PREFACE. X
d'ailleurs de moyens fort ordinaires, n'attendit point pour faire son coup d'éclat le nombre des années. Mme de Sévigné admirait avec une chaleur naïve « comme on avait pressé et précipité heureusement sa vie ». Il n'avait pas encore seize ans accomplis, lorsqu'il était parti en campagne avec le Dauphin ; et c'est elle qui de Paris annonce à la famille le succès de ses premières armes: « Philipsbourg est pris et votre fds se porte bien ». Bien portant et blessé toutefois « d'une fort bonne petite contusion à la jambe qui lui fait le plus grand honneur ». Une contusion et de la gloire ! Ajoutez « le miracle de sagesse qui lui avait permis de se retirer de certaines parties trop gaillardes ». Au témoignage de la grand'mère, Mme de Grignan ne jouissait pas assez de ce sang-froid, de ce courage, de cette admirable réserve. Pour elle, elle ne se retenait point de louer ce que disait le jeune vainqueur, ce qu'il faisait, ce qu'il écrivait : « son style tout naturel, tout jeune, sans art, ses petites raisons, ses sentiments tout neufs ». Elle se le figurait à la cour, admis à saluer le roi et les ministres. M de Grignan, qui triomphait de cette fortune naissante, ne mettait pas à la célébrer plus d'effusion.
Mais le dévouement de Mme de Sévigné pour son petit colonel n'allait pas jusqu'à oublier « Paulinotte ». Un jour que Mme de Grignan avait acheté à sa fille \\n habit et une cornette, elle l'en félicite : s'il faut avant tout songer à son frère, ce n'est pas une raison « pour reléguer la sœur au grenier ». Pendant dix ans,
la grande affaire pour elle, c'est que la mère ne s'en sépare point. Les couvents lui avaient toujours déplu. Elle ne s'expliquait point qu'elle eût eu jadis le courage de mettre Mme de Grignan aux fdles de Sainte- Marie de Nantes et de céder à la barbarie de la coutume : « Il n'est point d'éducation qui se puisse faire au couvent, disait-elle, ni sur le sujet de la religion, que nos sœurs ne savent guère, ni sur les autres cboses. » •Et puis, quelle joie d'élever un enfant! « Hélas! quand on n'a que sa pauvre vie en ce monde, pourquoi se priver de ces petits plaisirs-là ! » Fallait-il tant s'inquiéter de l'établissement de Pauline? La Providence en prendrait soin: « son esprit sera sa dot ». Mme de Sévigné appelait à son aide M. de Grignan : qu'il intercède pour sa « favorite », car elle est aussi la sienne qu'il la protège contre « la philosophie » de sa mère! Pauline a des défauts, de la brusquerie, de l'humeur. « Serait-ce donc qu'elle aurait quelque sorte de rapport à vous-même par ce que vous avez de moins bon? écrit-elle à Mme de Grignan; vous attendiez- vous qu'elle fût un prodige prodigieux, un prodige comme il n'y en a pas?... Eh! tant mieux si elle n'est pas parfaite! vous vous divertirez à la repétrir. » Aussi bien n'a-t-elle pas également ses qualités? Mme de Sévigné les relève, les analyse, y revient à chaque progrès de l'âge : « si elle n'est pas aussi belle que la Beauté, elle a des manières : c'est une petite fille à croquer ». Et vienne la jeunesse, ses jolis yeux bleus avec leurs, paupières noires, cette taille libre