettre ses jours en danger. « Une réflexion terrible, racontet-elle, me rendait indifférente sur mon sort. Je venais de jeter un coup d'œil sur toute ma vie : qu'y avais-je vu? Un enchaînement d'intentions droites, une conduite faible, des torts plâtrés par des sophismes. J'ai pourtant une âme honnête et sensil)lc : qu'aurais-je fait de pire si j'eusse été corrompue? Je n'ai plus de ces accès de faiblesse à redouter; mais mon expérience ne m'a que trop appris que je ne puis me diriger seule. » Quand enfin elle a trouvé auprès de Grimm son Mentor, elle se fixe; et, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, c'est à partir de ce moment qu'elle devient ce que, mieux préparée, mieux soutenue, elle eût pu être tout de suite, et que se développe « cette droiture de sens fine et profonde » avec laquelle ceux qui la goûtaient le moins étaient obligés de compter.

inPAME D'ÉriMAY.

La curiosité de son esprit se portait sur tous les sujets : métaphysique, morale, histoire, théâtre, arts, économie politique. Elle était l'auxiliaire appréciée de Grimm et de Dideiot. « Chacune de vos lettres est une encyclopédie», lui écrivait rahl)é Galiani, qu'elle a tenu presque seule pendant près de quinze ans au courant de toutes les nouvelles politiques, scientifiques et littéraires de Paris. Mais les questions d'éducation sont, entre toutes, celles qui lui tiennent le plus au cœur, et c'est par ses enfants qu'elle en a connu l'intérêt et le charme. Toujours tendre, toujours caressante, toujours applaudissante — ainsi la caractérisait Galiani, — elle avait naturellement le cœur ouvert au sentiment maternel. A la première trahison de M. d'Epinay, c'est la pensée de son fils qui l'avait sauvée d'un parti extrême; et, lorsque Francueil la quitte, elle ne résiste au désir de se jeter dans un couvent qu'en songeant au sort de sa fille. « Mes journées sont partagées entre le soin de mon ])ère, de ma mère et celui de mes enfants; cette occupation est délicieuse, répète-t-elle sans cesse dans son journal. — Ma fille et mes petits-enfants, mes ]»etits-enfants et ma fille, dira-t-elle plus tard, devenue grand'mère. — C'est bien là, en effet, son monde d'habitude et de prédilection. Pauline est sous la garde de sa gouvernante; son frère a un précepteur, Linant; mais ni l'un ni l'autre n'ont pour elle, suivant les mœurs du teuq)s, ce respect mêlé d'effroi que nous décrit d'Agues-

25G L'ÉDUCATION DES l'EMMES l'.VH LES FEMMES.

seau en parlant de l'air glacé de ses entants, lorsqu'il les admet en sa présence. Ils ont leur place partout, ou partout la prennent, parfois même avec une assurance qu'on est obligé de réprimer : à la table, aux jeux, aux conversations. Dans la peinture que "nous a laissée Diderot du salon de l'Ermitage, ils sont le fond du tableau. Les plus jolies scènes que Mme d'Épinay reproduit elle-même dans ses Mémoires sont, comme nous dirions aujourd'hui, des scènes d'intérieur, celles où elle se représente entre Louis et Pauline, recevant leurs lettres écrites sur la terrasse et leur répondant de la chambre voisine; provoquant, après le dîner, leurs contidences sur les occupations de la journée, ou préparant une solennelle séance d'examen. Son vœu le plus cher aurait été qu'ils retrouvassent plus lard la Chevrette telle qu'ils l'avaient connue dans leur enfance, sans modification ni embellissement d'aucune sorte, afin d'y retrouver en même temps toute la fraîcheur de leurs premiers souvenirs. C'est en s'occupant d'eux que Griuun a achevé de conquérir son cœur. Pour eux, elle est prête à toutes les abnégations. Si elle s'est laissée entraîner dans les opérations de Terray, c'est qu'elle y avait cru voir un moyen d'augmenter le bien-être de sa (ille; elle souci de l'indépendance ({u'elle lui assurera est un des derniers (pii l'occupent. Toutejeime encore, et alors qu'elle n'avait à attendre du monde que des succès d'amour-propre et de sentiment, elle s'était résolue à un sacrifice toujours difficile et rare : le sacrifice de soi-même; elle s'était faite institutrice. La mode n'étaitelle pour rien dans cette ferveur d'éducation? Nous trouverons tout à l'heure dans quelques-uns des traités de Mme d'Épinay la trace des engouements du jour.

Mais ce n'est plus un engouement qu'un dévouement qui dure et qui ne va pas sans effort. Afin d'être en état de se donner utilement, Mme d'Épinay s'était remise aux choses qu'elle avait oubliées et avait appris celles qu'elle ne savait pas. Et ce qu'elle avait fait avec Pauline, elle le recommence avec la lille de Pauline; elle dcmaude des élèves; elle va en chercher dans sa famille. « J'ai déjà fait cinq éducations, disait-elle à quaranle-trois aus, tant de mes enfants que de pauvres parents dont je me suis chargée. J'élève actuellement mes petits-enfants. » C'est sa consolation dans les mauvais jours. Quelque tcm[)s avant la naissance de sa dernière pelite-fille, elle avait éprouvé un très sensible revers de fortune. « Pour me dédommager de mes désastres, écrit-elle à Galiani dans une lettre qui ne perd rien à être rapprochée des billets les plus tendres de Mme de Sévigné, je crois que je vais me faire maîtresse d'école, ou tout bonnement scvreuse. Il m'est arrivé du fond des Pyrénées une mienne petite-fille de deux ans qui est une originale petite créature. Elle est noire comme une taupe; elle est d'une gravité espagnole, d'une sauvagerie vraiment huronne; avec cela, les plus beaux yeux du monde et de certaines grâces naturelles, un mélange de bonté, de sévérité dans toute sa personne très marqué et bien singulier pour son âge. Je parie qu'elle aura du caractère, oui, je le parie. Et, pour qu'elle le conserve, il me prend envie de m'cmparer de cette petite créature. Ce sont de terribles chaînes que je me donnerai. Je me connais, cela mérite réflexion; ou plutôt il n'en faut [)as faire et donnci" tète baissée dans ce nouveau piège que me tend mon étoile; la sienne

258 L'EDUCATION DES FEMMES l'AU LES FEMMES.

n'en sera pas plus mauvaise. Eh bien, voilà un motif déterminant. Allons, voilà qui est dit : demain je l'enlève à sa mère, je m'en empare et nous verrons une fois ce que deviendra un enfant qui n'est ni contraint ni gêné. Ce sera le premier exemple dans Paris. Imaginez-vous que je suis la seule qui ne lui fait pas peur ; elle me sourit , l'abbé , voyez-vous cela ? Et puis, elle s'appelle Emilie. Le charmant nom et le moyen d'y résister! » C'est celte Emilie pour laquelle elle devait écrire ses Conversations entre une mère et sa fille, le meilleur de ses ouvrages d'éducation.

Rousseau ne pouvait espérer de trouver une intelligence plus heureusement préparée à recevoir ses leçons. Cependant la première rencontre fut froide. Mme d'Épinay lui trouva, en même temps que beaucoup d'esprit, un air bizarre et farouche. Plus tard elle le jugeait avec une heureuse et bienveillante sagacité, lorsqu'elle disait : « Je suis persuadée qu'il n'y a qu'une façon de prendre cet homme pour le rendre heureux : c'est de feindre de ne pas prendre garde à lui et de s'en occuper sans cesse ». Telle avait été sa politique, dans leurs premières relations, politique qui ne dut point lui coûter : elle subissait avec passion son influence. Elle consultait volontiers tout le monde sur la direction à donner à l'éducation de ses enfants et tout le monde à la fois : Diderot, Duclos et un ami de Rousseau, le judicieux Gauffecourt. Mais, quand Rousseau lui-même était là, elle ne s'en rapportait qu'à lui. Pendant quatre ou cinq ans il exerça sur son esprit une autorité souveraine. On en trouve la marque dans une scène d'examen qui révèle d'une façon curieuse les préoccupations

MADAME D'ÈPINAY. 250

pédagogiques du dix-liuitième siècle et nous uioiilre la luHe des idées au sein luème de la famille. Linanl avait demandé qu'on fit suliir à son élève un exercice en présence de quelques amis. M. d'Épinay professait peu de goût pour les doctrines que Rousseau avait commencé à répandre; il ne croyait pas (pi'il fût possible d'élever les enfants sans faire appel à leur mémoire, surtout sans exciter leur zèle par l'énudation et par l'appât d'une récom[)ense. Avant de répondre à Linant, il lui avait posé cette question : « L'enfant est-il bien préparé? — A merveille, répondit le précepteur. — Tant mieux, reprit M. d'Épinay. — Tant pis, réj)li(pia Mme d'Épinay (c'est elle-même qui reproduit la conversation dans le style vif, enjoué, naturel qui lui est propre). — Pourquoi donc, madame? — C'est qu'il y a à parier, monsieur, qu'il répondra comme un perroquet. — Toujours des idées bizarres, des opinions à la mode ! Votre fille n'est pas en état, je parie, de soutenir un exercice, même sur la Croix de par Dieu. — Ma fille ne sait rien par cœur. Elle assistera à l'examen de son frère ; et, si on lui fait des questions à sa portée, elle répondra, ou elle se taira si elle n'a rien à dire. — Fort bien, et vous ne lui montrerez pas même son frère pour exemple, s'il répond mieux qu'elle? — C'est selon. — Et ne voyez-vous pas, madame, que cette éducation n'a pas le sens commun, qu'elle détruit tout amour-propre?... » Et là-dessus M. d'Épinay part contre le système. Après diverses discussions de détail sur les invitations à lancer, particulièrement en ce qui touche Rousseau, à qui M. d'Épinay tient, « parce qu'il fera à l'enfant des questions saugrenues qui égayèrent un peu l'ennui de la chose », on passe au choix de la récom-

pense. « Monsieur, songez, je vous prie, que ce choix n'est pas indifférent. — Non, non, je le sais bien. — Que la récompense ne puisse pas effacer la joie que l'enfant aura au fond de son cœur d'avoir bien fait, ni (ju'elle ne le distraie pas trop des marijucs de distinction que je prierai mes amis de lui donner. — Diable, cela le touchera beaucoup, je crois! — Oui, si vous me laissez faire. Je vous en prie, monsieur, dites-moi votre projet. — Non, non, je veux vous surprendre. » Le jour venu, les invités s'empressent pour entendre le candidat (il avait neuf ans), « surCicéron, sur l'histoire romaine et sur deux livres de l'Enéide ». La scène est achevée. Linant allait, se rengorgeant, se frottant les mains, solliciter l'indulgence de tout le monde, mais avec un air si sur du succès de l'enfant, que l'enfant lui-même en était ivre. Pauline, à qui chacun demandait sur quel sujet elle montrerait sa science (elle avait moins de huit ans) , était un peu humiliée d'avouer qu'elle ne savait encore qu'un peu de géographie : « Mais, si par hasard mon frère se trompe, dit-elle, je pourrai peut-être l'aider, car je n'ai pas laissé que de retenir bien des choses des leçons qu'il recevait. — C'est-à-dire, interrompt le père, que vous ne retenez que ce qu'on ne vous apprend pas. — Papa, je retiens bien ce que je comprends, mais pas le reste. » Et l'interrogation commence. Le frère hésitant sur l'histoire romaine, la petite, qui le guettait, se lève et répond pour lui en riant. « Pourquoi avez-vous retenu cela? lui demande Rousseau. — Monsieur, c'est que c'est beau, et que cela me fait plaisir. » Il s'agissait d'un trait de Piégulus. Intervient une question sur une règle de la syntaxe latine; elle souille encore la réponse, et

MADAME D'ÉI'INAY. 2GI

M d'Éj)in;iy tic lui dire : « Pauline, est-ce parce qua cela est beau et que cela te fait plaisir que tu as retenu cette règle? — Oh! mon Dieu non, reprend-elle, c'est parce qu'on l'a tant rabâchée à mon frère, que je l'ai retenue malgré moi et sans y rien comprendre. » Tous les traits de l'examen seraient à relever; et Duclos qui bavarde, et Grimm qui se tait, et Mme d'IIoudetot qui papillote, et Francucil qui bâille. Mais la fin est incomparable et vaut la peine d'être citée tout entière. « J'avais donné à mes amis le mot sur ce que je les priais de dire, poursuit Mme d'Epinay, pour encourager mon fds, au cas qu'il méritât leurs éloges; mais M. d'Éi)inay gâta tout, comme je l'avais prévu. Il sortit de l'appartement en emmenant l'enfant, et priant de ne se pas séparer ; et il le ramena avec un habit de velours couleur de cerise et des parements superbes. Je restai désolée de cette gaucherie; elle fit sur lout le monde la même impression que sur moi, d'autant que l'enfant avait l'air si satisfait, que l'on ne pouvait dissimuler le mauvais effet de cette récompense. Il vint d'abord embrassei" ma mère, qui, depuis deux heures, ne cessait de répandre des larmes de joie. Ensuite, il vint à moi. « Je vous trouvais bien plus paré auparavant, mon ami », lui dis-je. Duclos lui dit : « Voilà qui est fort beau, mon ami, mais n'oubliez pas qu'un sot galonné n'est jamais qu'un sot. » Rousseau , à qui mon fils voulut faire admirer son habit, ne lui répondit rien, et, l'enfant le pressant , il lui dit à la fin : « Monsieur, je ne me connais pas en clinquant, je ne me connais qu'en homme; j'étais très disposé tout à l'heure à causer avec vous, mais je ne le suis plus. » Le singulier et amusant triomphe des idées de V Emile avant VÉmile\

202 LEDICATION DES FEMMES l'Ail LES FEMMES.

Mme d'Epiiiay était pénétrée de la doctrine de Rousseau. Elle l'interprétait avec une exagération de sensibilité et de gravité philosophique qui trahit et le maître et le temps. Le jeune Louis n'avait pas encore deux ans qu'elle s'extasiait, non pas à le voir battre des mains en la regardant, ce qui n'cùl él(' que d'une bonne mère, mais à penser <* (pi'il n'y a pas de satisfaction pareille à celle de rendre son semblable heureux ». C'est de la même exaltation que procèdent les douze Lellres à son fils, dont la première est datée presque du jour où l'enfant entrait dans sa dixième année. « J'ai remarqué, depuis quelque temps, lui dit-elle, que vous aviez (lu plaisir à écrire et à lire ce qu'on vous écrivait. Je vous (communiquerai donc mes réflexions ; elles pourront faire ensuite le sujet de nos entretiens. » Et elle se met à disserter sur les avantages de Téducation privée et les inconvénients de l'éducation publique, sur la flatterie et la franchise, l'entêtement et la faiblesse, le mensonge et la droiture, les arts agréables, les devoirs sociaux, le spectacle de la nature, l'agriculture, la vertu. Rousseau, à qui elle avait donné à lire sa première lettre, ne peut s'empêcher d'en sourire. Rien de plus heureux et de plus juste en soi que l'idée de cette correspondance; encore faut-il que l'enfant puisse entendre et répondre. Or de tels sujets seraient à peine bons pour un jeune homme de vingt ans. A cet âge, d'ailleurs, les maximesne valent rien. Des faits, des contes, des fables, à la bonne heure! Et puis pourquoi toujours ces grands mots de soumission, de devoir, de vigilance, déraison? Il s'agit non de faire discourir, mais de faire agir; avec toute cette métaphysique on ne produit que de grands enfants ou de ])lats inqtortants. La leçon était

MADAME D'EI'INAY. 203

brutale : Roussenu le sent et le dit; Mme d'Epinay le sent comme lui, mais ne s'en plaint pas ; elle cherche à revêtir ses enseignements d'une forme plus riante, elle imagine des apologues et des histoires ; mais elle a beau faire, le dogmatisme l'emporte, et c'est Rousseau seul qui l'inspire, quoiqu'il refuse de se reconnaître dans son élève coupable seulement de forcer le ton.

L'enfant ne devait guère profiter de toute cette peine. Il n'était point d'espérance qu'on n'en eût conçue. « Faites des projets sur ce marmot, écrivait Mme de Ronchcrolles à la jeune mère, pour faire diversion aux premiers chagrins de l'abandon. Qu'il ait la ligure de son père, j'y consens, pour vous plaire; quant au reste, tournez-le-moi à la d'Esclavclles (on sait que c'était le nom de famille de Mme d'Epinay), et dès le maillot il y faut penser. » Malheuieuseiucnt rien ne fut plus mal conduit que cette éducation. Il aurait fallu que Mme d'Epinay eût bien mal profité des entretiens de Rousseau pour ne pas détester les collèges. Elle les assimilait aux hôpitaux, utiles aux orphelins et aux indigents, mais (jui ne sont point faits pour ceux qui peuvent se passer des soins d'une maison publique. Elle faisait même plus de cas de la sollicitude des hôpitaux que de celle des collèges. Le médecin au moins prend connaissance du tempérament du malade et le traite pour le mal dont il faut le guérir, tandis qu'un principal ne peut se conduire que par un certain nombre de maximes générales plus ou moins exactes, qu'il applique à tous les enfants indifférennnent. Comment, dans cette méconnaissance du caractère particulier de chaque enfant, ne pas être exposé à donner du pain à celui qui a soif et à présenter de l'eau à celui qui a faim?

Ne doit-il pas nri-iver surtout que, parce qu'un seul a soif, on donne à boire à cinquante qui n'en ont pas besoin? Pour éviter ces fausses directions, il faudrait que chaque enfant eût à côté de lui un homme exprès chargé de l'étudier et de le former. Et môme ainsi, on n'éviterait pas, quant aux connaissances, les inconvénients de l'uniformité de conduite. Le jeune homme qu'on destine à la robe se trouve élevé comme le militaire, et le militaire comme l'ecclésiastique. Aucun n'est préparé à son état. On parle de l'émulation : qui ne sait que l'émulation n'existe, à vrai dire, qu'entre trois ou quatre écoliers, entre lesquels elle dégénère le plus souvent en mauvais amour-propre et en jalousie immodérée? — Ces raisons, qui n'étaient pas toutes incontestables, mais que Mme d'Épinay développait avec une vivacité incisive, l'avaient sans doute profondément convaincue, car elle ne revint jamais de son idée; malheureusement elles n'avaient pas la môme prise sur M. de Bellegarde et sur son mari. M. de Bellegarde et M. d'Epinay avaient été au collège, leuis aïeux aussi: pourquoi l'enfant n'irait-il pas à son tour? Et il y était entré, en effet. Puis il en était sorti, pour y rentrer encore. Le mode de son éducation changeait — triste effet de la désunion des cœurs et des idées — suivant que c'était le crédit du père ou celui de la mèie qui l'emportait.

Le programme des leçons qu'il recevait n'était pas moins exposé à varier. « Qu'il sache bien lire, bien écrire, disait Duclos; occupez-le sérieusement à l'étude de sa langue ; il n'y a rien de plus absurde que de passer sa vie à apprendre les langues étrangères et à négliger la sienne. Il ne s'agit pas d'en faire un An

glais, un Romain, un Égyptien, un Grec, un Spartiate; il est né Français, c'est donc un Français qu'il faut faire, c'est-à-dire un homme à peu près bon à tout. Peu de latin, très peu de latin; point de grec; que je n'en entende point parler! S'il lui arrivait de le connaître sans en être ivre, il ne serait qu'un plat érudit et, s'il en devenait enthousiaste, il se rendrait ridicule. Un peu d'histoire, de géographie, sur la carte, en causant. Du calcul, tout se compte; de la géométrie, tout se mesure, et surtout lieaucoup de morale. Mais n'allez pas surtout lui interdire les plaisirs, les passions, l'aml)ition de se faire sa place : il faut qu'il vive et, s'il reçoit un coup de coude, qu'il sache le rendre. » — « C'est le latin qu'il doit ajiprendre, disait de son côté M. d'Épinay, non pour entendre ses auteurs, il n'importe, car on ne les lit jamais une fois sorti du collège, attendu que cela ne mène à rien ; mais seulement pour se tirer des cahiers de Justinien. Avec cela, des talents agréables; je veux que l'enfant emploie deux heures par jour à. l'étude du violon et doux heures à celle des jeux de société ; il faut qu'il sache défendre son argent : arrangez le reste comme vous le voudrez; mais songez que c'est ma volonté. » Mme d'Épinay taisait de son mieux pour combattre cette volonté, au nom des principes de Rousseau. C'est en causant avec son fils, en promenant ses yeux et ses oreilles, en l'amusant, qu'elle aurait voulu lui ouvrir l'esprit. A quoi elle ajoutait les sentiments : « Aimer ses semblables, leur être utile et s'en faire aimer ; voilà la science dont on ne peut se passer. » Elle faisait aussi beaucoup de fond sur les exemples. En se décidant à emmener son fils à Genève (il avait alors douze ans), elle avait compté sui' le spec-

tacle d'un peuple lilire, aux mœurs austères, pour éveiller en lui les nobles émulations ; et elle constatait qu'à peine arrivé il avait mis de côté ses dentelles. « Une des choses qui l'ont le plus frappé, écrivaitelle avec une sorte de candeur qui devait ravir Rousseau, est la visite qu'il a été faire pour moi à l'un dos premiers magistrats de la ville. 11 l'a trouvé logé au troisième étage, vis-à-vis de son bureau éclairé de deux lampes, son cabinet meublé de livres et son salon d'une bergame. Cet homme, d'un certain âge et d'air vénérable, n'a pas cru manquer à sa dignité en venant luimême éclairer et reconduire mon fds, attendu que tout son cortège consiste en une servante et qu'elle était sortie : lorsqu'il a vu ce même homme recevoir les honneurs de la garnison et les bénédictions du peuple en passant par les rues, il ne lui a pas été difficile, avec deux mots d'explication de notre part, d'apprécier son habit de velours à sa juste valeur. » Au milieu de ces divergences de direction, le véritable maître de i'enfant était Linant, une bête, disait Duclos, d'autant plus bête qu'il croyait avoir de l'esprit, un pauvre homme suivant Mme d'Épinay, un pédant à coup sûr, pour qui le plus grand crime était d'avoir fait un thème à la serpe, qui n'avait ni plan, ni méthode, qui passait sans idée d'un objet à un autre, si bien que « son élève ne pouvait même pas dire à quel genre û'éludes on l'appliquait et avait la tête étonnée lorsqu'on lui faisait une question », assez artificieux d'ailleurs dans son intelligence bornée et trahissant un peu tout le monde, donnant doucereusement à croire a Mme d'Épinay qu'il Télevaii suivant ses principes, assurant M. d'Épinay qu'il le laissait à son clavecin

MADAMR D'ÉPINAY. 507

trois ou quatre heures par jour, aboutissant enfin à faire un jeune homme qui ne manquait pas d'agréments naturels, mais paresseux, joueur, coureur d'aventures, impropre à Va finance où Mme d'Epinay avait d'abord essayé de l'attacher, impropre à la magistrature où elle lui avait ensuite acheté une charge, qui n'avait pas mieux réussi comme officier dans les dragons de Schomberg, faisait partout des dettes, ù Bordeaux, à Paris, à Nancy, à Berne, qu'il falkit finalement enfermer et interdire, que le mariage régla un moment en l'enchaînant dans une petite ville de la Suisse, mais que son incurable légèreté ne tarda pas à reprendre, et qui, poursuivi par ses créanciers, obligeait sa mère à vendre les diamants qu'elle avait conservés comme dernière ressource.

Mme d'Kpinay n'avait })as allendu ce dénouement pour le juger; et, bien que dans la direction qu'elle avait essayé de lui donner, Bousseau eût été son conseil préféré, jamais la pensée ne lui vint de le rendre responsable. 11 faut le dire à son honneur : môme après l'éclat de sa rupture avec le maître, même alors qu'elle commençait « à ne plus bien comprendre son vocabulaire » , Mme d'Épinay était restée fidèle à ses doctrines. Ce n'est que lentement, sans passion, qu'elle s'en détacha. Elle n'avait jamais bien comj)ris le système de l'éducation négative d'Emile. Pourquoi, disaitelle, condamner l'intelligence de l'enfant à cette sorte d'inertie , sous le prétexte de lui donner le temps de se fortifier? Lui défend-on de mouvoir ses bras et de se servir de ses mains durant le temps qu'il apprend à marcher? 11 faut respecter dans son esprit comme dans son corps le travail de la nature et ne laisser

aucune faculté inaclive. D'autre part, nul plus queLinant ne dut contribuer à l'éclairer, par le décousu de ses procédés, sur les dangers de la théorie du travail sans travail ; et sa propre expérience acheva de la convaincre. « Toutes les méthodes agréables d'apprendre aux entants les sciences sont fausses et absurdes, lui écrivait l'abbé Galiani dans une de ces boutades où l'esprit le dispute au bon sens; car il n'est ])as question d'apprendre la géographie ou la géométrie, mais bien de s'accoutumer à travailler, c'est-à-dire à fixer son esprit sur un objet. » — « Je m'en étais bien doutée, répondait-elle, que les méthodes agréables ne valaient rien pour les enfants. Seulement, comme j'ai la sotte habitude de ne m'en pas rapporter à mes idées, lorsqu'elles ne sont pas confirmées par les gens en qui je crois, je croyais me tromper. Actuellement, mon cliarmant abbé, que votre lettre est venue mettre le sceau à mes opinions, l'univers et tous messieurs les infaillibles me soutiendraient le contraire que je n'en démordrais plus. Aujourd'hui d'ailleurs la démonstration est faite: parmi les élèves dont je me suis chargée, aucun n'a réussi que je n'aie forcé par l'application à vaincre les difficultés. J'entreprends à cette heure mes petits-enfants ; je me propose cette rigueur avec eux, et certainement ils y passeront. » Cette sorte de réhabilitation de l'effort était devenue chez Mme d'Épinay, comme elle le confessait, une sorte de manie. Elle ne condamnait pas avec moins de sévérité la méthode qui consistait à faire remonter Emile à l'origine de toutes les sciences, de façon à les lui faire retrouver, comme s'il était nécessaire d'inventer ce qu'il suffisait d'apprendre! Mais ce qui porta le dernier coup à sa confiance, c'est la légè-

retô paradoxale avec laquelle Rousseau traitaitses propres doctrines. Elle avait foi dans l'efficacité de l'éducation. « Les lumières qu'acquièrent les peuples doivent tôt ou tard opérer des révolutions », disait-elle avec profondeur. Ce qui la touchait dans les mœurs de Genève, c'est que la jeunesse y entendait incessamment parler de la patrie, des devoirs du citoyen, et (jue tout le monde y contribuait à élever tout le monde. Elle n'entendait pas raillerie sur ce point, dès que la critique devenait sérieuse. Que Duclos déclarât, le verbe haut, que les plus belles leçons étaient impuissantes à former un esprit ou un caractère, elle n'y prenait pas autrement garde ; que Galiani lui écrivît que « c'était un délire de croire à Rousseau et à son £'mî7e, d'admettre que les maximes, les discours eussent jamais rien fait à l'organisation des tètes » et lui jetât ce déli : « si vous y croyez, prenez-moi un loup et faites-en un chien, si vous pouvez », elle s'en annisait et ne répli(piait point. Mais il arriva qu'un jour Rousseau se mit devant elle à plaider cette thèse « que les pères et les mères ne sont point faits par la nature pour élever, ni les enfants pour être élevés », la développa, la soutint, comme il soutenait toutes choses, avec une logique passionnée; et ce jour-là il lui laissa la désolation dans l'àme. « Cet honnne n'est point vrai », dit-elle pour ne plus s'en dédire; et le moment n'est pas éloigné où, rompant, sans mesure et conséquemmcnt sans justice, avec les enthousiasmes du passé, elle déclarera que Rousseau « n'est qu'un nain moral monté sur des échasses ».

L'EDUCATlOiN DES ILMMLS l'Ail LES l'EMMES.

L;i pi'ofomlcur du dissontinienf, s'accuse mieux encore dnns les questions qui touclicnl à l'éducation des femmes. Les amis de Mme d'Épinay, dans une pensée de conq)laisance et pour mieux établir que son fils, qu'elle n'avait pu façonner à sa guise, n'avait rien de commun avec elle, ne l'appelaient le plus souvent que le fils de M. d'Epinay. Pauline, au contraire, est bien sa fille. Elle ne s'en était séparée avant son mariage que deux fois : la première, au moment de son voyage à Genève, et en la laissant entre les mains de Mme d'Esclavelles; la seconde, pour lui faire faire sa première communion au couvent, suivant l'usage. Si elle l'avait laissée épouser à quinze ans M. de Bclsunce, c'était par la crainte d'une fin prématurée. Même dans les premières années de son mari !ge, Mme de Belsunce ne resta jamais sans venir de ses terres de Navarre passer une saison avec sa mère. Rentrée définitivement à Paris, c'est elle qui la remplaçait auprès de ses correspondants, toutes les fois que Mme d'Épinay était empêchée de tenir la plume. Cette étroite intimité dont elles jouissaient autant l'une que l'autre était la juste récompense des soins de Mme d'Épinay. Elle s'était fait seconder dans son éducation par Mlle Durand etMlleDervillé, deux gouvernantes de mérite, deux esprits mieux faits que Linant; mais sans jamais cesser d'avoir l'œil et la main à tout. « Qu'est-ce que vous voulez que fasse sur un enfant, disait imperlinemment Duclos à Linant,

un prédicateur d'activité comme vous, enveloppé d'une robe de chambre, en bonnet de nuit et couché sur deux chaises au milieu du jour? » Mme d'Epinay payait de sa personne. Mlle d'Ette nous la représente au milieu des répétitions et des préparatifs d'une comédie, s'enfermant tous les matins deux heures dans sa chambre pour donner à Pauline sa leçon de musique, de lecture et de catéchisme. Elle s'étudiait à la suivre dans le libre développement de sa nature. Un des reproches qu'elle faisait à Rousseau, c'était de se substituer partout lui-même, ses idées, son âme à celle de tout le monde; la Nouvelle Héloïse la laissait froide : c'est toujours l'auteur qui parle, disait-elle. Comme Fénelon et Mme de Maintenon, elle pensait que le mieux était de laisser vivre l'enfant de sa vie, « afin de l'amener à se bien connaître et à indiquer lui-même ce qu'il lui fallait ». Pour rien au monde elle n'eût voulu tromper Pauline ni se tromper sur elle. S'il lui échappe de dire : « J'en veux faire un ange », le sens pratique reprend bientôt le dessus, et ce qu'elle voit surtout dans sa fille, ce sont les défauts. C'était une jolie enfant, intéressante, d'une intelligence qui s'annonçait dès trois ans, mais très décidée, d'une sensibilité extrême et que le couvent « avait lardée de deux mille défauts ». La vie de salon ne lui avait pas toujours été bien saine non plus. Elle s'était accoutumée à jouer un rôle, elle en était enorgueillie, elle papillotait et tranchait. Mme d'Épinay ne craint pas de s'assurer la complicité de ses amis pour la corriger; et ces petites leçons, intervenant avec esprit, ne manquent jamais leur effet. Mme d'E[)inay ne lui donnait elle-même que la fleur de ses seulinienls. On admirait, non sans raison, que

Pauline et son frère n'eussent jamais eu que du respect pour leur père. Elle ne souffrait pas qu'on la flattât, qu'on la gâlàt, qu'on la détournât de ses devoirs d'enfant. Pour mieux établir son action, elle lui avait ellemême tracé son programme d'études.

Ce programme fait partie du recueil des morceaux de choix qu'elle avait rassemblés sous le titre de : Mes moments heureux. Pauline avait alors neuf ans. Voici quel devait être ce que nous appellerions aujourd'hui son emploi du temps. A huit heures, lever, prière, déjeuner et toilette; à dix heures, explication de l'Épître et de l'Évangile; à onze, écriture; à midi, dîner : après quoi jus(ju'h quatre heures, promenade à travers champs, en étudiant sous forme de récréation les animaux, les plantes, la nature, toutes les fois que le temps le permettait, ou, s'il n'était pas possible de sortir, jeux et travaux de couture, de bi-oderie, de tnpisserie; de quatre à cinq heures, catéchisme historique et dogmatique; de cinq cà cinq et demie, exercices de mémoire sur des scènes de comédie ou des fables; de cinq heures et demie à six et demie, histoire et géographie; ensuite repos jusqu'à neuf heures; à neuf heures, so\q)er, examen moral et coucher au plus tard à dix heures et demie. Pour ces divers enseignements point de livre, et pleine liberté à l'enfant d'interrompre la leçon par des questions. Si son attention s'égarait, point de gronderie ni de punition; il fallait la ramener par d'habiles détours en ayant l'air de se prètei' à la diversion. De préceptes et de maximes, peu; des entreliens portant sur des faits et sur des observations empruntés ou a|)pli(|ués à la vie; des exemples, s'il s'agissait de morale. Rien de plus

MADAME D'EPIKAY. 273

utile surtout que de s'adresser à la conscience de l'onfant et de la faire juge d'elle-même. « A-t-elle donné quelque preuve ou de sensibilité ou de générosité ou d'autre vertu qui parte du cœur, disait la mère, c'est l'occasion de lui montrer le plus grand contentement, de lui passer dix fautes pour un seul de ses bons mouvements et de me la conduire comme en triomphe. » — « Vous voyez, concliinit-clle (le plan est l'objet d'une lettre adressée à Mlle Durand), que, pour alléger le travail de ma tille, j'en exigé pas mal de vous. Il faut beaucoup vivre avec elle, comme je vivrai moi-même avec elle et avec vous. » Nous voilà loin de l'élévation disproportionnée et de la sécheresse théorique des Lettres à mon fils.

La façon judicieuse et aimable dont Mme d'Épinay appliquait elle-même sa méthode ne valait pas moins que la méthode. Les Conversations entre une mère et sa fille ou les Conversations iVÉmilie n'étaient que la première partie d'un traité général d'éducation. Mme d'Épinay considérait qu'une éducation bien conçue comprend trois degrés ou trois époques : de six à dix ans, de dix à quatorze ou quinze ans, de quinze ans jusqu'à l'établissement de la jeune fille. C'est au degré de six à dix ans que répondent les Conversations cVÉmilie. Le plan général en est très simple. Dans ses Entretiens comme dans ses Proverbes, Mme de Maintenon met aux prises deux ou plusieurs jeunes filles imaginaires auxquelles elle fait développer une thèse : la petite scène part d'une définition précise et s'achemine, avec plus ou moins de rapidité, suivant la dilficulté du sujet, vers la preuve ou démonstration qui en est comme le dénouement. Les douze Conversa-

274 i;ni)UCATION DES FEMMES PAR LES FE:\IMES.

tions d'Emilie n'ont pas cetto allure réglée. Elles ont toutes pour objet de mettre en lumière quelque jirescription de sagesse, de préconiser quelque qualité essentielle, l'obéissance, la modestie, l'esprit d'ordre, la raison; l'anecdote puisée dans la vie, ou le conle inventé à plaisir, contribue à illustrer, pour ainsi dire, les vérités morales. Mais ces vérités ressortent du dialogue plutôt qu'elles n'y sont dogmatiquement établies. Eviilie n'est pas un personnage de convention ; c'est bien réellement une petite fille qui cause sur les genoux de sa grand'mère, avec plus de tenue sans doute qu'à son ordinaire, avec plus de gentillesse aussi, mais qui s'y montre dans le naturel et le mouvement de son esprit, qui arrête l'entretien pour se faire expliquer les mots nouveaux à son oreille ou les sentiments dont elle n'a pas une suffisante intelligence, qui le reprend à son aise et semble le conduire, tant elle est elle-même habilement conduite, et qui, par un effet progressif que Galiani signale en l'admirant, arrive, de dialogue en dialogue, à prendre possession de ses petites facultés. La grand'mère non plus n'est point un être de raison ; elle appartient de tout son bon sens et de tout son cœur à la tâche qu'elle a assumée. Ce n'est pas seulement un devoir qu'elle s'est imp.sé et qu'elle poursuit avec une logique d'un effet d'autant plus sûr qu'elle en garde le secret; c'est une satisfaction tendre qu'elle se donne. Elle fut la dernière de Mme d'Épinay : le livre avait été écrit sur son lit, qu'elle ne quittait presque plus. On sait quels succès il obtint : l'Académie Française lui décerna le prix fondé par M. de Montyon; l'impératrice de Russie, Catherine II, l'adopta pour l'éducation de ses enfants; et, sachant que Tau-

leur était presque dans l'indigence, elle lui fit délicatement rémettre, sous forme de prêt, une somme de 46 000 livres. « Mais, de tous les témoignages, aucun, nous dit Grimm, ne fut plus agréable à Mme d'Épinay que ceux qui, comme celui de la princesse de Beauvau, étaient un hommage à sa sensibilité et à sa raison de mère. » Voltaire le savait bien, lorsqu'il lui écrivait : « La fille de l'arrière-petite-fille du grand Corneille vous lit en s'écriant à chaque page : Ah ! la bonne maman, la digne maman ! »

, Rousseau eut pu légitimement revendiquer une part de ce succès. Les Conversations cVÈniilie tiennent directement de sa méthode et de son esprit. Il en avait lourni dans le cinquième livre de V Emile une sorte de modèle. C'est à son exemple que Mme d'Epinay donnait tant d'aisance à ces premières leçons, où elle ne semble avoir d'autre but que de nourrir, en l'excitant doucement, la curiosité de Tcnfiuit. Mais, dès la seconde période, si elle avait abordé la suite de son plan, le maître aurait senti la différence. « Toute mon éducation s'est tournée vers les talents aimables, ces talents qui sont l'unique patrimoine intellectuel de Sophie, disait Mme d'Épinay, et j'en ai perdu l'usage : il ne me reste que quelques légères connaissances de ces arts et le sens commun. » Or elle estime que cela ne suffit pas. Nous arrivons ici au vif de ses sentiments. La réputation de bel esprit ne lui faisait pas peur; le mot ne lui paraît « qu'un persiflage inventé par les hommes pour se venger de ce que les femmes ont communément plus d'agrément queux ». Cependant, à son sens, « on ne peut que gagner du ridicule à s'alficher })0ur savante, et elle ne croit pas qu'une

femme puisse jamais acquérir des connaissances assez étendues et assez solides pour se rendre utile à ses semblables; en eût-elle la théorie, la pratique lui ferait toujours défaut : tout ce qui tient à la science de l'administration, de la politique, du commerce doit donc rester étranger aux femmes ou leur être interdit » . Même dans les belles-lettres, la philosophie et les arts il est, selon elle, une mesure que les femmes ne peuvent dépasser. A quoi leur servirait d'approfondir les langues anciennes?Encore moins pourraient-elles sonder les mystères de la métaphysique. Et si la musique, la danse et la poésie sont à leur portée, on n'en saurait dire autant de la sculpture, de l'architecture, môme de la peinture, « dont elles ne peuvent guère aller contempler les chefs-d'œuvre au loin dans les écoles étrangères, et que la décence leur défend d'étudier à l'école de la nature ». Ces réserves sont sérieuses, on le voit. Mais, dans le champ où elle se renferme, Mme d'Épinay se donne carrière. Elle ouvre largement aux femmes le domaine de la littérature, française, anglaise et italienne, de la morale, de la géographie, de l'histoire, de toutes les sciences sociales. Son salon était devenu, par Grimm, le rendez-vous des diplomates : le comte de Greutz, le baron de Glcichen, le comte de Fuentès, le marquis Caraccioli, le comte de Schomberg s'y rencontraient avec Galiani , Tronchin , Diderot , Sedaine, Necker, M. de Sartines et le baron de Montyon. On y discutait toutes les questions du jour, la Théorie de rimpôt et la Législation des grains, VArinide de Gluck et les Salons de Diderot. La première visite de Voltaire, en revenant de Genève à Paris pour recueillir les honneurs de son dernier triomphe, avait été pour

sa « belle philosophe ». Mme d'Épiiiay ne tirait point vanité de ces commerces et ne craignait rien tant que de faire ombrnge. « C'est encore un problème que je n'ai pu me résoudre, écrivait-elle à la lin de sa vie, de savoir pourquoi je n'ai jamais pu plaire à Mme GeoftVin, observant toujours paisiblement, n'offusquant et n'effaçant jamais personne, n'ayant ni fortune, ni maison montée, n'étant ni bête ni conquérante. » Mais, si elle ne se produisait qu'avec réserve, elle savait admirablement jouir de la société de ceux qu'elle avait une fois attirés. « Une heure de conversation, avait-elle coutume de dire, donne plus de satisfaction que tous les trésors de la terre. » Ses amis partis, les lumières éteintes, elle reprenait en elle-même leurs entretiens, s'y renouvelait, y puisait les éléments de sa vie. Elle ne considérait pas seulement comme légitime, elle déclarait nécessaire pour les femmes — leurs devoirs de mère, tic fdle, d'épouse une fois remplis — de se livrer à l'étude, de développer et d'étendre leurs connaissances : « c'est le sûr moyen de se suffire à soi-même, d'être libre et indépendante, de se consoler des injustices du sort et des hommes; on n'est jamais plus chérie, plus considérée d'eux, que lorsqu'on n'en a pas besoin ». Quel renversement du principe de déjiendance établi par Rousseau ! Diderot, raillant certains cercles de femmes ignorantes, superficielles, banales, toujours à la remorque, les comparait à des pouj)ées mues par des ressorts dont elles n'ont pas la clef. Sophie aussi à bien des égards est une poupée. L'idée qu'à la fin de sa carrière Mme d'Épinay se faisait, le portrait qu'elle traçait de la femme, maîtresse d'elle-même,

éclairée et instruite pour son bien comme pour celui de tout le monde, est, sur ce point, quelque admiration qu'elle eût autrefois professée pour le génie de Rousseau, la critique la plus décisive de sa doctiine.

Mme Necker nous permet de saisir pnr un autre cote ce qui, dans les principes de Rousseau, froissait les idées des femmes dont il avait d'abord séduit la confiance. Bien que Mme Necker et Mme d'Epinay eussent un grand nombre d'amis communs et entretinssent d'intimes rapports de société ou de correspondance, le sentiment que l'on éprouv(; en passant du salon de l'une dans le salon de l'autre est celui du contraste. L'élévation et la gravité que Mme d'Épinay apporte à l'étude des questions sérieuses, particulièrement des questions d'éducation, laissent malgré tout subsister dans l'esprit une sorte de gène et de trouble qui se rattache au souvenir des entraînements de sa jeunesse; on a besoin de se rappeler qu'il n'a point tenu à elle, à ses bons et charmants instincts, d'être ce qu'elle a fait de sa lille. Pour Mme Necker, au contraire, à quelques frivolités que son nom se trouve mêlé d'aventure, c'est le respect qu'elle inspire , à distance comme dans le cercle qu'elle présidait. Elle avait, disait-on, transformé sa maison en un temple. Galiani lui-même n'y enirait qu'en composant son attitude. « Je serai froid et poli comme une assiette de Mme Geoffrin visà-vis de Mme Necker, écrivait-il à Mme d'Épinay après une brouille; je ne veux plus avoir avec elle que des

rapports de chancellerie; voilà comme je punis le froid maintien de la décence. » Môme dans les moments oîi il pouvait se croire autorisé à s'abandonner à ses habitudes de familiarité, jamais il n'eût osé se permettre à son égard ce qu'il ne s'interdisait guère avec personne. C'est elle sans doute et son entourage qu'il avait dans la pensée lorsque, aprèsavoirdit un jour de la nation dont l'hospitalité lui avait été si douce : « Vous avez des vices énormes, mais ils sont tels, que toute l'Europe voudrait les acquérir et payer très cher les leçons à ses maîtres », il s'écriait : «Il y a encore bien des mœurs, des vertus, de l'héroïsme dans votre Paris; il y en a plus qu'ailleurs : c'est ce qui me le fait regretter et me le fera peut-être revoir un jour ». Mme Necker était, à ses yeux comme aux yeux de tous les contemporains, l'expression de ce qu'à la fin du dix-huitième siècle l'esprit français offrait déplus honnête et de plus sain'.

C'est par le roman qu'avait commencé cette vie si sérieusement ordonnée; et c'est ce roman qui semble avoir été l'occasion de ses premiers rapports avec Rousseau. On connaît aujourd'hui, grâce à une publication d'un vif intérêt, les vicissitudes de la passion qui, pendant près de cinq ans, avait enchaîné son cœur et paraissait devoir fixer sa destinée-. Gibbon, que les

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