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sique, la peinture et même le latin; il recommandait .seulement de ne puiser à ce trésor de connaissances ({u'avec réserve.

Sauf le latin et la peinture, toutes ces matières, comme nous dirions, faisaient partie de l'enseignement de Sainl-Cyr jusqu'en 1692; et, à vrai dire, il n'en est point qui ait été jamais complètement supprimée. Mme de Maintenon se laisse emporter par sa fougue naturelle lorsqu'elle semble interdire aux demoiselles tout sujet profane et ne tolérer de l'iiisloire (jue juste « ce qu'il faut pour ne pas confondre un empereur romain avec un empereur de la Chine ou du Japon, et distinguer un roi d'Espagne ou d'Angleterre d'avec un roi de Perse ou de Siam ». Ce sont les Mémoires des Dames de Saint-('yr qui nous en avertissent : « on se tromperait à prendre à la lettre tout ce qu'elle fit à l'époque de la réforme, et même tout ce qu'elle écrivit depuis sur ce sujet » ; son intention n'était pas « qu'on tînt toute la vie les demoiselles dans ce grand abaissement où elle jugea à propos de les mettre pour un temps ». Il y eut comme une période de pénitence : on rentra ensuite dans la mesure. Mme de Maintenon ne désapprouvait pas « qu'on lût quelquefois dans la mythologie et l'antiquité, ni qu'on connût les princes de sa nation, pourvu que cela ne fût pas l'objet d'une étude particulière et suivie ». Mais c'est là précisément ce qui marque le changement opéré dans l'esprit, sinon dans les programmes de Saint-Cyr.

Sous une forme plus ou moins atténuée, à partir de 16S2 Mme de Maintenon proscrit ce qu'elle appelle après Fénclon la vaine curiosité. 11 y avait bien des souvenirs de l'hôtel de Rambouillet ainsi que des salons

de Scarron et du maréchal d'Albret dans l'impulsion donnée d'abord à la maison de Saint-Louis : on discourait, on composait, on discutait sur toutes sortes de sujets. Il semblait qu'on ne put avoir ni l'esprit trop ouvert, ni le langage trop subtil, ni la plume trop aiguisée. « Pour les discours et les définitions de vertus, nous é lions plus loin que personne », disait Mme de Maintenon; tout le monde voulait faire son livre de Maximes. C'est ce libre essor qui se reterme. Plus de lectures ni d'écritures : rien n'est moins sain pour les filles; — plus de conversations : elles s'ennuieront à mourir dans leur famille ; il faut qu'elles s'apprennent à aimer le silence qui convient à leur sexe ; — plus de poésie ni d'éloque-nce : elles éloignent de la simplicité. « Les feuunes ne savent jamais qu'à demi, et le peu qu'elles savent les rend fièrcs, dédaigneuses, causeuses, et dégoûtées des choses solides » : voilà le principe. « Dieu préserve les demoiselles de faire les savantes et les héroïnes; il suffit qu'elles ne soient pas plus ignorantes que le commun des honnêtes gens ! » voilà le dernier mot. Mme de Maintenon se défie particulièrement des exemples de l'antiquité et de la morale païenne. Elle avait commencé par adopter le cadre des études défini par Fénelon, sans tenir compte de la réserve que Fénelon y avait introduite; la réserve devient sa règle. Il serait injuste, à coup sûr, de ne pas reconnaître ce que sa pensée eut tout d'abord de souple et d'élevé, et peutêtre ne l'a-t-on pas, en général, suffisamment mis en lumière; mais il ne serait pas moins inexact de ne pas marquer jusqu'à quel point cette pensée se replia. A ne considérer que l'instruction, le programme définitif de

Saint-Cyr, incomparablement supérieur encore, par la largeur et l'étendue, à celui de tous les couvents du dix-septième siècle, est resté inférieur à ce que la première expansion semblait avoir promis.

Mais ce (|u'ellcreli;uRluut à l'instruction proprement dite, Mme de Maiiitenon le donnait à l'éducation sans compter. « Beaucoup de maximes et peu de latin », disait-elle au duc de Montchevrcuil en traçant avec lui le ]»lan des études du duc du Maine, et, le jour où le [)récepteur manquait la leçon de lalin, elle s'écriait : « Victoire, voilà une journée do gagnée! » C'est l'excès plaisant de ses sentiments; mais il en indi(|ue bien la direction.

Mme de Maintcnon estimait comme Leibniz qu'être maître de l'éducation, c'est être maître du monde. Dans Saint-Cyr elle voyait « de (pioi renouveler par tout le royaume la perfection du cbristianisme ». Elle n'avait d'abord songé qu'à venir en aide à quelques nobles misères. Son ambition s'était trouvée dépassée : « l'arbre, après avoir enfoncé ses racines en terre, avait bientôt de toute part poussé ses rameaux ». On demandait des élèves à Saint-Cyr pour fonder des établissements nouveaux sur le plan de la maison mère ou pour réformer ceux qui existaient. Mme de Maintenon n'eut pas de plus grande satisfaction peut-être que de voir les idées qu'elle professait prendre sous ses yeux la force d'une tradition et s'emparer par avance

de l'avenir. Quel n'aurait pas été l'orgueil mêlé à sa douleur si, à cent ans de distance, Saint-Cyr lui eût ap- ])aru tombant sous les coups d'une révolution qui devait transformer le monde , mais tombant intact et après avoir subi, sans en être ébranlé, tous les assauts d'opinion du dix-huitième siècle!

Toutefois il ne suffit pas, pour bien faire, de croire à la vertu de ce que l'on fait : il y faut des règles. Il n'y a de bonne pédagogie que celle qui repose sur une psychologie ferme et éclairée. Mme de Maintenon avait la sienne, non une psychologie d'école, à déductions savantes, — une simple psychologie d'observation exacte. Elle se souvenait de sa propre jeunesse; elle avait étudié celle des autres un })cu partout, suivant le précepte et l'usage de Montaigne, au travail et au repos, au jeu surtout; et ses rélloxions prenaient vile dans son esprit ou sous sa plume le ton et l'autorité de la formule. On a plus philosophiquement analysé le caractère de l'enfant; je ne crois pas qu'on l'ait jamais mieux compris.

Ce qu'elle cherche avant tout, c'est le naturel. Assurément elle ne pense pas à supprimer, ni même à atténuer dans l'éducation l'effort nécessaire. Elle ne demande pas « qu'on n'oblige point les enfants d'apprendre ce qu'il faut qu'ils sachent, parce que cela leur fait de la peine » ; mais elle prend grand soin de ne pas laisser confondre la dissipation avec le besoin de mouvement; elle ne veut pas « qu'on juge qu'une fille est légère parce qu'elle sort de son banc, ou parce qu'après avoir lu quelques lignes, elle regarde un oiseau qui vole. Celle légère vaudia peut-être mieux qu'une sournoise qui parait plus sage : ce n'est pas

même parler juste de dire qu'elle est légère; car cette joie, cette vivacité, ce pétillement des enfants qui fait qu'ils ne peuvent demeurer en place, est un effet de la jeunesse : on est ravi de se sentir jeune, d'avoir de la santé; on n'a rien dans l'esprit; si quelque chose fâche, cela ne dure guère. » Bien j)lus, elle aime les natures qui se découvrent et qui se donnent. Rien ne vaut, à ses yeux, l'esprit de droiture et de franchise, dùt-il s'y joindre quelques dcftiuts, que corrigeront Tàge et la raison. Ce qu'elle redoute, ce qu'elle poursuit impitoyahlement, ce sont les dissimulations, les cachotteries, les mystères, les esprits retors et diflicultueux, qui se retranchent, se dérobent et mettent tout le monde mal à l'aise : « Il faut avoir en tout l'esprit droit, disait-elle : on ne tue pas un monstre caché. »

Pour fortifier ces dispositions chez les unes, les corriger chez les autres, il n'est pas de soin qui lui paraisse superllu. Elle connaît l'influence de la santé sur le caractère, l'action de la croissance, l'effet du régime. Elle n'admet aucune mollesse, aucune douceur inutile ; mais elle interdit toute privation. La vie de Saint-Cyr était simple et saine. Des lits durs; de l'eau froide en toute saison j)our la toilette, les petites exceptées; pou ou point de feu que dans le grand besoin; des pièces aux jupons de dessous ; aucun mets de recherche ; — mais de bonnes couvertures, des vêtements chauds, une nourriture abondante, aussi large pour les grandes qu'elles le demandaient, même avec une portion de faveur pour les grosses mangeuses; pas de poires coupées en quatre ni de viandes réchauffées trois fois; par-dessus tout, connue assaisonnement, l'exercice, le mouvement

par le travail physique, qui achève de donner au corps le bien-être nécessaire. De même pour ce que dans l'école moderne on appelle 1' « hygiène morale » : des règles générales qui soient reconnues de tout le monde; mais, dans l'application de ces règles, beaucoup de souplesse. Mme de Maintenon faisait la guerre aux maitresses pointilleuses; elle n'entendait nullement qu'on cherchât à découvrir les fautes des enfants, qu'on épiât les occasions pour les confondre; bien au contraire: ne pas tout entendre, ou du moins ne pas montrer qu'on entend tout, faire semblant d'ignorer ce qu'on peut, un mot échappé, un rire hors de saison, une faute courte et passagère; lorsqu'on n'a pu s'empêcher de voir, se garder de toujours punir, distinguer entre les résistances ou les inadvertances du moment et les opiniâtretés ou les dissipations de fond : telles sont ses recommandations continuelles. Elle poussait le précepte sur ce point aussi loin que Fénelon. « Il faut parfois, disait-elle, laisser les enfants faire leur volonté, afin de connaître leurs inclinations. » Et comme c'est lorsqu'ils y pensent le moins qu'ils se révèlent le mieux, dans son emploi du temps elle ménageait aux récréations une place particulière. Une des maximes fondamentales des Petites Écoles était qu'il faut entretenir l'enfant en belle humeur. Mme de Maintenon, d'accord en cela avec Port-Royal, insiste pour « qu'on gouverne avec gaieté ». Ses moyens d'action étaient conformes à celte doctrine. Le principal était la raison. « Vous savez, écrivait-elle, que ma folie est de vouloir faire entendre raison à tout le monde. » Elle estimait que c'est un langage qu'on ne saurait tenir aux enfants ni trop tôt ni trop souvent; elle l'introduisait partout, dans la piété comme

dans le reste. Ame profondément religieuse, elle avait l';iit de la religion le fondement de Saint-Cyr. Mais les l'ègies de piété qu'elle prescrivait pour les enfants n'avaient rien d'étroit ni d'excessif. Si on les laisse trop longtemps à l'église, elle fait sévèrement l'observation que ce n'est pas leur place. Elle plaisante sur les colilichets et les agnus. Elle interdit les abstinences prolongées et les mortifications. « Il ne s'agit point de faire des religieuses, et pour celles qui auraient la vocation, ce n'est pas le moyen de s'y préparer. Que la piété qu'on leur inspire soit solide, simple, douce et libre; qu'elle consiste plutôt dans l'innocence de leur vie, dans la simplicité de leurs occupations, que dans les austérités et les retraites. Quand une fdie instruite dira et pratiquera de perdre vêpres pour tenir compagnie à son mari malade, tout le monde l'approuvei'a; quand elle aura pour principe qu'il faut honorer son père et sa mère, quelque mauvais qu'ils soient, on ne se moquera point; quand elle dira qu'une femme fait mieux d'élever ses enfants et d'instruire ses domestiques que de passer la matinée à l'oratoire, on s'accommodera très bien de cette religion, et elle la fera aimer et respecter. » Elle prêche le devoir « humainement ». Elle s'attache à l'esprit, non à la lettre. Elle ne permet pas surtout qu'on trompe l'enfant. Si on lui parle d'histoires, « il ne faut jamais lui en faire dont on ait à le désabuser plus tard, mais toujours lui donner le vrai comme vrai, le faux comme faux ». C'est agir en contresens de ses instincts et de son intérêt que de prendre de la peine pour s'abaisser jusqu'à lui par un langage enfantin : on ne s'en empare « qu'en l'élevant à soi au moyen de la raison », qui n'interdit d'ailleurs aucun agrément.

S'est-on Iromjié: il n'y a pas de honte à le reconnaître, et il faut dire franchement : Mes enfants, je vous ai tenu tel langage ; après y avoir bien pensé, je trouve que j'ai eu tort et voici ce qui est vrai.

Mme de Maintenon ne nous dit point quel était, à Saint-Cyr, le mode de récompense. Nous voyons seulement dans ses lettres qu'on y donnait des prix, et qu'elle s'en occupait comme de tout le reste; nous y voyons aussi qu'une bonne parole venant d'elle était reçue comme le plus grand témoignage de satisfaction. Au contraire, elle s'étend beaucoup sur ce qui touche aux réprimandes et aux corrections. Elle n'aimait ni le fouet ni les punitions violentes, bien qu'elle n'en défendît pas absolument l'usage. C'est la conscience qu'elle visait. Même dans cette forme de répression intelligente, elle redoutait et prévenait les excès. Ses indications à cet égard sont dignes de remarque. Les admonestations ou les punitions, pour être utiles, ne doivent être ni multipliées, ni infligées sur le coup; il importe d'y bien considérer les circonstances, la disposition du moment, le fond du caractère; il y a des jours malheureux où la maîtresse n'est pas préparée à punir, car il y faut de la réflexion ; où l'enfant n'est pas préparé à recevoir la punition, car il y faut le sentiment de la faute. Il est indisj)onsable de. savoir attendre et compter avec le temps ; et il ne suffit pas d'être juste, il faut être bon. Patience, vigilance, douceur, Mme de Maintenon voudrait faire giaver ces trois mots sur les portes de toutes les cellules. Elle croyait notannnent à l'eflicacité de la bonté. « Vous parlez, dit-elle, à vos enfants avec une séche- )esse,un chagrin, une brusquerie qui vous fermera tous les cœurs; elles ont besoin de savoir que vous les aimez,

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que vous êtes fâchée de leurs fautes pour leur propre intérêt, et que vous êtes pleine d'espérance qu'elles se corrigeront. » Enfin, dans ces procédés de justice affectueuse, elle insistait particulièrement sur les distinctions à observer entre les tempéraments. Pour les unes, un regard suffira, })our les autres, un mot (et en général les longs discours ne portent prs); pour celle-ci, la répiimande publique, pour celle-là, une conversation particulière. L'enfant se fait juge du traitement qui lui est appliqué, et le cliàlimentne lui profite que s'il répond au regret qu'il éprouve. L'essentiel est de provoquer en lui ce retour sur soi-même, « de le faire entrer en raison ».

La discipline que Mme de Maintenon appliquait à l'éducation de l'esprit participait du même caractère. Les Dames de Saint-Cyr lui demandaient un jour quel cas il fallait faire de la mémoire, et elle répondait : « C'est \m talent qui a son utilité comme un autre, mais je ne voudrais pas qu'on estimât une fille pour ce seul avantage; une marque qu'il est peu solide, c'est qu'on l'attribue à notre sexe, tandis qu'on réserve le jugement aux hommes. Il vaut mieux que les enfants sachent moins de choses et qu'elles les comprennent. » Elle ne se laisait pas illusion d'ailleurs sur ce qu'il est possible d'obtenir. « Il ne faut point forcer l'esprit des enfants, disait-elle avec énergie, ni s'opiniàtrer à les rendre toutes des merveilles, car il est impos ùble que dans un aussi

grand nombre il n'y en ait pas d'un médiocre génie. » Mais chez toutes elle voulaitque l'effort profitât à l'esprit. Même dans les exemples d'écriture, — elle en avait beaucoup tracé elle-même, — elle cherchait la pensée morale, le conseil utile; elle ne permettait pas que l'intelligence de l'enfant portât sur le vide. Elle recommandait les explications simples, claires, bien à la portée suivant l'âge, et appuyées sur des exemples; elle mettaitses maîtresses en garde contre le verbiage, semoquait de l'éloquence, poussait aux démonstrations succinctes et en donnait des modèles d'une solidité supérieure. En proscrivant les « écritures », dont on avait abusé, elle n'avait pas entendu défendre que les demoiselles fussent exercées à rédiger des lettres; mais elle ne tolérait aucun développement oiseux, et exigeait que la parole ne fût, selon le précepte de Fénelon, que le vêtement de la pensée. Vêtement d'un tissu singulièrement souple et nuancé, si l'on en juge par la correspondance de quelques-unes de ses élèves, Mme de Caylus, Mlles d'Aumale et Jeannette de Pincré, plus fidèles encore, il est vrai, à son exemple qu'à ses principes. Mais alors même que le talent n'y venait pas joindre ses grâces d'élection, quelle école pour l'esprit que ces habitudes de rectitude et de sobriété ! Si la méthode était plus exacte qu'attrayante pour des enfants, comme la sûreté en rachetait heureusement la sécheresse! « Le principal pour bien écrire, disait Mme de Maintenon, est d'exprimer tout uniment ce qu'on pense : on ne trouve jamais l'esprit quand on le cherche. »

Mais où s'alimentera la pensée et comment l'expression destinée à la rendre se façonnera-t-elle? Mme de Maintenon excellait à ouvrir à l'intclligenrc des demoi-

selles les sources de la réflexion. Si les écritures étaient devenues rares à Saint-Cyr, si la lecture surtout était insuffisante et monotone — on n'avait plus guère à sa disposition que Saint François de Sales et quelques écrits de morale religieuse, — on y suppléait merveilleusement par ce que nous appelons les exercices oraux de langage et de raisonnement. La pédagogie moderne n'a sous ce rapport rien trouvé que les Dames de Saint- Louis n'eussent, dans une certaine mesure, appliqué en perfection. Je ne crois pas qu'à proprement parler elles aient jamais enseigné la grammaire autrement que dans ses principes essentiels; l'orthographe des demoiselles — des plus grandes — n'était même pas très sûre, à en juger par les lettres que Mme de Maintenon leur renvoyait corrigées de sa main : sans rien négliger de ce qui pouvait être de conséquence pour la rectitude du jugement, elle n'attachait qu'un intérêt secondaire aux règles de l'usage, si mal défini encore de son temps; mais elle recommandait d'étudier la langue dans son génie, de pénétrer les finesses et de saisir les nuances de l'expression. « Rien n'ouvre tant l'esprit, disait-elle, que la dissertation des mots. C'est un des moyens qui m'a le mieux réussi pour M. du Maine. » Chez elle, elle faisait apprendre l'espagnol à Mlle de Villette, « aucune étude ne lui paraissant plus utile pour comprendre le mécanisme de son propre idiome que de le comparer avec celui d'un idiome étranger ». A ces exercices d'analyse étaient entremêlés ou succédaient des exercices de synthèse grammaticale, e'est-k-dire de reproduction ou d'invention de phrases suivies, d'un sens net et par là même toujours correctes, le mot ne faisant que s'adapter à la pensée après que

la pensée avait été bien éclaircie. Autant Mme de Maintenon faisait peu de cas des « discoureuses », autant elle se plaisait à mettre en lumière celles qui s'efforçaient d'arriver par l'intelligence des choses à la justesse du discours, et elle travaillait elle-même à les y former dans ses Entretiens ou par ses Proverbes et ses Conversations.

Les Entretiens sont une œuvre sans précédents dans notre littérature pédagogique. Soit qu'on fournît le sujet, soit que Mme de Maintenon le choisit elle-même d'après l'occasion ou le besoin du jour, voici quel en était le procédé : Une observation sur un fait qui s'était produit, une règle de conduite générale, une maxime particulière était proposée; Mme de Maintenon ouvrait la discussion par une question simple, tirait de la réponse une question nouvelle, sans jamais se contenter d'une réponse indécise, provoquait tantôt une remarque individuelle, tantôt une déclaration collective, et peu à peu élargissait le champ; puis, quand elle l'avait ainsi éclairé en tous sens, elle se donnait carrière, réglant son allure selon la force et l'âge des maîtresses ou des demoiselles auxquelles elle s'adressait, s'assujetlissant à une sorte de plan ou s'en affranchissant pour battre les buissons, mais toujours les yeux dans les yeux de son auditoire pour s'assurer qu'elle était suivie, et s'acheminant agréablement à des conclusions qu'elle faisait résumer ou (ju'elle résumait avec une clarté souveraine. Ce sont les Dames de Saint- Louis qui nous ont conservé ces Entretiens, et l'expression, heureuse d'ordinaire, n'est pourtant pas toujours celle que ^Jme de Maintenon avait trouvée sur le vif. Les Proverbes et les Conversations, conçus dans le même

esprit et arranges en forme c'e petites scènes que les élèves jouaient entre elles, sont de sa main. Si les Proverbes — préparés pour les demoiselles les plus jeunes — peuvent souvent paraître sans beaucoup de portée, la plupart des Conversations aujourd'hui encore sont intéressantes. Les meilleures contiennent des pensées vraiment exquises de justesse, de gravité fomilière, paribis de bonne grâce ; plus d'une définition morale — celles de la vertu, de la vraie noblesse, de la raison — serait digne de figurer à côté des maximes de la Bruyère ou de Vauvenargues; certains mots, certains tours rappellent Pascal. Le caractère commun à toutes ces compositions, c'est qu'elles avaient pour objet de développer le jugement des demoiselles, en mémo temps que de leur donner des liabifudes de langage de bonne compagnie, de les exercer tout à la fois à bien penser et à bien dire.

Les Entretiens et les Conversations se prêtant aux thèmes les plus divers, Mme de Maintenon s'en servait pour ouvrir à ses élèves toutes sortes de vues sur le monde. A de simples conseils de bienséance elle mêlait des aperçus saisissants, souvent hardis. S'attendrait-on à trouver dans un manuel d'éducation : une profession de foi en faveur du libre échange, « loi naturelle entre deux pays dont l'un produit du blé, l'autre du vin »; — une déclaration de principes sur l'égalité de l'impôt, auquel personne ne doit se dérober « en s'ingéniant à faire valoir des motifs d'exemption »; — des réflexions pressantes sur l'obligation du service militaire, sauvegarde commune pour la sécurité du pays; — une défense des pauvres, « qu'écrasent les tailles et les corvées »; — une apologie du mérite personnel, « qui

iU L'ÉDUCATION DES FEMMES l'AU LES FEMMES.

peut seul soutenir la noblesse et qui la crée » ? Mme de Maintenon faisait profit de tout, d'un incident, d'une nouvelle, d'un mot qui avait échappé à elle ou à d'autres, pour introduire un propos sage ou utile. Il n'est pas jusqu'aux jeux — le prospectus de Saint-Cyr en fait mention — qu'elle ne fit concourir à cette fin. Elle aimait à voir « sauter, danser, courir, jouer aux barres, aux quilles et autres remuements qui font croître » ; elle fournissait et renouvelait incessamment, en se plaignant et en s'amusa nt tout à la fois de la dépense, les boîtes d'échecs et les damiers; mais elle ne recommandait pas moins les « jeux d'esprit », qui mettent les facultés en éveil, les aiguisent et les fortifient; elle les considérait comme la continuation libre et parfois comme le contrôle piquant des Proverbes ou des Conversations.

A quoi devaient aboutir ces efforts « d'instruction diversifiée » ? Mme de Maintenon n'en attendait pas un résultat immédiat. Comme pour le développement du caractère, elle comptait sur le concours du temps. Elle suppliait les Dames de ne pas se presser, d'aller au jour le jour, de prendre haleine, de ne pas chercher à tout obtenir à la fois, de ne pas se prévenir en bien ou en mal, en mal surtout. Elles avaient semé; le grain lèverait à son heure; peut-être ne verraient-elles pas la récolte : telle ne commencerait ou n'aurait fini do s'améliorer que lorsqu'elle aurait quitté Saint-Cyr; mais qu'importe? L'éducation n'est-elle pas mie œuvre d'avenir?

L'avenir, pour k-s demoiselles, c'était la vie;c'est en vue de la vie qu'on leur « faisait ce trésor de maximes droites et solides ». La transformation de la maison en monastère n'en avait point changé le caractère originel ; l'éducalion était restée séculière : sur les 1121 demoiselles qui ont passé par Saint-Cyr de 1686 à 1793, 598 seulement sont devenues religieuses, 725 sont entrées dans le monde. « La femme, avait dit Fénelon, est chargée de l'éducation de ses enfants, des garçons jusqu'à un certain âge, des filles jusqu'à ce qu'elles se marient ou se fassent religieuses, de la conduite des domestiques, de leurs mœurs, de leur service, du détail de la dépense, des moyens de tout faire avec économie et honorahlemcnt. » Mme de Maintenon mettait ce programme en pratique. Saint-Cyr était une famille, un ménage. Les grandes demoiselles hahillaient, peignaient, nettoyaient les petites : chacune avait sa tâche marquée, à l'inlirmerie, à l'apothicaircrie, à la lingerie, au dortoir, au réfectoire; on faisait les lits, on frottait, on époussetait. Les plus jeunes étaient employées à éplucher les fleurs pour les sirops, à ramasser les fruits, à préparer les légumes. Pendant les premières heures de la matinée surtout, la maison était une véritahle ruche. Agir et travailler, travailler des hras énergiquement, était l'obligation commune. Et il eût fait beau voir que l'on se refusât à aucune besogne, qu'on se plaignît du froid, de la fumée, du vent, de la poussière,

des puanteurs, qu'on fit la grimace pour une fenêtre ou une porte mal close, qu'on demandât d'apporter ce qu'on pouvait aller prendre soi-même : Mme de Maintenon était là peut-être dans la chambre voisine, toute prête à noter les négligences et à gourmander les lâchetés. Cette activité domestique devait être considérée comme un honneur, bien loin de paraître une peine. Elle en triomphait; elle aurait voulu qu'on vît tout Saint-Cyr le balai à la main.

Même dans les travaux de couture elle distinguait les ouvrages utiles. L'occupation manuelle était un des grands moyens d'éducation de Saint-Cyr; on s'en servait pour ramener les enfants au silence, pour empêcher leur esprit de s'égarer. Mme de Maintenon ne connaissait pas de meilleure sauvegarde contre les dangers de l'oisiveté. Lorsqu'elle entreprit l'éducation de sa jeune belle-sœur, l'un de ses premiers soins fut de lui faire entreprendre une tapisserie de longue haleine : « avec quelques lectures et quelques conversalions, c'était la seule façon vraiment sûre de l'attacher à son foyer ». Mme de Caylus, qui connaît si bien sa tante, glisse habilement, clans une lettre où elle lui fait une demande de services, l'avis qu'elle commence une broderie « qui la mènera loin ». En cela comme en bien d'autres choses Mme de Maintenon fournissait l'exemple avec le précepte : elle travaillait jusque dans les carrosses du roi. On conçoit donc que l'ouvrage jouât dans son plan d'études un rôle considérable. Sur dix lettres prises au hasard dans sa correspondance, on peut être sûr d'en trouver au moins une où elle en parle. Après la piété elle n'a peut-être pas de souci plus cher; elle le poussait même à l'exagération. Dans

les deux dernières années de leurs études, les élèves n'avaient guère d'autre besogne, en dehors des leçons qu'elles étaient chargées de répéter à leurs jeunes compagnes. Mais toutes les ap|)lications du travail manuel ne convenaient pas à Mme de Maintenon ; elle n'admetlait ni « les ouvrages exquis et d'un trop grand dessin », ni « les travaux toujours les mêmes, travaux de marchand, où l'on s'exerce à faire le mieux et le plus vite pour assurer le gain »; elle voulait de la couture utile, variée, « passant du neuf au vieux, du beau au grossier, des habits aux bonnets et aux coiffes », de la vraie couture de ménage : il s'agissait d'apprendre à racconunoder, à repriser, à broder, à tricoter, à tailler, « à faire un peu de tout ». Elle ne permettait les ouvrages de luxe qu'à l'occasion d'un besoin spécial, tel que le renouvellement ou l'organisation du mobilier d'une chapelle. Encore fallait-il revenir bien vite à l'ordinaire, c'est-à-dire à ce qui devait servir dans une famille chaque jour et toute la vie.

Ces vues très réfléchies se rattachaient, dans l'esprit de Mme de Maintenon, à l'idée qu'elle entendait donner aux* demoiselles de leur destinée. Une de ses préoccupations les plus sensées était d'appropi ier l'éducation aux besoins. Elle avait en cela j)resque devancé Fénelon. A Maintenon et à Rueil, n'ayant affaire encore qu'à des garçons et à des fdlcs de paysans, elle avait conçu la pensée, nous l'avons vu, d'une soi te d'enseignement professionnel : à Maintenon les garçons étaient préparés aux travaux de la filature, pour lesquels elle avait créé une fabrique ; à Rueil on faisait faire aux filles de la grosse couture usuelle, et on leur donnait des notions sur les métiers qui pouvaient leur

permettre de gagner leur pain. 11 fallait même parfois entrer en lutte avec les familles, qui ne comprenaient pas qu'on plaçât leurs filles chez une lingère ou chez une coiffeuse; mais Mme de Maintenon tenait bon. Quand, plus tard, des institutions furent londées, sur le modèle de l'établissement de Saint-Louis, à Gomerlontaine et à Bisy, elle se détendit formellement d'y admettre les mêmes programmes d'enseignement. Ce n'est pas qu'elle voulut exclure aucune classe des bienfaits de l'éducation : « Dieu, disait-elle, ne fait exception de personne ». Mais il s'agissait de bourgeoises, non plus de demoiselles. L'éducation pouvait être la même, parce que les devoirs généraux sont les mêmes pour tous, et qu'au regard de la conscience et de la raison ils ne comportent pas de distinction; l'instruction devait être autre, parce qu'autres étaient les intérêts. « Moins de beau langage et plus d'arithmétique, répondait-elle à ceux qui la consultaient. Il faut élever vos bourgeoises en bourgeoises. 11 ne leur faut ni vers ni conversations ; il n'est point question de leur orner l'esprit. Prêchez-leur les devoirs de la famille, l'obéissance pour le mari, le soin des enfants, l'exemple à leur petit domestique, la modestie avec ceux qui viennent acheter, la bonne foi dans le commerce, la modération ; qu'elles édifient leurs parents, leurs amis, leurs voisins. Il ne faut pas que le paysan fasse le bourgeois, ni que le bourgeois fasse le gentilhomme; le monde s'en moque et considère plus ceux qui demeurent dans leur état et qui y vivent avec honneur et probité. »

Tout en donnant aux demoiselles une instruction d'une portée plus haute, elle n'envisageait pas leur

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condition future avec moins de sagesse. Elle tenait la main à ce qu'on ne leur fît perdre aucun des avantages dont les avait douées la naissance ou la nature; elle recommandait « qu'on renouvelât aussi souvent qu'il était nécessaire les corps de celles dont le buste se gâtait » et même qu'on les ménageât sur la couture si la couture y était pour quelque chose. « Songez, écrivaitelle aux maîtresses, songez au tort que vous faites aune fille qui devient bossue par votre faute et, par là, hors d'état de trouver ni mari, ni couvent, ni dame qui veuille s'en charger. N'épargnez rien pour leur âme ni pour leur taille! » Mais c'e^t moins leur grâce dont le soin la touchait, quelque parti qu'on en put tirer, que leur vigueur et leur santé. Elle ne se faisait aucun scrupule de les obliger à racconmioder leurs bardes et à user leurs robes ; elle ne voulait pas qu'elles s'habituassent à croire qu'il n'y aurait « qu'à prendre les mesures pour avoir un habit neuf, ou à aller à la boutique pour faire des emplettes ». Elles étaient nées demoiselles, mais pauvres demoiselles. Dans leur famille, qui les attendait? Un père ou une mère veufs, infirmes, d'humeur bizarre peut-être, chargés d'entants dont elles accroîtraient le nombre et qu'elles auraient à servir, faisant le marché, la cuisine et le reste. « Ici je suis des heures avec vous à vous parler familièrement, ajoutait-elle; mais, quand vous n'y serez plus, vous ne pourrez même pas aborder la porte de ma chambre; tout le monde vous repoussera.... Je ne veux point insulter à votre misère; au contraire, je la respecte, mais vous ne serez pas toujours avec des gens qui la respecteront. Rien n'est présentement si méprisé que la pauvre noblesse.... L'argent est tout dans le

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temps où nous sommes, et la "uerre n'a épargné personne : celles qui ont laissé leurs parents avec deux mille livres de rente n'en trouveront peut-être pas mille; celles qui en avaient mille n'en ont pas cinq cents ; celles même qui étaient le mieux ne trouveront grand'cliose, et le plus grand nombre n'aura rien du tout. » On comptait sur la dot du roi. Mais même avec celte dot, que pouvait-on espérer? Un établissement en province, au tond de quelque campagne, dans un petit domaine, avec quelques poules, une vache, des dindons, et des dindons pas pour toutes encore : « heureuses les dindonnières! » Au fond, c'est par raison, bien plus que par inclination naturelle, que Mme de Maintenon les entretenait du mariage. A celles qui rêvaient d'indépendance et de divertissements elle montrait qu'il n'est point d'état plus soumis à sujétion. « Être libre? et qui donc est libre? Pensez-vous que le roi est libre, qu'il se lève quand il veut? On entre tous les jours dans sa chambre à sept heures trois quarts, et, qu'il dorme ou non, on l'éveille — S'il vous arrivait de dire que vous mouriez d'envie de sortir du couvent pour être plus libres, comptez que pas un homme ne voudra de vous.... » Et elle leur expliquait que tout est grave dans le mariage et qu'il n'y a pas de quoi rire. Elle ne craignait pas de leur faire entrevoir le tableau du foyer conjugal désert, le mari étant à l'armée pou! son devoir, peut-être à la ville ou à la cour pour sou plaisir: surtout elle les prévenait contre les périls des coquetteries de langage, des commerces d'esprit où, sans le vouloir, le cœur s'engage et que suit le scandale. Cej)endant ce n'est qu'aux têtes légères qu'elle tenait d'ordinaire ce langage. Si elle ne cherche jamais à dorer

la réalité, ses conseils sur le mariage sont généralement pénétrés d'un sentiment plus doux. « Soyez, écrit-elle à une de ses préférées en lui envoyant son cadeau de noce, soyez une bonne dame de campagne, bonne chrétienne, bonne femme, bonne fille, bonne mère, bonne maîtresse... : vous ne serez heureuse que par là; mais par là vous serez heureuse. » Idéal modeste, mais paisible et honnête, de la vie de petite noblesse provinciale telle que la comprenait Fénelon, telle qu'elle l'avait elle-même connue dans son enfance et auquel, à on juger par les résultats, l'éducation de Saint-Cyr répondait pleinement. Dans un de ses jours de sévérité, Mme de Maintenon, se plaignant de la corruption du siècle, disait qu'il y avait peu de jeunes fdles de vingt ans dont le monde n'eût parlé, tandis que, comme elle le reconnaît elle-même, on recherchait les pensionnaires de Saint-Louis pour leur solidité. Cette vie de devoir tout uni n'excluait pas d'ailleurs les sentiments larges et généreux. La discipline de Saint- Cyr, même après la réforme, n'avait rien de la leclusion. Mme de Maintenon, racontant un de ses voyages à son frère, se moquait agréablement « des badaudes de Paris qui avaient trouvé le monde grand dès qu'elles étaient arrivées à Etampes » ; et, toujours conduite par ce principe, que les demoiselles étaient destinées à vivre à ciel ouvert, elle ne faisait pas difliculté de les habituer à une certaine liberté; elle les laissait aller dans le village assister les affligés, consoler les malades, donner un bouillon à l'un, refaire le lit de l'autre; elle voulait « qu'on attirât à soi ceux qui souffrent jusqu'à leur donner, quand il était possible, l'hospitalité ». Bien plus, elle avait sur le rapprochement des classes

sociales des idées que bien peu, parmi les meilleurs esprits de son temps, étaient en état de concevoir. C'est dans les premièrçs années du dix-huitième siècle qu'elle écrivait : « Quand on ne marquera jamais de mépris pour la bourgeoise et pour la paysanne, elles souffriront qu'on ne les traite pas en demoiselles; quand la grande demoiselle peignera la bourgeoise qui est trop petite pour le faire elle-même, les autres verront que c'est la raison qui la fait agir et non pas la hauteur; quand la demoiselle montrera à lire à la bourgeoise, la bourgeoise se portera à rendre service à la demoiselle. » Mme de Maintenon élevait le cœur des demoiselles au-dessus des préjugés et des passions. La mère de deux d'entre elles ayant eu la tête tranchée pour crime politique, elle prenait sa défense, s'opposait au renvoi des entants qui lui était demandé, et entrait presque en colère à la seule pensée qu'elles pussent être moins honorées, moins aimées que les autres: « Quoi! nous laisserons croire que le crime passe aux enfants et nous ne donnerons pas à nos filles les vraies idées qu'il faut avoirsur chaque chose! » C'étaient là les enseignements dont les demoiselles de Saint-Cyr remportaient dans leur province l'impression salutaire, et n'y a-t-il pas quelque raison de penser qu'en les répandant autour d'elles, elles contribuèrent à faire entrer une partie de la noblesse dans ce grand courant de générosité sociale qui, dans l'histoire, a pris le nom d'esprit de 1789? Peu soucieuse, trop peu soucieuse de faire remonter les élèves dans la vie du passé, Mme de Maintenon n'hésitait pas à les associer aux préoccupations les plus graves du présent. A quatre-vingt-deux ans, dans une sorte de leçon d'histoire contemporaine, elle leur traçait en quelcpies

MAT1AME DE MAINTENQN. I'k.

traits vigoureux les portraits de Condé, de Turenne, du cardinal Mazarin, de Colbert. de Louvois, et dressait le tableau de leur adminislralion ou de leurs campagnes. Pendant la guerre de la succession d'Espagne elle leur envoyait les bulletins de l'armée, leur expliquait les marcbes, les entretenait presque jour par jour de ses angoisses et de ses espérances. On priait à Saint-Cyr à la suite de nos défaites, on célébrait nos moindres victoires ; en leur annonçant la nouvelle de la bataille de Denain, Mme de Maintenon leur faisait parvenir un programme de fête pour la récréation. « Vive Saint- Cyr, s'écriait-elle dans un élan où à son attachement pour son œuvre de prédilection s'unissait un vif et sincère sentiment de patriotisme ; puisse -t-il durer autant que la France, et la France autant que le monde ! » Et ce cri, dont l'écho retentit encore dans les Mémoires, faisait battre à l'unisson tous les cœurs. « Ce qui me plaît dans les Dames de Saint-Louis, disait Louis XIV, c'est qu'elles aiment l'État, quoiqu'elles haïssent le monde : elles sont bonnes religieuses et bonnes Françaises. »

Tels étaient les principes qui présidaient à l'éducation de Saint-Cyr. Mais pour apprécier l'action de Mme de Maintenon, il faut l'étudier de plus près encore et entrer dans le détail même de l'organisation générale et de la vie quotidienne de la maison.

La communauté de Saint-Louis comprenait quatre-

vingts personnes, dont quarante Dames, professes ou novices, choisies parmi les anciennes élèves. Les quarante Dames se partageaient les charges, réparties en vingt-cinq grandes et quinze petites. Les grandes charges — appelées aussi charges d'officières ou de conseillères, parce qu'elles répondaient aux principaux offices et que celles qui en étaient investies formaient le conseil du dedans, — étaient celles de la supérieure, de l'assistante, de la maîtresse des novices, de la maîtresse générale des classes, de la dépositaire ou intendante générale. Parmi les petites charges, les principales étaient celles des maîtresses des classes, de la maîtresse du chœur, de l'économe, de la secrétaire, de la maîtresse générale des ouvrages, de la maîtresse générale des habits, de la maîtresse du linge, de l'inhrmière, de la bibliothécaire, etc., etc. Les grandes charges étaient données à l'élection au scrutin secret ; on était élu pour trois ans. Les petites charges étaient à la nomination de la supérieure générale, qui devait toutefois prendre l'avis du conseil du dedans. Le conseil du dedans connaissait des affaires intérieures de la communauté que lui soumettait la supérieure. Pour les autres, la supérieure était placée sous la surveillance, au spirituel, de l'évcque de Chaitres, au teuqiorel, d'un conseiller d'État nonnné par le roi; c'était ce qu'on appelait le conseil du dehors.

Les élèves étaient au noud)re de deux centcin(pianto, toutes boursières, l'éducation de Saint-Cyr étant « désintéressée ». C'est une condition que les Dames aimaient à relever, pour en faire sentir aux demoiselles le bienfait. Le roi seul nommait aux bourses ; Mme de Maintenon « avait voulu lui en laisser tout le plaisir ».

On entrait dans la maison de sept à dix ans ; on n'en sortait qu'à vingt.

Les demoiselles étaient séparées, suivant leur âge, en quatre classes, distinguées par la couleur d'un ruban attaché sur la robe d'uniforme, qui était noire. La classe rouge comprenait cinquante-six élèves au-dessous de dix ans; la classe ver.'e, cinquante-six, de onze à treize ans; la chsso jaune, soixante-cinq, de quatorze à seize; la classe bleue, soixante-treize, de dix-sept à vingt. Chaque classe était partagée en cinq ou six bandes ou familles de huit ou dix élèves, groupées d'après le degré de leur instruction. A la tète de chaque bande était un chef ou mère de famille, assistée d'une aide ou suppléante. Les deux grandes classes fournissaient huit ou dix élèves qui servaient de monitrices dans les deux petites et dont l'insigne était le ruban couleur de feu. Vingt autres remplissaient le même office dans toutes les classes et portaient le ruban noir.

L'emploi du temps et le programme des études étaient réglés avec une grande précision. A six heures, lever et soins de ménage; à huit heures, messe; de huit heures et demie à midi, classes et études; à midi, diner, puis récréation jusqu'à deux heures ; de deux à six fleures, classes et études; ensuite récréation, souper et coucher à neuf heures. — Le progranmiede renseignement comprenait : dans la classe romje, la lecture, l'écriture, le calcul, les éléments de la grammaire, le catéchisme et l'histoire sainte; dans la classe verte, les mêmes matières, et en outre la musique et des notions d'histoire, de géographie et de mythologie; dans la classe jaune, les mêmes matières, avec des développements

lu

étendus pour la langue française, la religion et la musique, plus le dessin et la danse; enfin dans la classe bleue, consacrée particulièrement aux exercices de langue et d'éducation morale, les travaux manuels, nous le savons, occupaient une place essentielle.

Dans cet ensemble ainsi ordonné, chaque année conservait sa physionomie distincte. Les rouges et les vertes, comme les peuples heureux, n'ont pas d'histoire. Il n'en est pas de même des jaunes et des bleues. Au moment de la réforme, les bleues s'étaient monté la tète : après avoir chanté les chœurs (ÏEsther et (ïAlhalie, il leur en coûtait de psalmodier les litanies. De temps à autre elles avaient des bouffées d'indépendance, elles sentaient venir ré])oque de leur affranchissement; mais on pouvait faire appel à leur jugement déjà plus mûr : Mme deMainlenon les citait souvent en exemple. C'étaient les jaunes dont les légèretés, les bizarreries, les opiniâtretés offraient le moins de prise à la raison ; elles appartenaient à l'âge de la transition, à l'âge ingrat où l'esprit n'est pas encore rassis, ni le caractère réglé. Mme de Maintenon, qui s'obligea à faire successivement toutes les classes, les conserva plus longtemps que les autres, et elle en fut fatiguée jusqu'à se montrer parfois découragée. Elle aimait davantage les couleurs de feu, qu'on choisissait dans l'élite. Mais ses préférées étaient les îioires, celles qui partici|)aientsoità la direction des classes, soit à la direction générale de la maison. C'étaient elles qui formaient le corps où d'ordinaire se recrutaient les novices; lorsqu'elles sortaient de la maison pour se marier, on leur donnait une dot plus forte qu'aux autres. Mme de Maintenon craignait toujours qu'on n'abusât de leur bonne volonté. « Sur-

tout ménagez vos noires, répétait-elle souvent, c'est notre honneur et notre force. »

II n'existait cependant de privilège pour personne; on n'avait égard ni à l'âge, ni à la naissance, ni à la protection. Mme de Maintenon se félicitait de voir ses propres parentes traitées connne les autres. Toute élève avait dans sa classe une table à part, ses obligations propres, une responsabilité personnelle. On cherchait à développer ce sentiment dans la conscience des demoiselles : à chacune suivant ses mérites. Le règlement était particulièrement sévère pour l'esprit de révolte, l'esprit de dépravation ou ce qu'on appelait l'esprit de nouveauté en matière de religion. C'était au contraire le suprême honneur d'être admise à participer soit à l'enseignement, soit à la surveillance : on usait beaucoup, à Saint-Cyr, des procédés d'éducation mutuelle. Mme de Maintenon les appréciait, pour les maîtresses comme un soulagement nécessaire, pour les demoiselles comme le moyen le plus efficace de commencer l'apprentissage de la malernité.

C'est cet ordre qu'il avait fallu organiser et soutenir. Poui" l'organiser, Mme de Maintenon ne disposait, à l'origine, d'aucune ressource. Noisy lui avait fourni les cadres des classes; mais les maîtresses faisaient défaut. Presque au lendemain de la translation, elle avait été obligée de se séparer de Mme de Brinon, dont l'expérience, si elle eût été plus sûre, aurait pu l'aider à les

former. Mme Louhert, qui l'avait remplacée, avait à peine vingt-deux ans, et la maturité de celles qui lui servaient de conseil n'était guère plus avancée. Règlements, traditions, tout était à faire. On n'avait même pas l'exemple des couvenls, puisqu'il s'agissait de rompre avec les pratiques des couvenls. Mme de Maintenon était pénétrée du sentiment de ces difficultés. Elle comprenait admirablement surtout que les instructions les plus précises, se fussent-elles par miracle trouvées rédigées, ne pouvaient suffire. « Tout consiste dans la sagesse des Dames, disait-elle : avec cela, les choses iront bien; sans cela, nous aurons beau établir des règles, nous ne ferons rien qui vaille. » Il s'agissait de créer l'àme de la maison. C'est la partie la plus personnelle et non la moins remarquable de son œuvre pédagogique.

Après avoir défini en quelques lignes dans des espèces de mémentos sonunaires les principes de l'institution, elle s'imposa la tâche de les interpréter, de les éclaircir, de les développer, au jour le jour, suivant les besoins, écrivant, tantôt aux unes, tantôt aux autres, des letlrcs (pie l'on se communiipiait, s'adressant aussi en certaines circonstances à tout le monde à la fois. En 1696 les Dames, comprenant le parti qu'elles pouvaient tirer de ces instructions pour leur édification propre et pour la pré[)aration des novices, en firent faire des copies. On rassembla tout ce que l'on put découvrir, les billets familiers comme les autres, ceux même où se trouvaient moins d'encouragements flatteurs que de critiques utiles, et on les relia en volumes, qui furent déposés dans la Itibliollièrpie de la coiiHuunauté. Plus lard viiîrcnt s'y joindre au fur et à mesure les

Icllros et les entretiens coneus dans la môme pensée de direction. L'ensemble constitue le fonds sur lequel Saint-Cyr a vécu pendant un siècle. Pour nous rapprocher des usages et de la langue d'aujourd'hui, c'est ce qu'on pourrait intituler le cours normal de Mme de Maintenon. En voici les principales dispositions.

La première maxime incuhiuée aux Dames de Saint- Cyr était que « tout doit céder à l'éducation des demoiselles ». Le vœu par lequel elles s'engageaient à cet égard, bien qu'il ne fût prêté que le quatrième, passait en réalité avant tous les autres. C'est par là qu'elles se distinguaient des religieuses ordinaires; c'était la fin de leur institution. Pour y rester fidèle, il n'était rien à quoi on ne fût excusable de manquer : office, prière ou jeûne; rien qu'on ne dût y lamener, travail et repos. Les demoiselles étaient dans la maison « ce que sont les pauvres dans les hôpitaux, les séminaristes dans les séminaires, les externes aux Ursulines, les écoliers dans les collèges ; c'est par rapport à elles que devait être déterminée l'occupation du jour et de la nuit ». En entrant à Saint-Cyr, on j)renait charge d'âmes; on en répondait devant Dieu. Les instructions commettaient aux maîlresses le devoir de suivre, de gouverner les demoiselles en tous lieux et dans tous les exercices, à l'église, aux classes, dans les jardins, au réfecloire, au dortoir, où elles couchaient auprès d'elles, aux récréations, où, « tout en se jouant, on peut jeter de si bonnes maximes » ; elles leur recommandaient en outre de no se rebuter, de ne se dégoûter de rien : de « réchauffer les enfants dans leurs frissons, de les essuyer dans leurs sueurs, de s'enfermer avec elles dans leurs maladies contagieuses ». La règle du sacrifice ne pou-

vait être trop complète : « le mot d'élever s'étend à tous les soins des mères ». Et cependant il était impossible à la règle elle-même de tout prévoir : il y a des devoirs en dehors et au-dessus de la rèi^le; « ce qui fait que le devoir d'éducation est une des plus grandes austérités que l'on puisse pratiquer, c'est qu'il n'admet point de relâche ». La maîtresse, en même temps qu'elle est appelée par sa vocation à sortir de soi, à s'ouljlier, est tenue de s'observer sans cesse : un mot, un regard qui lui échappe à contretemps et que l'enfant ne manquera pas de saisir, peut conqiromettre le prestige ou le caractère de son autorité. « Il n'y a personne devant qui j'aurais plus rougi de faire une faute — disait Mme de Maintenon qui ne craint jamais de se citer en exemple — que devant M. le duc du Maine. » Ce n'était même pas assez encore que cette vigilance toujours en quête pour prévenir ses propres défaillances ou corriger celles des demoiselles ; on y devait joindre une vertu agissante. Si les impatientes ont tort de ne pas faire la part du temps dans les progrès qu'elles attendent, plus grave est le tort des indifférentes qui ne préparent pas le travail du temps par un effort de tous les moments. « Il faut remuer les passions des enfants avec discrétion, mais il faut les remuer pour arriver à les connaître et être en mesure de les combattre. Ne s'est-il })oint passé de jour que vous n'ayez donné une bonne maxime à votre classe? Ne vous êtes-vous point couchée que vous ne puissiez vous dire que vous avez attaqué quelque défaut, fait aimer quelque vertu, éclairé ou redressé quelque conscience, conseillé et obtenu un acte de raison; alors seulement vous aurez le droit de vous rendre témoignage et d'être contente de vous. »

MADAME DE MAINTENON. ir.l

Toutefois cette action personnelle ne pouvait être vraiment bonne qu'autant qu'elle se rattachait et se subordonnait à l'action générale. C'est le second principe de Mme de Maintenon. « L'intelligence et l'uniformité des maîtresses, disait-elle, sont le capital dans le gouvernement d'une maison. » A bien faire isolément, on ne fait rien qui profite. De la première à la dernière il est nécessaire que « toutes les Dames se tiennent dans une grande union, en sorte que les demoiselles se scntentenveloppées dansle mèmeesprit ». Que chacune garde son caractère : c'est par là qu'elle vaut; mais il n'est permis à personne d'être singulière, de tirer à soi, de ne faire que ce qui lui convient et comme il lui convient. « On doit dire aux demoiselles, à l'infirmerie, au garde-meuble, à la porte et à l'apothicaircrie, ce qu'on leur dit dans les classes, et avoir toutes les mêmes règles d'éducation, quoiqu'on y soit employé différemment. » C'est vainement qu'on se retrancherait sur sa bonne volonté et sur ses lumières. Où il y a discordance, le trouble s'introduit. Pour no pas connaître les causes de ces désordres, les demoiselles n'en subissent pas moins les effets. A la supérieure d'établir l'accord dans la maison, à la maîtresse générale de chaque classe de l'établir dans la classe, aux autres de suivre : l'unité de direction est la force de l'éducation.

C'est dans cette pensée qu'étaient réglés les rapports des élèves avec les maîtresses. Les attachements tendres et durables étaient proscrits à Saint-Cyr. Dès qu'une enfant avait quitté une classe, elle cessait complètement d'appartenir h celle qui la dirigeait. Sur ce point, comme sur tous ceux qui touchent à certaines

irv2 L'ÉDUCATION DES FEMMFS PAU F.ES FEMMES. •

délicatesses de l'âme, Mme de Maintcnon va jusqu'aux limites extrêmes de la fermeté. « Il faut apprendre aux demoiselles à aimer raisonnablement, comme on leur apprend autre chose. Ce n'est qu'en se faisant aimer sans doute qu'on se fait obéir; mais on ne se fait vraiment aimer qu'en se faisant estimer. » L'attachement au devoir, à la justice, à la raison, aux vérités utiles, l'amour du bien pour le bien, voilà les fondements de la discipline que l'on respecte : la solidité dans la conduite d'abord, les douceurs du sentiment après, quand elles ne peuvent plus être nuisibles et pourvu qu'elles ne sortent jamais de la mesure.

Un troisième devoir essentiel s'imposait aux maîtresses à l'égard des demoiselles : la sincérité.

L'adoption de Saint-Cyr était une adoption complète. On ne demandait aux familles ni sacrifice ni concours; à peine les laissait-on voir leurs enfants quatre fois l'an, au parloir, en présence d'une surveillante ; et cette sévérité qui nous étonne avait, comparativement à la règle des couvents, un caractère de tolérance. Mais quels pouvaient être les résultats de ces visites, alors même qu'il s'y joignait de temps à autre des lettres, toujours soumises d'ailleurs à un contrôle? Les demoiselles appartenaient à la maison qui, pendant dix ans pour le plus grand nombre, pendant treize pour quelques-unes, les possédait tout entières. C'était donc un devoir d'honnêteté rigoureuse de les éclairer sans complaisance. D'ailleurs il ne s'agissait pas seulement d'elles-mêmes. Religieuses ou séculières, elles devaient servir à répandre dans le royaume l'éducation qu'elles recevaient; chacune d'elles était une semence de vertu : seconde et puissante raison pour

les garder de concevoir des illusions sur leurs talents, de s'attribuer des mérites qu'elles n'avaient point. Mme de Maintenon qui, dans les voyages où elle suivait le roi, se faisait envoyer les notes, surtout celles des jaunes et des bleues, exigeait qu'elles fussent toujours exactes et que les inléressées les connussent. Si on lui adressait quelque composition, elle flairait les corrections et les retouches. Elle en riait quelquefois : « Je voudrais bien savoir combien de brouillons ma sœur de Rouy a faits et qui lui a tenu la main; car Solar (c'était une élève qu'elle avait prise pour secrétaire) me rend fort défiante des beaux ouvrages de ces demoiselles » ; elle s'en fâchait le plus souvent : elle ne voulait pas de ce qu'elle appelle une éducation extérieure et de secours. C'est le fond qu'elle demande qu'on attaque et qu'on montre, le fond avec ses imperfections, mais avec sa probité, le fond qui ne trompe personne, ni les autres, ni soi.

Toutes ces vertus professionnelles pouvaient tirer du sentiment de l'abnégation religieuse une partie de leur force ; mais ce sentiment devait, comme les autres, rester simple, sage, sans emportement ni subtilité. De tout temps le danger avait été dans les excès de zèle. Il s'était accru après la transformalion de l'institution en monastère. L'invasion des idées de Mme Guyon l'avait rendu menaçant. C'est une dame de Saint-Cyr qui avait introduit « les nouveautés », Mme de la Maisonfort, fort goûtée d'abord de Mme de Maintenon, chez qui l'habitude d'une discrétion voulue n'avait jamais complètement amorti la promptitude à la confiance. Mme de la Maisonfort avait été bientôt éconduitej mais tout l'esprit du quiétisme n'était pas

sorti de la maison avec elle. On se complaisait dans les raftinements d'analyse intérieure, on recherchait « les délicatesses de grâce d'état, les heaiix procédés, les ragoûts d'oraison » ; on était tout à l'esprit, ne voulant rien accepter, rien entendre qui n'en portât la marque. Mme de Maintenon faisait la guerre, une rude guerre, à ces précieuses de religion. Elle la faisait en vue des demoiselles, que l'exemple pouvait entraîner dans des voies funestes; elle la faisait pour les maîtresses ellesmêmes, que cette agitation maladive détournait de leur devoir. L'esprit religieux était chez elle robuste et sain. Dans les supérieures elle cherchait le bon sens; dans les novices, l'ouverture de cœur et la simplicité. A l'égard des Dames comme à l'égard des demoiselles, elle était sans pitié pour les fausses pudeurs : le jour où elle s'égayait aux dépens de la classe janne qui avait rougi en entendant le mot de « culotte », ou de la classe bleue devant laquelle on n'osait prononcer le mot de « mariage », le trait atteignait les maîtresses en même temps que les élèves. Au fond, ces effarouchements puérils ne l'inquiétaient pas. Mais ce qu'elle surveillait avec une préoccupation inquiète, c'était le développement des dispositions au mysticisme. Elle en démêlait admirablement les ressorts cachés, elle en mettait à nu l'orgueil secret. Dans ces retours de la conscience sur elle-même, « dans ces picotements, ces scrupules », elle savait trouver et n'hésitait pas à démasquer l'arnour-propre « qui s'épluche pour se satisfaire et qui aime mieux se tourmenter que s'oublier ». A la piété qui enfle l'esprit et le dégoûte, elle opposait la piété qui inspire les sentiments généreux; à la fausse simplicité dont on s'enorgueillit, la simplicité vraie qui fait qu'on se renonce,

MADAME DE MATNTENON. loS

aux rêveries tendues qui atlristent et épuisent, « les dôbandements d'imagination et les relâchements de gaîté »; à la religion spéculative, la religion d'action. «Vous ne pouvez pas avoir de plus mauvaise compagnie que vous-même, répète-t-elle dans ses Lettres édifiantes ; sortez de votre intérieur ; soyez à tout le monde, au lieu d'être à vous seule; ne vous abîmez point dans des bagatelles, et faites bonnement ce que vous avez à faire. Les devoirs d'état sont la véritalale piété. Il n'y a point de haire ni de cilice qui vaille une occupation régulièrement remplie. Un retranchement de réponses sèches, fières et rudes, un sincère abandon au bien d'autrui vaut mieux que tous les jeûnes et que tous les appétits de perfectionnement déraisonnable. Due médecine donnée dans l'obéissance suivant votre chai'ge, dans l'ajjothicaircrie, vous sera plus utile et meilleure qu'une oraison hors d'œuvre, et c'est ce bon esprit-là que je voudrais établir dans la maison. »

Toutes les maîtresses n'étaient pas en état de recevoir le même conseil de la môme façon. A l'origine surtout, les Dames étaient de provenance et de complexion très diverses. Mme de Maintenon prenait le ton avec chacune d'elles : avec Mme de Saint-Pars dont l'esprit un peu lourd, même dans la subtilité, n'était guère fait pour quitter terre, comme avec Mme de Bouju, sa chère Jaune, dont l'esprit éthéré n'avait jamais fait que deux élèves, devenues folles par excès de scrupule; avec Mme du Radouay, intelligence fine qui aimait à se rendre com|)te par le menu, comme avec Mme du Veilhan, âme vaillante qu'exaltaient les bulletins de campagne. Parmi les maîtresses de la première époque, quelques-unes s'étaient particulièrement attiré son in-

térèt : Mme de Biinon, Mme de Fontaine. Mme du Pérou, Mme de Saint-Aubin, Mme de Berval, Mme de Montalambert, Mme de la Maisonfort, Mme de Glapion; — Mme de Brinon, une grande dame qui n'avait jamais voulu cesser de l'être, d'humeur hautaine, d'esprit entreprenant, aimant l'éclat, le bruit, les fêtes, composant des tragédies pour Saint-Cyr avant Racine et empruntant à Fagon ses formules, une sorte de femme savante, avec du fond et de la grâce, assez en cour auprès de Louis XIV, qui ne manquait pas d'indulgence pour SCS hardiesses et qui l'avait consultée pour la rédaction des constitutions, mais dont il fallut se séparer pourtant parce qu'elle aurait « définitivement tout gâté », et avec laquelle il n'y eut jamais rupture, parce qu'elle sut toujours se soutenir par son esprit de ressources et de bonne compagnie; — Mme de Fontaine, la première supérieure générale nommée après la transformation de Saint-Cyr, d'intelligence droite et élevée, de caractère accommodant et fidèle dans l'obéissance,. tout à fait propre à exécuter un plan de réforme, instruite et mieu.K j)réparée à l'enseignement qu'elle avait fojn-ni dans la classe bleue qu'à la haute direction de la maison, d'une beauté remarquable et telle que, « Madame lui ayant mis un jour, par forme de jeu, une coiffure de cour, elle la lui enleva bien vite de peur qu'elle ne se vît etne se rendît compte de l'admiration qu'elle excitait »; — Mme du Pérou, arrivée en pleine maturité au gouvernement de rétablissement et élevée huit fois au généralat, rassise et sage comme Mme de Fontaine, avec plus d'ouverture; — Mme de Saint-Aubin, qui, enlevée à la fleur de l'âge et ayant été la première que la communauté eût perdue, avait laissé dans tous les cœurs un souvenir gracieux;

— Mme de Berval, sérieuse et avisée, capable de tenir la plume (ce fut elle qui mit en ordre les Lettres et les Entretiens), mais cherchant ses aises, aimant son indépendance et se faisant Irop souvent rappeler à l'observation des règles qui lui pesaient; — Mme de Montalambert, une singulière, toujours en quête de perfection idéale et de voies extraordinaires, illuminée et superstitieuse, qui n'ouvrait les lettres de Mme de Maintenon que devant le saint sacrement, ajirès avoir invoqué le Saint-Esprit pour obtenir la grâce d'en profiter, et à qui « Madame, que ce jeu désobligeait fort, envoya un jour un gros paquet où il n'y avait que ces mots : « Je « souhaite que votre rhume passe ; ma santé est bonne » ;

— Mme de la Maisonfort, la chanoinesse, associée aux premiers efforts de Mme de Brinon et née pour s'entendre avec elle, persuadée qu'elle faisait merveille « en remplissant l'esprit des demoiselles des histoires profanes, des fables des fausses divinités, des philosophes et choses semblables »; « éprise bientôt après, du premier coup, de Mme Guyon, de ses élans, de ses mouvemeri-ts subits, de ses renoncements, et qui portait son vol si haut que nul ne la pouvait suivre », cœur ardent, intelligence sans équilibre ; — enfin Mme de Glapion, la perle de Saint-Cyr, dont les défauts auraient été des vertus chez les auties, joignant une àme délicate et tendre à un savoir étendu, ayant étudié avec profit la médecine, la chirurgie, la pharmacie, la botanique, maîtresse de classe originale, qui aurait voulu, pour le catéchisme comme pour le reste, qu'on se bornât à suivre l'enfant de question eu question, de curiosité en curiosité ; mais se laissant attacher à l'apothicairerie pendant quatre ans « pour s'amortir »; infirmière adorée

de ses malades ; supérieure remarquable, élue l'année même de la mort de Louis XIV, et. entre les mains de qui Mme de Maintcnon laissa l'avenir de sa chère maison avec confiance : la seule, disait-elle, qui n'eût en rien trompé ses espérances, et qui la représentait si bien dans ses grâces solides que, d'après les Mémoires des Dames, pendant dix ans on crut la voir en elle, toujours vivante.

Ces conseils si pressants, ces directions si précises, Mme de Maintenon les appuyait de son action. Bien des institutions nous apparaissent dans le passé, indépendantes et comme isolées de leur fondateur : l'établissement créé, leur mains'était retirée. On ne con(;oit pas Saint-Cyr sans Mme de Maintenon. Ce qu'elle avait été pendant tant d'années chez tout le monde, elle le devient dans cette maison où elle était chez elle : la lumière et le charme. Elle s'était fait réserver une chambre à Noisy. A Saint-Cyr elle avait un appartement : c'est là qu'elle se retira après la mort du roi. Elle ne faisait le plus souvent qu'y passer les journées. Mais quelles journées ! Le matin, elle arrivait avant le lever, et, à peine descendue de carrosse, elle s'utilisait ; elle aidait à habiller les petites, surveillait le ménage et prenait sa part de tous les embarras; puis elle se rendait aux classes et suivait les exercices. Ses visites n'étaient jamais des surprises : on l'attendait toujours ; tant on savait bien que, si elle pouvait s'échappei', ne

MADAME DE MAINTE^sON. loO

fût-ce que quelques heures, elle ne manquerait pas de venir! Telle ou telle avait besoin d'une semonce, et elle leur faisait à part son petit prône ; on lui avait demande un entretien général, et elle parlait d'abondance : « ce que Saint-Cyr lui a fait perdre de tenq)s en ce genre, dit Saint-Simon, est incroyable ». Les demoiselles, les novices, les dames avaient chacune leur tour ; elle n'était jamais si pressée qu'elle ne laissât en passant le mot qui porte. «Je suis toujours en train d'éducation » , disait-elle; et elle aimait à entendre murmurer « qu'elle n'était pas sans talent là-dessus : c'était son sensible » ; pendant dixhuit mois elle avait pris les classes, toutes les classes l'une après l'autre, comme une maîtresse à la tâche, pour se mieux rendre compte. Sa plus grande joie était d'assister aux récréations : elle entrait dans les divertissements et faisait sa provision d'observations. A Rueil elle connaissait toutes ses filles par leur nom : Andrée, Manette, Jacquette, Armande, Bénédicte, Fanchon, Louison; à Saint-Cyr il n'était personne dont elle ne pût « interpeller les défauts ». Lorsque le roi la menait en campagne, au siège de Mous ou de Dinant, lorsqu'il la retenait à Saint-Germain ou à Fontainebleau, elle écrivait, et c'est à ces absences plus ou moins prolongées, dont elle souffrait et s'attristait, que nous devons son intéressante et si riche correspondance. Tout le monde lui adressait des lettres, et elle répondait à tout le monde. Nulle ne devait craindre de la fatiguer; il fallait que la demande reçue le matin eût satisfaction le soir : malgré le besoin de sommeil qui la pressait, elle trouvait la force de prendre la plume ou de dicter; elle écrivait partout où elle trouvait un coin de table, dans une chambre encombrée de monde, avec dix

(lames, trois princesses et six chiens autour d'elles ; elle n'était pas toujours sûre de pouvoir finir, mais elle

, commençait : c'était autant de fait; faute de mieux, le mot partait inaclievé. On disait dans la maison qu'elle ne cessait de prêcher; elle répliquait que c'est parce

i qu'on l'y poussait; mais elle ne faisait pas difficulté de

i reconnaître qu'elle avait toujours quelque morale à entamer, et elle s'y ahandonnait de bon cœur.

i Elle ne se bornait pas d'ailleurs à éclairer les consciences, à rectifier les esprits, à échaufter les cœurs : elle était l'intendante générale de la maison; elle traitait avec les fournisseurs, réglait les ])rovisions et pour toute chose voulait savoir son conq)te : à Dieu ne plaise qu'elle cherchât à thésauriser ; mais elle haïssait le désordre et aimait mieux « nourrir les demoiselles que de crever les laquais ». Elle avait souvent été à elle-même son propre maître d'hôtel, et chez Mme de Montchevrcuil elle ne faisait pas de façons à mettre la main au pot-au-feu. Il ne lui en coûtait point d'être « l'économe, la femme d'affaires, la servante de Saint- Cyr ». Elle avait le génie de l'organisation et le goût de l'administration; rien ne la rebutait ni ne la trouvait indifférente. A la veille d'une campagne. Napoléon savait exactement le nombre des chevaux qui se trouvaient dans les écuries de l'armée et le nombre de bottes de foin dont il disposait. Mme de Maintenon est au courant de ce que les armoires de Saint-Cyr contiennent de linge; il ne faudrait pas essayer de la tromper sur les paquets de tabliers qu'elle a fait passeï'; quand elle envoie des boites de dragées ou de confitures, elle dit à qui elles doivent aller, et elle sait à qui elles vont.

Il est rare, d'associer ce soin minutieux du détail à l'intelligence supérieure des intérêts généraux. Ce (jni est plus rare encore, c'est d'y porter l'entrain, la passion, « J'aurais beau frotter votre plancher, disait-elle aux demoiselles, aller quérir du bois ou laver la vaisselle, je ne me croirais pas rabaissée ni moins heureuse.» Elle avait des devoirs ailleurs et elle s'y consacrait, mais « non sans en avoir parfois jusqu'à la gorge»; elle s'en plaint même trop vivement |tai'fois, à notre gré. Ce n'est qu'à Saint-Cyr qu'elle goûtait la pleine satisfaction de son dévouement. Saint-Cyr la consolait des « austérités de la cour ». Jamais existence, on peut en croire son témoignage, conlirmé par celui de Saint-Simon, ne lut plus enchaînée aux règles de l'étiquette, plus dépendante de tout le monde ; elle le racontait aux demoiselles : sa chaiidjre à Versailles est comme une église; depuis le moment où elTe se lève juscpi'à celui où elle se couche, il s'y fait conuiie une procession ; chacun y passe et s'y arrête : le roi ne la quille, bien portante ou malade, qu'à l'heure qu'il s'est fixée : il faut qu'elle l'écoute, qu'elle l'entretienne, qu'elle l'amuse; elle succombe sous le poids de la fatigue et des soucis. A Saint-Cyr il semble qu'elle renaisse; lorsqu'elle a passé le seuil de la maison, sa vie s'illumine. De ses chères filles elle aime tout, leurs négligences, leurs défauts, tout jus- (ju'à leur poussière. « Je ne crois pas, disait-elle, qu'il y ait de jeunesse ensemble qui se divertisse plus que la nôtre ni d'éducation plus gaie »; et elle participe à cette gaieté : « quand il s'agit de Saint-Cyr, il est toujours dimanche pour moi ».

Les joies du présent n'étaient pas les seules qu'elle é})rouvàt. La connaissance (lu'elle avait du caractère

des demoiselles lui permettait de choisir parfois ou tout au moins d'aider à choisir pour chacune d'elles l'établissement qui pouvait le mieux lui convenir. Elle les suivait dans leur province, au milieu de leurs occupations journalières, les réconfortait, les animait au devoir, leur découvrait leur bonheur. Cette sorte de prolongement, cette durée qu'elle s'efforçait de donner à son action sur ses lîlles, elle était arrivée à en concevoir l'ambition et l'espérance pour Saint-Cyr. Son vœu suprême était de mettre la maison en état de se passer d'elle. « Yoilà oii je tends, écrit-elle, voilà le fond de mon cœur, voilà ce qui fait ma vivacité et mon impatience. » C'est la raison (jui lui fait attacher tant d'importance à l'observation des moindres règles et à leur caractère de perpétuité. Plus elle avance dans la carrière, plus elle se convainc qu'elle ne fait que remplir une mission ; que c'est Dieu qui l'a appelée à fonder Saint-Cyr; que dans les conseils de la Providence sa vie, si étonnante pour elle-même, n'a pas d'autre objet ; et en mourant, après trente ans d'efforts, dont le succès semblait assuré, elle dut emporter la pensée qu'elle avait accompli sa destinée.

Après la publication des Lettres et Entretiens par M. Tli. Lavallée, Sainte-Beuve écrivait : « La cause de Mme de Maintenon est désormais gagnée ; cette correspondance nous la montre arrivée dans un sens à la perfection de sa nature, et ayant réussi un jour à la

produire, à la modeler dans une œuvre immense qui a eu son cours et à laquelle est resté attaché son nom. » Le dernier mot est-il dit, en effet? Ne subsiste-t-il absolument aucune prévention ? Il nous semble qu'aujourd'hui encore ceux qui sont les plus disposés à goûter les talents et les vertus pédagogiques de Mme de Maintenon en demeurent à l'admiration et au respect. D'où vient cette sorte de réserve presque invincible? Peutêtre d'abord de ce que Mme de Mainlenon a réussi en tout ce qu'elle a tenté ; elle remarquait qu'au milieu de ses traverses elle avait finalement été trop heureuse pour qu'on ne lui attribuât pas plus d'esprit qu'elle n'en voulut jamais avoir. Peut-être aussi de ce qu'elle aimait trop à parler d'elle-même; ici encore, au surplus , elle comprenait le péril mieux que personne : « Nous aimons à parler de nous, disait-elle, en signalant la chose comme un défaut, dussions-nous parler contre » ; et elle ne parlait pas contre. Mais ne seraitce pas surtout qu'alors même que nous sommes prêts à nous laisser porter par ce courant de bonne humeur, reposante et gaie, qu'elle fait entrer avec elle à Saint- Cyr, nous ne pouvons secouer la tristesse des ennuis et des malheurs de cette fin de règne si pesante? Ou bien n'y aurait-il là que l'effet ineffaçable des calomnies de génie que Saint-Simon a si àprement attachées à sa

memon-e

Pour être en (pielque sorte jjIus libre dans ses sentiments, on voudrait qu'il ne se fût conservé d'elle que

\. Un seul trait donnera une idée de la passion de Ssrint-Simon. Sur le registre où Dangeau avait consigne son jugement (voir plus haut, page 108), il avait écrit de sa main : « Voilà bien fadcnient, salement et puaniuicnt mentir à pleine gorge».

ce qui se rapporte à Saint-Cyr, ou qu'il fût j)ossiIiIe do détacher de sa vie et d'enfermer dans un cadre à part tout ce qui a trait à l'éducation. Cependant, même en se la figurant ainsi à souhait, ne resterait-il qu'une image absolument aimable? Chose étrange, on en est parfois à se demander ce qu'elle était pour les enfants. Nous avons sur ce point les témoignages les pUis formels et les plus favorables. « Ses discours étaient vifs, simples, naturels, insinuants, persuasifs, disent les Dames de Saint-Cyr; on ne finirait pas si l'on voulait raconter tout le bien qu'elle fit aux classes dans nos temps heureux. » « Elle a toujours fort aimé les enfants, ajoute Longuet, et les enfants sentaient si fort cette bonté, qu'ils étaient plus libres avec elle qu'avec personne. » Ce qui vaut mieux encore que ces éloges, elle a pour elle l'appui des faits. Retenue à Fontainebleau et trop éloignée de Saint-Cyr pour y continuer ses visites quotidiennes , elle avait créé des écoles à Avon ; elle allait y faire épeler l'alphabet; ou, quand elle était empêchée par la maladie, elle donnait la leçon dans ses appartements : Saint-Cyr en était presque jaloux. Que l'une de ces enfants habituées à toutes les misères vînt à être prise de maladie, elle n'appelait rien moins (pie le médecin de la cour : « Voilà M. Fagon qui marche pour Jeannette ». Quelques jours avant sa mort, comme il soufflait un vent très vif, elle pensait aux roiujes et disait à Mme de Giapion : « Ces pauvres enfants souffrent bien du froid; je voudrais en tenir trois ou quatre dans ma niche ». Les traits de cette nature ne sont pas rares dans sa vie; elle a des dévouements pour lesquels on ne saurait la comparer qu'à une sœur de Charité, Elle serait demeurée, s'il l'eût fallu, dans sa

première école de Riieil, « à tuer des poux, à <Traisseï de la gale, à faire laver des pieds ». Saint François d(i Sales, le doux François de Sales, est sa lecture favorite. C'est elle-même enfin qui le dit : « elle a une sensibilité qui aurait besoin d'un rude mors ». Et malgié tout il semble que ce que les enfants, comme tout le monde, éprouvent à côté d'elle, tient surtout de la vénéralion. Mme de Caylus, Mlle d'Aumale, Jeanne de l'incré, la ducbesse de Bourgogne, ses élèves de prédilection, et toutes les demoiselles qu'elle appelait aiq)rès d'elle comme secrétaires, ont conservé le souvenir de sa dignité affable, [)lutôt que de son affection.

Elle possédait au plus baut degré l'esprit de l'éducation: en avait-elle l'àme? Tout se lie dans le caractère comme dans la vie. Le chevalier de Méré, Bussy, ses ennemis eux-mêmes, nous la montrent en sa jeunesse tenant les courtisans à distance sous le cbarme de son regard spirituel et vif, mais froid. C'est également à une certaine distance de son cœur que nous laisse; sa correspondance. On ne résiste pas au prestige de celle raison ornée, de ce bon sens fin, pénétrant, enjoué, tant qu'on a le livre en main ; le livre fermé, le prestige s'efface, et de cette nourriture si solide et si agréable il reste comme un arrière-goùt un peu âpre. Quelle différence avec la moelleuse et onctueuse abondance, l'imagination émue, le cœur tendre de Mme de Sévigné ! Tandis que Mme de Sévigné semble s'exciter, pour ainsi dire, à s'abandonner, — car elle n'est pas sans excès non plus dans sa manière, — on dirait que Mme de Maintenon travaille toujours à se commander, à se contraindre, à se retenir : on sent que tel a été l'effort de toute son existence. Dans la i-ràce il lut

manque cette sorte de négligé, de superflu, qui achève la séduction. Elle avait elle-même le sentiment de ce qu'elle réservait : « Je vous aime plus que ma sécheresse ne me permet devons le dire », écrit-elle à son frère. Elle n'ignorait pas non plus ce que parfois la franchise de son premier mouvement lui donnait d'apparente hrusquerie. Souvent aussi, vers la fin de sa vie surtout, elle éprouvait comme une sorte d'épuisement : « En vérité, s'écrie-t-elle, la tête est quelquefois près de me tourner, et je crois que si l'on ouvrait mon corps après ma mort, on y trouverait mon cœur tors comme celui de M. de Louvois. »

Mais est-il juste d'insister sur les attraits qu'elle n'a pas voulu se donner? « Peu de gens, disait-elle, sont assez solides pour ne regarder que le fond des choses » ; et c'est le fond des choses seul qui l'intéressait. Elle n'avait même pas la ressource de varier le thème de ses observations, car c'est le propre des sujets d'éducation qu'il faut sans cesse revenir aux mêmes maximes et ne pas craindre de se répéter. Ses lettres étaient faites moins pour être lues que pour être méditées. Il n'y faut pas chercher « ce qui pétillait de brillant et de fin sur son visage quand elle parlait d'action », suivant le mot de Choisy ; elles donnent « le dessin plutôt qtie le coloris de son esprit » (Sainte-Beuve). Mais dans cette gravité de ton quelle souplesse! Quelle force et quelle tenue dans cette pensée presque toujours juste, toujours sobre, également éloignée du paradoxe et de la déclamation! Et quel modèle de ce style qu'elle recommandait aux demoiselles, « simple, naturel, sans tour, succinct »! Mme de Maintenon est un écrivain. Sa langue est souvent pleine et savoureuse connue celle de Molière,

subtile et délicate comme celle de Fénelon ; Saint- Simon l'admire sans réserve. Quelque effort qu'elle eût lait pour s'imposer à elle et à Saint-Cyr toutes les formes d'austérité, elle n'a jamais pu se défaire du goût de ce que son siècle avait produit autour d'elle de plus noble et de plus achevé. Le premier jour de la représentation à'Athalie, elle avait senti avant tout le monde que c'était le chef-d'œuvre de Racine, et quelques années après la réforme de 1092 elle avait fait ellemême rentrer Esllicr à Saint-Cyr, « les demoiselles ne pouvant apprendre rien de plus beau ». Cette exactitude et cette finesse de sens littéraire, jointes à la sûreté et à la profondeur du sens pédngogi{iue, impriment à tout ce qu'elle a écrit sur la direction des jeunes filles un caractère particulier d'efficacité; on peut discuter ses vues : on ne peut méconnnîire son aulorité en matière d'éducation; elle est de la race de Boileau : en mal parler poiie malheur.

M'" DE LAMBEUT

Il est peu de femmes qui aient pris ;i cœur la cause des ienuiies avec autant d'ardeur qne la maicjuise de Lambert. Quand Fénelon réclame en leur laveur, au vioni de la famille, de la société et de la religion, sa réclamation ne trahit que l'émotion généreuse d'un pliilosophe et d'un chrétien. Celte émotion, chez Mme de Lambert, s'anime de toute la vivacité du sentiment personnel fioissé. Sa dignité souffre à la pensée « qu'on ne travaille que pour les hommes, comme s'ils formaient une espèce cà part, tandis que les femmes sont sacritiées, abandonnées, réduites à néant : dans leur jeunesse on ne les occupe à rien de solide; au cours de la vie elles ne peuvent se charger ni du soin de leur fortune ni de la conduite de leurs afiaires ; elles sont livrées sans défense au monde, aux préjugés, à l'ignorance, au plaisir ; il suffit qu'elles soient belles, on ne leur demande rien de j)lus : on les tient quittes de tout le reste ». Mme de Lambert ne se borne pas à établir une fois ses griefs : il n'est pas un de ses écrits où elle n'y revienne; elle les développe, les retourne en tous sens, les aiguise. Elle essaye bien par moments de rendre dédain pour dédain : « Après tout, les hommes auront beau faire, ils n'ôteront jamais aux femmes la gloire d'avoir formé ce que les temps passés ont compté de

plus lionnctcs gens » ; elle se répète « qu'il y a bien peu (l'honimes qui soient en état de comprendre le mérite des femmes ». Mais cette venc^cance intime ne la satisfait point. Une telle inégalité de condition — que la nature n'a point créée et qui est l'œuvre de la force — l'humilie et l'irrite. Elle crie à l'usurpation, à l'injustice : « Quelle tyrannie que celle des hommes! Ils prétendent que nous ne fassions aucun usage de notre intelligence ni de nos sentiments ; ils veulent que la bienséance soit aussi blessée quand nous ornons notre esprit que quand nous livrons notre cœur; en vérité, c'est étendre trop loin leurs droits. » Elle ne pardonne pas à Molière d'avoir « déplacé la pudeur, attaché au savoir la honte qui était le partage du vice et lait que le ridicule est devenu plus redoutable que le déshonorant ». Ce sont les hommes aussi bien qu'elle entend défendre contre les entraînements de leurs propres violences. N'est-ce pas sur leur bonheur qu'ils entreprennent quanl ils dégradent les compagnes de leur vie et les mères de leurs enfants? « Oui, conclut-elle dans un passage où elle résume sa pensée agressive, je vous le demande de la part de tout le sexe : qu'attendez-vous de nous? Vous souhaitez tous de vous unir à des personnes estimables, d'un esjjrit aimable et d'un cœur droit : permettez-leur donc l'usage des choses qui perfcclionncnt la raison. »

Ce qui soutient Mme de Lambert dans ses revendications et ce qui devait les justifier aux yeux des contem-

MADAME DE LÂMDE[\T. 171

porains, c'est que cette éducation qu'elle réclamait pour les femmes, elle se l'était elle-même donnée. « Renvoyée à moi-même, écrivait-elle, j'ai pensé à tirer de moi seule mes amusements, mes appuis, ma force. » Et elle avait le droit de se rendre ce témoignage. On ne se la représente d'ordinaire que dans le repos et l'éclat du salon qu'elle a si longtemps gouverné ; on oublie que, lorsqu'elle l'avait ouvert, elle comptait plus de soixante ans*. La vie jusque-là ne l'avait point épargnée. Il est peu probable qu'elle ait connu celui dont elle avait reçu le nom, — Etienne de Marguenat, seigneur de Courcelles , maître ordinaire en la chambre des Comptes; — hébété par ses infortunes domestiques, il était mort moins de deux ans après qu'elle avait vu le jour. Mais on est autorisé à penser que l'exemple de sa mère, dont les mœurs avaient défrayé la chronique scandaleuse de Tallcmant, contribua à lui inspirer poui' la vie licencieuse cette sorte de dégoût mêlé de tristesse qui est un des caractères de sa morale; et si Bachaumont, qui avait épousé Mme de Courcelles en secondes noces, non sans avoir anticipé peut-être sur ses droits, dut concourir à développer en elle l'amour de l'étude, on ne peut guère douter qu'elle y fût portée par le besoin de se faire à elle-même une vie personnelle et de défense contre les dissipations dont elle avait le spectacle sous les yeux. Fontenelle raconte que, « toute jeune, elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge, pour aller lire en son particulier, et qu'elle s'accoutuma dès lors, de son propre mouvement, à faire des extraits de ce qui la frappait le plus: c'étaient déjà

1. Née en 1648, Mme de Lambert est morte le 12 juillet 1733, dans sa quatre-vingt-sixième année.

in L'ÉDUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMES.

OU des réflexions fines sur le cœur humain, ou des tours d'expression ingénieux, mais le plus souvent des réflexions ».

Sa véritable famille fut celle dans laquelle le mariage la fit entrer. A dix-huit ans elle avait épousé le marquis de Lambert, et dès lors elle n'avait plus vécu que de la vie de son mari et des aïeux de son mari. « Je regrette tous les jours, disait-elle à son fils, de n'avoir pas vu votre grand-père. Au bien que j'en ai ouï dire, personne n'avait plus que lui le talent de la guerre. » Officier de grand mérite en effet, un des maîtres de Turenne, M. de Laudjcrt aux mérites de l'intelligence joignait l'autorité du caractère. On rapportait qu'au siège de Gravelines, les maréchaux de Gassion et de la Meilleraye s'étant divisés et leurs troupes allant se charger, il s'était jeté entre les deux partis avec la confiance que donne le zèle du bien public et leur avait fiiil mettre bas les armes. Devenu gouverneur de Metz, il s'était montré avec la même résolution homme de désintéressement et de devoir, dùt-il en coûter quelque chose à son avancement. Le mari de Mme de Lambert avait hérité de ces vertus simples et foi'tes, avec un moindre degré d'éclat. Pendant longtemps « il était n.'sté brouillé avec la faveur » et il ne lui avait pas fallu moins de vingt ans pour fianchir les divers échelons du commandement. Apj)elé enfin coumie lieutenant général à la tête de la province du Luxendjourg, il avait su, « par ces vertus faciles et sûres qui servent au commerce et qui unissent les hommes, par cet ensemble de qualités qui laissent les autres à l'aise et gardent les obligations pour soi », faire goûter la domination française dans un pays qui la redoutait; et, à la façon dont Mme de

MADAME DE LAMfîKUT. 173

LmiiiIktI parle de ce gouvernement de raison, il semble ])ien que le charme supérieur avec lequel elle devait plus tard tenir rassemblés autour d'elle les hôtes de son salon, concourut heHreuscment à accréditer l'adminis- Iralion de son mari. La mort de M. de Lambert vint tout d'un coup rompre le cours de cette fortune à peine commencée *. Veuve à moins de quarante ans, elle se trouvait de nouveau exposée à l'isolement dont elle avait, dès sa jeunesse, fait l'épreuve. « J'avais sacrifié tout mon bien àmon mari, disait-elle; je perdis tout à sa mort. Je me vis seule, sans appui; je n'avais d'amis que les siens, et j'ai éprouvé que peu de gens savent être amis des morts. Je trouvai mes ennemis dans ma propre famille; j'avais à soutenir contre des personnes puissantes un procès qui décidait de ma fortune; je n'avais pour moi que la justice et mon courage : je l'ai gagné sans crédit et sans bassesse. » C'est à ses enfants qu'elle en consacra d'abord le profit. Mais ici encore les circonstances ne répondirent ni à ses desseins, ni à ses espérances. Elle avait perdu deux filles en bas âge; des deux enfants qui lui restaient, sa fille, qui avait épousé le comte de Saint-Aulaire, était devenue veuve à son tour après six ans de mariage, et, vingt ans plus fard, elle devait la voir mourir elle-même prématurément. Son fils, à qui elle avait acheté un régiment, avait manqué ses campagnes de début, un peu par le malheur des temps, un peu par insuffisance d'ouverture dans l'esprit et le caractère. Il n'avait pas mieux réussi dans un premier mariage. « C'était, raconte le président ticsnault, un homme particulier et

tout à fait misanthrope, dont la misanthropie, comme de raison, vint échouer à une coquette qui s'en fit épouser, la marquise de Loc-Maria. Cette femme, dont la conduite extérieure n'avait rien de reprochable, point méchante, était fort avant dans le monde, d'une gourmandise distinguée et cherchant à plaire à bride abattue. »

Toutes ces disgrâces, vivement ressenties par Mme de Lambert, l'avaient rejetée sur elle-même. Elle n'avait jamais perdu le goût ni renoncé à l'habitude de lire et de méditer. Ses déboires, ses infortunes servaient de thème à ses réflexions : « Il n'y a, disait-elle, que le malheur qui forme; j'ai de bonne heure senti le besoin que les femmes ont d'être raisonnables.... » En écrivant à son fils et à sa fille, c'est à elle aussi qu'elle pensait ; si ses conseils ne devaient pas leur être aussi utiles qu'elle le souhaitait, elle prenait, « en les donnant, de nouveaux engagements pour travailler à son propre avancement dans la vertu ». Ne connûton de son existence que ces soixante années de travail intérieur, d'action, de lutte, il serait difficile de lui refuser le mérite, qu'elle croit accessible à toutes les femmes, d'avoir développé en elle l'activité intellectuelle et morale et donné l'exemple de prendre rang à côté des hommes dans la vie.

Jl

Détachée par son âge et désintéressée par l'aisance luelle avait su se conserver de tout souci d'avenir,

MADAME DE LAMBEP.T. 175

c'est alors qu'elle entreprit de réunir dnns sa maison une élite de savants et de lettrés. « Le mal lui en prit comme une tranchée », disait l'abbé de la Rivière, gendre de Bussy-Rabutin, jadis fort épris de savoir et de métaphysique, touché sur le tard de vocation religieuse et entré dans les ordres. C'était le propos d'un homme qui ne pouvait pardonner à sa plus ancienne amie de se rattacher au monde, au moment où il s'était résolu à le quitter. Après l'avoir, pendant près de vingt ans, éclairée et assistée de ses conseils, comme il s'en vantait, il devait moins qu'un autre s'y tromper; Mm8 de Lambert ne faisait que reprendre possession d'elle-même et revenir à ses goûts : elle était née j)Our tenir un bureau d'esprit. De tous les salons littéraires et philosophlcjnes qui se succèdent au dix-huitième siècle , se léguant , pour ainsi dire , les questions et les hommes, je ne sais s'il en est un autre qui réponde aussi bien que le sien à la pensée qui l'avait fondé.

C'était, au témoignage de d'Argcnson, un grand honneur que d'être reçu aux mardis de Mme de Lambert. Plus d'un l'avait brigué qui n'avait pu l'obtenir; et, après l'avoir obtenu, on n'osait pas toujours en profiter. 11 ne suffisait pas d'apporter, comme à Vaux, à Sully, à Maisons, à Sceaux, le prestige du nom, l'habitude de la cour, le goût du plaisir assaisonné d'un certain esprit d'opposition aux idées régnantes et aux personnages en faveur; on ne comptait que pour son savoir, ses ressources, ses talents. La duchesse du Maine déclare qu'elle ne se sentit jamais bien à l'aise « à ces imposants et redoutables mardis ». La brillante marquise de Yillars n'y paraissait guère que les jours où l'on

ï^ortaitdc l'ordinaire. Les hôtes de fond étaient : Mme de Fontaine, Mlle de Caurnont la Force, Mme de Murât, auteurs de petits romans de mœurs ou d'histoire, lomposés dans le ton des Nouvelles de Mme de La Fayette, fort en vogue de leur, temps, agréahles à lire encore aujourd'hui, et dont Marivaux et Voltaire n'ont j)as dédaigné de s'inspirer; — une parente de Corneille, nièce de Fontenelle, Catherine Bernard, qui tenait la parole et la plume avec grâce et sentiment; — Mme de Caylus, « qui savait se -passer des plaisirs, mais dont les plaisirs ne pouvaient se passer » ; — la présidente Dreuillet, recherchée pour l'art avec lequel elle composait, récitait ou chantait les petits vers; — Mme de Vatry, qui lui disputait parfois ce privilège, « esprit juste et fin, cœur droit et sensihle » ; — Mme de Saintonge, qui, alliée à une famille d'Espagne, s'était donné l'office de faire connaître les héritiers de Cervantes ; — Mme de Flammarens, « une beauté mystérieuse qui avait l'air de la Vénus de FEnéide descendue sur terre et dont l'esprit était supérieur encore à la beauté » ; — Mme d'Aulnoy, qui se reposait de ses voyages en les racontant; — Mme Dacier, ])rompte à l'attaque et à la riposte, dès qu'Homère était mis en cause, et prête, au premier mot, à descendre dans la lice pour ses héros et ses dieux ; — Mme de Staal-Delaunay, la confidente de la duchesse du Maine, toujours en veine de propos vifs et judicieux, qui au repas de réconciliation des Anciens avec les Modernes « représentait la neutralité » et se piquait, comme Mme de Maintenon, de n'avoir jamais eu d'autre folie que celle de la raison; — Mme de Saint-Aulaire, la fille de la maîtresse de la maison, la sage et discrète Saint-

MADAME DE LAMIlEUT. 177

Aulairo, plus disposée à écouter qu'à se faire entendre, mais dont le bon sens, précis et délicat, excellait à intervenir à propos pour trancher les différends. Les hommes qui fréquentaient chez Mme de Lambert n'étaient pas d'un choix moins réglé. C'était proprement une société de gens de lettres. 11 s'y rencontrait de grands seigneurs, tels que le marquis d'Argenson ou M. de Yalincour, « attaché au comte de Toulouse », mais qui devaient le crédit dont ils jouissaient moins à leur rang qu'à leur passion pour les choses de l'intelligence et à leur parfaite urbanité. La science et le goût relevés par une pointe de bel esprit et accommodés aux meilleures façons étaient le passeport commun. C'est à ce titre qu'avaient été introduits Terrasson, les Boivin, Fraguier, Trublet, Buffier, Clioisy, mûri par les voyages, mais resté jeune, l'aimable abl)é de Bragelonne, « chéri des C races et des Muses ». C'est à ce litre aussi (|ue les portes s'ouvraient aux jeunes gens en passe d'avenir, tels «ju'llesnault et Marivaux : Ilesnault, le futur président fameux par ses soupers et sa chronok)gie, qui, à cette époque, dans le feu des premières amltitious lilléraires, menait de front une tragédie, des romances légères, la déclaration solennelle d'un lit de justice, et, écrivant à la fois pour l'Académie Française son discours de récipiendaire et celui du président qui devait le recevoir, réussissait à faire applaudir son éloge écrit de sa main ; Marivaux, plus replié et dont la renommée n'avait pas encore dépassé l'enceinte des salons, mais qui déjà « laissait percer l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité ». Hommes de cour et hommes de cabinet, érudits et lettrés, jeunes et vieux, tous se groupaient avec

respect, sous les auspices de Mme de Lambert, autour de ceux qui avaient concouru à fonder la réunion : l'abbc de Mongault, de Sacy, Dortous de Mairan, Houdart de Lamotte et Fontenelle. 11 avait suffi à l'abbé de Mongault et à de Sacy de traduire avec une élégante correction les lettres de Cicéron et celles de Pline pour « acquérir cette fleur de réputation qui avait répandu comme une bonne odeur sur leur personne et sur leur vie ». L'autorité de Dortous de Mairan reposait sur des fondements plus larges; c'était un savant de premier ordre par l'étendue de l'esprit autant que par l'exactitude des connaissances : on l'a justement appelé le Cuvier de son temps. Mais rien ne marque mieux le caractère de cette société que la place qu'y tenait Iloudart de Lamotte. Il serait difficile aujourd'bui de n'être pas de l'avis du président Ilesnault lorsque , dans sa vieillesse, appréciant comme il convient la poésie ingénieuse et la prose agréable de Lamotte, il ajoutait finement : « ni l'une ni l'autre n'invite à continuer ». Tel n'était point le sentiment de l'entourage dont il avait fait lui-même partie : tragédies, opéras, comédies, ballets, discours en vers, dissertations critiques, églogues, fables, il n'était rien qui, sortant de la plume de M. de Lamotte, ne fût commenté avec admiration. Mme de Lambert le traitait, sans marchander, « d'àme à génie et de grand homme » . Les contemporains ont de ces complaisances. Il est clair que chez Lamotte l'homme était très supérieur.à l'écrivain : la sûreté de son jugement lorsqu'il ne se laissait point surprendre par la passion, sa bonne grâce, que n'avait point altérée la plus cruelle des infirmités, son talent de lecteur, son âge, la considération dont il jouissait,

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en avaient fait, dans les circonstances délicates, l'interprète de la maison; il y était une manière de secrétaire général et de grand maître des cérémonies ; on le chargeait de la correspondance avec les dames, et il entrait dans son rôle à plein, se lançait en aveugle sur la carte du Tendre, jouait en conscience au bel esprit et soutenait les assauts de la duchesse du Maine avec plus d'intention parfois que de succès, mais sans jamais se laisser prendre de court ni demeurer en reste. Toutefois l'attrait de son esprit se justifiait par des raisons plus dignes de sa célébrité. En réalité il devait son crédit à la diversité des applications de son talent, à In facilité qui lui permettait de lenouveler incessamment les sujets de conversation et de lecture dans un monde qui vivait surtout de lecture et de conversation : poète, orateur, philosophe, nul, par son savoir presque encyclopédi(pie et par sa souplesse à traiter de tous les genres, n'était mieux préparé à provoquer les discussions, à en varier les effets, voire même à en remplir les vides'. Tel était aussi, avec une portée plus haute, l'ascendant de Fontcnelle : quelque grande part qu'il y ait lieu de faire à la façon dont il savait exercer son autorité souveraine, en ménageant tout le monde et lui-même plus que tout le monde, il ne fallait rien ntoins pour l'entretenir que l'activité d'un génie (le mot lui était naturellement appliqué comme à Lamotte) en quête de toutes les curiosités philosophiques et littéraires, « également bien avec les muses sérieuses et les muses badines », sachant passer avec aisance de la métaphysique à la galanterie et de la galanterie

i. Fontcnelle disait de Lamolle : « La nature lui a dit : Sois ce que tu voudras ». {Noies et souvenirs de Mme JSecker, t. IV, p. 258.)

à la géométrie, s'ajustant à tous les entretiens et y iéj)anclant d'un mot la clarté de sa pénétrante et fine intelligence.

L'esprit, tel était le lien du salon de Mme de Lambert. C'est par là que, de l'aveu commun, il se distinguait de tous les autres. Point de grandes nuits comme à Sceaux, point de nuits blanchos comme à Vaux-Villars, point de soupers suivis ou précédés de séances de jau comme chez les financiers où « tout était riche, poli, orné, tout hors l'âme du maître ». La santé de Mme de Lambert lui interdisait les veilles. iN'eùt-elle pas eu cette raison à donner aux autres, elle se fût préservée par sentiment de discipline. C'était le temps où la duchesse de Vendôme et la duchesse de Berry s'enivraient chaque soir; où la duchesse du Maine faisait le biribi avec ses gens la nuit entière; où la maréchale de La Ferté rassemblait après souper autour d'une grande table tous ses fournisseurs, pour leur regagner au lansquenet, en trichant, ce qu'ils lui avaient volé; où la fille du Régent, Mlle de Valois, traversant la France pour aller rejoindre le duc de Modène qu'elle venait d'épouser, se faisait préparer des relais de jeu et trouvait à chaque station des j)artenaires qui l'attendaient. Après la Palatine, qui s'anmse de ces débauches, je ne sais personne qui les ait décrites avec plus de force pour les flétrir que Mme de Lambert. Son salon était le salon des bienséances, « le seul, à peu d'exceptions près, dit Fontenelle, qui se fût garanti de la maladie épidémique des caites, le seul où Ion se trouvât pour parler raisonnablement les uns aux autres et même avec esprit, selon l'occasion ». Les mardis, détail caractéristique et qui à lui seid explirpuî bien des choses,

MADAMI': IlE I.AMI!E1;T. 181

étaient des réunions de jour. On s'assemblait à une heure pour diner; et après le repas, quand les esprits avaient été mis en train par les premiers engagements de la table, l'entretien était ouvert pour se clore avant la nuit. Chacun des membres du cénacle apportait son tribut : une nouvelle, une fable, une maxime, une lettre, un portrait. Parfois on allait jusqu'à la tragédie; mais l'usage était de faire court, atin de laisser à la discussion plus de champ. C'était, le mot est d'un contemporain, une sorte de conférence académique ; conférence fort animée d'ordinaire et où les « petites poitrines » étaient à plaindre, mais dont les conclusions courtoises et mesurées laissaient tout le monde en belle humeur. « Il est bien tlatteur pour mon amour-propre, disait Mme de Lambert, de trouver toutes les vertus en même temps que tous les agréments dans les personnes que j'aime. » Le soir, si elle provoquait une autre assemblée, la compagnie n'était plus la même : « la décoration changeait ainsi que les acteurs ». Sans se permettre pour elle aucun relâchement de ton, elle laissait davantage les autres se détendre. « J'étais des deux ateliers, écrit le président llesnault, martjuant la différence : je dogmatisais le matin, je chantais le soir. » Le vrai mardi, c'était le mardi où l'on dogmatisait, le mardi de l'aprèsdîncr.

Qu'il y eût dans cette tenue irréprochable un peu plus de représentation qu'il n'était nécessaire, cela n'échappait à personne. Les esprits libres, comme Lesage, ne pouvaient trouver bon « qu'on y fit si peu icte au roman égayé, tandis qu'une églogue ou un sonnet y passait pour le plus grand effort du génie humain ». Les amis de la maison reprochaient eux-

182 LTIiUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMES.

mêmes à Mme de Lambert « de se trop rattacher à l'Hôtel de Rambouillet et de n'avoir pas eu la force de franchir, comme Mmes de Sévigné et de La Fayette, les barrières du collet-monté et du précieux ». Elle ne s'en défendait qu'à demi. Elle regrettait, dans un langage que les précieuses n'auraient pas désavoué, les maisons d'autrefois « où les Muses vivaient en société avec les Grâces ». Elle aimait à évoquer l'ombre charmante de Madame, la protectrice de Racine, l'asile des lettres et des arts, et il ne lui eût pas déphi que le souvenir en vînt à d'autres qu'.à elle.

Sous les traits do Lainlioit, Minerve lient sa cour,

disaient ses flatteurs : Minerve ingénieuse et aimable assurément; Minerve raisonneuse aussi et toujours armée en sagesse, la Minerve-Mentor du Télémaque. Ce qu'elle aime ile prédilection et ce qu'on aime autour d'elle, c'est le « pensé ». On ne s'enthousiasmait guère dans les entretiens qu'elle menait de concert avec Fontenelle; on admirait rarement; on était en garde contre tout ce qui pouvait trahir l'émotion, la verve, l'inspiration; le simple ne touchait pas plus que le sublime; et c'est ainsi qu'on arrivait à ne chercher dans les vers (pi'un jeu d'esprit, à aimer la poésie sans poésie, à préférer Lamotte à La Fontaine, le naturel laborieusement composé au naïf jaillissant de source. La Rivière disait malignement que dès le matin on préparait de l'esprit pour l'après-dîner. Lorsque certaines questions venaient à être posées, le goiit de la délicatesse et de la manière entraînait tout le monde. Mme de Lambert avait ses jours de métaulKvsiuue; elle était lai>remière à en sou-

MADAME DE LAMBEUT. 183

rire; mais elle n'en avait pas moins pris plaisir à donner dans la quintessence; et il semble que ces jours-là elle ne devait pas se sentir en parfaite sécurité de conscience envers Molière, avec qui elle le prenait quelquefois de si haut.

Mais ceux-là même qui critiquaient ces habitudes d'apprêt et ces écarts de jugement rendaient hommage au sérieux agrément des entretiens accoutumés. Les sujets qui s'y traitaient n'avaient rien de commun avec ceux qu'agitait le salon d'Arthénice. Ils rappelaient })lutôt, par certains côtés, les problèmes de psychologie mondaine que Mme de Sablé posait si finement à ses amis. On y retrouvait bien plus encore l'esprit des matinées de Saint-Evremond. Entre Saint-Évremond et Fontenclle, bien qu'ils aient toujours vécu à distance l'un de l'autre, la parenté est étroite. Mme de Lam- ])ert n'avait pas moins de goût pour l'ami de Ninon. Yraisemblablement elle était entrée en commerce avec lui par l'intermédiaire de Mme d'Aulnoy, la voyageuse. Il est de ceux qu'elle appelle le plus volontiers en témoignage. Comme chez Saint-Évremond, les questions de politique et de religion n'avaient point cours dans sa maison. On se les interdisait, par un sentiment de convenance, mêlé sans doute pour quelques-uns d'indifférence épicurienne, mais où dominait chez tous le respect de l'ordre établi. Mme de Lambert et ses amis appartiennent à la génération de transition du dix-septième au dix-huitième siècle, génération tout à la fois engageante et discrète, qui avait l'intelligence et le goût de toutes les hardiesses, mais qui en sentait le péril et qui s'arrêtait au seuil des voies qu'elle avait ouvertes. Réserve faite des matières qui auraient pu

ISi L'ÉDUCATION Ltl'S FEMMES l'AK l,ES FEMMES.

déconcerter ces resolutions de sagesse, il n'était rien qui ne fût de mise à la table de Mme de Lambert : philosophie, sciences, haute littérature; nul n'ignorait qu'il i'allait passer par son salon pour arriver à l'Académie. L'une des causes qui avaient contribué à refroidir l'abbé de la Rivière pour son ancienne amie, c'est qu'elle « s'était entêtée de rêveries platoniciennes », D'autre part, il est peu de sociétés où Fontenelle eût rencontré un auditoire aussi bien préparé à goûter le langage de l'astronomie, même avec ce piquant qu'y ajoutait la grâce littéraire de ses démonstrations. Ce n'est point à Vaux-Villars enfin ni à Sceaux que la querelle des Anciens et des Modernes aurait trouvé le legain d'éclat qu'elle dut à Lamotte et à Mme Dacier. La duchesse du Maine voulait « que, même dans le plaisir, il entrât de l'idée et de l'invention ». Mais le plaisir, si ingénieusement que la matière en soit renouvelée, est toujours le plaisir; à la longue il fatigue comme le reste et ennuie. On éprouvait le besoin de se renouveler dans des distractions solides; et c'est chez Mme de Lambert qu'on venait chercher, suivant son heureuse expression, « ces joies sérieuses qui ne font rire que l'esprit ». Parmi les sujets proposés à la controverse, il n'en était pas qui revînt plus souvent que les questions de morale et d'éducation intéressant les femmes. Certaines lettres de Lamotte nous font assister aux débats où l'abbé de Mongault et l'abbé de Bragelonne prenaient l'offensive contre le sexe, afin de provoqueras ripostes, qui ne se faisaient pas attendre. Si l'autorité de Saint- Evremond était invoquée avec tant de considération, c'est que, sur presque tous les points, elle était favouble au développement de l'éducation des femmes. Le

MADAME L)E LAMBEIVr. 185

scntimcnl à cet égard était unanime et d'une énergie pressante. « On nous crie dès le lierceau », faisait dire Marivaux, dans la Nouvelle Colonie ou la Ligue des femmes, aux femmes qui répondent aux attaques des hommes ; « on nous crie dès le berceau : Vous n'êtes capables de rien , ne vous mêlez de rien, vous n'êtes bonnes à rien qu'à être sages ; on l'a dit à nos mères qui l'ont cru, qui nous le répètent.... Quelle autre ressource nous a-t-on laissée que le misérable emploi de plaire? Notre coquetterie fait tout notre bien. Nos parents ne se défont de nous qu'à ce prix. Nous n'échappons à votre oubli, à vos mépris, que par ce moyen ; nous ne sortons du néant, nous ne saurions vous tenir en respect, faire figure, être quelque chose, qu'en nous faisant l'affront de mettre une industrie humiliante et quelquefois des vices à la place des qualités, des vertus que nous avons, dont vous ne faites rien, et que vous tenez captives. » Et, de son côté, Montesquieu, qui n'appartenait point au cénacle, mais qui en recevait les échos, écrivait : « L'empire que nous avons sur les femmes est une véritable tyrannie. Nous employons toutes sortes de moyens pour leur abattre le courage ; les forces seraient égales si l'éducation l'était aussi; éprouvons-les dans les talents que l'éducation n'a point affaiblis, et nous verrons si nous sommes si forts. » On ne peut douter que cette conception plus large du rôle des femmes ne fût, en partie au moins, l'œuvre de Mme de Lambert. Ses idées étaient dt\jà répandues, et la plupart des traités dans lesquels elle les avait fixées avaient commencé à courir le monde , quand l'écrivain des Lellres persanes et l'auteur de la Nouvelle Colonie s'associaient à la cause qu'elle soutenait, en lui emprun-

\m L'EDUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMES

tant presque les termes de ses revendications. C'était l'objet commun de ses divers écrits. Un seul est intitulé proprement: Réflexions sur les femmes. Mais c'est aux femmes que s'adressent les conclusions pratiques de ses dissertations sur VAinitié et sur la Vieillesse. Qu'elles discourenid\iGoi(t,dGhConsidérationoudcsRichesses, les femmes sont, au fond, la matière de ses observations et le but de ses conseils. Il n'est pas un de ses portraits, pas une de ses lettres qu'elle ne ramène, par quelque endroit, à des indications dont les femmes pussent tirer bonneur et profit. La première fois que ses Avis à son fils et à sa fille furent j)ubliés, à l'étranger et sans son aveu, ils portaient le titre de Lettres sur l'éducation îiouvelle. Cette préoccupation « d'épurer son esprit et de fortifier sa raison » qu'elle avait dû s'imposer pendant tant d'années comme une nécessité personnelle était devenue, au profit des autres, la passion de sa vieillesse. Elle forme l'unité de ses écrits connue de sa vie.

On a dit des Avis d'une mère à son fils et des Avis d'une mère à sa fille qu'ils n'étaient que des manuels de l'art d'avancer et de plaire. Il est certain que Mme de Lambert ne se pique en aucune façon de disserter gravement sur l'éducation et qu'elle ne craint pas de s'arrêter à de pures prescriptions de bienséance, de tact et d'habileté mondaine. Mais, pris à leur source et suivis dans leur véritable courant, ses conseils ne manquent ni d'élévation ni de portée. « Il faut, disait-elle,

ÎIADAJIE 1)B LAMUEl'.T. 187

un plan dans la vie. » C'est ce plan qu'elle veut tracer à ses enfants, à la lumière de l'expérience et de la raison. Ses amis, qui connaissaient son goût pour l'antiquité, ne l'auraient pas trop étonnée peut-être, bien que sa modestie fût réelle, en la félicitant de leur avoir donné un traité des devoirs.

Les Avis d'une mère à son fils, la première de ses œuvres% fournissent l'exacte mesiu'cdc l'objet qu'elle se propose. Elle s'y place tout de suite au point d'où elle embrasse l'ensemble des conditions auxquelles sont atlacbés, dans sa pensée, la dignité et le bonlieur. Elle ne croit pas jmuvoir fixer trop haut les regards de son fils : dùt-il n'arriver qu'à mi-chemin, il est beau d'avoir pris l'essor pour s'élever. La modestie dans la jeunesse n'est qu'une langueur de l'àme; on ne saurait soutenir ses désirs d'espérances trop flatteuses; ceux qui n'aspirent qu'à la fortune n'ont jamais qu'un mérite borné : qu'il ait soin de sa gloire; elle se charge du reste. Ce mâle et généreux langage avait d'abord pres(|ue effrayé Fénelon. « Je ne serais peut-être pas tout à fait d'accord avec Mme de Lambert, écrivait-il à M. de Sacy, sur toute l'ambition qu'elle demande de son (ils ; mais nous nous raccommoderions bientôt sur toutes les vertus par lesquelles elle veut que son ambition soit appuyée et modérée. » L'ambition, telle qu'elle la décrit, ne consiste en effet « qu'à se rendre supérieur en mérite ». Ce qu'elle entend par la gloire, ce n'est pas la réputation due à quelqu'une de ces actions brillantes auxquelles la fortune a souvent la meilleure paît, c'est la considération, fruit de la vertu persévé-

188 L'tUUCAlK» llES 1 E.MMKS l'AK LES FEMMES.

raiite, du sacrifice fait de soi ou d'une partie de soi. Elle sait quelle est la médiocrité des ambitions courantes : les hommes ne veulent pas être grands ; ils ne se soucient que d'être élevés; ce sont les distinctions que l'on cherche, non la vraie gloire. Et voilà l'illusion, non moins dangereuse que coupable, dont elle voudrait préserver son fils : « Si un grand nom met tout à j)ortée, il ne donne pas le droit de tout obtenir. Ceux (pii n'apportent à leurs emplois d'autres mérites ni d'autres dispositions que de les désirer, ne s'y soutiennent pas longtenq)s. » La Bruyère n'a rien écrit sur h; mérite personnel de plus fier que ces maximes : « Il y a des princes de naissance, il y a des princes de mérite. — Bien de plus heureux qu'un homme qui jouit d'une considération qu'il ne doit qu'à lui; rien de plus triste (pi'un grand seigneur accablé d'honneurs et de respects (pi'on ne rend qu'à sa dignité. — Avec de grands emplois et des principes vulgaires, on est toujours agité parce qu'on est toujours médiocre. — C'est ()ar les sentiments qu'il iàut se distinguer du peuple : j'appelle peuple tout ce qui pense bassement et communément : la cour en est remplie. — Qu'est-ce que des courtisans? Des glorieux qui l'ont des bassesses ou des mercenaires qui se font payer. » En opposant si énergiquement la grandeur réelle aux grandeurs d'institution, Mme de Lambert n'ignore pas à quoi elle s'engage. On ne peut s'élever qu'en s'imposant une règle morale. Cette règle, elle en examine successivement les applications aux devoirs de l'homme envers la société, envers ses supérieurs, envers ses inférieurs, envers soi-même : cadre un peu fatigué aujourdhui par l'usage, qui avait alors sa nouveauté, qui répond

MADA5IE DE LAMUEl'.T. 189

crnilleurs aux éternelles conditions de l'âme humaine et qu'elle remplit avec une incontestable justesse de vues soutenue en général d'un rare bonheur d'expression. Sous le nom de devoirs sociaux, Mme de Lambert comprend les devoirs envers Dieu et envers le prince. EWe ne touche que d'un mot ceux qui regardent le prinet! : « Vous êtes, dit-elle à son fils avec une noble simplicité, d'une race qui lui a tout donné ». Pour la l'cligion , elle se borne à repousser avec une l'eimeté égale le libertinage et la superstition. « Rien ne rend plus heureux que d'avoir l'esprit persuadé et le cœur touché : cela est bon pour tous les temps ; les vertus morales sont en danger sans les chrétiennes : ceux même qui ne sont pas en mesure de croire comme ils doivent, se soumettent à la religion établie: ils savent que ce qui s'appelle préjugé lient un grand rang <lans le monde et qu'il faut le respecter. Mais les âmes hautes ont pour l'Être suprême des sentiments et un culte à part qui ne ressemble point à celui de la foule : tout part du cœur et tout va à Dieu. » Sur les devoirs envers les supéiieurs, ses préceptes ne sont pas moins courts. C'est le conmientaire rapide des principes qu'elle a commencé par poser. Point de soumissions aveugles, point de bassesse. Mais point de fausse dignité non I il lis, j)oint de cette impatience malsaine de toute dépendance ([ui a ses racines dans un vilain sentiment. « Ne condamnons point par chagrin des situations qui n'ont que le défaut de nous manquer : De toutes les passions, il n'en est pas de plus honteuse que l'envie; elle est toujours désavouée. Il faut d'ailleurs savoir fréquenter au-dessus de soi : quand l'exemple qu'on y trouve est mauvais, il avtulit et cor-

rige ; quand il est bon, il stimule : avec ceux de son rang, on se néglige, l'esprit s'assoupit, le caractère se détend. » En arrivant aux obligations à l'égard des égaux, c'est-à-dire aux devoirs de société proprement dits, on sent que Mme de Lambert ne s'y ménagera pas. Ce sont pour elle des devoirs de premier ordre : l'bomme le plus honnête est celui qui les observe avec le plus d'exactitude : on les multiplie à mesure qu'on a plus d'honneur et de délicatesse. Elle définit la politesse comme Fénelon la pratiquait : « le désir de plaire aux personnes avec qui l'on est obligé de vivre, et de faire en sorte que tout le monde soit content de nous ». Elle en analyse merveilleusement les grâces liantes, ne veut ni de l'esprit qui tourne à la raillerie, ni de l'humeur qui dégénère en querelle, ni surtout de l'amourpropre qui s'impose. « Ne pa^ conduire l'intelligence des autres jusqu'à l'extrémité, de son mérite, voiler l'éclat de ses vertus, s'oublier mémo », est la première règle de l'art : « l'amour-propre est une préférence de soi aux auti-es, riionnèteté une préférence des autres à soi ». Qu'il y ait dans cette immolation volontaire une part de calcul, elle ne le cache point. « C'est se tromper que de croire qu'on se donne ce qu'on refuse aux autres; c'est mal s'aimer que de se trop aimer. Si vous voulez être heureux tout seul, vous ne le serez jamais : tout le monde vous disputera votre bonheur; si vous faites que tout le monde soit heureux avec vous, tout le monde travaillera à votre bonheur. » Mme de Lambert va même jusqu'à passer aux gens les qualités qui leur sont contestées, pour les aider à créer leur mérite : elle a tant de fois éprouvé qu'on n'obtient qu'en proportion de ce que l'on accorde ! Mais les qua-

litcs d'agrément n'ont de valeur à ses yeux qu'autant qu'elles ont pour fondement la véracité, la fidélité, la solidité du caractère. Honte à ceux qui ne mettent dans la société que du jargon et ne commercent que de manières! L'honnête homme ne connaît pas le faux et paye de conduite. La bonne foi, la justice, l'ouverture de cœur, l'amitié sont les liens de la vie commune; les plaisirs grossiers et violents, la débauche, le jeu, tout ce qui dégrade et divise doit en être considéré comme le fléau; l'amour de l'estime en est l'âme. Les divers témoignages qui constituent les relations sociales ne sont que l'expression de ce sentiment, et ils ne comptent que s'ils sont à la fois aimables et sincères. Mme de Lambert fait elle-même une application charmante de cette règle au plus subtil et au plus exigeant de tous : la louange. « Le misanthrope ne sait pas louer : son discernement est gâté par son humeur. L'adulateur, en louant trop, se décrédite et n'honore personne. Le glorieux ne donne des louanges que pour en recevoir : il laisse trop voir qu'il n'a pas le sentiment qui fait louer. Les petits esprits estiment tout parce qu'ils ne connaissent pas la valeur des choses : ils ne savent placer ni l'estime ni le mépris. L'envieux ne loue personne, de peur de se faire des égaux. Un honnête homme loue à propos : il a plus de plaisir à rendre justice qu'à augmenter sa réputation en diminuant celle des autres. » Quand le savoir-vivre repose sur ce fonds de probité et qu'il atteint ce degré de délicatesse, reconnaissons qu'il n'est pas loin de mériter d'être classé au nombre des vertus.

Ce sentiment des devoirs de la sociabilité prend, à l'égard des inférieurs — domestiques et petites gens,

— un caractère de bienveillance particulièrement remarquable. Il ne faut pas cbercher sans doute dans les observations de Mme de Lambert l'accent ému et tendre de Fénelon; mais ne semble-t-il pas qu'un souffle précurseur de l'esprit de Rousseau les anime? « La grande opinion que nous avons de nous-mème, ditelle, nous fait regarder ce qui est au-dessous de nous comme une espèce distincte : que ces sentiments sont contraires à l'humanité!... L'humanité souffre de l'extrême différence que la fortune a mise d'un homme à un autre. C'est la vertu seule, c'est le respect naturel qu'on a pour elle qui ont fait consentir les hommes à l'obéissance — Vous êtes un usurpateur de l'autorité dès que vous ne la possédez point à ce prix La libéralité est le devoir d'une grande naissance : celui qui l'exerce ne fait qu'acquitter une dette. » Ce serait déjà presque le cri de révolte du Contrat social, si cette philosophie un peu âpre ne se détendait dans la conclusion : « L'humanité et le chrislianisme égalent tout Il

n'y a d'élévation digne de ce nom que celle qui au

mérite joint la bonté Le plaisir le plus vif, c'est de

faire du bien ; et il n'est pas d'élat, si modeste qu'il soit, où il ne soit possible d'en faire avec de l'attention sur soi et sur les autres : ayez ce sentiment dans le cœur, vous trouverez de quoi le satisfaire. »

Une fois de plus Mme de Lambert nous ramène à ce qui est le fond des Avis iVune mère à son fils. A travers les bienséances extérieures, ce qu'elle vise, c'est, comme elle le dit, le dedans; ce qu'elle cherche sous le galant homme, c'est l'homme. L'éclat n'est point ce qui la touche dans la carrière des armes (pi'elle ouvre à sou lils. Elle s'inquiéterait même de la pure passion de

métier; elle ne craint rien tant que l'abus du droit de l'cpée : cet amour de la gloire qu'elle a éveillé en lui, elle s'attache de tout son eifort à le discipliner et à l'épurer. « On ne peut augmenter à la fois en sagesse et en fortune », et elle a fait choix de la sagesse. La valeur commence les grands noms; mais ce sont les autres vertus qui les consacrent. Ce n'est même pas assez pour elle d'être doué d'heureuses qualités : il faut « en avoir l'économie », c'est-à-dire la conduite. Chose singulière, la conception qu'elle s'est faite de la vie est absolument étrangère, presque contraire, aux entrahiements et aux agitations ordinaires de l'ambition. Elle distingue dans le monde deux sortes de fous : ceux qui sacrifient le présent à l'avenir et ne se soutiennent que d'espérances, ceux qui sacrifient l'avenir au présent et épuisent au jour le jour toutes leurs ressources : les uns et les autres toujours ardents ou inquiets. De ces deux genres de folies elle rapproche la sérénité de l'hounne qui règle sa vie pour en jouir; qui a reconnu que nos pires ennemis nous font moins de tort que nos défauts, et que trop souvent nous employons la première pai'tie de notre e.\istencc à rendre l'autre misérable ; qui rend au monde ce qu'il convient de lui rendre, mais qui se lient en garde contre « la mollesse et l'amusement » ; que le sentiment de son indépendance n'abandonne jamais ; qui ne veut point n'être heureux qu'autant qu'il plaît aux autres, et qui sait se reprendre pour étudier et méditer; qui a appris de bonne heure à se craindre plus que personne, et lait de la bonne conscience sa vraie gloire, ses délices. — Quand une mère tient ce langage à son fils, quand audessus de tout elle place le souci de celte vie inté-

rieiire qui répare et élève, quand elle lui donne enfin pour guide suprême cette pensée : « que la vraie grandeur de l'homme est dans le cœur », quelles que soient les petites habiletés de conduite qui se mêlent à ses conseils, on peut dire qu'elle a autre chose en tête que le soin vulgaire d'un rapide avancement. Fénelon l'avait reconnu le premier, bien qu'il fût en défiance. « Ce n'est pas seulement l'esprit qui brille partout dans ces Avis, disait-il ; on y trouve du sentiment et des principes. » Yauvenargues n'aurait pas craint de se mettre à son école. Si les manèges de la vie de salon où Mme Lambert aime à se mouvoir et où elle se meut si agréablement l'avaient étonné d'abord et détourné peut-être, certaines observations l'auraient ramené à coup sûr, et combien de traits l'eussent pénétré jusqu'au fond de l'âme! N'en retrouve-t-on pas dans quel- (pies-unes de ses propres pensées comme un écho noble et doux? Qui mieux que lui aurait pu dire, si Mme de Lambert ne l'avait écrit avant lui : « Faites que vos études coulent dans vos mœurs et que tout le profit de vos lectures tourne en vertu » ?

C'est du même « sentiment'» et des mêmes « principes » que s'inspirent les réflexions de Mme de Lamhert sur l'éducation des feumies. Sous la forme vive qu'elle leur donne parfois, ses visées sont au fond aussi modestes que siires. Si mnidiinte qu'elle se montre dans ses protestations contre la tyrannie des hommes, elle

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se garde bien de rien prétendre pour les l'emmes qui dépasse ce que la nature ou l'ordre social permet de réclamer. Elle reconnaît que les vertus d'éclat ne sont pas leur partage. « Vivre chez soi, se régler soi et sa famille, ce sont là tous leurs mérites, mérites obscurs et que la gloire n'aide point à pratiquer. » Il est vrai qu'elle ajoute qu'il faut du courage pour consentir à n'être vertueuse qu'à ses jiroprcs yeux, et que ce témoignage secret de la conscience est bien supérieur aux vaines démonstrations dont s'appuie d'ordinaire la faiblesse humaine. Mais ce n'est qu'une forme de consolation : pour donner aux femmes auprès des hommes la place qu'elles y j)euvent tenir, elle n'a point l'idée de leur faire usurper celle qu'elles ne sauraient occuper sans embarras. Si elle remercie Saint-Évrcmond d'avoir rappelé qu'il en est plus d'une qui, « faisant infidélité à leur sexe, ont su prendre les talents des hommes », ce n'est pas sans malice qu'elle félicite Mme Dacier d'être au nombre de celles qui les ont pris. Les charmes virils de la docte fille de Tanneguy-Lefebvre lui inspiraient plus de respect que de goût. Elle voudrait affermir, développer, compléter les qualités des femmes, non les forcer ni les dénaturer.

Les agréments physiques, l'imagination, le goût, la sensibilité, telle est la dot que la femme apporte en naissant. Mme de Lambert n'en dédaigne, n'en répudie aucun avantage. Elle sait que, si avec beaucoup d'esprit on a moins besoin de figure, la beauté inspire un sentiment de douceur qui prévient : c'est une grande affaire quand il faut que le mérite se fasse jour au travers d'un extérieur désagréable. Aux charmes de la nature elle veut (pi'on joigne les charmes du caractère.

190 l.'ÉUUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMES.

Ennemie de tout ce qui toucherait à l'immodestie, elle ne répugne pas moins à la vertu maussade : il faut une pudeur tendre. Dans le Règlement que la duchesse de Liancourt avait donné à la princesse de Marsillac, sa pelitc-fille, il semhle qu'elle ne la voie que penchée sur son livre de comptes, dressant l'état de ses revenus et vérifiant les feuilles de la dépense, en femme d'affaires qui n'oublie rien, sinon qu'elle est femme. Une visite d'hommes « qui soient en âge et de sorte à pouvoir être suspects » vient-elle à se présenter, c'est alors seulement qu'elle l'invite à se souvenir de son sexe pour mettre ses chevaux au carrosse et faire retraite*. Mme de Lambert n'a point de ces pruderies austères. Elle ne retranche à sa fille aucun des agréments dont la nature l'a douée pour son bien et celui des autres; elle l'exhorte même à en tirer un légitime et honnête parti : c'est durant le temps qu'existe le charme qu'il convient de se faire son crédit. Elle la laissera jouir également de ce que l'imagination peut répandre de douceur et d'illusion au fond de l'âme : l'imagination est la source et la gardienne des plaisirs; toujours d'intelligence avec le cœur, elle sait lui fomnir les erreurs dont il a besoin; elle a droit même sur le temps, rappelle le passé, anticipe sur l'avenir, remplit tous les intervalles de l'action. Le goût n'est pas d'un secours moins puissant pour le bonheur. « Ce qui est de goût, avait dit Malebranche, est du ressort des fenunes; c'est pour cela qu'elles sont juges de la perfection de la langue. » Mme de Lambert accepte ce privilège et en

1. Règlement donné par la duchesse de Liancourt à la princesse de Marsillac, sa petite- fille. — Voir aussi le Hi-glemcnt que Mme de Liancourt avait dressé pour elle-même (lG94j.

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étend la portée h tout ce qui suppose ou exige la finesse piimesautière de l'esprit : c'est le goût qui dès Fabord saisit les choses, sans qu'il en coûte aucun effort à la raison , ni même que la raison ait à en prendre souci. Ainsi s'était-elle formé à elle-même, non sans excès d'impatience, son jugement sur Homère dans la querelle qui divisait ses amis. On lui avait trop fait connaître sans doute les endroits où Homère sommeille et elle le disait franchement : il m'ennuie. « J'ordonne à ma petite raison de me taire, écrivait-elle à ceux que cette sincérité scandalisait; mais mon sentiment est mutin et indépendant, hnaginez, si vous voulez, que je ne pense rien; mais je sens, et je ne sens rien d'agréable quand je lis Homère. » Le fond du goût est donc la sensibilité, et la sensibilité est proprement l'apanage des femmes. Mme de Lambert en développe çà et là les caractères avec une complaisance qui sur plus d'un point touche aux extrêmes. Elle ne se borne pas à établir à bon droit que le sentiment ne nuit pas à l'entendement, bien plus qu'il l'illumine et l'échauffé : ce qui explique que toutes les passions sont éloquentes ; elle affirme que, chez les femmes, les idées s'arrangent plutôt par sentiment que par réflexion, la nature raisonnant pour elles et leur épargnant tous les frais. Poussant plus loin encore cette subtile analyse, elle fait du sentiment le régulateur de la conduite et le maître de la vie. C'était s'aventurer sur une pente glissante, et la critique le lui a fait bien voir. On lui a reproché ses discours sur l'amour; on oubliait que l'amour était le sujet de conversation le plus accrédité dans les salons et les ruelles, qu'il fiilsait le fond presque unique du théâtre, et que Fénelon lui-même en avait décrit, dans Télémaque, le charme

tout-puissant. On a trouvé mauvais que ce fût à ses enfants qu'elle fît la confidence de ses observations et de son expérience; or il n'est que juste de le remarquer : dans les Avis d'une mère à sa fille comme dans les Avis d'une mère à soii fils, Mme de Lambert ne parle de l'amour que pour en combattre les séductions; ses enfants étaient d'ailleurs l'un et l'autre en âge d'entendre de tels conseils; et le traité oîi elle développe sa métaphysique est dédié à une amie touchant comme elle à la vieillesse, Mme de Vatry. Enfin il n'est pas jusqu'à sa propre dignité qu'elle n'ait paru compromettre : un auteur anglais, traducteur de ses œuvres, avait écrit que ses Réflexions sur les femmes n'étaient que son apologie; à quoi elle répondit elle-même d'un mot, non sans fierté : « Je n'ai jamais eu besoin d'en faire » ; témoignage qui est confirmé par les contemporains. La vérité est qu'elle ne se défendait pas d'avoir l'àme sensible. Non seulement elle s'en faisait honneur pour elle-même, mais elle y attachait une partie de la supériorité de son sexe dans les relations de la vie, particulièrement dans l'amitié. L'amitié était une matière à controverse parmi les beaux esprits au dix-septième siècle. Un jour, dans le salon de Mme de Sablé, on avait présenté sous la forme d'une maxime que « l'amitié n'est qu'un trafic » ; et aussitôt tous les cœurs délicats d'entrer en émoi. Le paradoxe était-il de La Rochefoucauld ou de Saint-Évremond? Saint- Evremond n'eût pas craint de le prendre à son compte. On sait avec quelle grâce il s'ingéniait à peindre l'amitié sans l'amitié : le sentiment pût-il être sérieux et désintéressé , il ne croyait pas les femmes capables d'en concevoir la profondeur ni d'en soutenir la fidé-

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lité. Mme de Lambert aurait pris volontiers la thèse opposée. Les femmes, à son gré, sont aussi propres à l'amitié que les hommes, plus propres même, non pas entre elles, mais d'un sexe à l'autre. Entre elles, elles ne s'unissent guère que par nécessité ou par intérêt, comme les hommes que l'intérêt divise aussi vite qu'il les a réunis. D'un sexe à l'autre, il n'y a pas les mêmes raisons de concurrence ou d'envie; et le lien, plus solide, est en même temps plus doux. On a beau dire «pi'il faut donner à l'amitié des fondements moins fragiles que la sensibilité : si le goût ne s'en mêle, on ne va ni bien vite ni bien loin. Les hommes ne se tiennent entre eux que par l'esprit; les femmes seules, parlant au cœur, savent tirer d'un sentiment tout ce qu'il renferme; elles communiquent à ces sortes d'amitiés — amitiés de sympathie ou « d'étoile » — une vivacité, une chaleur que rien n'égale : de toutes les unions, c'est la plus charmante '.

On ne saurait faire valoir avec un mélange plus heureux de retenue et de hardiesse les privilèges que les femmes doivent à leur sexe. Mais Mme de Lambert n'ignore pas ce qui en fait la faiblesse. Les agréments physiques ne durent point : il y a peu de temps à être belle et beaucoup à ne l'être plus. Ce serait un heureux traité à passer avec l'imagination que de lui rendre ses plaisirs à la condition qu'elle ne ferait pas sentir ses peines; mais plaisirs et peines sont attachés à la même chahie : le plus souvent ce sont les « ajoutés » de l'imagination qui créent les troubles ou le chagrin ; si

i. En traçant cet idéal, Mme de Lambert pensait-elle à La Fontaine et à Mme de la Sablière dont elle loue en maints endroits la raison aimable ?

elle est la fée du logis, elle en est aussi la folle, et rien n'est plus mortel au bonheur que d'avoir « l'àme trop allumée ».De même que l'imagination, le goût porte en lui-même ses dangers : il se fatigue et raffine; l'habitude des purs plaisirs de l'esprit engendre une excitation malsaine : on se croit délicat, alors qu'on n'est que blasé. Ainsi en est-il du sentiment en général ; sa vivacité s'émousse, à moins que, par un effet contraire, s'animant et s'exallant, comme dans l'amitié appliquée d'un sexe à l'autre, il ne fasse sortir une passion funeste d'une vertu qu'on n'a pas su maintenir dans des limites rigoureuses. Mme de Lambert a l'intelligence très nette de ces infirmités et de ces entraînements : les dons de nature les plus séduisants lui paraissent insuffisants et pleins de périls, si l'éducation n'en règle et n'en élève renq)loi.

Qu'est-ce donc qu'elle entend par l'éducation des fenunes? « J'ai trouvé dans Télémaque, disait-elle, les préceptes que j'ai donnés à mon fils, et dans V Éducation des filles les conseils que j'ai donnés à la mienne. » Fénelon est son maître. Elle était de la petite Église dont les espérances s'étaient groupées autour de l'archevêque de Cambrai. Après la mort du duc de Bourgogne, elle lui avait exprimé sa douleur. « Que n'attendait-on pas d'un prince élevé dans des maximes si pures, si bien instruit des justes bornes qu'on doit mettre à l'autorité, qui avait déplacé la gloire du monde, qui ne

la mettait pas à répandre des fleuves de sang, à faire taire les lois et à faire gémir le peuple ; qui croyait qu'il valait mieux rendre les hommes heureux que do les assujettir pour les rendre misérables ; qui aurait pris la royauté non pour lui, mais pour les autres, persuadé qu'elle ne lui était que prêtée et qu'il se devait à l'État? » Plus tard, en le remerciant des termes dans lesquels il avait parlé à M. de Sacy des Avis cVune mère à son fils, elle ajoutait avec une émotion faite pour aller au cœur de Fénelon : « Nous sommes ici dans une société très unie sur la sorte d'admiration que nous avons pour vous. Combien de fois, dans la calamité publique, dans de si grands malheurs si bien sentis et d'autres si justement appréhendés, avons-nous dit avec de vos amis : Nous avons un sage dont les conseils pourraient nous aider; pourquoi faut-il que tant de mérites et de talents soient inutiles à la patrie? » Dans une autre lettre enfin, elle laisse entendre que la société avait résolu de faire à Cambrai une sorte de pèlerinage; la guerre sans doute ne permit pas de donner suite à ce projet. Malgré l'intimité de cette correspondance, il ne semble pas cependant que Fénelon ait jamais eu connaissance des Avis d'une mère à sa fille, bien qu'il en eût demandé la communication ; mais il savait par d'autres encore que par Mme de Lambert elle-même que « personne ne s'était occupé davantage de ses idées et n'avait pris plus de soin de se les rendre propres ».

Elle le déclare en effet tout d'abord, comme lui : son intention est de tirer les jeunes filles des préjugés de l'éducation commune et d'en étendre les bornes. Après lui, elle répète que la curiosité est un penchant de la

nature qui va au-devant de l'instruction et qu'il ne s'agit que de régler, une connaissance commencée et qu'il faut entretenir. Le vide de l'ignorance l'effraye : « il faut avoir des vérités dans l'esprit qui le préservent de l'erreur, comme on a dans le cœur des sentiments qui le ferment aux passions ». Si la pédanterie est un vice de l'intelligence, le savoir en est l'ornement. Son programme d'instruction est riche, plus riche même à quelques égards que celui de Fénelon. Elle y comj)rend au premier rang, pour les jeunes filles comme pour les jeunes gens, l'histoire, qu'elle considère comme la science de l'homme par excellence : l'histoire grecque et l'histoire romaine, « qui nourrissent le courage par les grandes actions qu'on y voit »; l'histoire de France aussi : « il n'est pas permis d'ignorer l'histoire de son pays ». Elle y voudrait, en outre, de la morale et même un peu de philosophie, surtout de la nouvelle, si on en est capable : « la philosophie met de la précision dans l'esprit, démêle les idées, apprend à penser juste »; c'est une Cartésienne : en fait de religion, sa règle est de céder aux autorités; mais sur tout autre sujet elle n'entend recevoir « que l'autorité de la raison et de l'évidence : c'est donner des limites trop étroites à ses pensées que de les renfermer dans celles d'autrui ». Pour les langues, quoiqu'une femme doive se contenter de parler celle de son pays, elle ne s'opposerait pas « à l'inclination que l'on pourrait avoir en faveur du latin » : le latin est la langue de l'Église; il a l'avantage, en outre, d'ouvrir la porte aux sciences et de mettre en société avec ce qu'il y a eu de meilleur dans tous les siècles. Très ferme sur tous ces points, Mme de Lambert est en même temps, sur d'autres,

pleine de scrupules. C'est une fidélité de plus à Fénelon. Elle écarte, par exemple, les sciences abstraites, « qui démontent les ressorts de l'àme » ; elle proscrit avec la même rigueur les romans, « qui ne mettent dans l'imagination que du faux »; elle a besoin d'y regarder à deux fois pour autoriser la lecture des tragédies de Corneille. Quel que fût son goût pour certaines imaginations de Platon, ce n'est pas elle qui aurait admis, comme le chevalier des Dialogues de Perrault, que les dames en sont les meilleurs juges. Elle redoute, en un mot, tout ce qui ne sert qu'à la montre, « les jeunes filles devant avoir sur les sciences une pudeur presque aussi délicate que sur les vices »% — tout ce qui peut porter atteinte à la justesse de l'esprit, « la femme comme l'homme ne pouvant trouver que dans cette justesse sa sécurité et sa force » . Penser sainement est à ses yeux la condition suprême de la vertu et du bonheur. La solidité est un mot qui revient presque aussi souvent sous sa plume que sous celle de Mme de Maintenon. Mme de Caylus ne dut-elle pas se croire rentrée à l'école de sa tante, lorsqu'elle l'entendait si souvent recommander à la marquise de Saint-Aulaire « d'entrer en société avec sa raison »? Mme de Maintenon elle-même aurait-elle désavoué cette maxime : « Le divorce que nous faisons avec nousmême est la source de tous nos égarements ; quand

1. Elle fait notamment à ce sujet ses réserves sur le latin. Au temps de Mme de Sévigné, elle aurait été moins scrupuleuse peut-être; mais elle avait sans doute entendu raconter par le président Hesnault l'histoire de Mme d'O..., qui, « ayant, à la lecture de Lucrèce, attrapé le sens de quelques mots par analogie avec le français, s'était mise couramment à traduire l'auteur de la Nature des choses d'après l'idée qu'elle s'était faite ».

20 't L'ÉDUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMES.

nous ne tenons pas à nous par des goûts solides, nous tenons à tout » ? Comme elle, Mme de Lambert ramène à l'éducation le plus pur fruit de l'instruction. Elle n'en interdit pas la jouissance intellectuelle, mais elle en considère par-dessus tout le profit moral. Si elle regrette que les hommes semblent défendre aux femmes la culture des lettres, c'est parce qu'il n'est pas de meilleure discipline pour l'esprit et pour le cœur. Aux grâces de sentiment dont elles ne doivent point se laisser dépouiller, mais qui peuvent les trahir, elle leur demande d'ajouter les vertus de raison qui ne trompent point : tel est le fonds qu'elle s'efforce de leur assurer. 11 semble qu'elle ait pris pour idéal l'observation de La Bruyère : « Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde du commerce le phis délicieux : l'on trouve en elle tout le mcrile des deux sexes ». Son ambition serait de démontrer par le précepte et par l'exemple que les femmes sont capables de concevoir et de pratiquer la sagesse, la discrétion, la probité, la fidélité au devoir, le respect de la vérité, toutes les qualités qui honorent la conscience humaine. Et en posant les principes de ces vertus, elle indique les moyens d'y atteindre.

Ou peut dire que les conseils pratiques de Mme de Lambert s'étendent de l'enfonce à lu vieillesse. Elle s'était acquis, en matière d'éducation, une sorte d'autorité. Des mères de famille recouraient à ses lumières. La supérieure du couvent de la Magdeleine de Tresnei

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lui avait elle-même demandé des avis pour la direction de sa petite-fdle qu'elle lui avait confiée. Sa réponse n'est qu'une ébauche, mais une ébauche où elle établit les règles de conduite essentielles à suivre pour les enfants. Le cœur de la grand'mère s'y découvre par endroits. « La petite personne est vive et confiante, souple et flatteuse, disposée à l'évaporation et à l'étourderie. » Cela n'est pas sans lui donner quelque souci : l'esprit de complaisance, la vanité, la légèreté sont des « semences de défauts ». Toutefois ce n'est qu'en passant qu'elle donne ce soulagement à ses préoccupations personnelles. La lettre a une portée générale. Mme de Lambert croit comme Mme de Maintenon à la puissance du sentiment de l'honneur et de la raison chez les enfants : « Les enfants aiment à être traités en personnes raisonnables, dit-elle; il faut entretenir en eux cette espèce de fierté ; il faut aussi leur donner un grand amour de la vérité et leur apprendre à la ^)ratiquer à leurs dépens ». Conformément à ces règles, elle condamne l'usage immodéré de la louange, qui ne sert qu'à exalter l'orgueil , alors surtout qu'elle s'adressç aux qualités extérieures. Elle ne désapprouve pas moins sévèrement que Fénelon les dons de friandise ou de parure, qui ne font qu'augmenter le goût du plaisir, la gourmandise ou la coquetterie. Elle devance même Rousseau en conseillant de donner aux enfants ce qu'ils souhaitent, non comme la récompense, mais comme la conséquence du bien qu'ils ont accompli. Elle a la tendresse réservée et grave; il lui paraît aussi funeste « de se laisser surprendre par les manèges de gentillesse que de céder aux larmes d'opiniâtreté : il n'est pas bon que les enlants voient trop combien ils

sont clieis ». Ce qu'elle exige des gouvernantes, c'est, outre une piété solide, des lumières étendues et une raison sûre. Leur premier soin doit être de préparer chez les jeunes fdlcs, si jeunes qu'elles soient, un esprit juste et un cœur droit : c'est une éducation qu'on ne saurait prendre de trop loin.

Celte éducation ainsi commencée et soutenue par d'autres aussi longtemps que l'exigent l'âge et les circonstances, il appartient ensuite aux femmes d'en poursuivre elles-mêmes les effets. Parmi les moyens personnels de perfectionnement moral, Mme de Lambert place en première ligne la conversation, la lecture, la retraite : trois formes d'éducation où se reflète particulièrement l'esprit de la société de son temps.

Le besoin de s'assembler pour s'entretenir est un besoin propre à l'esprit français. Mme de Staël l'a excellemment remarqué : en France, à Paris surtout, la parole n'est pas seulement, comme ailleurs, une manière de se communiquer ses idées, ses sentiments, ses affaires; « c'est un instrument dont on aime à jouer, qui ranime les esprits comme font chez d'autres peuples la musique et les liqueurs fortes »; et, à l'appui de. cette ol> scrvation, elle raconte, d'après Yolney, que des Français, émigrés pendant la Révolution et établis en Amérique pour y fonder une colonie, quittaient toutes leurs occupations pour aller causer à la ville, c'est-à-dire à la Nouvelle-Orléans, qui n'était pas à moins de six cents lieues de leur demeure. Dans la société reposée et lettrée du dix-septième siècle, ce plaisir était devenu le premier des plaisirs et un art supérieur. Le chevalier de Méré déclarait « qu'il n'était ])as de plus noble et de plus grand usage de la parole (pic la conversation ». « Cydias,

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disait La Bruyère visant Fonteiielle, a un ami qui n'a point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un certain monde et de le présenter enfin dans les maisons connue un homme rare et d'une conversation exquise. » Les conversations du Louvre n'étaient pas moins recherchées que les représentations de Corneille ou de Molière. Balzac, Nicole, le P. André, en avaient recueilli les règles et fixé le code. Une littérature nouvelle en était issue. On écrivait des Conversations comme on faisait des Maximes et des Portraits. Saint-Évremond avait dû le premier essor de sa fortune à sa Conversation entre le maréchal d" Hocquincourl et le P. Canaye. Il était resté le maître du genre. Il avait hcsoin de cet appel du dehors, c'est lui qui le confesse, pour mettre son esprit en mouvement et dissiper la demi-obscurité que laissait dans ses idées une réflexion volontiers paresseuse ou indulgente à ellemême. S'il reconnaissait que « l'étude est nécessaire pour féconder les talents », il tenait pour non moins incontestable que « c'est la conversation qui les met en œuvre, qui les polit, qui les épure, qui d'un homme savant peut faire un honnête homme » ; il l'appelait le grand livre du monde. Ce grand livre du monde était le livre préféré des femmes. La lecture et la conversation étaient aux yeux de Mlle de Scndéry les instruments du savoir. Obligée de choisir, elle eût conseillé la conversation. Elle en avait elle-même rédigé des modèles que Mme de Maintenon avait d'abord introduits à Saint-Cyr, qu'elle avait ensuite écartés comme d'un caractère trop dissipé, mais pour les remplacer par de petites scènes faites de ses propres mains, qui n'en différaient guère que par le choix des sujets. L'usage de

ces entretiens s'était répandu partout; il n'était pas de père qui, donnant, comme Dupuis, des Instriiclions à sa fille, n'insistât sur l'art de converser et la nécessité de s'y exercer, même avec les gens de service. Mme de Lambert pouvait moins que personne être insensible à l'attrait de ces échanges d'idées qui mettaient agréablement aux prises les deux sexes. Elle en estimait surtout les solides avantages. L'expérience lui avait appris que, si les hommes s'éprennent d'abord du nouveau plus que de l'excellent, cette fleur de nouveauté passe vite et que le mérite seul prend du crédit. Il ne semble pas qu'elle intervînt elle-même dans les entretiens plus que de raison. La Rivière lui en faisait presque un malicieux reproche. « Il ne faut parler, disait-elle à sa fille, que pour plaire ou instruire : que ce que vous direz soit neuf ou que le tour en soit nouveau. » Mais si modestement qu'on se fasse sa part dans une conversation, le bénéfice en demeure : « L'esprit se dénoue, les idées se démêlent, les sentiments s'éclairent, la pensée est excitée et nourrie ».

Plus intime encore et plus efficace est pour Mme de Lambert le profit de la lecture. Même alors qu'au sortir peut-être d'un de ces cercles oîi elle avait tenu le dé, Mlle de Scudéry faisait si grand cas de la conversation, elle « ne laissait pas d'admettre que bien souvent on n'y recueille que des pensées tumultueuses, que ceux qui les ont eues condamnent quelques minutes après, tandis que la lecture donne le dernier effort de l'esprit de celui auquel on s'est attaché ». C'est pour cela que Mme de Lambert mettait la lecture au-dessus de la conversation. Elle reprochait aux femmes de n'en point assez user. « Quelles sont celles, demandait-elle, qui

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utilisent leurs années en accroissant leurs connaissances ? Nous ne fournissons point de ces suppléments ■ là. » Elle ne conseillait d'ailleurs à personne de « se perdre » dans de longues lectures. On sait comment elle les faisait elle-même : courtes, de choix, et toujours en prenant des extraits. C'est, à son sens, le seul moyen d'arrêter l'esprit sur le détail, qui pénètre et se grave ; elle compare la délicatesse du goût rendu attentif par le travail de la plume aux effets du microscope qui rend sensible ce qui échappe à la rapidité du regard : plaisir mêlé et que l'on se conteste quelquefois à soi-même, car les délicats sont malheureux ; mais ils jouissent si amoureusement de leur peine ! Aussi bien cette jouissance n'est-elle que l'aiguillon de la réflexion d'où doit sortir le profit véritable. Le bienfait décisif de la lecture est dans le quart d'heure qui la suit. « Celle-là seule sait lire qui sait prolonger et étendre en soi le sentiment de ce qu'elle a lu : accoutumons-nous à penser ; c'est chez nous un talent qui se repose. »

Tout aboutit chez Mme de Lambert à ce conseil suprême : « se donner ses heures, se mettre à part, pratiquer la retraite de l'âme, savoir être en soi ». — Être en soi, c'est jouir de ce que l'on est et de ce que l'on a : il faut des repos pour le bonheur; il suffit de si peu de chose pour troubler notre quiétude : le moindre mal qui puisse nous arriver des ébranlements trop répétés ou des excitations trop vives, c'est de faire échapper ce qu'on tient en attendant ce qu'on désire. — Être en soi, c'est s'appuyer sur sa raison, temporiser avec ses sentiments, haine ou amour, pour arriver à les maîtriser, ne point composer avec ce qui est du train de la

volupté, musique, poésie, jeux, spectacles et plaisirs violents, travailler à se craindre et à se respecter, renouveler incessamment ses ressources d'entretien moral et de résistance : « Nous sommes toujours aussi forts contre nous-mêmes et contre les autres que nous voulons l'être ». — Être en soi, c'est n'attendre de la vie que ce qu'elle peut donner. Les plus belles existences se terminent comme les autres : on jette de la terre et en voilà pour une éternité ! Bien plus, au cours même de la vie, le temps emporte les peines et les plaisirs : toutes les choses entrent continuellement dans l'abîme du passé, dont elles ne sortent jamais; nous ne vivons que pour perdre et nous détacber ; nous perdons même le goût de vivre. Quel avantage à se produire quand l'âge est venu et alors que nous ne pouvons plus montrer que les restes de nous-mêmes? On ne se transportera pas à ce que vous avez été : c'est un travail ; et ce qu'on refuse aux mérites des hommes, encore moins l'accorde-t-on aux agréments des femmes. Mais il n'est rien qui ne se compense pour celui qui s'appartient et qui ne cherche point à se faire illusion ni à soi ni aux autres. Une vieillesse avouée est moins vieille; une vieillesse oîi après les dispersions du monde on se ressaisit, où l'on se retrouve, affranchi de toutes les passions, dans la pleine sérénité de la pensée, est un asile de repos. « Ma fdle, répète sans cesse Mme de Lambert, hors de soi point de bonheur durable — Ne nous croyons assurée contre les disgrâces que lorsque nous sentirons nos plaisirs naître du fond de notre âme.... Tout âge est à charge à qui ne porte pas au dedans de soi ce qui peut rendre la vie heureuse — La plupart des hommes ne savent pas vivre dans leur

propre société. . . . Le monde n'est qu'une troupe de fugitifs d'eux-mêmes. »

C'est presque le ton du sermon. Mme de Lambert ne s'y maintient jamais longtemps; mais elle s'y élève souvent. On l'a classée à bon droit parmi les moralistes : elle en a le sentiment, le tour, l'accent. « A lire coninuellement », notait sur ses écrits, en lui rendant un dernier hommage, l'un de ses plus nobles amis, l'honnête et sincère d'Arsenson.

VU

Le bienfait de cette action serait plus complet, s'il n'était gâté parfois ou amoindri par un excès de cvnùosité littéraire.

Mme de Lambert était sincère quand elle parlait de son extrême sensibilité sur les discours du public. Une de ses œuvres venait-elle par surprise à tomber entre les mains d'un libraire, elle n'épargnait aucune démarche, aucuns frais pour la recouvrer. Elle avait près de quatre-vingts ans lorsque, pour la première lois, elle se laissa livrer au public de son plein gré. Mais il y avait dans cette discrétion autre chose qu'un pur sentiment de modestie. Même quand on n'écrit que pour soi, disait finement Fontenelle, on pense toujours un peu aux autres. Mme de Lambert se doutait bien que « ses débauches d'esprit », qu'elle n'hésitait pas à remettre à ceux qu'elle savait en humeur de lui manquer de parole, à l'abbé de Choisy ou à tel autre confident aussi sûr, circulaient de maison en maison, à petit

bruit, et qu'on en prenait des copies à l'usage des privilégiés. Ainsi faisaient avant elle Mme de Sablé, Mme Laiayette, Mme de Sévigné ; ainsi avaient fait Fleury et Fénelon lui-même pour leurs Traités sur l'éducation des filles. C'était une distinction de ne pas être dans la main de tout le monde : « une femme de condition écrire des livres! comment soutenir cette infamie! » Mais on était d'autant plus jaloux de se parer pour faire figure. Mme de Lambert y mettait une coquetterie raffinée. « L'art le plus délicat, écrivait-elle, ne se fait pas sentir, et, d'ordinaire, les femmes ne lui doivent rien : pourquoi trouver mauvais qu'elles aient un esprit qui ne leur coûte rien? » Précepte admirable, mais qu'elle ne se croyait pas tenue de s'appliquer. Il n'est pas de femme peut-être de qui on puisse moins dire ce qu'on disait de Mme de Caylus : « Elle n'a point tàcbé ». Elle avait naturellement la sagacité et l'agrément ; elle en abuse : il est telfe définition, telle remarque, telle image qu'elle poursuit, })our ainsi dire, de traité en traité, et où elle ne parvient à se satisHure qu'à la troisième ou à la quatrième épreuve. Cet effort redoublé donne parfois de la vigueur à la pensée que la réflexion a nourrie. Mais ce goût des « grâces fines, des plaisirs à part qui ne "sont que pour les délicats » a aussi se^. dangers : la nuance arrive à être si ténue qu'il semble que ridée manque de corps.

Ce travail de recberche avec ses inégalités de résultat est d'autant plus sensible cliez Mme de Lambert qu'elle avait à cœur de tirer parti de toutes ses ressources. Elle diffère en cela de ses plus illustres contemporaines. Mme de Tencin, Mme Geoffrin, Mlle de Lespinasse, Mme du DelTand épuisaient au jour le

jour « leur magasin » dans leurs lettres et leurs entretiens. Mme de Laml^ert se ménage; elle administre son esprit comme elle avait administré et défendu sa fortune, avec sagesse et prévoyance du lendemain : on se la représente volontiers devant sa table avec un cahier de notes, mettant en réserve ses moindres pensées. Les siennes et celles de ses auleurs; car entre son bien et celui d'aulrui elle ne dislingue pas toujours. Elle avait longtemps vécu sur ses extraits; elle eut de la peine à s'en affranchir. On n'est jamais sûr que ce qu'on admire en elle soit bien d'elle. Le plus souvent, il est vrai, il semble que l'emprunt se glisse sous sa plume à son insu. Elle est pleine de réminiscences empruntées à Pascal, à La Rochetoucauld, à La Bruyère. Elle doit beaucoup à Fénelon surtout, encore plus qu'elle ne le dit, plus même ([u'elle ne le pense : ce n'est pas seulement l'idée qui lui revient ; c'est le mouvement de la phrase et le mot saisissant. On lui pardonne volontiers ces larcins — c'est le terme dont elle se sert quand elle s'excuse, — parce qu'ils témoignent du zèle avec lequel elle s'appropriait, comme elle disait, les maximes du maître. Pour les écrivains de l'antiquité, Salluste, Cicéron, Pline, Sénèque, Épictète , Marc- Aurèle, Florus, dont elle s'aide souvent, il faut convenir aussi que généralement, en les traduisant à sa façon, elle les renouvelle; et lorsqu'un souvenir sert à parer, à éclairer, à compléter, quand il ajoute quelque chose en un mot, il ne laisse pas d'avoir son prix. Mais où la citation devient fâcheuse, c'est lorsqu'elle n'est qu'une espèce de redoublement banal de l'expression d'un sentiment ou d'une observation qui ne valent pas la peine d'être développés; surtout si l'auteur l'introduit sous

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celte forme de modestie irritante : me sera-l-il permis de citer? Cette habitude traliit chez Mme de Lambert autre chose qu'un certain manque de goût. Il est clair qu'elle ne suffit pas à elle-même. Sa pensée a besoin d'être mise en éveil, entretenue, fécondée par celle des autres. C'est ainsi que s'expliquent au fond ces emprunts trop fréquents ; et de la place qu'elle leur donne comme du soin trop étudié avec lequel elle poursuit l'effet, il résulte une espèce de malaise et presque d'impatience qui, sur le moment, nuit à l'impression. Le sentiment général cependant reste fortifiant et salutaire, parce qu'en dépit des apparences on sent partout circuler le souffle pur de la vie morale. jl en est un peu de la forme que Mme de Lambert donne à ses leçons comme des principes sur lesquels elle les appuie. Les calculs d'intérêt mondain et les coquetteries de bel esprit sont à la surface ; le fond est sain. C'est par les petits sentiers, par les sentiers gazonnants et doux fleurants de Montaigne qu'elle s'achemine, comme elle disait, vers le temple de la Sagesse; mais elle y arrive à son heure. Même alors qu'elle se joue, elle tient le cœur haut. Ce n'est pas seulement son fds qu'elle engage dans les ambitions généreuses. Elle parle le même langage à sa (ille. « Dans toutes vos entreprises et vos actions, lui dit-elle, tendez au plus parfait; ne faites aucun projet, ne commencez rien sans vous dire à vous-même : ne pourrais-je pas mieux faire? Insensiblement, vous acquerrez une habitude de la vertu » ; et si elle lui recoimnande les anciens pour modèles, c'est qu'on hasarde moins avec les exemples de l'antitpiité qui, d'ordinaire, n'ont rien que de grand. JNi à l'un ni à l'autre elle n'impose rien, « les règles et

les déleiises blessant la liberté et augmentant les désirs » ; elle ne cherche qu'à leur inculquer « les sentiments de la conduite » qu'elle voudrait leur voir tenir. Elle aime à montrer la raison des choses, à en donner le goût : c'est un bon chez soi au sens moral, comme elle l'indique familièrement, qu'elle s'efforce de constituer à ses enfants. Elle avait coutume de dire : « Ceux (|ui s'occupent de réflexions et qui s'emplissent le cœur de principes sont plus près de la vertu que ceux qui les rejettent; nous n'aimons point à voir ce qui nous juge et nous condamne. » Cette pratique est la sienne. Mais elle ne prend pas seulement plaisir à se nourrir de morale; les prescriptions qu'elle fait aux autres, elle les suit. Elle était pénétrée de l'esprit de bienfaisance et d'humanité, qu'elle considère comme la source des vertus sociales : elle ne résistait pas , dit Fontenelle , à la tentation de faire une bonne action, dût-elle être dupe de son cœur. Toutes les bienséances qu'elle recommande lui étaient familières; elle ne donnait rien aux entiaînements, aux travers, aux vices qu'elle condamnait. Nulle n'a été plus sévère pour les illustres repenties du dix-septième siècle que « leur superbe » conduisait au couvent: elle n'admettait pas « que la vertu des femmes fût simplement une vertu d'usage et qu'on pût s'assurer une vieillesse heureuse autrement que par une jeune?se innocente ». La Rivière lui-même, malgré la ténacité de ses rancunes, ne peut refuser son témoignage à sa « noble et lumineuse simplicité ».

C'est cet ensemble de vues, de préceptes et d'exemples qui imprime à ses écrits un caractère de judicieuse et aimable moralité, malgré ce que trop souvent, dans le détail, ils semblent avoir d'inspiré par une ambition

j)Uiement littéraire. On peut dire à cet égard que Mme de Lambeit donne, à la réflexion, plus qu'elle ne promet. Et ce qui achève son autorité, c'est qu'elle ne cherche le remède des faiblesses qu'elle signale que dans le cœur de ceux qui en sont atteints. « Notre ennemi, c'est l'amour-propre, qui nous dérobe à nousmêmes et qui fait que nous vivons avec nos défauts comme avec les odeurs que nous portons, si bien que nous ne les sentons plus et qu'elles n'incommodent ([ue les autres. » A cette ignorance de soi, Mme de Land)ert oppose le perfectionnement de soi : sa morale tient en ces deux mots ; n'est-ce pas tout l'objet et tout le secret de l'éducation?

En conduisant l'histoire d'£'mi7c jusqu'à son mariage avec Sophie, Rousseau ne se proposait pas seulement de lui donner une sorte de dénouement. Il avait sur l'éducation des femmes ses vues arrêtées, ses principes, et il en a pénétré toute la seconde moitié du dix- huitième siècle. Lorsque, en 1740, introduit comme précepteur dans la maison de M. de Mably, il rédigeait son projet pour l'éducation de M. de Sainte-Marie, il confessait son insuffisance. « Je commence, disait-il, un métier que je n'ai jamais exercé. » Neuf ans plus tard, quand il reprenait son mémoire pour s'en faire un titre auprès de M. Dupin, dont le plus jeune fils, le marquis de Chenonceaux, allait lui être confié, il parlait hardiment de ses observations prolongées, de son expérience, des conséquences qu'il en avait tirées. Et il n'aurait })as hésité à les mettre en pratique, s'il n'eût considéré que « ces essais étaient de ceux qu'il n'esfc point permis de tenter sur un enfant qui n'est pas à soi ». C'était presque dire que, dès ce moment, l'enfant de son imagination était né. Sophie n'est pas plus qu'Emile un idéal improvisé. Si, pour essayer de lui

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donner plus de crédit, Rousseau prétend « que le nom seul de Sophie est de son invention, que son éducation, ses mœurs, son caractère, sa figure même ont réellement existé et que sa mémoire coûte encore des larmes à une honnête famille », il sait bien qu'on n'en croira rien. Par les vertus comme par les défauts qu'il lui prèle, il se trahit : la vie n'a pas de ces artifices. Sophie est son œuvre, et une œuvre de système lentement mûrie. Ni ses souvenirs ni ses sentiments de famille ne durent, il est vrai, aider Rousseau à la concevoir. l\ n'avait })as connu sa mère : ce fut, comme on l'a dit, son premier malheur; le second, doublé d'une faute, avait été de mettre ses enfants à l'hôpital; quant à Thérèse, toute sa vie elle demeura sa servante plutôt que sa compagne. Mais tous les incidents de sa jeunesse et de la libre existence qu'il s'était conservée avaient marqué leur empreinte dans son àme tout à la fois méditative et ardente. A trente ans de distance, il se rapj)elait comme au premier jour ses jolies écolières de Chambéry ; il n'avait oublié aucun détail de son séjour aux Charmettes, et l'image de Mme de AYarens ne sortit jamais de son imagination, sinon de son cœur. A Paris, dans les salons où sa mauvaise fortune l'avait dès l'abord, presque autant que ses talents, mis en faveur auprès des femmes, les femmes étaient plus que jamais le thème préféré des entretiens. Assista-t-il, chez Diderot, aux conversations qui avaient inspiré à Mme dePuysieux les Conseils à une Amiel Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'à Chenonceaux il travaillait avec Mme Dupin à rassembler les matériaux d'un traité qu'elle se

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