‹ L'education des femmes par les femmesChapitre 7 sur 13 · PREFACE. XV · texte numérisé non relu

PREFACE. XV

de grâce et d'esprit, — la seule sur laquelle elle pùl compter, — qui lui permit de contracter avec M. de Simiane, « par le plus heureux des assortissements », une riche et sympathique union?

Cette efficacité de conseil ne tient pas seulement à la justesse du préceple et à la sincérité de l'accent. Mme de Sévigné prêchait d'exemple. Elle faisait et refaisait elle-même tout d'abord les lectures qu'elle prônait, et il n'est peut-être pas une seule de ses prescriptions de conduite qu'elle ne se fût d'abord imposée. Il est difficile de séparer son image du cadre des causeries étincclantes et voltigeantes dont elle a laissé l'inimitable modèle. Mais sa verve intarissable, sa bonne grâce lumineuse recouvrait un fond de sagesse pratique remarquablement consistant et solide. C'est pour les autres qu'elle se tient au courant des nouvelles de la cour et de la ville, et il ne lui déplaît pas assurément de les raconter; mais il est bien peu de lettres où elle ne sème çà et là, en guise de moralité ou simplement pour la décharge de sa conscience toujours en éveil, quchpie vérité profonde, quelque trait d'expérience et de bon sens. Mme de Sévigné est une mondaine que le monde occupe, caresse, enivre parfois, mais dont il est loin de remplir le cœur et de satisfaire l'activité. Les méchantes compagnies la faisaient fuir : ne pouvant les éviter, elle ne pensait « qu'aux délices des adieux ». Elle n'aimait pas « à dépenser son pauvre esprit en petites pièces de quatre sous » dans des entretiens sans ragoût et sans portée. « Il n'y a pas un grain

xvin l'J'.El'ACE.

d'oi- à tout ce qu'on dit ici, écrit-elle de Vitré : la raison, la conversation, la suite sont entièrement bainiios du tourbillon où je suis ». Les beaux esprits lui ins|iiraient de la pitié : « Si vous saviez combien ils sont petits de près et combien ils sont quelquefois empêchés de leur personne ! » et elle avait bientôt fait « de les remettre à hauteur d'appui ». La fausse grandeur l'irritait. « Ah! masques, je vous connais! » s'écrie-t-elle, en voyant de certaines gens annoncés sous de grands noms. Les honneurs mêmes, les vrais honneurs la fatiguaient. Elle a hâte de quitter Vitré, où on l'accable, pour aller retrouver aux Rochers sa Mousse, sa chienne, son mail, Pilois, ses maçons, le repos de ses bois; elle est affamée de jeûne et de silence ; elle aspire à revoir les allées qu'elle a tracées, les abris qu'elle a créés, la Solitaire, le Cloître. Ses réflexions l'entraînaient parfois selon le vent. Elle battait le pays, mais elle avait ses remises. Elle pouvait lire trois et quatre fois les plus beaux livres du monde, Pascal, Nicole, Arnaud, Despréaux, Corneille, sans éprouver un moment d'ennui, presque sans avoir Conscience « des redites » : c'est un plaisir, dit-elle agréablement, que de n'avoir pas de mémoire! Très versée dans la littérature italienne et la littérature espagnole, entretenue par Ménage et Cliaplain dans le culte de Sarrasin et de Voiture, elle prêtait volontiers l'oreille à un sonnet et ne faisait pas mauvais visage aux amusettes ou aux agréments du précieux. Mais elle avait le goût sain, robuste, élevé, tout occupé des choses.

PRÉFACE. su

Ce n'est pas seulement le nombre et la majesté du style qu'elle admire dans Tacite. Les moralistes, les sermonnaires, les interprètes du cœur humain, voilà sa « droicte balle », comme disait Montaigne. Nicole est pour elle le divin Nicole, le dernier des Romains ; Bourdaloue, le grand Bourdaloue, le grand Pan. C'est chez elle que Despréaux déclare que Pascal est le seul moderne qui ait surpassé les anciens et les nouveaux ; elle tient pour le vieux et grand Corneille en face de l'astre charmant de Racine qui se lève; elle est toute remplie des réminiscences de Molière ; à ceux qui ne comprennent pas La Fontaine, elle se borne à répondre : « On ne fait point entrer certains esprits durs et fai-ouches dans le charme et dans la facilité des Fables; cette porte leur est fermée et la mienne aussi. » Appartenant à la première moitié du dix-septième siècle, elle en aimait la sève riche et puissante, le ferme esprit d'analyse et de retour sur soi. Tous les jours « elle travaillait à son esprit, à son àme, à son cœur ». Ce qu'elle adorait dans les livres de Nicole, c'est qu'il lui semblait qu'ils étaient faits à son intention : elle s'y trouvait toujours et partout ; ils lui fournissaient des soulagements, des consolations, des remèdes contre ses défauts, ses passions, contre les faiblesses humaines qui ne la quittaient point même « au milieu des grandes moralités du carême », contre ses moindres ennuis, voire contre la pluie. On sait « les bouillons » qu'elle en tirait; et ses enfants, qui l'avaient vue sans cesse en quête de nourriture morale pour eux comme pour elle-même, parlent

xs l'P.KI'WCE

avec respect, après sa mort, « des longues et solides obligations » qu'ils lui ont. Plus la matière était simple et mieux elle convenait à son humeur. Elle se reconnaissait de ce chef inférieure à Mme de Grignan. Je suis (( grossière », disait-elle d'elle-même en souriant. Les raisonnements abstraits qui plaisent à sa fille lui sont contraires; elle a l'esprit « carre » et demande qu'on lui épaississe les choses ; elle ne veut point « philosopher » et se borne à « rêver bonnement, comme on le faisait du temps que le cœur était à gauche ». A Dieu ne plaise qu'elle se donne pour habile : Elle n'est que sage et docile ! cela lui suflit pour le perfectionnement intérieur qu'elle poursuit. Elle sait que les femmes « ayant la permission d'être faibles, se servent sans scrupule de leur privilège » ; mais elle considère qu'après tout les hommes ne sont pas moins exposés pas leurs passions, et trouve même que leur vertu « est bien plus délicate encore et plus blonde que celle des femmes ». Elle a confiance, pour son sexe, dans la force de l'éducation. C'est à cette discipline qu'en revenaient volontiers les femmes de son temps, alors qu'après l'éclat d'une vie dissipée, elles entrevoyaient les ombres de la mort. Mme de Sévigné, veuve h vingt-six ans, avait, dès cet âge, commencé à se replier et à se régir. Eimemie du couvent et des vœux, elle aimait la règle et ne croyait pas qu'on pût jamais cesser de se l'appliquer. Quand elle prenait la défense de Pauline, elle affirmait volontiers que l'enfance n'est point bonne à se corriger. Mais la raison venue avec la jeunesse et

croissant avec l'âge, elle n'admeltnit plus qu'on s- lit grâce. Elle ne pouvait souffrir les geus qui disent ; je suis trop vieux. La vieillesse lui paraissait particulièrement favorable pour y regarder de près, ne s'excuser de rien, se soutenir, se fortifier, s'épurer. Et c'est dans ce sentiment qu'elle arrivait à écrire, à cinquante-trois ans, ce mot d'une raison si haute et d'une grâce féminine si pénétrante, qui, sur un point fondamental, résume les doctrines exposées dans ce volume : « Je dis toujours que si je j)ouvais vivre deux cents ans, je deviendrais la plus admirable personne du monde ».

Si le traité de Fénelon, qui, à l'origine, n'étnit pas destiné à être livré au public, s'était perdu et qu'il ne fût resté que quelques fragments des premiers chapitres, on pourrait être embarrassé d'en déterminer la date. L'introduction notamment, où l'auteur s'attache à démontrer la nécessité de fortifier l'éducation desfdles, semble presque, à la vivacité du tour et de l'expression , écrite d'hier. On dirait que Fénelon se trouve en présence d'un interlocuteur qui s'est engagé à fond dans l'opinion contraire, et qu'en deux ou trois coups d'une argumentation serrée il veut le réduire. Toutes les objections sont ramassées dans une réfutation nerveuse et qui va droit aux raisons dernières. « Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles; le plus souvent la coutume et le caprice y décident

de tout Il est vrai qu'il ne faut pas les pousser

dans des études dont elles pourraient s'entêter — Mais n'ont-elles pas à remplir des devoirs qui sont les fondements de la vie humaine?... Mais les hommes

peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur de vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume?... Mais les enfants, qui seront dans la suite tout le gcni c humain, que deviendront-ils si les mères les gâtent dès leurs pieinières années?... Mais la vertu est-elle moins pour les femmes que pour les hommes?... Bien plus, il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes, puisque les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leur mère et des passions que d'autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avance. Quelles intrigues se présentent à nous daus les histoires, quelles révolutions d'État causées par le dérèglement des femmes!... » Et finissant, comme il a commencé, avec une simplicité hardie : « Voilà ce qui prouve, s'écrie-t-il, l'importance de hien élever les filles; cherchons-en les moyens. » Reprise hien des fois depuis, la controverse a été de nos jours rouverte avec éclat; mais je ne crois pas qu'on y ait jamais apporté plus de vigueur.

Môme du temps de Fénelon la question n'était pas nouvelle. L'antiquité païenne n'en avait méconnu ni la délicatesse ni la portée. Est-il rien de comparahle, pour la grâce de la raison et la fraîcheur du sentiment, au tahleau de l'intérieur domestique où nous introduit VÉcononiiqm de Xénophon? Miisonius et Plutarquc n'admettaient point que pour l'instruction morale on étahlit aucune diflérence entre les sexes : ils voulaient, l'un, que le frère et la sœur reçussent les mémos principes; l'autre, que l'époux fît part à l'épouse de cr qu'il avait recueiUi de meilleur dans ses études ou trouvé dans

son propre fonds de plus exquis. En s'appropriant ces préceptes de la sagesse profane, le christianisme les avait, pour ainsi dire, pénétrés de tendresse. Les Lettres de saint Jérôme à La3la sur la manière cV élever sa fille, et à Gaudenlius sur V éducation de la petite Pacatula, respirent un véritable amour de l'enfance en même temps qu'une connaissance éclairée de ses besoins, et tout le Moyen Age n'a guère fait qu'appliquer les règles que saint Jérôme avait tracées pour les couvents. En dehors des couvents, les habitudes de famille (pie nous laisse entrevoir au quatorzième siècle le Mcnagier de Paris révèlent, à défaut de grandes lumières, des sentiments honnêtes et doux. Cependant les troubadours et les trouvères avaient modifié les mœurs et à l'idéal monastique fait succéder l'idéal chevaleresque. A la Renaissance, Erasme et Yivès déclaraient hautement les femmes susceptibles de la culture la jilus élevée ; on les égalait aux hommes ; on les pla- (jait même au-dessus : telle est du moins la thèse que soutiennent Corneille Agrippa, Brantôme et toute la suite des poètes attachés à Marguerite de Valois. Avec le dix-septième siècle, le débat change encore une fois de caractère. C'est dans les académies, les salons et les ruelles que Mlle de Gournay et Mlle de Scudéry aspirent à faire une place à leur sexe, toutes prêtes d'ailleurs à la con(]uérir elles-mêmes par le travail, à ne rien ménager pour assouplir leur esprit aux exercices litléraires les plus subtils et perfectionner leur raison \ Il ne serait donc pas exact de dire du traité de Fénelon

\. Pour l'ensemble de la question, on nous permcUra de nous rél'érer à notre Mémoire sur l'Enseignement secondaire des filles. Paris, Delalain, 3' édition, 1883.

ce qiicMonlcsquieii écrivait en tête de V Esprit des Lois : « Prolcm sine matre creatam. » Il s'était formé avec le temps (et i)ouvait-il en être autrement?) tout un trésor d'observations sur les femmes, observations empruntées à la vie des cloîtres ou à la vie des cours, au théâtre ou au sermon , conçues parfois dans un sentiment de défiance malicieuse ou de galanterie exallée, le plus souvent judicieuses et sagaces. Mais Fénelon est le premier qui, embrassant le sujet dans un examen d'ensemble, ait réuni en une sorte de code les prescriptions propres à élever la jeune fille depuis le moment où ses instincts s'éveillent jusqu'à l'âge où le développement de ses facultés permet de la livrer avec sécurité à la vie commune; le premier surtout qui ait fondé ce code sur une étude psychologique de l'enfant. Les Lettres de saint Jérôme, riches en conseils délicats et sensés, mais ramenés à un objet unique — la vie intérieure et la religion, — n'ont ni l'ampleur de vues ni l'esprit de suite qui constiluent proprement l'art de l'éducation; les Entreliens d'Érasme, semés de traits justes et brillants, mais de traits pris du dehors, pour ainsi dire, ne sont, à proprement parler, que des manuels de politesse, ou, comme il les appelait luimême, des Civilités; le traité de Fénelon est, dans toute l'étendue du sens que nous attribuons aujourd'hui à ce terme, une œuvre de pédagogie. Non seulement « il réunit dans son mince volume plus d'idées exactes ôt utiles, plus de remarques fines et profondes, plus de vérités pratiques que les ouvrages écrits depuis sur le même sujet » (M. de Bausset); mais ces idées, ces remarques, ces vérités sont rattachées à des principes qui donnent aux moindres observations que l'auteur

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en déduit ou qu'il invite à en déduire la cohésion d un système.

C'est par là qu'il est resté un livre unique. Ce que nul n'avait fait avant Fénelon, nul après lui n'a entrepris de le refaire. Rollin le suit aveuglément et se borne presque à le reproduire. J.-J. Rousseau eût échappé à bien des erreurs malsaines en le prenant pour guide. Ni l'un ni l'autre ne Font fait oublier. Et, si depuis le dix-septième siècle le champ des connaissances nécessaires aux deux sexes s'est agrandi, si surtout les idées politiques et sociales se sont profondément modifiées, tout ce qui tient dans le livre à la doctrine psychologique, tout ce qui repose sur ce fond d'humanité, universel et éternel, que l'enfant porte en germe, s'y détache, comme il y a deux cents ans, en pleine et pure lumière. Mme Guizot et Mme Necker de Saussure, qui, sciemment ou à leur insu, en ont reçu l'inspiration première, sont d'accord sur ce point avec Mme de Maintenon et avec Mme de Lambert, qui en faisaient leur bréviaire. Placer l'examen du Traité de Fénelon au début de ces études sur l'éducation des femmes par les femmes, ce n'est pas seulement lui rendre l'hommage auquel il a droit; il faut le bien connaître pour apprécier à leur exacte valeur ceux qui sont venus après lui.

La maturité de sagesse avec laquelle Fénelon aborde le sujet est d'autant plus remarquable que VÉdu-

cation des filles est sa première œuvre. Mais les soins dont avait été entourée son enfance, une instruction étendue et forte, la méditation solitaire jointe à l'observation du monde, et surtout la pratique assidue . de la direction des âmes, lui en avaient merveilleusement fourni les éléments*. « J'ai passé, écrivait-il en 1G95, au moment de partir pour son exil de Cambrai, j'ai passé une jeunesse douce, libre, pleine d'études agréables et de commerce avec des amis délicieux. » Quelques traits de sa biograpliie empruntés à sa propre correspondance et aux Mémoires du temps permettront de se rendre compte des conditions dans lesquelles son génie pédagogique se développa.

L'importance du rôle qu'il attribue aux mères et la fermeté éclairée à laquelle il les convie ne permettent pas de douter qu'il n'ait dû beaucoup à la sienne, bien qu'il n'en parle dans aucun des écrits qui nous ont été conservés. « Son père, ditMichelet, un grand seigneur, M. Fénelon de Salignac, veuf et âgé, ayant de grands enfants, avait épousé, malgré eux, une demoiselle noble et pauvre, Louise de La Cropte de Saint-Abre. L'enfant qui vint de ce mariage fut fort mal reçu de ses frères, quoique, destiné à l'Église, il ne pût leur faire tort. Cette situation pénible ne contribua pas peu à lui donner la grâce et la douceur, une certaine adresse aussi, pour se faire pardonner de vivre. De ses ancêtres paternels, tous diplomates, il tenait quebjue chose d'onduleux et d'insinuant. De sa mère il eut des dons aimables et singuliers, ces heureuses contradic-

1. On sait que François de Salignac de La Mothe-Fénelon est né au château de Fénelon, en Périgord, le 6 août 1G31, et qu'il est mort à Cambrai, le 7 janvier 1715.

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lions qui plaisent dans la femme et en font une énigme. y> Il était de complexion délicate, ce qui servit vraisemblablement à le rendre plus tard si attentif à !a santé des enfants; mais, de bonne heure, il annonça un cœur vaillant, un esprit vif, subtil et contenu. On raconte qu'un jour qu'il prenait l'air aux environs du ch.àtcau, le valet auquel il avait été remis en garde laissa échapper un propos qui lui parut manquer de justesse et (|u'il releva. Le valet, [)iqué de l'insistance de l'enfant, le jeta à teire brutalement. Le jeune Fénelon, dans la crainte que sa mère, qui ne le quittait jamais d'ordinaire, ne renvoyât le coupable, se tut et attribua à un accident la blessure qu'il s'était faite.

Il resta jusqu'à douze ans sous cette tutelle de famille. Son précepteur, prolondémeut imbu de la connaissance des lettres grecques et latines, se plaisait à le nourrir du plus pur miel de l'antiquité ; il était « en pleine possession de ses auteurs » lorsqu'il fut envoyé à l'Université de Cahors pour achever son cours d'humanités et prendre ses degrés. Averti de son zèle et de sa distinction, un de ses oncles, le marquis Antoine de Fénelon, le lit venir à Paris, au collège du Plessis, où, tout en terminant sa philosophie, il entreprit ses études théologiques. Telles étaient les promesses de talent qu'il faisait entrevoir, que, renouvelant l'épreuve à laquelle l'Hôtel de Rambouillet avait jadis soumis Bossuet, « on hasarda de le faire prêcher; son sermon eut un succès extraordinaires : il venait d'avoir quinze ans. Le marquis, homme de sens et de goût, de qui le grand Condé, son compagnon d'armes, disait « qu'il était également propre pour la conversation, pour la guerre et pour le cabinet », ne vit dans ce succès qu'un danger.

Privé d'un fils qui était mort sous ses yeux au siège de Candie, il avait reporté sur ce neveu toute son affection. Le fondateur de Saint-Sulpice, M. Olier, ayant, en vue de combattre l'usage du duel, formé une association de gentilshommes éprouvés, l'avait placé à la tête de cette compagnie. Les relations qui s'ensuivirent déterminèrent le marquis à faire entrer Fénclon au séminaire de Saint-Sulpice. Ce fut là qu'il reçut les ordres à vingt-quatre ans.

Saint-Simon, qui lui attribue dès la jeunesse toutes les ambitions dont il a sans compter chargé son âge mûr, nous le montre à cette époque frappant « à toutes les portes sans se les pouvoir faire ouvrir. Piqué contre les Jésuites, où il s'était adressé d'abord comme aux maîtres des grâces de son état, et rebuté de ne pouvoir prendre avec eux, il se tourna aux Jansénistes pour se dépiquer, par l'esprit et par la réputation qu'il se flattait de tirer d'eux, des dons de la fortune qui l'avait méprisé » . Quelque attentif que Fénclon pût être à l'avenir, à ce moment c'était d'un autre côté que se tournait sa pensée. Au séminaire il avait conçu le projet de se consacrer aux missions du Canada, où la Congrégation avait un établissement; pour l'arracher à ce rêve, il n'avait fallu rien moins que les instances de son maître, l'abbé Tronson, et les adjurations d'un oncle maternel, l'évèque de Sarlat. Peu après sa sortie de Saint-Sulpice, la passion le reprit de se vouer à la conversion des infidèles, et cette fois il se sentit attiré vers la Grèce, cédant en cela à l'entraînement de son imagination « pour les beaux lieux et les ruines toutes pleines des souvenirs de l'antiquité », non moins peut-être qu'à l'ardeur de sa foi. On essaya de

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donner satisfaction à ce besoin d'expansion en le plaçant à la tète du couvent des Nouvelles Catholiques (1678)'.

L'objet de cet institut, créé par le premier arcbc- Tcque de Paris, Jean de Gondi, était d'affermir les converties dans la doctrine qu'elles s'étaient résolues ou qu'elles se préparaient à embrasser. Le maréchal de Turcnne en avait accepté le patronage; Louis XIV le couvrait de sa protection particulière. Fénelon n'était pas étranger au grave et délicat office qu'on y attendait de lui. A peine ordonné, le supérieur de Saint-Sulpice l'avait attaché à la communauté, en lui confiant particulièrement le soin des pauvres, la visite des malades, les prônes, les exhortations familières et le catéchisme des enfants. La direction des Nouvelles Catholiques ne faisait qu'étendre le champ de ce ministère, en introduisant le jeune abbé tout à la fois de plus haut et plus à fond dans le secret des âmes. Au témoignage des biographes, ses instructions étaient simples, claires, fermes, engageantes, toujours exactement appropriées à l'âge, à l'intelligence, aux besoins. 11 eut bientôt acquis, dans cette sorte d'apostolat, un si grand renom d'autorité persuasive, qu'après la révocation de redit de Nantes, des missions ayant été organisées pour ramener les protestants, il fut, sur la proposition de Bossuet, envoyé dans le Poitou et la Saintongc, où la résistance semblait avoir concentré ses efforts.

Dans des publications récentes on a essayé de détruire ce qu'on appelle la légende de sa tolérance. Nul doute que ses procédés, si humains qu'ils aient été, ne soient loin de répondre à l'idée que nous nous fai-

sons aujourd'hui du respect des consciences. Mais, pour en juger sainement, il faut se reporter au temps où Mme de Sévigné écrivait (28 octobre 1685) : « Les dragons ont été de très bons missionnaires jusques ici; les prédicateurs qu'on envoie rendront l'ouvrage parfait ». C'est l'action de ces prédicateurs que Fénelon invoque seule et qu'il appuie de sa propre parole. Une expérience précoce lui avait appris qu'il faut compter avec les intérêts et ménager les passions. Il est d'avis de distribuer cà certains chefs des pensions secrètes, et de créer un fonds réglé pour continuer, en faveur des pauvres, les aumônes du consistoire; il croit qu'on pourrait disperser quelques-uns des plus engagés dans les provinces du cœur du royaume, où l'hérésie n'a pas pénétré, en leur donnant quelque petit emploi qui leur rendît l'éloignement moins pénible. Quant aux rebelles, il ne répugnerait pas à l'idée de les envoyer dans le Canada, où les huguenots faisaient depuis longtemps le commerce. Pour tous il demande qu'on multip'ie les maîtres et les maîtresses d'école, qui aideront à répandre la bonne parole. Il voudrait, avant tout, prévenir les ventes de meubles, les aliénations de biens et les expropriations inutiles. Point de violences, point de provocations. « Ce qu'il faut à ces égarés, ce sont des pasteurs sages et doux qui insinuent la doctrine et effacent insensiblement les préjugés. » Ainsi conclut-il dans sa lettre au marquis de Seignelay (juillet 1C87), et tel il nous apparaît lui-même au milieu de « ces familles agitées, désunies, en mutuelle défiance », payant de sa personne, joignant aux conseils d'une politique éclairée les pratiques de la charité chrétienne ; suspect aux dévots par sa bénignité même, mais, en dé-

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pit de tous les obstacles que lui opposent les fanatisme» contraires, devenu en peu de temps le maître des esprits et des cœurs. Pour lui permettre d'achever cette œuvre de pacification, ses amis auraient voulu que le roi lui confiât le siège de Poitiers ou ragréàt comme coadjuteur de Tévêque de la Rochelle. Les deux projets ayant échoué, Fénelon rentra à Paris et reprit auprès des Nouvelles Catholiques les modestes lonctions qu'il devait conserver dix ans.

Avec quelque dévouement qu'il s'y renfermât, il ne laissait pas de s'ouvrir de tous les côtes des vues sur le monde et « de se former à l'usage de la meilleure compagnie » (Saint-Simon). Pour se rapprocher de la congrégation dont il avait la charge, il avait dîi quitter la communauté de Saint Sulpice, et il était allé s'établir chez le marquis de Fénelon, h qui le roi avait accordé un logement dans l'abbaye de Saint-Gcrmain-des-Prés. Il y rencontrait ce que l'élite de la société du temps comptait d'esprits graves et distingués. C'est là qu'il connut Bossuet, dont il se concilia tout d'abord l'intérêt parles grâces de son esprit et par l'aimable austérité de sa vie; là aussi, sans doute, qu'il se trouva rapproché du du'c de Beauvillier et du duc de Chevreuse. Bien que le marquis fût plus disposé à rechercher l'édification des entretiens sérieux que l'agrément des conversations mondaines, les femmes n'étaient pas exclues de ce cercle choisi. Les deux sœurs de la duchesse de Beauvillier, les duchesses de Luynes et de Morte mart et Mme de Maintenon étaient assidues aux réunions ; on y voyait souvent aussi la comtesse de Grammont et la maréchale de Noailles. Fénelon ne s'y montrait qu'avec réserve. Il n'avait d'autre revenu qu'un bénéfice de trois

à quatre mille livres qu'il tenait de son oncle l'cvêque deSarlat; et, s'il faut en croire Saint-Simon, cette médiocre fortune lui était un obstacle ; en réalité elle ne faisait peut-être que servir son caractère et ses desseins. Au milieu des relations qui le recherchaient, il évitait de se lier. L'archevêque de Paris, M. de Harlay, craignant de le voir s'attacher à Bossuet, dont il redoutait l'autorité, eût aimé à lui faire dans sa confiance une place à part; Fénelon se dérobait, au risque de s'attirer un reproche qui pouvait sembler une menace : « Monsieur l'abbé, lui dit un jour l'archevêque, vous voulez être oublié : vous le serez. »

Tout ce travail de recueillement, de prédication intime, d'action discrètement pénétrante, de tenue supérieure dans le monde comme au couvent, n'allait pas d'ailleurs sans dheureux tempéraments de jeunesse et de gaieté. Fénelon avait naturellement l'esprit riant. Le vif ressouvenir des disgrâces qui traversèrent sa vie ne paraît point avoir jamais altéré ce fond d'enjouement; on en peut suivre la veine légère dans ce qui nous reste de ses premiers écrits. Deux lettres particulièrement nous en ont conservé le témoignage. l:^lles sont l'une et l'autre datées de Sarlat et dfc l'année où Fénelon avait dû se rendre auprès de son oncle pour recueillir le prieuré de Carénac (mai et juin 1081) ; toutes deux aussi sont adressées à une cousine, la mar(|uise de Laval. Dans la seconde, Fénelon lui rend compte d'im plaidoyer qu'il a entendu à l'audience publique du tribunal de Sarlat. La première est le récit^ de son entrée magnifique dans la province. « M. de Rouffillac pour la noblesse, dit-il; M. Roze, curé, pour le clergé; M. Rigaudie, prieur des moines, pour l'ordre

monastique, et les fermiers de céans pour le tiers état, viennent jusqu'à Sarlat me rendre leurs hommages. Je marche accompagné majestueusement de tous ces députés, et j'aper(;ois le quai bordé de tout le peuple en foule.... Les troupes s'étaient cachées dans un coin de la belle île que vous connaissez; de là elles vinrent en bon ordre de bataille me saluer avec beaucoup de mousquetades — Le fougueux coursier que je moule, animé d'une noble ardeur, veut se jeter dans l'eau ; mais moi, plus modéré, je mets pied à terre au bruit de la mousqueterie qui se mêle à celui des tambours. Je passe la belle rivière de Dordogne, presque toute couverte de bateaux qui accompagnent le mien. Au bord m'attendent gravement tous les moines en corps ; leur harangue est pleine d'éloges sublimes; ma réponse a quelque chose de grand et de doux. Cette foule immense se fend pour m'ouvrir un chemin ; chacun a les yeux attentifs pour lire dans les miens quelle sera ta destinée; je monte ainsi jusqu'au château d'une marche lente et mesurée, afin de me prêter pour un peu de temps à la curiosité publique. Cependant mille voix confuses font retentir des acclamations d'allégresse, et l'on entend partout ces paroles : « Il sera les délices ce « ce peuple ». Me voilà à la porte, déjà arrivé, et les consuls commencent leur harangue par la bouche de l'orateur royal. A ce nom, vous ne manquez pas de vous représenter ce que l'éloquence a de plus vif et de plus pompeux. Qui pourrait dire quelles furent les grâces de son discours? lime compara au soleil; bientôt après je fus la lune; tous les autres astres les plus radieux eurent ensuite l'honneur de me ressembler; de là nous en vînmes aux éléments et aux météores, et nous fini-

mes heureusement par le commencement du monde. Alors le soleil était déjà couché, et, pour achever la comparaison de lui à moi, j'allai dans ma chambre pour me préparer à en faire de même. »

Cette scène, où se jouent la verve et la gentillesse de la vingtième année — bien que Fénelon fût cà la veille d'accomplir sa trentième, — achève de nous le représenter à ce moment de sa vie tel que Saint-Simon le peindra plus tard sous ses traits définitifs, avec un ravissant mélange de gravité et de bonne grâce, imposant et aimable, toujours empressé à plaire et déjà habitué à gouverner, muni pour une œuvre d'éducation de toutes les ressources que peut fournir la nature ou créer l'observation. Parmi ceux qui l'approchaient, il n'était personne qui ne se fit honneur de s'éclairer de ses lumières. C'est ainsi qu'un jour la duchesse de Beauvillier lui demanda des conseils sur ses devoirs de mère. Elle avait huit filles. « Comme elles étaient encore trop jeunes, dit le cardinal de Baussct, pour que Fénelon pût indiquer, par rapporta chacune d'elles, les modifications que tout instituteur doit employer, selon la différence des caractères, des penchants et des dispositions, il généralisa toutes ses maximes. » Ce qui devait ôtre une consultation privée devint un li\re, bientôt répandu dans le public et dont Mme de Maintenon fut la première à s'emparer '.

1. C'est le 29 mars 1087 que, d'après le privilège du roi, 4 le livre a été achevé d'imprimer >>. Quelques bibliographes indiquent 1681 comme date de sa composition. Fénelon l'aurait donc écrit pendant son séjour à Carénac : ce qui n'a rien d'invraisemblable. L'intervalle entre la composition et la publication n'offre rien non plus qui ne soit dans les us.iges du temps. Voici ce que Claude Fleury nous apprend lui-même au sujet de la publication de son Traité du choix et de la méthode des études :

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Avant d'en aborder rétiide, on est tout d'aljord porté à se demander comment Fénelon appréciait le rôle social des femmes et quelle idée il se faisait de leur aptitude à recevoir l'éducation.

Le dix-septième siècle, le siècle par excellence de la règle et de la raison, a eu sur cette question ses entraînements, presque ses folies de doctrine. C'est au moment où la gloire de Louis XIV resplendissait de tout son éclat et alors que rayonnait autour du trône la pléiade incomparable des hommes qui, dans les lettres, les sciences, les arts, l'administration, la politique et l'Église, lui ont valu le nom de Grand, c'est à ce moment qu'on se demandait, dans une sorte de pamphlet qui à vingt ans de distance devait être imprimé deux fois, pourquoi les femmes ne seraient j)as aussi capables que les hommes de remplir tous les emplois de la société. « Si l'on trouvait chose plaisante d'abord, écrivait Poulain de La Barre ^ de voir une femme enseigner dans une chaire l'éloquence et la médecine en qualité de professeur,

« Ce discours fut composé d'abord en 1675, par l'ordre d'une personne à qui je devais obéir, pour servir à l'éducation d"un jeune enfant. Je le corrigeai en 1677 et en laissai prendre quelques copies. J'y travaillai encore en 1084 et je le laissai mûrir.... Je me suis enfin résolu aie donner, après l'avoir encore retouché, en cette année 1680. »

1. De l'égalité des deux sexes, leçons phjsiqucs et morales où l'on voit l'importance de se défaire des préjugés, par Poulain de La Barbe. Paris, 1675, 1691. — Cf., par le même, l'Education des dames pointa conduite de l'espril dans les sciences et dans les lettres. Entreliens, 1079.

lu L'EDUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMES.

marcher par les rues suivie de commissaires et de sergents pour y mettre la police, haranguer devant les juges en qualité d'avocat, être assise au tribunal pour y rendre la justice à la tête d'un parlement, conduire une armée et livrer une bataille, faire office de pasteur ou de ministre, parler devant les républiques ou les princes comme chef d'une ambassade, ce n'est que faute d'habitude, on s'y ferait. » Sans doute il ne faut pas prendre la thèse au sérieux; il est évident que Poulain de La Barre s'amusait de ses propres ai'guments. Ce n'était pas toutefois un pur jeu d'esprit. Moins d'une année avant la publication de V Education des filles, un juge grave et éclairé, pénétré des mêmes idées que Fénclon , son compagnon de mission en Saintonge et plus tard soi collaborateur dans l'éducation du duc de Bourgogne, l'abbé Claude Flcury, pouvait dire sans crainte d'être démenti : « Ce sera sans doute un grand paradoxe de soutenir que les filles doivent apprendre autre chose que leur catéchisme , la couture et divers petits ouvrages : chanter, danser et s'habiller à la mode, faire bien la révérence et parler civilement : car voilà en (|Uoi consiste, pour l'ordinaire, toute leur éducation '. » On avait érigé l'ignorance en système, isolé les femmes dans l'insignifiance et l'oisiveté ; par un autre abus, on les jetait aux extrêmes d'une égalité chimérique et d'une émancipation désordonnée. Rien ne paraissait à l'auteur du Grand Cyrus moms digne d'une dame que d'être « la femme de son mari, la mère de ses enfants, la maîtresse de sa

1. Traité du choix et de la méthode des études, par Claude Fleurï, Paris, 1686. Voir page 1 i, note.

famille ». C'est la naïvelc entretenue comme vertu souveraine qui engendre tôt ou tard la pédanterie et la sottise ; ce sont les Agnès qui font les Philamintes et les Bélises. N'est-ce pas l'égale impatience des deux excès opposés qui excitait la verve et la raison de Molière lorsque, sous la figure d'Henriette, il rétablissait si dignement la femme au foyer domestique, en la parant de toutes les grâces du bon sens? Et ce n'est pas seulement Henriette (jui épouse un honnête homme : Armande aussi est destinée à se marier, « quoi qu'on die » ; moins heureusement peut-être : c'est la rançon de ses erreurs ; mais elle fera souche comme sa sœur, et elle n'élèvera certainement pas ses enfonts comme elle a été elle-même élevée. Ce que Chrysale demande à Philaminte dans sa sagesse bornée et vulgaire, mais justifiée par les extravagances de sa femme, c'est qu'elle renonce à chercher ce qu'on fait dans la lune pour se mêler un peu de ce qu'on fait chez elle. Le retour aux soins de la famille, telle nous parait être la haute moralité des Femmes savantes ; et cette conclusion que Molière laisse tirer de sa pièce est la leçon directe qui ressort de VEducalion des filles.

« La femme, écrit Fénelon, n'a point à gouverner l'État, ni cà faire la guerre, ni à entrer dans le ministère des choses sacrées. Ni la politique, ni Iri jurisprudence, ni la philosophie, ni la théologie, ne lui conviennent. » — Se proposait-il de répondre à Poulain de La Barre? — « Elle a une maison à régler, un mari à rendre heureux, des enfants à bien élever. » — Ne semble-t-il pas ici qu'il réfute à son tour Mlle de Scudéry? — Et ailleurs, reprenant la même pensée pour la développer : « C'est la feunne, dit-il, qui est

chargée de réducation des garçons jusqu'à un certain âge, des lilles jusqu'à ce qu'elles se marient ou se fassent religieuses, de la conduite des domestiques, de leurs mœurs, de leur service, du détail de la dépense, des moyens de faire tout avec économie et honorablement. » Tel est le rôle auquel l'a destinée la nature et que lui prescrit la sagesse. D'ailleurs, en assignant ces limites à son action, Fénelon ne croit pas la borner ni la contraindre. Si les femmes s'y méprennent, c'est qu'elles ne connaissent pas l'étendue de leurs devoirs, non moins importants au public que ceux des hommes. Ne sont-ce pas elles qui, par le règlement des choses de la maison, ruinent ou soutiennent les établissements? Et quelle autorité ne leur faut-il pas — autorité de bienveillance et de raison — pour conduire tous ceux qui ont part au gouvernement de tels intérêts? Quel discernement pour connaître le génie de leurs enfants, découvrir leur humeur, prévenir les passions naissantes, inculquer à propos les bonnes maximes? Dira-t-on que ces devoirs sont renfermés et tristes? Fénelon n'admet nullement que la solidité en exclue la douceur. Il répand sur les occupations de la femme l'intérêt et la grâce. 11 semble que son imagination, en traçant cet idéal de la vie domestique, ait été illuminée de quelques-uns des plus charmants souvenirs de Y Économique deXénophon, — un de ses livres de choix, le seul ouvrage en prose que nous trouvions indiqué au programme des explications grecques du duc de Bourgogne. La femme telle qu'il la conçoit n'est pas seulement la femme forte de l'Évangile : comme l'épouse d'Ischomaque, elle est la reine de la ruche, l'àme du foycfr.

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On peut par là même pressentir la façon dont Fénelon juge son aptitude à recevoir l'éducation. 11 s'y montre tout h fait indépendant et très supérieur à ses contemporains. Ménage, annonçant le succès des Caraclèrcs de La Bruyère, ajoutait que, « si l'ouvrage avait paru trente ou quarante ans plus tôt, il aurait eu moins de réputation, parce que les femmes y sont trop mal traitées et que, pour lors, elles étaient en possession de décider » . Le trait n'atteint pas seulement La Bruyère. Il est certain qu'en général les écrivains de la seconde génération du dix-septième siècle se montrent moins favorables aux femmes que ceux de la première. L'éclat avec lequel elles avaient exercé leur autorité, l'abus qu'elles avaient fait de leur pouvoir, offusquaient-ils les esprits, comme semble l'insinuer Ménage? Était-ce simplement la tristesse de la fin du règne dont l'ombre commenrait à s'étendre? Toujours est-il qu'après avoir admiré les qualités des femmes presque outre mesure, on semblait n'être plus fvappé que de leurs défauts.

11 y aurait mauvaise grâce à s'étonner que Nicole, dans sa sévérité janséniste, les trouvât faibles par ellesmêmes et plus affaiblissantes encore par les sentiments qu'elles excitent, ou que Bossuet, cédant à un mouvement d'humeur, leur rappelât « qu'elles ne faisaient, après tout , que sortir d'un os complémentaire de l'homme ». Mais Malebranche, qui se piquait justement de bonne grâce, ne les ménageait pas davantage. S'il reconnaît qu'il y a des femmes savantes, des femmes courageuses, des femmes capables de tout, comme il se trouve, au contraire, des hommes mous et efféminés qui ne sont capables de rien; s'il leur accorde que c'est à elles qu'il appartient « de décider des modes, de

discerner le bon air et de juger de la langue », il leur dénie absolument « la force d'esprit nécessaire pour pénétrer au delà de l'écorce des choses et en percer le lond ». Moins indulgent encore, La Bruyère ne leur attribuait d'autre supériorité que celle du genre épislolaire « en raison de l'art qu'elles possèdent de faire lire dans un seul mot tout un sentiment et de rendre délicatement une pensée délicate ». Les femmes savantes l'impatientaient : il les compare à « une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux, qui n'est point d'usage, qui ne sert ni à la guerre, ni à la chasse, non plus qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde ». Quant aux ignorantes, il se refusait à les plaindre : qui les empêche d'ouvrir les yeux, de lire, de retenir ce qu'elles ont lu et de se rendre compte? Saint-Évremond est peut-être le seul moraliste de cette période dont le ton tranche sur ce fond de critique chagrine. « Rien n'échappe à la pénétration de la femme » dont il trace le portrait : « son discernement ne laisse rien à désirer; c'est une raison qui plaît et un bon sens agréable. » Il est vrai que ce portrait est celui de « la femme qui ne se trouve point et qui ne se trouvera jamais ». Les femmes elles-mêmes étaient devenues sévères pour leur sexe. Ce n'est point seulement contre les hommes que Mme deMaintenon s'attache à mettre en garde les élèves de Saint-Cyr : elle se défie du caractère des femmes. Elle n'a pas beaucoup plus de confiance dans leur esprit : « Jamais, disait-elle — après la réforme de 1091, il est vrai — jamais elles ne savent qu'à demi ».

Fénelon n'a point de ces rigueurs. Il ne porte dans ses jugements aucune complaisance; il connaît le pen-

chant des jeunes filles à la mollesse; il n'ignore pas qu'elles ont l'imagination errante et crédule, la sensibilité vive et inquiète, qu'elles se laissent entraîner par le babillage, enivrer par le bel esprit, dominer par la fausse honte, qu'elles sont nées artificieuses, passionnées, extrêmes en tout, (ju'un violent désir de plairj les travaille, les livre à l'amour du faste, les expose à la corruption des mœurs et à la ruine. Il entend bien ne se laisser surprendre par aucune de ces dispositions dangereuses ; il les analyse avec profondeur, il les décrit avec force, presque durement. Mais ce n'est point là toute la femme. Elle a ses vertus propres; elle est naturellement industrieuse, attentive au détail,, ordonnée, apte à comprendre, insinuante et persuasive; elle a par excellence la finesse, la grâce, le don de « policer » ; elle a aussi la raison pour développer ses. qualités et se guérir de ses faiblesses ; la raison qui l'égale à l'homme : n'est-elle pas la moitié du genre humain?

Mais quel régime d'éducation convient-il de lui appliquer? On n'analyse pas plus un traité de pédagogie qu'un traité de morale pratique : il faut le Ure. Le cardinal de Bausset, qui avait entrepris de résumer Y Éducation des filles, a dû y renoncer, ne trouvant, ditil, rien à omettre. La difficulté ne vient pas seulement de l'abondance charmante des observations : elle tient aussi en partie à ce que Fénelon développe ses idées

comme elles lui viennent à l'esprit et sans se piquer de rigueur. Rien ne ressemble moins à un traité en forme. L'auteur n'a nul souci d'équilibrer sa composition : il donne à la pédagogie générale, par exemple, beaucoup plus que ne semble l'exiger une consultation spéciale ;iux filles; ses conseils sur l'explication raisonnée de l'Écriture sainte n'occupent pas moins de trois chapitres, tandis qu'il rassemble en quelques pages tout ce qu'il lui semble utile de dire sur les matières de son programme d'enseignement. De même dans le détail : il s'étend ou coupe court suivant l'inspiration du moment ; il a des retours inattendus et des conclusions anticipées; il se laisse conduire, en un mot, par sa plume et ne lui refuse aucune aisance. Mais de ces réflexions souvent disproportionnées et discursives, qui se succèdent plutôt qu'elles ne s'enchaînent, et qui parfois ressemblent trop à une suite de notes, il se dégage un ensemble de principes et de méthodes qui forment un véritable corps de doctrine.

« Envoyez-moi votre fille, écrivait saint Jérôme à Lieta ; je me charge de l'élever. » « Gardez auprès de vous votre fille », répond Fénelon à une mère qui lui avait demandé son avis. Le conseil était nouveau. Le couvent était resté la ressource commune, presque la seule ressource d'éducation pour les jeunes filles. Fénelon n'hésite pas à en signaler les dangers. « J'estime fort l'éducation des bons couvents, dit-il en substance, mais je compte encore plus sur les soins d'une bonne mère, quand elle est libre de s'y appliquer. Si un couvent n'est pas régulier, c'est une école de vanité : les jeunes filles n'y entendent parler du monde que comme d'une espèce d'enchantement ; il n'est pas de poison plus

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subtil; mieux vnut le monde lui-même qu'un couvent mondain. Si l'établissement est demeuré tidèle à l'esprit de son institut, l'ignorance absolue du siècle y règne : l'enfant qui en sort pour entrer dans la vie est comme une personne qu'on aurait nourrie dans les ténèbres d'une profonde caverne, et qu'on ferait tout d'un coup passer au grand jour ; rien ne peut être plus redoutable pour une imagination vive que cette surprise soudaine. C'est à la mère sage et discrète qu'il convient d'introduire peu à peu la jeune fdle dans la société où elle doit vivre, et d'y accoutumer sa vue. Elle seule d'ailleurs peut découvrir dans son esprit et dans son cœur les mouvements qu'il importe de connaître pour la bien diriger. Il est vrai que, môme en se consacrant à ce devoir, la mère a des charges qui ne lui permettent pas d'avoir toujours l'enfant sous les yeux ni de la mener partout avec elle : occupations intérieures qu'il faut remplir à beures fixes, commerce de bienséances qu'il convient d'entretenir au dehors. Aussi est-il utile qu'elle ait près de soi une personne d'un esprit bien réglé qui lui rende compte. Toutefois, pour si sûre que cette garantie puisse être, elle sera le plus souvent insuffisante : ce n'est que dans les cas de nécessité qu'une mère doit quitter sa fille, si elle ne veut que, par leurs discours, par le spectacle de leurs inimitiés et de leurs désordres, les gens de la maison, qui d'ordinaire sont autant d'esprits de travers, ne fassent pas en huit jours plus de mal qu'elle ne saurait faire de bien en plusieurs années. Enfin, quelque peine qu'elle prenne de veiller sur les autres, cette vigilance ne portera ses fruits qu'autant qu'elle s'en appliquera à elle-même toute la sévérité. Le plus grand obstacle à l'éducation

domestique, c'est l'iiTégulanté des parents : ce sont eux trop souvent qui apprennent aux enfants à n'aimer rien ou à mal placer leur attachement. Qu'attendre d'une jeune fdle sous les yeux de laquelle on fait tout le contraire de ce qu'on professe? Quelle autorité peuvent avoir les conseils les plus justes donnés au retour du jeu ou de la comédie? Quelle force au contraire que celle qui repose sur l'exemple de l'assujettissement aux maximes que l'on enseigne ! Et quoi de plus doux que de se donner au soin de former le caractère et l'intelligence d'un enfant! » Si Fénelon met à ce bonheur des conditions difficiles à remplir, on ne saurait méconnaître que du môme coup il en rehausse singulièrement le prix. Ce n'est certes pas Mme de Sévignc qui l'aurait contredit, elle qui félicitait Mme de Grignan que « Pauline ne fût pas parfaite, parce qu'elle se divertirait à la repétrir ».

Cependant il ne suffit pas qu'une jeune fille soit élevée sous les yeux de sa mère pour être bien élevée. Il importe que l'éducation ait ses règles — règles essentiellement différentes suivant l'état, la profession, la fortune des enfants. Fénelon a le vif sentiment de ce que nous ajipelons aujourd'hui les dangers du déclassement. Ce qui le touche, c'est moins la crainte de voir l'équililtre social déconcerté par des ambitions déréglées que l'idée du trouble a})porté par les déceptions au bonheur des particuliers. « Il n'y a guère de personnes, dit-il, à qui il n'en coûte cher pour avoir trop espéré. » Les enfants de la duchesse de Beauvillier étaient destinés à une vie de seigneurie provinciale, vie étroite et retirée, oîi l'activité consistait en grande partie dans l'administration attentive d'une petite for-

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tune : c'est cet avenir modeste qu'il a manifestement en vue toutes les fois qu'il pense à approprier plus particulièrement ses prescriptions aux besoins pour lesquels il a été consulté. Il applique le même principe à tous les genres de vie. « Si une fdle doit vivre à la campagne, de bonne heure tournez son esprit aux occupations qu'elle y doit avoir, et montrez-lui les avantages d'une existence simple et agissante; si elle est d'un médiocre état de la ville, ne lui faites point voir des gens de la cour : ce commerce ne lui servirait qu'à lui faire prendre un -air ridicule et disproportionné. » Se renfermer dans les bornes de sa condition, telle est sa maxime. Il en pousserait presque la sagesse jusqu'à l'exagération , tant il est convaincu qu'une éducation qui ne s'ajuste pas à la fortune est pleine, pour les jeunes fdles, de mécomptes et de périls ! Leur intérêt, comme l'intérêt commun, est de « leur former l'esprit pour les choses qu'elles auront à faire toute la vie ».

Ce sens du réel est un des traits les plus caractéristiques de la pédagogie générale de Fénelon. Il est- le premier à convenir que dans son traité il a sacrifié un peu à l'idéal : « Quand on entreprend un ouvrage sur la meilleure éducation qu'on peut donner aux enfants, ce n'est pas pour donner des règles imparfaites ». J.-J. Rousseau dira de môme, soixante ans plus tard, dans la préface de YÉinile : « J'aimerais mieux suivre en tout la pratique établie que d'en prendre une bonne à demi ». Mais Fénelon ne propose « ce qui lui semble parfait que pour qu'en s'efforçant d'y atteindre on arrive à quelque chose de mieux que ce qui se fait d'ordinaire ». J.-J. Rousseau se place systématiquement

dans l'absolu. Il isole son élève du reste du monde et le transporte avec lui entre ciel et terre : Emile ne serait nulle part mieux que dans « une île déserte ». Sa vie n'est qu'une sorte d'artifice; J.-J. Rousseau ne compte ni avec les imperfections de la nature ni avec les difficultés de la vie sociale. Tout autre est la théorie chez Fénelon. Qu'il s'agisse de la mère, de la gouvernante ou de l'enfant, la pratique des choses humaines l'a habitué à faire en tout la part de l'humanité, et il la fait. S'il conclut que telle jeune fille sera mieux auprès de sa mère que dans le meilleur couvent qu'on lui pourrait choisir, il sent que c'est un conseil que l'on ne saurait donner à tout le monde, et il ajoute que, même pour la plus sage des mères, le conseil n'est praticable qu'à la condition de n'avoir qu'une fille. 11 se garde bien, d'autre part, de supposer chez les enfants un caractère accompli, et dans les circonstances de leur éducation un concours à souhait; il a en vue, au contraire, des naturels médiocres, et il calcule toutes les chances de déception. Il n'ignore pas surtout que les choses les plus simples ne se font pas d'elles-mêmes et qu'elles se font toujours mal par les esprits mal faits. Aussi n'a-t-il qu'une confiance restreinte dans l'action des gouvernantes. Il ne néglige rien pour les former; il a une sorte de manuel tout prêt à leur placer entre les mains; il croit en outre qu'il n'est pas impossible ([u'une mère soucieuse comme il convient de l'intérêt de ses enfants trouve dans sa maison, dans ses terres, ihez c^uelque amie ou dans une communauté sagement dirigée, un sujet d'un talent à mettre à l'épreuve : cinq ou six institutrices formées de cette manière seraient capables d'en former bientôt un grand nombre d'autres ;

FÉNELUN. 27

il s'achemine ainsi tout naturellement à l'organisation d'une école normale telle que Saint-Cyr devait bientôt en éijaucher la première idée. Mais ce moyen de préparation si finement entendue ne l'engage dans aucune illusion. Pour appliquer ses conseils, il se contentera d'intelligences ordinaires, ne pouvant mieux espérei. Il n'exige pas au surplus qu'on vise « au plus fin » ; i\ lui suffit (( qu'on conçoive le gros ». Nous reproduisons à dessein ses expressions dans leur simplicité. « Je sais, écrit-il encore, qu'on ne fait pas en général ce que je demande, et cependant ce que je demande n'a rien d'accablant et d'impraticable. De quoi s'agit-il au fond? d'être assidu auprès des enfants, de les observer, de les mettre en confiance, de répondre nettement et de bon sens à leurs petites questions, de laisser agir leur naturel, et de les redresser avec patience lorsqu'ils se trompent ou font quelque faute. » Parmi les auteurs de systèmes d'éducation, il en est bien peu qui à la conception d'un idéal généreux aient joint une appréciation aussi mesurée des moyens d'en approcher. Fénelon a la notion exacte du possible dans le parfait, du possible pour le présent et du possible pour l'avenir. Il ne s'épargne à lui-même aucune objection, il compose avec les difficultés. « Le monde, disaitil, n'est pas un fantôme »; nous dirions maintenant une abstraction. Avec lui, en effet, on se sent bien en pleine réalité, dans le courant inégal et ondoyant de la vie.

Mais, s'il admet les tempéraments que l'humanité comporte, il est un principe sur lequel tout relâchement lui paraîtrait absolument funeste. L'éducation est, h ses yeux, une œuvre de prévoyance, de suite et

de persuasion. Entreprise des le berceau, elle doit être soutenue pendant toute la jeunesse et de façon à pénétrer par le raisonnement ou le sentiment jusqu'au fond de l'esprit ou du cœur. On ne gagne rien à aller au jour le jour sans intention réfléchie et à s'appuyer sur des règlements qui n'engendrent que la crainte. On croit couper au plus court ; la vérité est qu'on fait fausse route et que par ce chemin, qui est suivi pour l'ordinaire, on n'arrive point. Cette façon d'agir, livrée au hasard, superficielle, gênée, violente, trompe tout le monde, le maître et l'enfant. Un jour vient où, avertis par leurs fautes, les jeunes gens sont forcés de recommencer sur eux-mêmes le travail qu'on n'a pas fait avec eux : heureux encore quand, par l'accumulation des erreurs commises ou la force des habitudes contractées, les obstacles ne sont pas devenus insurmontables! L'enfant se prête d'ailleurs à toute action qui s'exerce avec tact. Pour les jansénistes, rhomme vient au monde vicieux et corrompu ; le poids du péché originel l'entraîne. Dans le système de J.-J. Rousseau, l'homme naît pur et bon ; c'est la société qui le pervertit. Ni cette austérité sombre ni cet optimisme chagrin ne répondaient au sentiment de Fénelon. Il prend l'enfant tel qu'il se donne dans la franchise et la spontanéité de ses instincts mêlés de bien et de mal : « il faut se contenter, dit-il, de suivre et d'aider la nature ». Il ne se prive d'aucun des moyens qu'elle lui fournit : amour-propre, émulation, éloges; il se défend de toute prévention de système : la seule fin qu'il se propose est « de diriger, en l'éclairant, cette âme qui n'a encore de pente vers aucun objet ».

Pour revendiquer ces principes avec tant de force,

il faut avoir une grande foi dans leurs effets. « C'est un excès de confiance dans les parents, disait La r.iiiyère, d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en rien attendre. » Fénclon est de ceux qui en attendent beaucoup. Il convient qu'il y a des natures ingrates sur qui la culture lait peu, et que la meilleure culture risque de né rien faire lorsqu'elle n'est point prise h temps : les éducations traversées peuvent être difficiles ; « les éducations négligées ou mal réglées dans leur commencement forment comme une espèce de second péché originel dont on ne se rachète plus ». Mais à qui faut-il en imputer la faute, si ce n'est à ceux qui sont chargés de les conduire? Dans un plan bien concerté, il n'est rien qui ne serve : les plus petites choses ont des suites insensibles qui, le branle une fois donné, agissent et portent; les premiers préjugés — c'est-à-dire les habitudes prolondémcnt inculquées dès l'enfance — sont tout-puissants ; le pli en est ineffaçable et se conserve sous les transformations de l'âge. Fénelon revient à plusieurs reprises sur cette thèse ; il en marque, il en presse les conséquences hardiment. A voir avec quelle confiance raisonnée il subordonne la nature à l'éducation, on comprend que l'amendement du duc de Bourgogne ne lui ait pas paru une entreprise au-dessus de ses forces et quel esprit il y appliqua.

Tels sont, dans leurs caractères généraux, les principes sur lesquels repose VÉducalion des filles : action de la mère, appropriation de la direction aux conditions de la vie, application du possible dans l'idéal, respect de la nature, confiance dans l'efficacité de

l'éducation. Les méthodes qui se rattachent à ces principes ne présentent pas moins de précision ni d'intérêt.

Mme Necker de Saussure estime que jusqu'à dix ans les filles et les garçons peuvent être élevés suivant les mêmes règles. C'était aussi, à ce qu'il semble, le sentiment de Fénelon. Non qu'il admette que les enfants soient mêlés indifféremment ; sur ce point il va jusqu'à interdire aux filles toute société avec des filles dont l'esprit n'est pas suffisamment sûr — même pour les divertissements. Mais les métliodes applicables à l'éducation du premier âge varient si peu, dans sa pensée, avec les sexes, qu'à peine éprouvc-t-il deux ou trois fois le besoin d'indiquer que telle prescription concerne plus particulièrement les filles : c'est l'enfant, fille ou garçon, l'enfant dans les débuts de sa croissance intellectuelle et morale, qu'il étudie en rapportant toutes ses observations à un régime commun.

Cette première éducation n'est, au surplus, qu'une sorte de discipline préparatoire, et Fénelon en résume toute la doctrine en un mot qu'il a donné pour titre à l'un de ses chapitres les plus substantiels : « Il ne faut pas presser les enfants ». Nos systèmes modernes témoignent en général d'une hâte fiévreuse. 11 faut partir de bonne heure, aller devant soi sans compter, arriver vite ; et, comme la rapidité avec laquelle on fait le chemin n'en saurait diminuer ni la difficulté ni la Ion-

gueur, on précipite, on force la marche, au risque de briser ou de fausser tous les ressorts de l'intelligence et du caractère. Fénelon croit utile, nous l'avons vu, de commencer l'éducation dès le berceau ; mais, si les premières impressions naturelles lui paraissent bonnes à mettre à profit, c'est à la condition de suivre l'enfant, non de le devancer, de régler doucement ses facultés naissantes, non de leur faire une sorte de violence en les obligeant ou même en les invitant par des procédés de culture artilicielle à s'épanouir avant le temps. Il estime qu'à prévenir la nature on ne gagne rien, bien plus, qu'on court le danger de tout compromettre. L'objet de l'éducation du premier âge ne peut être que de donner au caractère sa direction, de frayer à l'intelligence ses voies.

C'est surtout du caractère que Fénelon s'occupe d'abord, bien qu'à vrai dire, à ce moment, il ne distingue guère le caractère de rintelligence; ses observations embrassent dans son ensemble le développement de l'enfant. Or, pour diriger l'enfant, le premier besoin est de le connaître, et pour le connaître il faut, par une conduite droite, aimable, familière sans bassesse, le mettre en pleine liberté de découvrir ses inclinations. De tous les défauts, l'hypocrisie est le plus grave, parce que, indépendamment du mal qu'il fait par lui-même, il sert de masque aux autres : rien de plus dangereux que « les caractères politiques », dont la docilité calculée et la douceur apparente cachent une volonté âpre qui ne se marque qu'alors (ju'il n'est plus temps de la corriger. Quelque effort d'observation et de patience qu'il en coûte pour voir clair dans l'esprit de l'enfant, tout doit être sacrifié à cet objet. Point

de feinte, point de finesse, point d'entourage « de petits esprits, de gens indiscrets et sans règle qui fassent métier de flatterie » ; point de complaisance pour soimême : l'enfant, qui ne s'y trompe pas, ne devient ou ne reste sincère qu'envers ceux qui sont sincères avec lui ; s'il voit qu'on se pardonne trop aisément les fautes que l'on commet, il se réfugie dans une sorte d'indulgence pour ses propres passions; il se garde et ne se laisse plus pénétrer. Parmi les attraits propres à le gagner à la simplicité et à la confiance, il n'en est pas de meilleur ni de plus nécessaire que la gaieté. Quel peut être sur une jeune fille l'effet « de la compagnie d'une mère qui l'observe et la gronde sans cesse, qui croit la bien élever en ne lui pardonnant rien, qui se compose avec elle, qui lui fait essuyer ses humeurs, qui lui paraît toujours chargée de tous les soucis domestiques, la gêne et la rebute ; qui, préoccupée de son directeur, la tourmente jusqu'à ce qu'elle le lui ait fait adopter, et qui l'oblige à faire un personnage forcé pendant plusieurs années » ? Cette sorte de contrainte est le plus sûr moyen de repousser les enfants en euxmêmes. Ils n'auraient pas tant d'envie au moins d'aller chercher des sociétés moins bonnes si celle du foyer maternel leur était plus agréable. Il faut qu'ils soient libres de sentir comme ils sentent, et de témoigner leur ennui quand ils s'ennuient. Pour leur créer ou leur conserver cette franchise de caractère , Fénelon ne craint pas de les éclairer même sur le mal dont le monde offre l'exemple. Il aimerait à n'avoir à leur montrer que des gens de bien, de vertu commode et agréable, à ne rien laisser auprès d'eux de bas, d'intéressé, de faux ; mais à Dieu ne plaise qu'il songe à les

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enfermer dnns un monde factice! On ne peut empêcher l'enfant d'observer ce qui se présente à son regard et de reproduire ce qu'il voit; il aie coup d'œil prompt, l'imitation facile; et, « comme il n'est pas possible non plus de ne laisser approcher de lui que des gens irréprochables, le devoir est de lui faire distinguer sur ces gens mêmes ce qui est bien de ce qui ne l'est pas », dût-on lui ouvrir les yeux sur les faiblesses de ceux envers lesquels il est d'ailleurs tenu de respect. Même quand il s'agit de piété, Fénelon fait nettement ses réserves. « La piété, dira-t-il, ne donne point tels ou tels défauts : quand elle est ce qu'elle doit être, elle les ôte, ou du moins elle les adoucit. Cependant, après tout, il ne faut pas s'opiniâtrcr à faire goûter aux enfants certaines personnes pieuses dont l'extérieur est dégoûtant. » Cette fermeté dans le conseil n'est pas jans lui coûter. Aussi se hàte-t-il d'ajouter que, rien n'étant parfait sur la terre, on doit finalement admirer ce qui présente le moins d'imperfection, et ne se résoudre à certaines critiques que pour l'extrémité; mais, en somme, il tient pour la sincérité : l'éducation est à ce prix.

C'est de ce sentiment de loyale et aimable clairvoyance que procèdent tous les moyens sur lesquels il établit son action pour fonder le caractère. Certes il ne refuse point au maître l'autorité dont il a besoin : comment pourrait-il oublier que le Sage recommande aux parents de tenir toujours la verge levée? Mais il ne voudrait la laisser retomber que sur les enfants dont le nalurel dur et indocile se dérobe à toute autre correction. Il n'aime pas les prescriptions sèches, les airs austères et impérieux; il n'y voit qu'affectation, pcdan-

terie, rigueur inutile : la crainte abat le courage, hébète l'intelligence; c'est un remède violent, une sorte de poison — Rollin lui empruntera textuellement la comparaison — dont il ne faut user que dans les cas désespérés. Il entend faire appel avant tout au cœur et à la raison.

De toutes les peines de Téducation, aucune ne lui parait comparable à celle d'élever des enfants qui manquent de cœur. « Les naturels vifs sont capables de terribles égarements; les passions et la présomption les entraînent, mais aussi ils ont de grandes ressources et reviennent souvent de loin. Les naturels indolenls échappent à toutes les sollicitations ; ils ne sont jamais où ils doivent être, ils écoutent tout et ne sentent rien. » Fénelon déploie, pour les ramener et les exciter, des merveilles d'habileté psychologique. Je ne sais que Plularque qui ait possédé aussi à fond l'art de diviser les difficultés, de se contenter de peu pourvu que l'effort se continue, de donner le sentiment tout à la fois du progrès acquis et de celui qui reste à acquérir, de proportionner l'éloge et le blâme, d'en aviver ou d'en émousser la pointe, de les faire tourner l'un et l'autre en une leçon intérieure et personnelle, de préparer, en un mot, « les résolutions ou les soumissions volontaires », les seules qui soient durables et fécondes. Fénelon ne dirige pas la raison avec moins de sûreté ni de bonheur. Il faut tout de suite, selon lui, user de la raison autant qu'on peut. Elle croît avec l'âge et ne trahit jamais ceux qui s'y confient. A mesure qu'on avance, on peut s'assurer davantage la coopération de l'enfant, c'est-à-dire s'entendre avec lui sur les besoins qu'il se reconnaît, éprouver son

discernement, suivre son inclination, non pour l'accepter toujours, mais pour l'aider à ss porter aux choses qu'il doit faire, et arriver à le convaincre de ce qu'il faut qu'il aime. Fénelon se plaît enfin à unir et à concerter, pour ainsi dire, l'action de la sensibilité et celle du raisonnement ; il les fait intervenir ensemble ou tour à tour, selon les dispositions ou les moments, sans jamais oublier que les hommes, à plus forte raison les enfants, ne se ressemblent pas toujours à euxmêmes, que ce qui est bon aujourd'hui peut être mauvais demain, et que, si une conduite persévérante est nécessaire, une conduite uniforme peut faire plus de mal que de bien.

Si judicieuses que soient ces méthodes d'éducation proprement dite, celles qui touchent à l'instruction nous paraissent supérieures par la profondeur, la grâce et l'originalité.

Celte originalité même entraîne parfois Fénelon et l'expose ; sur certains points il dépasse la mesure. Vivement touché, par exemple, des défauts de la scolastique de son teinps, il se plaignait qu'on demandât aux enfants « une exactitude et un sérieux dont ceux qui l'exigent seraient incapables, qu'on leur parlât toujours de mots et de choses qu'ils n'entendent point : nulle liberté, nul enjouement, toujours leçons, silence, postures gênées, corrections et menaces ». Visait-il par là le formalisme des règlements de l'Université? Songeait-il à la tristesse janséniste des Petites Ecoles? C'est, on le sait, le caractère de sa controverse, en général, de discuter les doctrines, sans jamais s'attaquer à ceux qui les représentent; mais la critique a d'autant plus de portée qu'elle est impersonnelle. >■> Le grand vice

des éducations ordinaires, dit-il en résumant avec force sa pensée, c'est qu'on met tout le plaisir d'un côté, tout l'ennui de l'autre, tout l'ennui dans l'étude, tout le plaisir dans le divertissement. Que peut faire un ensuit, sinon supporter impatiemment cette règle et courir ardemment api es les jeux? » Et lui-même, dans une sorte d'impatience de la règle, il semble se préoccuper par-dessus toute chose de rendre l'élude agréable : « il faut que le plaisir fasse tout ». A ce compte, le travail ne serait plus qu'une sorte de divertissement plus sérieux que les autres et où l'effort n'aurait rien à voir. Mais, par un effet de l'admirable souplesse avec laquelle, après un élan d'exagération, il revient et ne craint pas de se retourner contre lui-même, Fénelon conclut que tout ce qu'il prétend, c'est égayer l'étude, ou, comme il le dit ailleurs, en cacher la sévérité inévitable sous l'apparence de la liberté et de l'agrément. En dernière analyse, il suffit à son bon sens supérieur que pour le jeune enfant la leçon soit interrompue par de petites saillies de récréation; que le travail ne lui soit jamais présenté comme une menace; qu'il en saisisse toujours plus ou moins le but et sous la peine du moment sente poindre la satisfaction à venir : ce qui n'est autre chose que ce que nous cherchons à obtenir aujourd'hui.

De même sur l'émulation et son principe. Les maîtres de Port-Royal, comme plus tard J.-J. Rousseau, ne voyaient dans l'émulation que l'exaltation d'un mauvais sentiment. Fénelon se rend compte de ce que ce sentiment peut avoir de bon et d'utile pour « piquer l'esprit et lui donner du goût ». Mais il a conscience aussi que la source n'en est pas toujours pure; il dépeint la

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jalousie dans toute la laideur du supplice qu'elle s'inflige à elle-même : « On voit, dit-il, des enfants qui sèchent et qui dépérissent d'une langueur secrète parce que d'autres sont plus aimés et plus caressés qu'eux ; c'est une cruauté trop ordinaire aux mères que de leur l'aire souffrir ce tourment. » Et en même temps, comme s'il perdait de vue ce que ce tourment a tout à la fois de dur et de honteux, il recommande de l'employer contre l'indolence à titre de remède. Ce n'est même pas pour lui, semblerait-il, un traitement d'exception; il en conseille l'usage dans les cas ordinaires et pour donner à l'enfant, de lemps à autre, la satisfaction de petites victoires sur ceux dont la rivalité lui est pénible. Singulière contradiction avec ce que sa morale pédagogique a généralement de si élevé et de si sain! Heureusement ici encore il se sauve par un prompt retour à la vérité psychologique. Sa pensée est qu'il est bon d'élever les enfants par les enfants, c'est-à-dire de placer sous leurs yeux des exemples qui les éclairent, les animent et ne les découragent point : mélhode excellente dont une observation excessive, jetée au courant de la plume, ne saurait infirmer la sagesse.

Nos réserves faites sur ces sortes de surprises, c'est merveille de voir quel sens exact et profond Fénelon porte dans la direction de cette première éducation dont dépend si souvent tout le reste. Il a observé l'enfant dans ses divertissements, cherchant de préférence le jeu où le corps est en mouvement, et s'amusant, pourvu qu'il change de place, d'un volant ou d'une boule ; il l'a vu au travail, l'esprit vacillant comme la lumière d'une bougie allumée dans un lieu exposé au vent, faisant une question, et, avant que la réponse

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soit intervenue, levant les yeux vers le plafond, comptant toutes les figures qui y sont peintes et tous les morceaux de vitres qui sont aux fenêtres, mal à l'aise et gêné lorsqu'on le ramène à son premier olijet, comme si on le tenait en prison ; mais il l'a suivi aussi dans les développements du penchant naturel qui le porte comme au-devant de l'instruction. L'enfant a, dès l'âge le plus tendre, la curiosité, l'imagination et, dans une certaine mesure, le raisonnement; le secret de l'éducation est d'utiliser ces forces et d'en régler le jeu , non selon les exigences d'un système préconçu, mais en saisissant l'occasion et le moment. Le danger des leçons en forme, c'est que tantôt elles laissent sommeiller son activité alors qu'elle biiile de se déployer, et tantôt la fatiguent quand elle aurait besoin de repos ou que l'effort qu'on lui demande excède la mesure de ce qu'il peut fournir. Il faut la tenir en haleine, mais ne lui offrir que des ouvertures. Fénelon y excelle. Il est impossible de mieux exercer, en les ménageant, ces tendres organes. Pour les premières leçons de lecture, il racontera à son élève des choses divertissantes qu'il tirera d'un livre sous ses yeux : « l'enfant en concevra bientôt le désir d'aller lui-même à la source de ce qui lui a été agréable ». Son écriture est-elle suffisamment en progrès, il lui en fera immcdatement recueillir le bénéfice, en l'aidant à écrire un billet à un frère ou à un cousin. Ainsi s'empare-t-il de chacun de ses efforts, le soutenant, le dirigeant, pour son plaisir en même temps que pour son profit. Comme recompense — de préférence aux friandises et aux ajustements — il choisira quelque excursion instructive où « sa vue se promène », quelque présent utile : une

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estampe, une médaille, une carte de géographie, un livre soigneusement relié, doré sur la tranche, avec de belles images et des caractères bien formés. Ces moyens d'invitation ou d'encouragement ne sont plus nouveaux pour nous. Mais que l'or, songe au temps où les enfants, apprenant l'alphabet dans un psautier latin, ne mettaient pas moins de trois et quatre ans à débrouiller une page; où un maître de l'Oratoire pouvait dire • « Quand je me souviens de la manière qu'on m'a enseigné, il me semble qu'on me mettait la tête dans un sac et qu'on me faisait marcher à coups de fouet, me châtiant cruellement, toutes les lois que, n'y voyant pas, je marchais de travers ! »

Voici d'ailleurs des procédés tout modernes, au moim par l'application, et que Fénelon a revêtus le premier de la forme la plus vivante. Nos leçons de choses ontelles rien de supérieur, en effet, soit aux explications qu'il fait donner à son élève , à la campagne devant un moulin ou dans une grange, à la ville dans une boutique ou à la porte d'un atelier; soit aux histoires empruntées de l'Ancien Testament, qu'il lui montre en action sur des tableaux préparés à cet usage ou qu'il lui fait jouer en traçant lui-même les rôles ; soit aux conversations familières dont le sujet est tiré de la vie réelle et qu'il se plaît à animer « des tours les plus agréables et des comparaisons les plus sensibles »? Et, ce qui ne mérite pas moins d'être relevé dans ces instructions ingénieuses, c'est qu'en même temps qu'il les utilise pour semer les connaissances pratiques, Fénelon en lait surtout un instrument d'éducation. En développant chez l'enfant le goût de l'observation, en le laissant chaque lois dans une espèce « de faim d'en apprendre davantage », il n'a

garde de l'accabler sous la charge des notions positives et des faits qui ne pourraient qu'étonner et appesantir son cerveau. Assurément il ne déprécie pas le travail de la mémoire ; mais « dans un réservoir si petit et si précieux on ne doit verser que des choses exquises » . Ce qu'il vise, à travers toutes les grâces de ses leçons, c'est le fond de l'esprit, le jugement dont il s'efforce d'assurer la justesse et la solidité, « le bon raisonnement étant la seule qualité sur laquelle on puisse compter, et se fortifiant de lui-même avec l'âge, j)our peu qu'il soit bien cultivé ». En cela non plus d'ailleurs, il ne veut pas d'exactitude indiscrète ni de rigueur prématurée. « Le premier âge des enfants n'est pas propre à raisonner de tout », et ce qui dépasse leurs facultés les affaiblit, bien loin de les fortifier. Qu'ils sachent seulement ce que c'est que « tirer droit une conséquence » ; qu'ils se rendent compte de leur étude ; qu'ils s'habituent à voir: le reste en découlera. Fénelon n'a aucun goût pour ces jolis sujets qu'on accoutume à hasarder ce qui leur vient dans la tète et à parler de ce qu'ils ne savent pas, pour ces prodiges de cinq ans qui semblent tout promettre et dont, à la première épreuve sérieuse, la vivacité factice tombe et s'éteint; il aime mieux les intelligences reculées, qu'il faut attendre, mais qui arrivent, les esprits tardifs, auxquels il faut du temps pour s'épanouir, mais qui ont leur jour de franche maturité. Il fait, en un mot, pour l'éducation lie l'intelligence ce qu'il a fait pour l'éducation du caractère : il met l'enfant «au large», suivant son heureuse expression; et. par ce travail prolongé sans contrainte ni fatigue, il le dispose pour l'effort auquel le progrès de l'âge doit l'élever.

FENELON.

Parvenu à ce second degré d'éducation, Fénelon cesse de poursuivre l'étude des méthodes communes aux deux sexes. C'est aux jeunes fdles exclusivement qu'est consacré le reste du traité. Plus serrées peut-être, plus suivies du moins, ses directions témoignent d'une observation particulièrement souple et juste.

Le danger des éducations ordinaires, de celles que Fénelon veut corriger, c'est de ne laisser dans l'esprit des jeunes fdles que le vide. Ce vide se remplit comme il peut. « N'ayant pas de curiosité raisonnable, les jeunes filles en ont une déréglée. » Faute de pouvoir s'attacher aux choses solides, elles se jettent dans les frivolités le plus souvent ridicules et parfois dangereuses. Parmi celles qui ont de l'esprit, les unes s'érigent en précieuses, lisent, parlent, décident, s'exaltent pour des romans ou des comédies, « se remplissent l'imagination du merveilleux et du tendre, deviennent visionnaires, cherchent à travers le monde des personnages qui ressemblent à leurs héros, et affectent partout de s'ennuyer par délicatesse, la plupart des gens leur étant fades et ennuyeux ». Les autres s'entêtent en matière de religion et se passionnent dans des disputes qui les surpassent : « toutes les sectes naissantes doivent leurs progrès aux femmes qui les ont insinuées et soutenues ». D'autres en (in, qui n'ont pas ces ouvertures, et c'est le plus grand nombre, s'amusent à tout ce qu'elles rencontrent : ne trouvant pas en elles-mêmes de quoi s'oc-

cuper, « il faut qu'elles sachent ce qui se dit, ce qui se fait : une chanson, une nouvelle, une intrigue; qu'elles reçoivent des lettres et lisent celles que reçoivent les autres; qu'on leur raconte les choses pour qu'elles les aillent raconter à leur tour ». Toutes, quelle que soit leur pente diverse, glissent et s'enfoncent dans les défauts propres à leur sexe : les emportements d'affection ou d'aversion, l'esprit d'artifice, la piété mondaine, la vanité de la heauté et des ajustements.

A ces défaillances d'esprits mal nourris Fénelon oppose les fermes peintures et les substantiels conseils de l'expérience la plus déliée. Les esquisses qu'il trace de la précieuse et des dégoûts qui la surmontent sont, avec plus de retenue dans l'expression, aussi franches que les portraits de Molière. Il a sur la mode un article qui ne le cède en rien pour le piquant au chapitre de La Bruyère; je ne sais même si ses critiques malignes sur « les entassements de coeffe, les bouts de rue-ans, les boucles de cheveux plus haut ou plus bas, qui sont autant d'affaires, ou sur les beautés encore charmées d'elles-mêmes, alors que les cœurs se sont dep.is longtemps détachés d'elles », n'entrent pas plus avant dans l'analyse de ce travers. Ni Bossuet ni Bourdaloue n'ont touché avec une ironie plus mordante cette fausse piété « où l'on traite Dieu comme on fait les personnes qu'on respecte, qu'on voit rarement, par pure formalité, sans les aimer et sans être aimé d'elles, — oîi tout se passe en cérémonies, en compliments où l'on se gêne, d'où l'on a impatience de sortir ». Et assurément il n'est pas de moraliste, du siècle ou de la chaire, qui ait démêlé plus au clair les ruses et les comédies de la finesse. Soit qu'il en dépeigne le manège,

en le suivant de degré en degré depuis la su|-ercherie relativement inoffensive jusqu'aux subtilités perfides « par lesquelles on veut faire en sorte que le prochain se trompe sans qu'on puisse se reprocher de l'avoir trompé », soit qu'il en montre le vice d'origine dans la bassesse de l'esprit, soit qu'il découvre !e fond d'inquiétude honteuse où jette la nécessité de couvrir un artifice par cent autres, et le mépris qu'excite cà la longue cette détestable politique, soit enfin qu'il mette en regard la droiture de conduite, la probité judicieuse, toujours tranquille, d'accord avec elle-même, n'ayant rien à inventer ni à craindre : le trait, rapide, ailé, porte et pénètre.

Mais Fénelon n'attend de ces observations aucun efiCt décisif si le mal n'est pris à sa source ; et la source, pour lui, c'est l'ignorance. Il sait quels sont les dangers d'une instruction mal conduite, « et qu'on ne manque pas de se servir de l'expérience qu'on a de beaucoup de femmes que la science a rendues ridicules». Pour mesure du savoir qu'il voudrait leur assurer, il prend la mesure des devoirs qu'elles ont à remplir. Seconder l'essor de leurs facultés propres, sans encourager, en combattant même leurs iaiblesses natives: tel est l'objet qu'il se propose. De là ce que son programme d'enseignement a tout ensemble de large et de restreint. Eu faisant de la religion la base de toute éducation, il lui donne un caractère presque philosophique, « rien n'étant plus propre à déraciner ou à prévenir la superstition qu'une instiuction solide et raisonnée », et les arguments sur lesquels il établit ses leçons sont ceux-là même qu'il déduit dans V Existence de Dieu. Il ne se borne pas aux

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cléments de la grammaire et du calcul : il pousse jusqu'aux notions de droit, en sorte que la femme éloignée de son mari ou devenue veuve puisse suivre ses intérêts. Pour celles qui ont du loisir et de la portée, non seulement il autorise les histoires grecque et romaine, qui étaient en usage, mais il recommande l'histoire de France, qui n'avait pas place encore dans les études des jeunes gens : « tout cela contribue à agrandir l'esprit et à élever l'àme ». Il n'interdit enfin ni l'éloquence, ni la poésie, ni la musique, ni la peinture, ni même le latin. Nous voilà loin du temps 011 « une fille était tenue pour bien élevée , qui savait lire, écrire, danser, sonner des instruments, faire des ouvrages, et qui ne mettait pas moins de dix ou douze ans à l'apprendre »! Que pourrions -nous demander de plus aujourd'hui, à ne regarder que le cadre?

Mais dans ce cadre général Fénelon se reprocherait de trop embrasser, et sur chaque point il se resserre. H craindrait que les jeunes fdles ne fussent plus éblouies qu'éclairées par ces connaissances, s'il ne les avertissait « qu'il y a pour leur sexe une pudeur sur la science presque aussi délicate que celle qu'inspire l'horreur du vice ». Il ne lui paraît pas nécessaire qu'elles apprennent la grammaire par règles : il suffit qu'elles s'accoutument à ne point prendre un temps pour un autre, à se servir des termes propres, à expliquer leurs pensées avec ordre et d'une manière courte et précise. C'est exclusivement pour les dresser à faire des comptes qu'il les exerce sur les quatre règles du calcul. S'il conseille la lecture des histoires, c'est qu'il la considère comme le meilleur moyen de dé-

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goûter un bon esprit des comédies et des romans. II ne tolère la culture des arts qu'en raison de l'application qu'on en peut faire : pour la musique, à des sujets pieux; pour le dessin, aux ouvrages de tapisserie. Il n'admet le latin qu'en faveur des filles d'un jugement ferme, d'une conduite modeste, qui ne se laissent point prendre à la vaine gloire. Tout ce qui est de nature à causer les grands ébranlements d'imagination, l'étude de l'italien et de l'espagnol par exemple, où les ouvrages en renom ont pour thème presque unique la description des passions, esta ses yeux plus dangereux qu'utile, et il demande qu'on y mette au moins une exacte sobriété. Il se défie surtout du savoir qui enfle et de l'instruction qui tourne au discours. « Les dames qui ont quelque science ou quelque lecture, disait-on au temps de Mlle de Scudéry, donnent beaucoup de plaisir dans la conversation et n'en reçoivent pas moins dans la solitude, lorsqu'elles s'entretiennent toutes seules. Leur idée a de quoi se contenter, pendant que les ignorantes sont sujettes aux mauvaises pensées, parce que, ne sachant rien de louable pour occuper leur esprit, comme leur entretien est ennuyeux, leur rêverie ne peut être qu'extravagante. » Les discours de ces savantes ne valent pas mieux aux yeux de Fénelon que les extravagances des autres. Il n'espère rien de bon d'une éducation qui porte au dehors, pour ainsi dire. « Qu'une femme ait tant qu'elle voudra, dit-il avec une sorte de rudesse, de la mémoire, de la vivacité, des tours plaisants, de la facilité à parler avec grâce : toutes ces qualités lui sont communes avec un grand nombre d'autres femmes fort méprisables; mais qu'elle ait un esprit égal et réglé, qu'elle sacjie réflé-

4fî L'ÉDUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMES.

chir, se taire et conduire quelque chose, cette qualité si rare la distinguera dans son sexe. »

C'est aux applications à la vie, en un mot, que Fénelon ramène toute l'éducation des jeunes filles. J.-J. Rousseau les élève exclusivement pour plaire; Fénelon les prépare à partager avec l'homme les devoirs de la famille. Il ne pouvait point ne pas faire la part des vocations religieuses, mais il ne les veut que spontanées, sincères et fortes. Le mariage est pour la jeune fille la fin de son éducation, — le mariage avec les occupations bienfaisantes qui en sont l'honneur et le charme. Fénelon, qui ne se paye pas de vaines formules et qui ne méprise rien de ce qui a sa place ou son prix dans l'existence, ne considère nullement que la beauté soit inutile « pour trouver un époux sage, réglé, d'un esprit solide et propre à réussir dans les emplois »; mais cette beauté éphémère doit être doublée de vertus durables, enracinées dès l'enfance et fortifiées par l'habitude. Il demande donc que dès l'enfance « on mette la jeune fille dans la pratique » , c'est-à-dire qu'on la fasse participer au gouvernement du ménage, qu'on l'accoutume à voir comment il faut que chaque chose soit faite pour être de bon usage, à tenir le milieu entre le bel ordre qui est un des éléments essentiels de la propreté et l'esprit d'exactitude méticuleuse, les soins de bon goût et l'amour des colifichets. Il tient pour le plus sot des travers le dédain de ces femmes qui considèrent comme au-dessous d'elles tout ce qui les rattache aux travaux dont dépendent l'aisance et le bonheur de la famille, et qui sont disposées « à ne pas faire grande différence entre la vie de province, la vie champêtre et celle des sauvages du

Canada ». Il les engage dans l'exercice de toutes les petites vertus, fondements des autres. « J'aime mieux, dit-il^ voir une jeune fdle régler les comptes de son maître d'hôtel qu'entrer dans les disputes des théologiens. » On conçoit qu'à la veille de l'explosion du quiétisme il prit soin de garder les femmes de la théologie ; bien lui eût pris de les en garder toujours ! Nous avons vu toutefois qu'il ne se refuse pas à appeler leur pensée sur des soins d'un ordre élevé. Ce qu'il veut, c'est que la vie active en reste le centre principal et le foyer.

On considère volontiers l'image qu'il a tracée dans le Télémaque * sous le nom d'Antiope comme l'expression vivante de l'idéal dont il avait dispersé les traits dans V Éducation des filles. « Antiope est douce, simple et sage ; ses mains ne méprisent point le travail ; elle prévoit de loin ; elle pourvoit à tout ; elle sait se taire et agir de suite sans empressement ; elle est à toute heure occupée; elle ne s'embarrasse jamais, parce qu'elle sait faire chaque chose à propos ; le bon ordre de la maison de son père est sa gloire ; elle en est plus ornée que de sa beauté. Quoiqu'elle ait soin de tout et qu'elle soit chargée de corriger, de refuser, d'épargner (choses qui font haïr presque toutes les femmes), elle s'est rendue aimable à toute la maison : c'est qu'on ne trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèreté, ni humeur, comme dans les autres femmes. D'un seul regard elle se fait entendre, et on craint de lui déplaire ; elle donne des ordres précis ; elle n'ordonne que ce qu'on peut exécuter ; elle reprend avec bonté, et en reprenant elle encourage. Le cœur de

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