‹ L'education des femmes par les femmesChapitre 8 sur 13 · Livie XVII · texte numérisé non relu

Livie XVII

son père se repose sur elle, comme un voyageur abattu par les ardeurs du soleil se repose à l'ombre sur l'berbe tendre.... Son esprit, non plus que son corps, ne se pare jamais de vains ornements ; son imagination, quoique vive, est retenue par sa discrétion : elle ne parle que pour la nécessité; et, si elle ouvre la bouche, la douce persuasion et les grâces naïves coulent de ses lèvres. Dès qu'elle parle, tout le monde se tait, et elle en rougit; peu s'en faut qu'elle ne supprime ce qu'elle a voulu dire, quand elle aperçoit qu'on l'écoute si attentivement. A peine l'avons-nous entendue parler. » L'image certes est poétique, et sur plus d'un point elle traduit la pensée de Féuelon avec une fidélité aimable. Mais est-ce bien la personnilication de la vie? Cette activité si discrète, si pudique, si parfaite, qui semble finalement se perdre dans une sorte de béatitude silencieuse, ne rappclle-t-elle pas plutôt celle des ombres glissant avec mystère dans les bocages des champs Élysées sous les rayons de « la lumière douce et pure qui les environne comme d'une gloire, les pénètre et les nourrit »? Et quand, un peu plus loin, Fénelon nous montre Antiope apparaissant dans la tente d'Idoménée, la taille haute, les yeux baissés, couverte d'un grand voile, ne dirait-on pas un beau marbre antique sculpté de la main de Phidias ? Ce ne sont point là les conditions véritables de Factivité humaine. J'aime mieux, quant à moi, me représenter la jeune femme élevée par Fénelon telle qu'il la peint lui-même, en traits fermes et précis, dans le cadre de gentilhommière provinciale où il la place : levée de bonne heure pour ne pas se laisser gagner par le goût de l'oisiveté et riiabitude de la mollesse; arrêtant l'emploi de sa

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journée et réparlissant le travail entre ses domestiques sans familiarité ni hauteur ; consacrant à ses enfants tout le temps nécessaire pour les bien connaître et leur persuader les bonnes maximes ; ayant toujours un ouvrage en train, non de ceux qui servent simplement de contenance, mais de ceux qui occupent de façon à ne point se laisser saisir par le plaisir de jouer, de discourir- sur les modes, de s'exercer à de petites gentillesses de conversation; s'intéressant à la culture de ses terres; ne dédaignant aucune compagnie, caries gens les moins éclaires pouvent fournir, pour peu qu'on sache les faire parler de ce qu'ils savent, un enseignement profitable; attentive à tout ce qui touche au bonheur du « nombreux peuple qui l'entoure »; fondant de petites écoles pour l'instruction des pauvres, et présidant des assemblées de charité pour le soulagement des malades ; menant, au milieu de ces occupations solides et utiles, une existence régulière et l)leine, plus concentrée qu'étendue, mais non sans élévation morale, et animant tout autour d'elle du même sentiment de vie.

Fénclon a eu la rare fortune d'appliquer directement ses préceptes au duc de Bourgogne et de les voir appliquer presque sous ses yeux par Mme de Maintenon aux élèves de Saint-Cyr ; et, chose singulière, on a presque toujours séparé l'examen des principes qu'il avait posés de l'expérience qu'il en put faire. Nous voudrions en

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montrer les rapports et tirer d3 ce rapprochement quelques conclusions sur le cara:tôre de son action pédagogique.

C'est le 16 août 1689, c'est-à-dire dix-huit mois à ])cine après la publication de son traité, qu'il était appelé à diriger l'éducation du fîls du dauphin, le duc de Bourgogne*. La nouvelle en fut accueillie de toutes parts avec une sympathie marquée. « Saint Louis n'aurait pas mieux choisi, écrivait Mme de Sévigné à Mme de Grignan (21 août 1689); cet abbé de Fénelon est un sujet du plus rare mérite pour l'esprit, pour le savoir et pour la piété. » Et elle y revient comme à un point qui intéresse les salons et les ruelles : « Vous me parlez de M. de Beauvillier, de l'abbé de Fénelon et de la perfection de tous ces choix; comme je vous en ai déjà parlé, ils sont divins. » (4 septembre 1789.)

Le choix était-il aussi inattendu qu'il paraissait justifié? Les ennemis de Fénelon l'accusaient de s'être habilement poussé à cet emploi, que Louis XIY devait un jour se reprocher publiquement de lui avoir confié, et ses amis ne le défendaient que mollement. « Mon enfant, lui écrivait l'abbé Tronson à l'occasion des compliments que lui exprimaient quelques-uns des plus dévoués pour n'avoir pas brigué la faveur dont il était l'objet ; — mon enfant, il ne faut pas trop vous appuyer là-dessus ; on a souvent plus de part à son élévation qu'on ne pense.... On ne sollicite pas fortement les per-

1. ce Le roi a nommé (le 16 août) le duc de Beauvillier, premier gentilhomme de la chambre, pour gouverneur de Monseigneur le duc de Bourgogne (âge de sept ans), et l'abbc de La Mollie-Féneion pour son précepteur. » [Gazette du 20 août.) — Yoir le Mercure d'août 1689, p. 240-2i9.

sonnes qui peuvent nous servir ; mais on n'est pas fâché de se montrer à elles par les meilleurs endroits; et c'est justement à ces petites découvertes humaines qu'on peut attribuer le commencement de son élévation : ainsi personne ne saurait s'assurer entièrement qu'il ne s'est pas appelé lui-même. »

Ce qui est certain, c'est qu'aucun élève ne pouvait mieux répondre aux vœux de son précepteur. Le duc de Bourgogne était doué, au suprême degré, de cette sensibilité vive que Fénelon considérait comme le ressort de l'éducation; et en même temps ce n'était pas, à beaucoup près, un de ces naturels accomplis pour lesquels l'éducation n'a rien à faire. On connaît le portrait qu'en a tracé Saint-Simon : « ...Dur et colère jusqu'aux derniers emportements et jusque contre les choses inanimées; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance môme des heures et des éléments sans entrer en des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps; opiniâtre à l'excès; passioimé pour tous les plaisirs et pour le jeu, où il ne pouvait supporter d'être vaincu; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en raillerie, saisissant les ridicules avec une justesse qui assommait ; de la hauteur des cieux ne regardant les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent, si bien qu'à peine les princes ses frères lui paraissaient intermédiaires entre lui et le genre humain, quoiqu'on eût toujours affecté de les élever tous trois dans une égalité parfaite. »

C'est par l'intelligence que Fénelon parait avoir attaqué ce redoutable sujet; et il y employa tous les moyens dont l'expérience et la réflexion l'avaient armé.

« Ce qui attache le plus souvent les maîtres à la régularité absolue, si ruineuse pour l'esprit des enfants, disait-il, c'est qu'elle leur est plus commode qu'une sujétion continuelle à profiter de tous les moments. » Il s'imposa cette sujétion. Toutes les fois que le petit prince, P. P., — c'est ainsi qu'il le désigne par abréviation affectueuse, — semblait disposé à entrer dans une conversation utile, il lui faisait abandonner l'étude. Il lui épargnait toute contiainle. « Vous le porterez doucement à continuer ce qu'il a entrepris, écrivait-il à l'abbé Flcury, qui le secondait en qualité de sousprécepteur. 11 faut accourcir le temps du travail et en diversifier l'objet; vous le divertirez à dresser des tables chronologiques, comme nous nous sommes divertis à établir des cartes particulières. » Pour mieux graduer l'effort de l'enfant, il composait lui-même les textes de ses thèmes et de ses versions; et jour à jour il avait rédigé — pendant la leçon, de manière à l'y faire participer — un dictionnaire de la langue latine, où le sens et la valeur des mots étaient fixés par des exemples. Il s'interdisait et il interdisait formellement à tout le monde les exercices qui pouvaient présenter un caractère d'abstraction, « de peur de rebuter, par des opérations purement intellectuelles, un esprit paresseux, impatient et où l'imagination prévalait encore beaucoup ». Pour la grammaire, l'usage, point de règles; pour la rhétorique, de bons modèles, point de préceptes. Eîî histoire, des extraits bien faits, des dialogues mettant en scène, avec les personnages, les idées qui avaient agité leur temps, et les circonstances décisives dans lesquelles ils avaient joué un rôle; en morale, des fictions, comme le Télémaque, destinées à éclairer le

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fudir dauphin sur ses obligations de roi et h l'instruire en le récréant.

Celte conduite, sous laquelle il est aisé de retrouver les recommandations essentielles de V Éducation des filles, eut des effets singulièrement rapides. Fénelon, qui se montre, sur d'autres points si difficile pour luimême, n'éprouve aucun scrupule à s'en féliciter. « Je n'ai jamais vu, disait-il, un enfant entendre de si bonne heure et avec tant de délicatesse les choses les plus fines de la poésie et de l'éloquence. » A dix ans le prince avait lu les principaux discours de Cicéron, Tite-Live, Horace, Virgile, les Mélamorphoses d'Ovide, les Cornmentalités de César et commencé la traduction de Tacite. Au témoignage de l'abbé Fleury, c'était un esprit de premier ordre : il connaissait la France comme le parc de Versailles, et il n'eût été étranger en aucun pays; toute la suite des siècles était nettement rangée dans sa mémoire, et il étudiait l'histoire des pays voisins dans les auteurs originaux; quant à l'histoire de l'Église, il la possédait au point d'étonner Bossuet elles plus savants prélats. » Dans les commencements mêmes, où son extrême vivacité l'empêchait de s'assujettir aux règles, il emportait tout par la promptitude de sa pénétration et la force de son génie » ; et le premier résultat de cette application passionnée était de le sauver de lui-même. Pendant les entretiens notamment, son humeur s'adoucissait ; il devenait gai et aimable ; c'est encore Fénelon qui le rappelle, et il ajoute : « Je l'ai vu souvent nous dire, quand il était en liberté de conversation : « Je laisse derrière la porte le duc de « Bourgogne, et je ne suis plus avec vous que le petit « Louis. »

Mais le petit Louis était moins facile à élever qu'à instruire. Bien que, d'après Fénelon, la transformation de son caractère fût devenue sensible trois mois après qu'il s'était mis à l'œuvre, il n'est pas douteux que la tâche n'ait été laborieuse et rude. Le cardinal de Bausset a remarqué qu'on peut presque en suivre le progrès d'après les dates de composition des Fables : les Fables furent, en effet, le plus puissant des moyens d'action de Fénelon. C'est sous la forme de ces fictions qu'il insinuait la leçon, suivant le besoin de la journée. Et quelle leçon que ces apologues où, lui plaçant sous les yeux sa propre image que défigurait la colère, il l'obligeait, par l'attrait même de l'allégorie, à s'y contempler et à s'y reconnaître, sauf, l'impression salutaire une fois produite, à lui ouvrir habilement les voies du retour! « Qu'est-il donc arrivé de funeste à Mélanthe? Rien au dehors, tout au dedans; il se coucha hier les délices du genre humain : ce matin, on est honteux pour lui, il faut le cacher. En se levant, le pli d'un chausson lui a déplu; toute la journée sera orageuse, et tout le monde en souffrira : il fait peur, il fait pitié; il pleure comme un enfant, il rugit comme un lion — Que faire? Être aussi ferme et aussi patient qu'il est insupportable et attendre en paix qu'il revienne demain aussi sage qu'il était hier. Cette humeur étrange s'en va comme elle vient : quand elle le prend, on dirait que c'est un ressort de machine qui se démonte tout à coup; sa raison est tout ta l'envers, c'est la déraison ellemême en personne.... Dans sa fureur la plus bizarre et la plus insensée, il est plaisant, éloquent, subtil, plein de tours nouveaux, quoi(pi'il ne lui reste seulement pas une ombre de raison. Prenez bien garde de ne lui lien

dire qui ne soit juste, précis et raisonnnble; il saurait bien en prendre avantage et vous donner adroitement le change; il passerait d'abord de son tort au vôtre et deviendrait raisonnable pour vous convaincre que vous ne l'Mes pas. » Est-ce à la suite d'un avertissement de ce genre, si ferme tout ensemble et si délicat, que l'enfant, touché de repentir, adressait à son maître, sous la forme d'un engagement, ce billet empreint d'une dignité naïve : « Je promets, foi de prince, à M. l'abbé de Fénclon de faire sur-le-champ ce qu'il m'ordonnera et de lui obéir dans le moment où il me défendra quelque chose; et si j'y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions et de déshonneurs »?

Cependant la réprimande n'était pas toujours aussi agréablement ménagée. Fénelon faisait parfois intervenir des tiers. On sait quels égards il avait pour les domestiques. Saint-Simon lui reprochait d'en prendre autant de soin que des maîtres. Quelque coquetterie qu'il mît à toutes choses, Fénelon portait en cela un autre sentiment que la pure passion de plaire. Dans son traité il se plaint que « la fausse idée qu'on donne aux jeunes fdles de leur naissance leur fasse regarder les domestiques à peu près comme des chevaux ». — « On se croit, dit-il, d'une autre nature que les valets; on suppose qu'ils sont faits pour la commodité de leurs maîtres. Tâchez de montrer combien ces maximes sont contraires à la modestie pour soi et à l'humanité pour le prochain. » Cent ans avant Beaumarchais, il écrivait que « les maîtres, qui sont mieux élevés que leurs valets, étant pleins de défauts, il ne faut point s'attendre que les valets n'en aient point, eux qui ont manqué d'instruction et de bons exemples » . Or le prince était

intraitable avec ses gens ; il les battait « dans le temps même que ceux-ci lui rendaient des offices ». Un matin, après un? explosion de colère, il rencontre dans la galerie de ses appartements un ouvrier menuisier que Fénelon y avait introduit. Il s'arrête, observe, prend les outils pour les manier : « Passez votre chemin, Monseigneur, s'écrie l'ouvrier d'un air menaçant, car je ne réponds pas de moi quand je suis en fureur-, je casse bras et jambes à ceux que je rencontre. » Fénelon, on le voit, ne répugnait pas aux artilices dont J.-J. Rousseau multipliera plus tard l'emploi. Mais c'est à la conscience de son élève, à son cœur, à sa raison, à sa piété, à son honneur, que d'ordinaire il s'adressait directement. Quand tout avait échoué, patience, habileté, fermeté, il recourait à l'isolement absolu. La séquestration était sa dernière ressource et le châtiment suprême. Quelque parti qu'il se résolût à prendre, il ne commençait aucun traitement qu'il n'achevât. Sa persévérance sans emportement comme sans déhiillance, son obstination douce et froide était à l'épreuve de toutes les résistances. Dans une de ses lettres de direction il écrivait à l'un des fils du duc de Chevreuse, le vidame d'Amiens : « Remplissez votre vocation, la mienne est de vous tourmenter ». On peut dire qu'il ne cessait de « tourmenter » son élève, jusqu'à ce qu'il fût sûr de l'avoir dominé, réduit, dompté.

C'est ainsi que de cet enfant dont la première jeunesse avait fait trembler, sortit « un prince affable, humain, modéré, patient, modeste, humble et austère pour soi ». Le but était atteint, dépassé même. A douze ans de distance, lorsque la correspondance de Fénelon nous le montre rentré en rapport avec le jeune dauphin, il est

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ému, presque effrayé de cette métamorphose si complète, et c'est en sens inverse qu'il le tourmente. En 1708 le duc de Bourgogne faisait campagne en Flandre, et il y jouait un assez triste personnage. Il se dérobait alors qu'il eût fallu se montrer; il se montrait où il ne devait pas être;, il était plein d'hésitations et de scrupules; il consultait pour savoir si, dans les mouvements de la guerre, il pouvait habiter pendant quelques heures de la nuit l'enceinte d'un couvent de religieuses. Fénelon combat ces puériles et coupables irrésolutions avec une franchise de conseil qui ne fait pas moins d'honneur à sa droiture qu'à sa perspicacité. Il ne craint pas <.< de rassembler toutes les choses les plus fortes qu'on répand dans le monde contre le prince » et de lui en faire sentir la gravité. Il analyse une à une les faiblesses qu'on lui reproche. « On dit que vous êtes trop particulier, trop borné à un petit nombre de gens qui vous obsèdent;... on dit que vous écoutez trop de personnes sans expérience, d'un génie borné, d'un caractère faible et tiuiide, qui manquent de courage;... on dit (|ue, pendant que vous êtes dévot jusqu'à la minutie, vous ne laissez pas de boire quelquefois avec un excès qui se fait remarquer;... on dit que votre confesseur est trop souvent enfermé avec vous;... on dit que vous êtes amusé et inappliqué... » Et s'il paraît ne reproduire que l'écho du bruil i)ublic, c'est — est- il besoin de le dire? — pour adoucir le ton de la remontrance, comme il faisait autrefois en présentant ses leçons sous le voile de lafiction.il n'ignore pas d'ailleurs que le prince a conservé au fond de l'àme les maximes généreuses dont il a imbu sa jeunesse; qu'il professe que les rois sont faits pour les peuples,

et non les peuples pour les rois; que si la haute noblesse a droit aux premiers rangs, c'est à la condition de les mériter par ses services et en se montrant sur les champs de bataille. Mais de quoi sert-il que son cœur soit resté fidèle à ces principes, s'il les trahit par sa conduite? Fénelon avertit, invoque tous ceux dont le concours peut lui être utile pour « soutenir, redresser, élargir le prince ». Il demande pour lui au ciel « un esprit libre, soulagé, simple, décisif, un cœur vaste comme la mer ». Le duc de Bourgogne cherche vainement à s'expliquer, et il est vrai qu'il s'explique bien mal; ses amis ont beau le défendre, Fénelon ne veut rien entendre : « Il est temps d'être homme ». Autant il avait mis jadis de longanimité à briser la violence de ce tempérament fougueux, autant aujourd'hui il met d'ardeur à en réveiller l'inertie.

Que pensait-il de lui-môme lorsque, énumérant les griefs de l'opinion, il ajoutait : « Il me revient qu'on dit que vous vous ressentez de l'éducation qu'on vous a donnée»? Se faisait-il quelque reproche? Le duc de Bourgogne avait douze ans à peine lorsqu'il s'était séparé de lui pour aller prendre possession du siège de Cambrai. Depuis ce moment, s'il l'avait suivi de loin, comme on le voit par les plans de travail qu'il adressait à l'abbé Flcury, ce n'est que sur les études proprement dites qu'il avait conservé une certaine action. Il ne reparaissait à Paris que trois mois par an ; et un jour vint oîi, après les émotions soulevées par la question du quiétisme, le roi déclara qu'il ne voulait même plus entendre prononcer son nom. Le prince était resté dès lors presque exclusivement soumis à la direction du P. Martineau, à qui il rendait compte par écrit chaque

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jour de ses réflexions, et à l'influence de la cour, qui s'enfonçait de plus en plus dans la dévotion. Il y aurait donc quelque injustice à rejeter sur Fénelon seul toute la responsabilité de la défaillance qu'il sentait si vivement chez le prince arrivé à l'âge où son éducation devait porter ses fruits; mais n'en a-t-il pas sa part? Peut-être faut-il le suivre dans ses rapports avec Mme de Maintenon pour s'en faire une juste idée.

Fénelon a été l'un des fondateurs de Saint-Cyr. Mme deMaintenon ne fait pas difficulté de recoimailre qu'elle eut recours à ses avis pour établir les constitutions de la maison ; et il est vraisemblable qu'elle l'appela plus d'une lois à développer ses méthodes d'éducation en présence des dames assemblées. Nul doute surtout qu'il ne l'ait suivie et encouragée dans le premier essor des libertés mondaines pour lesquelles elle devait plus tard se montrer si sévère. II applaudit Esther, et il était du nombre des cinq ou six personnes qui assistaient, le 22 février 1691 , avec Louis XIV, le roi et la reine d'Angleterre, à la première et unique représentation d'Athalie. Ce qu'on peut affirmer aussi, c'est que, jusqu'à la réforme de 1692, Saint-Cyr n'eut d'autres programmes d'enseignement que les siens; et, lorsqu'on supprima ce qui n'était plus en harmonie suffisante avec les rigueurs des règlements nouveaux, l'esprit de YÈducation des filles subsista. « Il est très rare, écrivait la Palatine, que les Françaises soient bien élevées ; on en fait des

coquettes ou des bigotes. » Fcnelon n'aimait ni les unes ni les autres; et si, après la réforme, Mme de Maintenon maintint à Saint-Cyr, môme dans la dévotion, certains tempéraments de sagesse, il n'est que juste de lui en attribuer l'bonneur, au moins en partie. Ajoutons enfin que la destinée qu'il prévoit dans ses conseils pour les filles de la duchesse de Beauvillier est celle-là même à laquelle Mme de Maintenon prépare ses élèves : ce sont les mêmes perspectives d'existence provinciale , les mêmes tableaux d'activité intérieure, le même sens des nécessités de la vie, avec plus de gravité de la part de Mine de Maintenon , et moins ce rayon de bonne grâce qui illumine et adoucit les plus grandes austérités de Fénelon. Qu'on rapproche certaines pages de Y Éducation des filles des Entretiens où Mme de Maintenon intervient de sa personne : il semble qu'elle ne lasse que développer à sa manière, si attachante aussi le plus souvent et toujours si judicieuse, des principes dont elle s'est depuis longtemps pénétrée. On croirait entendre Fénelon lui-même , si l'on ne savait qu'après avoir été, à l'origine, le conseil le plus recherché de Saint-Cyr, il s'en trouva de plus en plus écarté, malgré lui, bien avant que le coup de foudre de la condamnation de Mme Guyon eût pour toujours ruiné sa faveur.

D'où vint, après un si grand empressement, cet oubli délibéré? Mme de Maintenon a certainement eu du goût pour Fénelon, sa personne et sa doctrine. Saint-Simon a merveilleusement décrit leurs premières entrevues et marqué le point où ils s'entendirent, alors que, pour Mme de Maintenon, la vie avait déjà tenu ses promesses, tandis que pour Fénelon elle n'avait

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fait encore qu'entr'ouviir des espérances. « Mme do Maiiitenon dînait dérègle, une et quelquefois deux fois la semaine, à l'hôtel de Beauvillier ou de Chevreuse, en cinquième entre les deux sœurs et les deux maris, avec la clochette sur la tahle, pour n'avoir pas de valet avec eux et causer sans contrainte. C'était un sanctuaire qui tenait toute la cour à leurs pieds et auquel Fénelon fut enfin admis (il venait d'être nommé précepteur du duc de Bourgogne). 11 y eut auprès de Mme de Maintenon presque autant de succès qu'il en avait eu auprès des deux ducs ; sa spiritualité l'enchanta. La cour s'aperçut bientôt des pas de géant de l'heureux abbé et se porta vers lui. Mais le désir d'être libre et tout entier à ce qu'il s'était proposé, et la crainte encore de déplaire au duc et à Mme de Maintenon, dont le goût allait à une vie j)articulière et fort séparée, lui fit faire bouclier de modestie de ses fonctions de précepteur, et le rendit encore plus cher aux seules personnes qu'il avait captivées et qu'il avait tant d'intérêt à retenir dans cet attachement. » S'il faut en croire le même témoin, toujours prêt à forcer contre ceux qu'il n'aime pas la note de la diplomatie à longue portée, Mme de Maintenon n'était pas moins intéressée à s'attacher Fénelon, « l'heureux abbé étant dès lors le directeur de conscience des dames les plus en renommée de vertu et comme le saint de la cour » . L'attachement, quoi qu'il en soit, était sincère. C'est elle qui l'avait choisi, presque imposé comme directeur à Mme de la Maisonfort; et pendant longtemps, malgré le débordement des inimitiés soulevées par l'appui qu'il prêtait à Mme Guyon, elle lui resta fidèle jusqu'à s'exposer presque, en le défendant, aux périls d'une

disgrâce. Le roi se plaignait publiquement qu elle lui eût fait nommer évêque un homme « qui pouvait former dans sa cour un grand parti ». Le reproche fut assez vif pour qu'elle en tombât malade et faillît mourir. Plus tard elle remerciera la Providence « de l'avoir préservée des erreurs de M. de Cambrai » . M. de Cambrai est le seul cependant pour qui elle ait à ce degré franchi les limites de sa circonspection ordinaire ; Racine et Yauban ne devaient connaître ni la même délicatesse ni la môme résolution de dévouement.

11 semblait donc naturel qu'avant que l'affaire du quiétisme fût arrivée à cet éclat, et quand, fdialemcnt soumis à Bossuet, Fénelon, par le charme de sa parole et la discrétion de ses vertus, jouissait d'une véritable domination spirituelle, il eût été naturel, disjc, que Mme deMaintenon,le rapprochant d'elle intimement, l'attachât à la conduite de Saint-Cyr. L'abbé Gobelin, son directeur, était vieux, malade, et, depuis qu'elle avait été élevée sur les marches du trône, il l'avait prise en si grande crainte, il la traitait avec tant de respect, qu'elle en était embarrassée, Gésitait à lui demander ses conseils, et, lorsqu'il les avait donnés, ne savait qu'en faire. En 1G89 elle se préoccupait de le remplacer, et l'on voit dans sa correspondance qu'elle médita longuement son choix. Elle avait en vue Dourdaloue, Fénelon et Godet des Marais. Comme pour les éprouver, elle leur demanda des instructions, que chacun d'eux lui envoya. Godet des Marais, qui finalement devait avoir la préférence, fut celui qui d'abord .plul le moins. «C'était, d'après Saint-Simon, un grand homme de bien, d'honneur, de vertu ; Uiéologien pro-

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fond, esprit sage, juste, net, savant d'ailleurs et qui était propre aux affaires, sans pédanterie, sachant vivre et se COI luire avec le grand monde sans s'y jeter », mais qui n'avait aucun des dons extérieurs auxquels Mme de Mainteaon, dans la première conception de Saint-Cyr, n'était pas insensible, et qui se croyait luimême plus propre à faire un moine qu'un prélat. Les premières avances furent adressées à Bourdaloue. 11 était venu prêcher à Saint-Cjr, où sa parole avait été fort goûtée. Les conseils qu'il fit parvenir à Mme de Maintenon furent, à en juger par les deux lettres qui nous restent, d'une gravité un peu nue. Il conclut d'ailleurs qu'il ne pouvait faire office de direction qu'une fois en six mois, « à cause des occupations que lui donnaient ses sermons». 11 fallut donc renoncer à lui; ce qui eut lieu, « non sans de grands témoignages de redoublement d'estime ».

Nous avons aussi deux lettres de Fénelon répondant à celte sorte d'enquête, lettres d'un intérêt supérieur et singulièrement piquant. Mme de Maintenon l'avait prié de lui parler de ses défauts. La proposition, dan^. sa simplicité, ne laissait pas d'être délicate, et trahissait autre chose qu'un pur sentiment d'humilité chrétierme. Quoi qu'il en soit, pour la sagacité psychologique de Fénelon, c'était un texte à souhait, et il est aisé de voir qu'il s'y complaît. 11 commence par établir avec beaucoup de courtoisie que Mme de Maintenon est ingénue, naturelle, disposée à la confiance, jalouse de bonne gloire, et il déclare qu'en général on rend justice à la pureté de ses motifs ; mais « on ajoute aussi, et, selon toute apparence, avec vérité, qu'elle est sèche et sévère; que ce qui la blesse la blesse vivement ; qu'il n'est pas

permis avec elle d'avoir des défauts, et qu'étant dure h elle-même, elle l'est aussi aux autres ; que surtout quand elle commence de trouver quelque faible dans les gens qu'elle avait espéré de trouver parfaits, elle s'en dégoûte trop vite et pousse trop loin le dégoût ; que le moi est une idole qu'elle n'a pas brisée.... » IN'était-ce pas trop oublier ce qu'il écrivait un jour au duc do Chevreuse : « qu'une vérité qu'on nous dit nous fait plus de peine que cent que nous nous dirions à nousmêmes » ? On peut croire au moins que Mme de Maintenon, en appelant la lumière, eût aimé à en voir un peu plus amortir l'éclat. N'était-ce pas aussi risquer d'alarmer sa conscience et ses intérêts que de l'exhorter avec une vivacité pressante « à agir sur le Roi, à s'emparer de son esprit, à l'obséder par des gens sûrs qui agissent de concert avec elle pour lui l'aire accomplir dans leur vraie étendue les devoirs dont il n'a aucune idée »? Qu'aurait pensé Louis XIV d'une telle suggestion, et qu'aurait- il fait à une époque où les pouvoirs de celle que les esprits mal intentionnés s'acharnaient encore à appeler la grande favorite étaient à peine fondés? Mais ni le sentiment d'une certaine humiliation , ni môme la peur d'une défaveur passagère ne concoururent, semble- 1- il, à décider Mme de Maintenon, autant que le caractère et les visées que cette consultation lui permit de reconnaître en Kénelon. Ce qu'il demande finalement, c'est « qu'elle se soumette, par principe da christianisme et par sacrifice de raison, aux conseils d'une seule personne », — d'une seule personne, « parce qu'on ne doit pas multiplier les directeurs, ni en changer sans de grands motifs ». L'autorité unique, souveraine, voilà ce qu'il réclame.

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et c'est cette autorité (jue Mme de Maintenon ne voulut pas lui accorder. En aucun temps, et même alors qu'elle le laissait faire le plus librement à Saint-Cyr, elle ne s'était dépossédée ni de la direction de la maison, ni de la direction de sa propre conscience : « Je ne puis. Madame, disait Fénelon au début de sa lettre, vous parler sur vos défauts que douteusement et presque au hasard : vous n'avez jamais agi de suite avec moi, et je compte pour peu ce que les autres m'ont dit de vous. » Mme de Maintenon voulait un directeur qui l'avertît sans s'imposer. Sa soumission n'allait pas au renoncement; et se remettre entre les mains de Fénelon, il le lui avait assez Aiit comprendie, c'était abdiquer. « Fénelon, dit Saint-Simon, s'était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne souffrait point

de résistance — 11 voulait être cru du premier mot

Être l'oracle lui était tourné en habitude Il entendait prononcer en maître qui ne rend raison à personne et régner directement de plain-pied. » Et cet esprit « à faire peur », qui avait effrayé Bossuet, était d'aulant plus redoutable qu'il ne se laissait point voir d'abord et, suivant la fine observation du chancelier d'Aguesseau, « paraissait même céder dans le temps qu'il entraînait » . Toute sa conduite pédagogique à l'égard du duc de Bourgogne est profondément empreinte de ce besoin de domination, et là est la faiblesse de son œuvre. C'est par la pratique de la direction qu'il était arrivé à la connaissance supérieure des principes de la pédagogie ; de la pratique de la direction il lui était resté le goût passionné de l'action envahissante et absolue. A l'époque où Mme de la Maisonfort hésitait à se consacrer à la maison de Saint-Cyr, il lui écrivait : « La vocation

ne se manifeste pas moins par la décision d'aulrui que j)ar notre propre attrait; quand Dieu ne donne rien au dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide. » Une autorité qui décide, voilà ce qu'il a été toute sa vie pour le duc de Bourgogne. L'objet de l'éducation, telle que nous la comprenons aujourd'hui, est non de briser la volonté chez l'enfant, mais de l'aider à la régler ; non de le maintenir incessamment en tutelle, mais de le préparer à l'affranchissement. Kant demande même que le maître ne fasse pas trop sentir sa supériorité, afin que l'enfant se sente plus libre de se former. Ce n'est pas ainsi qu'en usait Fénelon. Il prévient de loin son élève, il le préoccupe, pour me servir de ses expressions si fortes, c'est-à-dire qu'il s'en empare avant tout le monde. Afin de mieux posséder le petit prince, il s'était réservé presque exclusivement son éducation proprement dite : l'abbé Fleury et l'abbé Langeron paraissent n'avoir participé qu'à son instruction. Bien plus, il semble qu'il l'ait isolé de toute camaraderie d'enfance et de jeunesse. Bossuet, touché de la nécessité de mettre le dauphin en rapport d'émulation et d'ouverture de cœur avec des écoliers de son âge, avait fait admettre auprès de lui quatre enfants, qu'on appelait les enfants d'honneur; plus tard, deux pages, qui accompagnaient partout Monseigneui-, faisaient assaut avec lui d'intelligence et de mémoire ; plus tard enfin, les deux princes de Conti étaient dévenus ses compagnons familiers. On ne voit guère que le duc de Bourgogne frayât avec ses deux h'ères, bien qu'ils reçussent les mêmes leçons que lui; pendant les six ans qu'il appartint à son précepteur, il ne connut presque d'autre compagnie que la sienne. Ce goût du

particulier que Fénelon relevait plus tard si vivement, c'est lui qui l'avait donné au jeune prince ou qui tout au moins, par la coutume qu'il lui en avait laissé prendre, en avait augmenté le besoin. Et si l'on doit croire que d'autres contribuèrent à fortifier ses habitudes d'austérité solitaire et de piété rétrécissante, est-il possible de méconnaître que la toute-puissante et trop puissante direction de Fénelon en avait déposé et développé le germe? Plus tard même, quand, après tant d'années d'éloignement et de silence (c'est lui qui le remarque — lettre du 25 octobre 1708), quand il se rapproche de son élève, avec quelle autorité il le ramène et le retient sous le joug! « Au nom de Dieu, écrit-il au duc de Chevreuse, que le P. P. ne se laisse gouverner ni par vous, ni par moi, ni par aucune personne du monde! » Et en même temps il ne peut s'empêcher d'exercer sur lui, dans ledétail, le plus impérieux des gouvernements. Tout conspirait à lui mettre en mains cette action. « Malgré la raideur et la profondeur de sa chute, dit Saint-Simon, malgré la persécution toujours active de Mme do Maintenon, le précipice ouvert du côté du Roi et dix-sept années d'exil, il avait eu le bonheur de se conserver en entier le cœur et l'estime de tous ses amis sans l'affaiblissement d'aucun, tous aussi vifs, aussi attentifs, aussi faisant leur chose capitale de ce qui le regardait, aussi assujettis, aussi ardents à profiter de tout pour le remettre en première place que

les premiers jours de sa disgrâce On se réunissait

pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour et l'espérer toujours, comme ce malheureux peuple

attend encore et soupire après le Messie.... Et cela avec la plus grande mesure de respect pour le Roi, mais sans s'en cacher, et moins qu'aucun d'eux les ducs de Chevreuse et de Beauviliier, toute leur famille et Monseigneur le duc de Bourgogne même » Monseigneur

le duc de Bourgogne surtout, pourrions-nous dire. Le P. P., qui s'était donné, ne se reprit jamais. Il vivait sur ses souvenirs, il se réglait d'après les leçons dont il avait été nourri. Pendant la guerre de Flandre il crut un jour qu'à l'exemple du fils d'Ulysse, qui dans le Télémaque laisse la vie au transfuge Acante, il devait épargner le dernier supplice à un espion ennemi qui s'était introduit dans son camp : les reprcsentalions des autres généraux ne purent le détourner de cet acte d'imprudente clémence. De toutes les ficlions inventées parFénelon, on l'a justement remarqué, il n'en est pas de plus expressive que le personnage de Mentor. Télémaque ne voit, ne pense, ne parle que par Mentor. Or Mentor ou Minerve, c'est-à-dire la Sagesse, c'est Fénelon. 11 est vrai que, l'éducation de Télémaque terminée. Minerve remonte au ciel. Mais le petit prince, devenu roi, eût-il pu se séparer de son maître, tant que son maître, relativement jeune encore, aurait existe? A défaut de la possession du gouvernement incertaine pour lui-même, Fénelon voyait ses idées régner. La mort du père du duc de Bourgogne, du grand dauphin, sembla un moment rapprocher cette vague et lointaine attente. Comment hésiter à croire que l'ambition de Fénelon, soutenue d'ailleurs par les passions les plus généreuses, suivît par avance l'héritier de Louis XIV jusque sur le trône? Le duc de Bourgogne enlevé à son tour, tous les liens qui l'attachaient à la vie furent

l)risés, comme il le dit lui-même. La mort du duc de Chevreuse, qui ne tarda guère, redoubla le coup ; celle du duc de Beauvillier — le dernier de ceux en qui se résumait sa vie d'affection, de domination, d'espérance — i'altcrra.

L'application que Fénclon fit de sa doctrine est donc moins libérale que sa doctrine. Mais ses conseils, pris en eux-mêmes, n'y perdent rien de leur justesse pénétrante. Rollin, qui ne prodigue pas sa confiance, signale Y Education des filles à titre de « livre excellent à mettre entre toutes les mains ». Ceux qui, comme de nos jours Michelet, seraient le plus disposés à souscrire à la sévérité de Louis XIV pour l'archevêque de Cambrai ne peuvent s'empêcher de reconnaître que l'ouvrage est « judicieux et hors de toute théorie », sans chimère ni bel esprit.

Ce qui justifie cette commune admiration, c'est d'abord, sans doute, la générosité et la sûreté des vues. Comme les maîtres de Port-Royal, Rollin, Mme de Maintenon, Pestalozzi, Fénclon aimait la jeunesse. Son père avait eu dix-sept enfants : quatorze d'un premier mariage, trois d'un second. De là était sortie toute une ifamille dont il avait toujours quelque membre au palais de Cambrai. Fanta et Fanfan, ses deux neveux de prédilection, jouent un grand rôle dans sa correspondance intime. N'ayant même pas assez de « la troupe de ses pro])res péripatcticiens », il se plaisait à garder aupiès

de lui les enfants des autres, les fils du duc de Chaulncs, petits-fils du duc de Chevreuse, et jusque dans son extrême vieillesse il faisait les catéchismes de sa paroisse. De même que les grands éducateurs aussi, il respectait dans l'enfant la dignité de la créature de Dieu. Jamais esprit ne se complut moins dans la description des instincts inférieurs de riuimanité. Quelque convaincu qu'il fût et de l'autorité des exemples sur l'esprit de l'enfant et de la nécessité de ne pas écarter de son regard ceux qu'il doit éviter, ce n'est pas lui qui aurait enivré un ilote pour guérir la jeunesse d'un vice honteux par le spectacle de la débauche; il lui suffit de signaler du doigt le mal discrètement, lorsqu'il le rencontre, et il se hâte de passer. Mais, s'il n'insiste pas sur les faiblesses de la nature humaine, il n'y ferme point les yeux : aucune vérité morale ne lui apparaît qu'avec toutes les nuances qu'elle comporte. Il a l'intuition claire et profonde des défauts comme des vertus des femmes; et il montre autant de fermeté dans le conseil qu'il a déployé de sagacité dans l'analyse.

Le tact merveilleux de l'écrivain ne le sert pas moins bien que la haute raison du moialiste. On trouvejait à peine à relever çà et là dans Y Éducation des filles quelques artifices de style. Ailleurs Fénelon ne résiste jias toujours aux entraînements de son imagination; il laisse volontiers sa phrase se charger d'ornements au risque de l'alanguir. Même dans les Lettres spirituelles on retrouve trop souvent la marque de cette afféterie ou de cette ampleur un peu niolle. Le traité de V Éducation des filles est d'un bout à l'autre plein et sobre. On ne saurait s'étonner que les citations de l'Écriture n'y soient point rares; mais elles font intimement corj)s

FENELON. 71

avec le développement. Rien n'est cfonné à la parure. Fénelon traite familièrement les choses familières, parle des petites choses comme de petites choses et ne les relève que par la vivacité du tour. Soit qu'il signale ce qu'il y a de délicatesse fâcheuse « à gronder un valet pour un potage mal assaisonné, pour un rideau mal plissé, pour une chaise trop haute ou trop basse », soit qu'il mette la mère en garde contre les dangers de l'office, où l'enfant entendra « médire, mentir et disputer », il ne recule pas devant le détail expressif. Il peint l'ordre d'une bonne maison en homme qui s'est rendu compte et dont l'administration diocésaine provoquait l'admiration de Saint-Simon. Partout en un mot il a celte admirable égalité de ton qui résulte du rapport exact, de l'exquise harmonie de la pensée et de l'expression. Suivant le mot d'un juge délicat, M. de Sacy, « VÉducation des filles est du Xénophon écrit avec une plume chrétienne ». La sinq)licité aimable en est le fond. On a dit de cette simplicité qu'elle n'est pas celle par où l'on commence, mais celle à laquelle on revient à force d'esprit, d'art et de goût. Il serait vraiment sévère de n'y pas faire aussi la part de la nature. Il en est de la physionomie littéraire de Fénelon connue de sa physionomie morale, qui « rassemblait tout et où les contraires ne se combattaient pas » (Saint-Simon). Jamais les femmes n'ont parlé des femmes dans une plus heureuse et plus juste mesure de convenance et de charme, de grâce et de solidité.

On lit dans l'acte de décès de Mme de Maintenon : « Le dix-septième jour du mois d'avril 1719, a été inhumée... très haute et très puissante dame Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, instilutrice de la

Maison Royale de Saint-Louis » Il semble que ce

titre d'institutrice soit le seul que Mme de Maintenon ait voulu prendre devant la postérité. « C'est ma vocation », répète-t-elle souvent dans sa correspondance familière. La direction de Saint-Cyr l'occupa pendan', trente ans. Toute sa vie l'y avait préparée.

Françoise d'Aubigné naquit à Niort, le 27 novembre 1655, de Constant d'Aubigné et de Jeanne de Cardilhac. Constant d'Aubigné n'avait pas hérité des fières vertus et de la rude probité de son père Agrippa. Changeant de religion et de parti selon l'intérêt du moment, toujours criblé de dettes, vivant d'expédients et ne reculant même pas devant le crime, impliqué dans une affaire de faux monnayage, meurtrier de sa première femme, il avaif passé « la moitié de sa jeunesse dans

les prisons de la Rochelle, d'Angers, de Paris, de Borr deaux, ou hors du royaume ». Il était interné au fort de Château-Trompette, « h cause de ses commerces avec les Anglais » (1627), lorsqu'il épousa la fîlledu gouverneur. Mis en liberté à la suite de ce mariage, moins de quatre ans après il avait été ressaisi par ses créanciers. On l'accusait en outre d'avoir conspiré avec Gaston et ses partisans contre le cardinal de Richelieu (1052). Jeanne de Cardilhac l'avait suivi dans sa captivité; le cadet de ses fils, Charles, était né en prison, et c'est en prison, comme son frère, que Françoise avait vu le jour. Les j)arents de Constant, indignés et humiliés de sa conduite, l'avaient tous abandonné. Mme de Villette, sa sœur, était la seule qui vînt le visiter. Elle trouva la nouveau-née dans un tel dénuement, qu'émue de pitié elle l'emporta au château de Mursay, où elle la remit à la nourrice qui avait allaité sa propre fille.

Cependant Mme d'Aubigné n'épargnait rien , ni prières, ni sacrifices, pour obtenir la grâce de son mari. « Vous seriez bien heureuse si je vous la refusais », avait répondu Uicho^lieu; et il la lui avait refusée. Ce n'est qu'en 1642, à la mort du cardinal, et (piand les prisons d'État furent ouvertes par Mazarin, (jue Constant fut définitivement libéré. 11 alla chercher la fortune à la Martinique. « Au cours de la traversée, jaconte Mlle d'Aumale, Françoise fut si mal qu'on la crut morte. Mme d'Aubigné, i)ar un mouvement de tendresse naturelle, la voulut voir avant (ju'on la jetât. Elle sentit quelque artère qui battait encore et dit : « Ma fille « n'est pas morte. » Ce qui la sauva. On doutait si peu (le sa mort que le canon était prêt à tirer pour quand on la jelttrait à la mer ». Au retour, « le vaisseau dans

It^fjuel elle était pensa être pris par des corsaires ». Mme de Maintenon racontant dans la suite ces premières épreuves, un courlisan, M. l'évêque de Metz, qui était présent, dit : « Madame, on ne revient pas de là pour rien ».

L'esprit d'aventure ne devait pas mieux réussir à d'Aubigné en Amérique qu'en France. En 1647 il mourait, ne laissant à sa famille que des charges, accrues par de nouveaux dérèglements. Dans sa folie de dépenses, tandis qu'autour de lui on manquait du nécessaire, il se faisait un jeu d'acheter à sa femme vingt-quatre esclaves pour la servir. « Ce vaurien a gâté sa vie», disait Agrippa. Tout autre, en effet, aiir;iit pu être sa destinée. Il n'avait pas seulement des défauts ou des vices. C'était un homme d'esprit, de grande mine, d'humeur enjouée et séduisante. Son père « l'avait nourri avec tout le soin et dépense qu'on eût pu employer au fils d'un prince et instruit par les plus excellents précepteurs qui fussent en France ». Il jouait du luth et de la viole, faisait des vers, et, s'il ne se fût « détraqué des lettres, il eût été un esprit sublime sur les meilleurs de son siècle ». Tous ceux qui n'avaient pas à se plaindre de ses déportements se plaisaient dans Non commerce. Mme de Yillelte l'aimait avec passion, jusqu'à imputer injustement à Jeanne de Cardilhac une partie des malheurs où l'avaient précipité ses désordres. Il avait lui-même une vive affection pour sa fille, que Mme de Yillette lui amenait dans sa prison. « Je n'ai d'autre consolation, disait-il, que ma petite innocente. » Mme de Maintenon ne paraît pas avoir été touchée de celte tendresse. Dans sa correspondance avec son frère Charles, (pi'enlrahiait, lui aussi, le goût de la vie libre

et de la dépense, elle ne prononce pas une seule fois le nom de son père. Ce qu'elle put connaître de sa vie fut certainement pour beaucoup dans la méfiance qu'elle professait à l'égard des hommes.

C'est sous des traits bien différents que nous apparaît sa mère à travers les documents, d'ailleurs fort restreints, que nous possédons sur son compte. Jeanne de Cardilhac avait l'esprit ferme, le sens droit, le cœur haut. Aucune souffrance morale, aucune privation ne lui avait été ménagée. A peine mariée, elle avait dû provoquer, entre elle et Constant, une séparation de biens; mais elle n'en était pas moins restée attachée au sort de son mari, et pendant dix ans elle n'avait guère fait que changer de prison avec lui. Cependant la nécessité lui avait imposé le devoir, pour elle et pour ses enfants, de disputer le peu d'aisance auquel elle croyait avoir droit du chef de Constant : elle était allée s'établir à Paris, dans un petit logement au fond de la cour de la Sainte-Chapelle, afin d'être plus à portée des gens de loi h qui elle avait affaire. Ses démarches n'aboutissant pas, Mme de Yillette lui reprochait son séjour, ses dépenses, presque sa conduite ; et elle lui répondait , dans une lettre pénéirée d'amertume : « Vous saurez donc qu'il y a plus de dix-huit mois que je vis ici par la Providence seule de Dieu et roule de si peu que cela n'est pas croyable. Je vous en donnerai de bons témoignages , n'ayant pas reçu depuis ce tcmps-lcà cinq cents livres, tellement que je me suis liouvée sans un sol, devant à tout le monde, trois quartiers de la maison où j'étais, à boulanger et autres gens. Je vous laisse à penser ce que je pouvais faire; mais, comme j'ai appris de longue main que de deux

mniix il faut choisir le moindre, et qu'encore de ce moindre il en faut tirer tout l'avantage qu'on peut, voici ce que j'ai fait : sous prétexte de n'avoir que faire de meubles, me retirant dans un couvent, j'ai vendu tous mes meubles, à la vérité très peu, l'hôte du logis n'ayant rien laissé sortir qu'au préalable on ne l'eût payé.... Après cela, jugez, s'il vous plaît, si j'aurai de la peine à me justifier, comme vous dites : vous appelez cela de légers désordres de la part de votre frère, de mettre par un mauvais ménage sa femme et ses enfants en tel état tous les jours, et vous voudriez que je n'y misse pas ordre? » Constant rentré en liberté, elle l'avait accompagné en Amérique, et après sa mort, lorsqu'elle débarqua en France, telle était sa détresse, que pendant quelques jours elle dut aller demander la chai'ité à la porte d'un couvent de la Rochelle. Mme de Yillcttc lui offrit un asile à Mursay, à elle et à ses trois enfants. Elle y était à peine qu'elle vit son lils aîné, âge de seize à dix-sept ans, sur qui elle semblait pouvoir faire quelque fond, se noyer dans un étang. Ces luttes si longtemps et si malheureusement prolongées avaient donné à sa dignité naturelle une sorte de raideur et de sécheresse. Elle était sévère, presque dure pour ses enfants, surtout pour Françoise qui ne la regardait qu'en tremblant. Mme de Maintenon, chez qui les impiessions d'enfance étaient restées si profondes, « ne se souvenait, dit Mlle d'Aumale, d'avoir été embrassée de sa mère que deux fois et seulement au front, après une séparation assez longue », et elle rappelle elle-même qu'elle n'avait en tout vécu avec elle que trois années. Mais ni son exemple, ni ses leçons ne lui furent inutiles. Mme d'Aubigné « enseignait à ses enfants en toute

occasion à soutenir avec fermeté les maux de la vie ». Ses deux maximes favorites étaient : la première, de ne jamais faire en particulier ce qu'on n'oserait faire devant des gens de respect; la seconde, de regarder toujours, pour mesurer son bonheur, au-dessous et non au-dessus de soi : maximes de retenue et de sagesse cjui, sur plus d'un point, résument, nous le verrons, la morale pratique de Mme de Maintenon.

A ne considérer que ses affections, sa vraie mère fut Mme de Villette. Elle avait passé ses premières années à Mursay. Pendant que Mme d'Aubigné était à Paris, soit à demander la grâce de Constant, soit à poursuivre ses revendications , c'est Mme de Villette qui l'avait recueillie, quelquefois avec ses deux frères, le plus souvent seule. Elle y resta seule encore, lorsque, au retour de la Martinique, Mme d'Aubigné reprit ses instances contre les memjjres de sa famille par qui « elle était persécutée et dépouillée ». Mme de Villette avait été l'enfant privilégiée d'Agrippa, qui l'appelait sa fillette, son unique ; elle était imbue de ses croyances et de son esprit. Bien que Françoise, sur le vœu de sa mère, eût été à sa naissance vouée à l'Église catholique, elle l'avait fait instruire dans la religion réformée. Constant n'y trouvait rien qui lui déplût et il n'était pas au pouvoir de Mme d'Aubigné de rien empêcher : comment eût-elle élevé sa fille? Elle se résignait donc, non sans tristesse, mais elle se résignait. L'enfant était d'ailleurs délicate et maladive. « Je crains bien, écrivait-elle à Mme de Villette, que cette pauvre galeuse — Françoise avait pris la teigne — ne vous donne bien de la peine. Dieu lui fasse la grâce de s'en pouvoir revancher! « La revanche fut sincère et du-

MADAME DE MÂINTENON. 79

rable. Françoise s'élait donnée à sa tante de toute son âme. Bignette , c'était le petit nom qu'elle portait à Mursay, n'avait de joie, quand elle était chez sa mère, que lorsqu'elle recevait des nouvelles de sa tante; c'est Mme d'Aubigné qui le rapporte. Tous les souvenirs qui la reportent à Mursay lui sont doux : ses premiers entretiens raisonnables, que Mme de Villette dirigeait avec beaucoup de sens; ses premières aumônes, qu'elle lui faisait faire au bout du ponl-levis ; les conseils et les soins de sa gouvernante, qu'elle devait appeler trente ans plus tard à la cour, elle et son tils, pour les attacher à son service. Au moment de sa conversion, forcée dans ses derniers retranchements, à bout d'arguments, elle ne consentit à se rendre qu'à la condition qu'on ne l'obligeât pas de croire que cette tante, qu'elle avait vue vivre comme une sainte, fût damnée. Même dans sa vieillesse, elle n'en parlait que les larmes aux yeux; le jour anniversaire de sa mort, elle s'enfermait dans son oratoire pour le lui consacrer tout entier.

Quelle aurait été sa destinée si elle était restée aussi fidèle à la foi de Mme de Villette qu'elle était attachée à son souvenir? C'est une question qui ouvre le champ aux conjectures. Mme de Maintenon n'aurait pas été embarrassée d'y répondre plus tard, alors qu'elle élait habituée à chercher et à trouver la main de Dieu dans les moindres incidents de sa vie. Mais, au moment où le sacrifice s'accomplit, elle éprouva un véritable déchirement : bien qu'à peine âgée de douze ans, c'était déjà le trait particulier de son caractère de ne savoir rien faire, rien aimer à demi. Une vieille parente dont la fille l'avait tenue sur les fonts du baptême — Mme de Keuillant, — voulant faire sa cour à la reine mère, Anne

d'Autriche, l'avait fait enlever à Mme de Yillelte et prise chez elle. Mme de Maintenon n'a jamais oublié ce qu'elle eut à y souffrir. Mme de Neuillant élait, au témoignage de Saint-Simon, « l'avarice même : elle ne j>ut se résoudre à donner du pain h reniant sans en tirer quelques services; elle la chargea donc de la clef de son grenier pour donner le foin et l'avoine par compte, et l'aller voir manger à ses chevaux ». Mme de Maintenon raconte elle-même qu'elle portait des sabots et qu'on ne lui donnait des souliers que lorsqu'il venait compagnie. Mme de Nenillant avait d'ailleurs son dessein : elle voulait, par les mauvais traitements et les humiliations, réduire la jeune fdie à abjurer. Aucun moyen ne triom|)hant d'une obstination que la lutte ne faisait qu'affermir, et mécontente de s'être chargée d'une demoiselle sans bien, elle chercha bientôt à s'en défaire à quelque prix que ce fût. Françoise fut placée au couvent de Niort; puis, — Mme de Neuillant se refusant à payer pour elle aucune pension, — renvoyée à Paris près de sa mère, qui la i)laça comme elle put chez les Ursulines de la rue Saint-Jacques. A Niort on avait mis en œuvre toutes les séductions pour la ramener; elle plaisait par son esprit et elle s'était attachée à une des sœurs du couvent, la mère Céleste, qui lui rendait sa tendresse. Les séductions , chez les Ursulines , « deviment rudoiements , duretés et façons cruelles ». La supérieure était soutenue, excitée par Mme d'Aubigné, que le malheur avait aigrie. Epuisée par près de deux ans de résistance, mais non domptée, Françoise poussa vers Mme de Villette un cri de détresse, la suppliant d'employer son crédit et ses soins à la tirer du couvent. « Ah! Madame et tante, s'écriait-

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elle, VOUS n'imaginez l'enfer que m'est cette maison soi-disant de Dieu. La vie m'est pire que la mort. » (1048.) Mme de Villette ne pouvait répondre et ne répondit pas. On en revint au système de la persuasion. Françoise résista longtemps encore, se défendant pied à pied, discutant les textes, fatiguant les ministres et les abbés la Bible à la main, et « ne consentit à se rendre que lorsqu'elle crut reconnaître de quel côté était la droiture ».

Sortie du couvent, elle vint rejoindre, dans une petite chambre de la rue des Tournellcs, au Marais, sa mère, qui vivait du produit de son travail et d'une rente de deux cents livres que la famille de son mari avait consenti à lui faire (16 il)). Dès ce moment, la petitefille de d'Aubigné, du vaillant compagnon d'armes tutoyé par Henri IV, que le souvenir des hauts faits de son aïeul avait « si mal aidé à surnager », était par elle-même en réputation de beauté, d'esprit et de raison. On l'appelait la jeune Indienne, en souvenir de son voyage en Amérique; et ce nom avait fait fortune dans le monde qui fréquentait l'hùtcl de Scarron. Le vieux poêle avait besoin de renseignements sur la Martinique, où il avait conçu le projet d'aller s'établir. Mme de Neuillant lui amena Mme d'Aubigné et sa tille. Françoise apparut dans le salon, rempli comme de coutume, avec une robe si courte et une toilette si pauvre qu'elle en rougit et se mit à pleurer. Scarron ayant voulu lui faire remettre une somme d'argent, elle refusa avec hauteur. Commencées sous ces auspices, les relations furent presque aussitôt brisées. Peu de mois après, Mme d'Aubigné était contrainte par la misère de quitter Paris. A peine arrivée à Niort, où elle voulait se retirer,

elle mourait (1650), léguant à sa fille pour dernier conseil la rcconimandalion de « se conduire comme

Dieu ».

Françoise ne pouvait plus retourner chez Mme de Villette. Son frère était attaché comme page au service de M. de Neuillant, gouverneur de Niort; elle n'avait pas d'autre asile. Mais Mme de Neuillant n'était pas d'hulueur à soutenir longtemps la charge d'un patronage onéreux. S'il faut en croire Tallcmant, qui renchérit encore sur Saint-Simon, elle « la laissait toute nue par lésinerie ». Moins d'un an après, elle la ramena à Paris, résolue à tirer parti de l'intérêt que lui avait témoigné Scarron. Le « pauvre estropié » offrit soit de la prendre pour femme, soit de payer sa dot dans un couvent. Le mariage fut conclu au mois de mai 1652. Mlle d'Auhigiié avait seize ans et demi.

« La maison de Scarron était le rendez-vous, dit Segrais, de tout ce qu'il y avait de plus poli à la cour et de tous les beaux esprits de Paris. » Le maréchal d'Albret, le comte de Grammont, Ménage, Pellisson, les Scudéry, Mmes de la Suze et de la Sablière en étaient les hôtes familiers, et l'on ne s'y interdisait pas les propos galants ni les conversations libertines. Mme Scarron était alors dans tout l'éclat de la jeunesse. On peut en juger par le portrait que, sept ans plus tard

(1659), Mlle de Scudéry en traçait dans la Cle'ie. « Lyrianne — c'est le nom qu'elle lui donne — était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n'épouvante point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et très agréable, le nez très bien lait, la bouche bien (aillée, l'air noble, doux, enjoué et modeste; et, pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde. Us étaient noirs, brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit; leur éclat avait je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer : la mélancolie douce y paraissait quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours; l'enjouement s'y faisait voir à son tour avec tous les attraits que la joie peut inspirer, et l'on peut assurer après sans mensonge que LTjrianne avait mille appas inévitables. Au reste son esprit était fait exprès pour sa beauté, c'est-à-dire qu'il était grand, agréable et bien tourné ; elle parlait juste et naturellement de bonne grâce et sans affectation : elle savait le monde et mille choses dont elle ne se souciait pas de faire vanité. Elle ne faisait pas la belle, quoiqu'elle le fût infiniment, de sorte que, joignant les charmes de sa vertu à ceux de sa beauté et de son esj)rit, on pouvait dire qu'elle méritait sa fortune. » Il était difficile d'apporter plus de séductions dans une société plus disposée à en abuser. Mme Scarron, se faisant un rempart de tout ce que la sagesse pouvait trouver d'aimables ressources, s'y maintint dans une mesure très étudiée et très attentive de gravité charmante, — irrésistible dès qu'elle se prétait à la compagnie, mais ne prenant des fêtes et des entretiens que la part qu'elle en voulait

prendre. « Elle passait ses carêmes, dit Mme de Caylus, à manger un hareng au bout de la table et se retirait aussitôt dans sa chambre, parce qu'elle avait compris qu'une conduite moins exacte à l'âge où elle était ferait que la licence de cette jeunesse n'aurait plus de frein et deviendrait préjudiciable à sa bonne réputation. » Scarron le premier avait subi le joug de son attrayante et imposante vertu : « au bout de trois mois il était corrigé de bien des choses ». « S'il fallait manquer à la reine ou bien à elle, disait un des habitués de la maison, j'aimerais mieux le faire à l'égard de la reine. »

Cette vie, tout à la fois brillante et discrète, d'une austérité riante et d'un éclat voilé, si différente de celle qu'elle avait menée jusque-là et par laquelle elle semblait préluder à l'avenir qui l'attendait, dura huit ans à peine. Scarron mourut le 6 octobre 1660, laissant dix mille livres de biens et vingt-deux mille livres de dettes. 11 est vrai que, par son contrat de mariage, il avait reconnu vingt-trois mille livres de dot à sa veuve. Tout compte fait, Mme de Mainlenon aurait pu, après avoir plaidé, retirer de la succession quatre à cincj mille livres. Elle préféra renoncer au procès et h la succession. « Je ne suis pas destinée à être heureuse, écrivait-elle alors à son frère ; voilà l'état où me laisse ce pauvre homme qui avait toujours quelque chimère dans la tête et qui mangeait tout ce qu'il avait de liquide sur l'espérance de la pierre philosophale ou de quelque autre chose aussi bien fondée. »

Elle se retira au couvent des Hospitalières de la place Royale, qu'on appelait la Charité de Notre-Dame ou la Petite Charité. Une parente de Scarron, la mare-

cliale (l'Aumont, qui y avait une cli ambre, la lui prêta; et pendant quelque temps elle lui donna tout ce qui lui était nécessaire, jusqu'à des habits; « mais elle le fit savoir à tant de gens, qu'enfin la veuve s'en lassa, et, un jour, elle renvoya par une charrette le bois que la maréchale avait fait décharger dans la cour du couvent » Sa réputation la sauva. La malignité ne l'avait pas épargnée durant qu'elle tenait le salon de Scarron, ni depuis sa mort; et l'on sait que la Princesse palatine et Saint-Simon recueillirent plus tard, sans en laisser tomber aucun, les propos qui coururent alors sur sa galanterie. « Ceux qui me déchirent, disaitelle aux Dames de Saint- Cyr, ne m'ont point connue, et ceux qui m'ont connue savent que j'ai vécu sans reproche avec ce monde aimable qu'il est difficile de voir sans danger. » C'est le témoignage que lui rendaient « les honnêtes gens » et Bussy-Rabutin luimême, qui exaltait « sa glorieuse et irréprochable pauvreté ». Ne s'évitant aucune démarche, n'en faisant aucune qui pût compromettre « sa gloire », elle attendit que des amis, le maréchal de Yilleroy, le maréchal d'Albret, le baron de la Garde, lui vinssent en aide. On parla à la reine de « celte jeune femme belle, vertueuse et de beaucoup d'esprit, que la misère pouvait réduire à de grandes extrémités ». « Touchée de cette bonne conduite », — le mot est des Dames de Saint- Cyr, — Anne d'Autriche lui accorda une pension de deux mille livres (1661).

Mme Scarron quitta aussitôt la Petite Charité pour entrer aux Ursulines du faubourg Saint-Jacques; c'était le couvent où elle avait prononcé son abjuration. Elle y retrouva le repos et presque le bonheur. Mme de

Caylus a merveilleusement saisi et fixé cette éclaircie de la première partie de sa vie. « Avec cette modique pension, dit-elle, on la vit toujours honnêtement et simplement vêtue; ses habits n'étaient que d'étamine de Lude, du linge uni, mais bien chaussée et de beaux jupons ; et sa pension avec celle de sa femme de chambre et ses gages suffisaient à sa dépense ; elle avait même encore de l'argent de reste. Elle ne comprenait ])as, répétait-elle alors, qu'on pût appeler cette vie une vallée de larmes. » Comme au temps de Scarron, elle continuait de voir la meilleure compagnie; elle fréquentait surtout les hôtels d'Albret et de Richelieu. « Elle y plaisait infiniment par ses grâces, son esprit, ses manières douces et respectueuses et son attention à plaire à tout le monde. » (Saint-Simon.) C'est probablement de cette époque qu'elle voulait parler lorsqu'elle disait aux Dames de Saiat-Cyr : « Le temps de ma jeunesse a été fort agréable; n'ayant point d'ambition, ni aucune de ces passions qui auraient pu troubler le bonheur que je trouvais dans la sorte de vie que je m'étais ménagée, je ne connaissais ni le chagrin ni l'ennui. »

La mort d'Aime d'Autriche (20 janvier 1666) faillit la replonger dans la pauvreté. Il ne semble pas qu'elle ait longtemps cessé de recevoir sa pension; un brevet du roi la lui rendit presque immédiatement. Mais il est certain qu'elle eut la pensée d'aller chercher une condition à la cour du Portugal auprès de la reine, qui lui pioposait de l'emmener. Ses amis trouvaient l'occasion avantageuse. Après de longues et pénibles hésitations, « son étoile l'emporta ».

Elle était loin cependant de penser, à ce moment, « qu'après Dieu, Mme de Montespan dût être la première

MADAME Dl^ MAINTENON. 87

cause de sa haute fortune ». C'est à l'hôtel d'Alhret qu'elle l'avait connue. M. de Montespan, cousin germain du maréchal, ne hougeait de chez lui, dit Saint-Simon, et il ajoute que Mme de Montespan et Mme Scarron s'étaient convenu dès l'ahord et hicntot prises d'amitié. Elles avaient en outre une liaison commune, une autre parente du maréchal, Mlle de Pons, devenue à vingt-deux ans marquise d'Heudicourt, « helle comme le jour, toujours nouvelle et divertissante, de toutes les confidences ». On eût pu croire que c'était à Mme d'Heudicourt qu'en raison d'une connaissance plus ancienne Mme de Montespan devait de préférence demander les services dont elle avait hesoin; mais les qualités dignes et secrètes de Mme Scarron offraient plus de garanties. Elle lui fit donc proposer d'élever ses cnlanls. Mme Scarron ne consentit pas sans résistance. Le poste n'avait rien qui, pour le temps, put hiesser la délicatesse, MmeColhert l'avait accepté auprès de Mlle de la Yallière sans en recueillir d'autre sentiment (pie l'envie. Moins accommodante sur ce point, Mme Scarron ne laissait pas de tenir « cette sorle d'honneur pour un peu singulier ». « Si ces enfants sont du roi, répondit-elle à la fin, je le veux bien; mais il ne me convient point de prendre ceux de Mme de Montespan. Il faut que, s'il le désire, le roi me l'ordonne. » Le roi ordonna.

Elle était prête à ce rôle de gouvernanfe, et la vie de la cour, à laquelle tôt ou tard (die devait être associée, n'était pas pour l'élonner.

88 L'ÉDUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMrS.

Sa première éducation avait été conduite sans grande suite et avec quelque sécheresse. Mme d'Aubigné, nous le savons, avait dans l'esprit plus de sérieux que de grâce. C'est dans Plutarque qu'elle apprenait à lire à ses enfants, et -elle leur défendait de parler entre eux d'autre chose que de ce qu'ils avaient lu ensemble : moyen intelligent pour les habituer à réfléchir, mais' d'une monotonie un peu froide. Elle aimait aussi à leur faire rédiger des lettres, et c'était pour Bignette une fête d'écrire de Paris ou de la Martinique à sa petite cadette de Mursay; mais les occasions étaient rares. Les soins de Mme de Neuillant n'avaient été ni plus assidus ni plus tendres. Au château de sa tante, Françoise passait la plus grande partie du jour avec sa cousine à garder les dindons. « On nous plaquait un masque sur notre nez, racontait-elle gaiement, car on avait peur que nous nous hâlassions ; on nous mettait au bras un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit livre des quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quebjues pages à apprendre par jour; avec cela, on nous mettait une grande gaule dans la inain et on nous chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne devaient point aller. » Le commerce de Mme de Villctte, s'il se fut prolongé, lui eût été plus profitable. Mme de Villette la faisait observer, analyser, raisonner sur toute chose. Toutefois à douze ans le fonds qu'elle avait pu amasser était bien modeste encore, elle le rappelle plus d'une lois; et le couvent y ajouta peu de chose. C'est auprès de Scarron, puis chez le duc de Richelieu et le maréchal d'Albret, dans la compagnie de « ce qu'il y avait de mieux à Paris en hommes et en femmes », que son éducation se

compléta, s'étendit, s'affina. Si elle ne savait pas le grec comme Mme de Rochechouart ou Mme de Castries, elle lisait le latin comme Mme de Sévigné, et parlait l'italien et l'espagnol comme Mlle de Scudéry. Le chevalier de Méré, juge souverain du bel air, arbiler elegantiaruiiiy qui s'était fait son maître et qui lui a toute sa vie conservé un souvenir tendre, avait mis à tout cela, il s'en glorifiait du moins, la suprême façon. Mme Scarron aimait en outre à communiquer ce qu'elle savait. Chez Mme de Villetle, elle apprenait à lire à sa gouvernante. Au couvent des Ursulines de Niort, elle n'avait pas de phis grand plaisir que de ménager à sa chère mère Céleste la sur{)rise d'une classe conduite en son absence. Exercée par Mme de Yillette à rendre compte de tout ce qu'elle faisait, elle excellait à discipliner l'applicaliou des autres. Elle était née institutrice. Elle s'attachait aux enfants, et les enfants la recherchaient. « Je les avais toujours, dit-ollo, autour de moi. » C'est ainsi qu'elle s'était fait chez Mme de Montchevrcuil une place qu'on aimait à lui voir prendre et qu'une fois prise elle gardait.

En même temps la vie intérieure, qui avait clé si longtemps pour elle une nécessité au milieu de ses disgrâces, l'avait habituée de bonne heure à se tenir en bride. Saint-Simon remarque « qu'elle n'avait de suite en rien que par contrainte et par force ». Elle est la pi-emière à le confesser en maint endroit : elle était «prompte et impatiente». Son premier mouvement la portait parfois aux extrêmes : qui adopta avec plus d'élan les doctrines de Fénelon et les idées de Mme Guyon? Mais elle savait se lamener. Sa vie porte d'un bout à l'autre la marque de l'effort et du

triomphe de la volonté. Elle avait retenu de Plutarqiie qu'il faut vivre avec ses amis du jour comme s'ils devaient être les ennemis du lendemain. Mme la maréchale d'Albret lui avait appris qu'il vaut mieux s'ennuyer avec des femmes de mérite, fussent-elles de peu d'esprit, que de se divertir avec d'autres. Elle pensait enfin, avec un des commensaux de Mme de Sévigné, M. Baril- Ion, qu'il n'y a rien de si habile que de se conduire toujours et avec toutes les sortes de personnes d'une manière irréprochable. « Je voulais, disait-elle, faire prononcer mon nom avec admiration, jouer un beau personnage : c'était mon idole, ma folie. Il n'y a rien que je n'eusse été capable de faire et de souffrir pour faire dire du bien de moi. Je me contraignais beaucoup; mais cela ne me coûtait rien, pourvu que j'eusse une belle réputation. Je ne me souciais pas des richesses; j'étais élevée de cent pieds au-dessus de l'intérêt; je voulais de l'honneur. » Mais à ce soin jaloux de bonne gloire elle unissait toutes les grâces d'un esprit qui, sans cesser de s'aj)partcnir, n'était pas moins capable de se divertir que de s'ennuyer, où il le fallait. Aucun saciitice ne lui était pénible — sacrilice de temps, de santé, de plaisir — pour se rendre utile ou agréable. Elle était de ces personnes dont on ne peut se passer, dès qu'elles se sont introduites. Sans se faire valoir, presque sans se faire voir, elle devenait l'âme de la maison; elle en était le conseil et le charme. Levée dès six heures, toujours en quête d'un devoir à remplir, d'un service à préparer, elle faisait tout comme si elle n'avait à faire rien autre chose. Aucun petit talent ne lui semblait à dédaigner. Dans son enfance elle excellait à coiffer sa mère, surtout à démêler son

MADAME DE MAfNTENON. 91

épaisse chevelure; plus tard elle avait rendu le même office à la femme de chambre de Mme de Villette, qui en faisait une récompense, et c'est par cette dextérité qu'elle devait achever de gagner les bonnes grâces de la dauphine. Chez Mme de Montchevreuil, qui était continuellement malade, elle prenait soin du ménage, emmaillotait les enfants et réglait les comptes. Partout elle se faisait un honneur de distraire les vieilles gens, de se tenir au chevet des malades, et elle y déployait « les ressources infinies d'un esprit amusant au dernier point » (Saint-Simon). Elle aurait, disait-elle, renoncé à la dévotion plutôt que de la rendre maussade et désobligeante. Le chevalier de Méré, dont il faut un peu se défier, mais qui ne fait que résumer ici le sentiment répandu dans tous les écrits du temps, la représente à cette époque, non seulement comme belle et de celte beauté qui plaît toujours, mais comme reconnaissante, secrète, douce, fidèle à l'amitié et ne faisant usage des dons qu'elle avait en partage, qu'au profit des autres ou pour leur récréation.

Ce goût naturel des choses de l'éducation, cette précoce expérience de la vie, cette solidité d'esprit et de caractère devaient assurer le succès de la fonction à laquelle elle avait décidé de se donner. Le premier enfant de Mme de Montespan, une petite fille née en 1669, vécut trois ans à peine; mais quatre autres étaient venus ensuite : le duc du Maine (1670), le comte du Vexin (1672), Mlle de Mantes (1673) et Mlle de Tours (1674) : Mme Scarron les éleva tous; et au début il semble que la discrétion même dans laquelle elle était obligée de s'envelopper ajoutait à la situation une sorte d'attrait. Elle était faite pour le mystère. « Je

montais à l'ccliclle, racoiilait-cllc aux Dames de Snint- Cyr, pour faire l'ouvrage des tapissiers et ouvriers, parce qu'il ne fallait pas qu'ils entrassent dans la chambre; je faisais tout moi-même, les nourrices no mettant la main à rien, et j'allais souvent à pied de nourrice en nourrice, déguisée, portant sous mon bras du linge, de la viande; je passais quelquefois la nuit entière chez un de ces enfants qui était malade, dans une petite maison hors de Paris ; je rentrais le matin par une petite porte de derrière, et, après m'ètre habillée, je montais en carrosse par celle de devant pour m'en aller à l'hôtel d'Albret ou de Richelieu, afin que ma société ordinaire ne s'aperçût de rien et ne soupçonnât pas seulement que j eusse un secret à garder. Quelques-uns s'en doutaient; de peur qu'on ne me pénétrât, je me faisais saigner pour m'cmpècher de rougir. » Bientôt toutefois il fallut prendre d'autres mesures. Les enfants grandissaient; on les réunit dans une maison isolée, aux portes de Paris, et elle s'y enferma avec eux. Ses amis s'en affligeaient. « Mme Scarron ne paraît point, écrivait Mme de Sévigné à Mme de Coulange. Aucun mortel sans exception n'a commerce avec elle. J'ai reçu une de ses lettres, mais je me garde de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela attire. »

Michelet dit qu'à aucune époque de sa vie il ne trouve en Mme de Maintenon la femme. 11 a ici contre lui tous les témoignages : non seulement celui de Mme de Caylus, mais celui de Mme de Sévigné et de bien d'autres. Mme Scarron avait pris maternellement son rôle de gouvernante et ne s'y épargnait point. Ses propres lettres nous la montrent sur pied quatre ou

cinq fois dans une nuit, veillant elle-même auprès des entants pour laisser dormir les nourrices, pansant les abcès, ne répugnant à aucun soin, n'étant jamais sans malade, ayant souvent toute la famille malade à la lois. « M. le duc du Maine a la fièvre double-quarte, M. le comte du Vexin un vomissement et un dévoiement, et Mlle de Mantes vient de retomber, lisons-nous dans l'espèce de journal qu'elle adressait à l'abbé Gobelin ; je me partage entre eux et les sers comme une femme de cbambre, parce que toutes les leurs sont sur les dents. »

Cependant le secret qu'elle respectait et s'efforçait de faire respecter n'était plus « un mystère qu'en province ». A Paris on ne s'en taisait plus guère qu'en sa présence. Elle avait pu reprendre sa vie mondaine et elle y était plus que jamais fêtée. C'est le moment où Mme de Sévigné mandait à sa lîUe (4 décembre 1G75): « Nous soupàmes encore liier avec Mme Sca'Ton et l'abbé Teslu chez Mme de Coulangc. Nous trouvâmes plaisant de l'aller ramener, à minuit, au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de Mme de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne ; une grande et belle maison où l'on n'entre point ; il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements; elle a un carrosse et des chevaux; elle est habillée modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité; elle est aimable, belle, bonne et négligée. On cause fort bien avec elle. »

Louis XIV semblait le seul qui jusque-là eût résisté à la séduction. Il avait peur « de ce bel esprit à qui il fallait des choses sublimes et qui paraissait à tous

égards si difficile à contenter ». Mais l'affection qu'il portait aux enfants de Mme de Montespan ne pouvait manquer de le rapprocher de celle qui avait consenti à les élever; et, insensiblement, il avait pris du goût pour cette femme « d'une humeur toujours égale, uiaitresse d'elle-même, modeste, raisonnable, qui joignait à des qualités si rares les agréments de l'esprit, et dont l'air de satisfaction intérieure, le calme parfait témoignaient si souverainement d'une vie sans reproche ». Dès ce moment peut-être aussi n'était-il pas insensible à d'autres charmes, bien qu'elle fût un peu plus âgée que lui. Au témoignage des Dames de Saint- Cyr, dont le portrait semble se ra|)porter à ce moment, <c Mme de Scarron avait le son de voix le plus agréable, un ton affectueux, un front ouvert et riant, le geste naturel de la plus belle main, des yeux de feu, les mouvements d'une taille libre si affectueuse et si régulière qu'elle effaçait les plus belles de la cour. Le premier coup d'œil était imposant et comme voilé de sévérité : le sourire et la voix ouvraient le nuage. » A la lin de 1673, le roi ayant reconnu ses enfants, Mme Scarron alla demeurer à la cour; l'année suivante, ayant reçu une partie de la somme qui lui avait été promise pour ses soins (27 décembre 1674), elle achetait la terre de Maintenon, à lacpielle était attachée une rente de quinze mille livres, et en 1675, à la veille de partir pour les eaux des Pyrénées avec le duc du Maine, elle en prenait, sur l'ordre de Louis XIV, le titre et le nom.

MADAME DE MAINTENO:^.

C'est alors que comniciira entre Mme de Montcspan et celle que, d'après La Fare, elle n'avait jamais cessé (le regarder comme une soubrette, la lutte qui devait se terminer par l'exil de la favorite et le triomphe de la gouvernante.

Les détracteurs de Mme de Maintenon la considèrent volontiers, à partir de cette épocjue, comme menant sans trêve ni repos une sorte de conspiration dont le résultat devait être de la porter jusque sur le trône. L'histoire se trouve ainsi singulièrement simplifiée; mais les choses de ce monde sont plus complexes, et c'est ce qui en fait l'intérêt psychologique. « Je persiste a trouver que cette femme n'était pas fausse », dit Mme du Deffand, qui avait étudié ta fond le caractère de Mme de Maintenon et qui en général la ménage si peu. Détacher le roi de Mme de Montcspan, tel paraît avoir été simplement le dessein de Mme de Maintenon; et ce qu'elle avait le droit de se promettre du succès, c'était, avec la gratitude de Marie-Thérèse, l'estime du roi et « l'honneur ». Comment eût-elle préfendu au delà? A huit ans de distance, qui pouvait prévoir la mort prématurée de la reine?

Que d'ailleurs elle ne se soit jamais oubliée ou, qu'à travers tout, suivant le mot de Sainte-Beuve, elle ait toujours négocié son influence propre, faut-il s'en étonner? Qu'elle y ait mis, en outre, autant de sagacité que de persévérance, et qu'elle ait « joué son jeu * avec une adresse supérieure, il y aurait presque de la

96 L'ÉDICATION DES FEJIMES l'AU LES FEMMES.

naïvelc à s'en plaindre. Assurément, par exemple, sans élre « la ténébreuse » que nous représente Saint-Simon, elle excédait sa pensée lorsque, dans sa première vieillesse, elle écrivait qu'elle haïssait naturellement la cour. Mais on ne peut mettre en doute, pour peu qu'on suive le détail de sa correspondance, que tout d'abord elle n'eut pas l'intention de s'y fixer. Mlle d'Aumale ne fait que résumer la préoccupation unique qui inspire les lettres datées de 1670 à 1674. quand elle dit : « Tous ses projets étaient de lâcher d'avoir quelque grâce du roi qui la mît définitivement en état de sortir de la misère qui l'avait tant éprouvée. » Son directeur, l'abbé Gobclin, aimait à lui l'aire entrevoir dans la vie religieuse le repos auquel elle aspirait; mais elle déclarait avec une grande franchise qu'elle n'en avait pas le goût. Elle avait autrefois « préféré son pauvre estropié à un couvent; elle était maintenant trop faite pour changer de condition ». On avait aussi songé à la marier « à un duc, assez malhonnête homme et fort gueux » : c'étaient la duchesse de Richelieu et Mme de Montesj)an qui s'étaient occupées de FalTaire. « J'ai bien assez de dé|)laisir et d'embarras, avait-elle répondu, sans en chercher dans un état qui fait le malheur des trois (juarts du gein-e humain. » Ses « châteaux en Espagne » allaient à s'établir quelque part, selon le bien qu'elle aurait, « une retraite pleine de tranquillité » (10 septembre 1674).

Son bien ne s'était guère augmenté. On peut compter avec elle; c'est une manière d'entrer dans .ses sentiments. Sa pension, qui était restée d'abord de 2000 livres, avait été portée en 1672 à 6000; et en 1674 ses épargnes s'élevaient à environ 50 000 livres. Le roi

JIADAMK DE MAlNTLiNOX. 97

fournit en deux fois les 200 000 livres de surplus que coûta Maintenon, et ce n'est qu'en 1079, à la suite de l'acquisition de trois petites terres voisines, que le revenu total du domaine, qui était de 12 000 livres, atteignit 15000. Le jour où elle entra en possession, elle éprouva comme un soulagement de sécurité. « Dès que je passai la cour du château, disait-elle à ses fdles de Saint-Cyr, je regardai avec un extrême plaisir la fenêtre de la chambre que je croyais la principale, pensant en moi-même : ce sera là que je finirai mes jours; je n'avais pas d'autre dessein que de vivre en paix avec mes paysans. » C'est la même satisfaction qui lui fait écrire à Charles d'Auhigné : « Mon cher frère, je crois que nous passerons une assez jolie vieillesse, s'il peut y en avoir de jolie : nous ne mourrons pas de faim. » Elle est encore toute à cette pensée lorsque, quelques mois plus tard, au cours de son voyage aux Pyrénées, s'étant arrêtée à Niort, où elle n'était pas revenue depuis plus de vingt ans, et s'amusant à réunir ses litres de nol)h'sse, elle exprime le regret de n'avoir pas choisi de [)référence pour se retirer le pays de ses ancêtres.

Si l'on entreprend d'analyser ce sentiment, ce qu'or» y trouve, outre le goiU sincère du repos — goût justifié par tant d'années d'agitation douloureuse, — c'est la lassitude « des choses terribles qui se passaient entre elle et Mme de Montespan ». L'inimitié avait couvé longtemps. Mme de Sévigné écrivait le 7 août 1675 : « Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra; c'est que cette belle amitié de Mme de Montespan et de son amie est une véritable aversion depuis près de deux ans.... L'amie est d'un orgueil qui la rend révoltée contre le?

ordres de l'autre : elle n'aime pas à obéir ; elle veut l)ien être au père, mais non pas à la mère ; elle lui

rind compte, et point à clic Ce secret roule sous

terre depuis plus de six mois ; il se répand un peu. » C'est à la fin de l'année 1675 que la guerre éclate. Le ton des lettres de Mme de Maintenon se modifie sensiblement. Elle ne se laisse pas exciter par les prétentions hautaines de Mme de Montespan ; mais elle soutient ses attaques. L'abbé Gobelin était arrivé à lui faire entendre que le devoir l'obligeait de rester où Dieu l'avait placée pour rompre une liaison scandaleuse. L'idée qu'elle est l'instrument de la Providence la domine chaque jour davantage et finira par la posséder pleinement.

C'est dans Mme de Sévigné, si friande des moindres incidents de la cour, qu'on doit chercher le détail de cette lutte, tour à tour ouverte et sourde, où Mme de Montespan s'abandonne à tous les transports d'une violence sans dignité, tandis que Mme de Maintenon, qui « n'ignore aucun déchaînement », qui écrit à son frère « qu'on est enragé contre elle », ne répond au redoublement des assauts que par un redoublement de patience, de sagesse, de manège consommé, « faisant connaître au roi un pays tout nouveau » et prouvant encore une fois que rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable. Mme de Sévigné note les rencontres, épie les conversations, en maïque la durée, saisit au vol les physionomies, les altitudes, les empressements contraints, les effusions bruyantes suivies de propos amers, et, au milieu du conilit où chaque parti se range, les résistances ou les défaillances du roi qui tiennent en suspens les ambitions rivales; jusqu'au jour où, la faveur enfin se fixant, Mme de

Maintenon est nommée seconde dame d'atours de la dauphine. La paix rentre alors dans les esprits comme par enchantement. « Dieu a suscité Mme de Maintenon pour me rendre le cœur du roi », disait la reine. Mais Mme de Maintenon restait du même coup engagée dans son œuvre. « Malgré l'envie que j'avais de me retirer, écrit-elle alors à l'abbé Gobelin, et malgié toute ma haine pour ce pays-ci, j'y suis attachée. C'est Dieu qui a conduit tout cela. »

Les trois années qui suivirent durent certainement compter parmi les meilleures de sa vie, et elles nous la montrent dans des dis|)ositions morales qui font comprendre par avance l'action qu'elle exerça à Saint-Cyr. La fonction qu'elle avait à remplir auprès de la dauphine l'éloignait nécessairement de Mme de Montespan, et c'est ce que Louis XIV avait cherché. On n'haliitait plus sous le même toit, on ne se voyait plus que de semaine en semaine, de mois en mois; on ne pouvait cependant éviter de se trouver en tête-à-tète, dans le carrosse du roi oîi il fallait bien se faire bon visage, dans les jardins de Versailles où les courtisans n'étaient pas loin et observaient. Un jour, Mme de Montespan emmène Mme de Maintenon à Clagny, et ses amis ne l'y croient pas en sûreté; mais Mme de Maintenon, qui raconte ces escarmouches avec beaucoup de bonne humeur, n'en est point émue. Femmes d'esprit toutes deux, elles avaient senti, l'une que le terrain lui manquait sous les pieds, l'autre qu'elle n'avait qu'à se laisser porter par le vent de fortune qui la poussait. Louis XIV avait décidément renoncé à ses désordres et paraissait charmé « de ce commerce d'amitié et de conversation sans contrainte et sans chicane que personne

100 L'ÉDICATION" DES FEMMES PAR LES KLMMES.

ne lui avait fait goûter jusque-là ». En même temps la « nouvelle favorite » entrait chaque jour davantage dans la confiance de la reine, qui, honneur insigne, lui donnait son portrait. La cour semhlaitne vivre plus que par elle. Trop glorieuse pour ne pas s'en réjouir dans son cœur, elle amortissait tant qu'elle pouvait l'éclat de son triomphe. Elle se donnait avec bonne grâce, quoique sans empressement, aux fêtes, aux sermons, aux voyages. 11 ne lui déplaisait pas de voir tout le monde s'habituer à son personnage, et elle s'y habituait ellemême sans trop de peine; mais elle ne s'en laissait point enivrer. Dès qu'elle trouvait une occasion de s'écarter, elle se faisait la vie de son choix, une vie tout à la fois « solitaire et remplie ». Elle entreprenait toutes sortes d'affaires : un nouveau plan de conduite pour le duc du Maine, un mariage pour son frère, l'yducation de sa belle-sœur et de sa nièce, la création d'une Charité à Rueil ; pour chaque chose elle entrait dans un détail infini, rédigeait des notes, dressait des comptes, envoyait des consultations; et cette activité, qu'elle réglait à son gré, lui était souverainement douce. « Je mène, écrit-elle à ses confidentes les plus intimes, une existence tout à fait conforme à mon humeur; je suis très heureuse. »

Le 30 juillet 1685, un mal soudain emportait la reine. Aussitôt après les funérailles, la cour se retira à Fontainebleau. Ici il est bien difficile de croire que Mme de Maintenon n'ait pas embrassé tout de suite et clairement l'avenir qui s'ouvrait devant elle. A défaut de sa propre correspondance avec Louis XIV, qu'il est si regrettable qu'elle ait détruite, il faut entendre le témoignage de Mme de Caylus. « Pendant le voyage

(le Fontainebleau qui suivit la mort de la reine, rapporte-t-elle, je vis tant d'agitation dans l'esprit de Mme de Mainlenon, c[ue j'ai jugé depuis, en la rappelant à ma mémoire, qu'elle était causée par une incertitude violente de son état, de ses pensées, de ses craintes et de ses espérances ; en un mot, son cœur' n'était pas libre et son esprit était fort agité. Pour cacher ses divers mouvements et pour justifier les Inrmes que son domestique et moi lui voyions quelquefois répandre, elle se plaignait de vapeurs, et elle allait, disait-elle, chercher à respirer dans la foret de Fontainebleau avec la seule Mme de Montchevreuil. Elle y allait même quebpiefois à des heures indues. Enfin les vapeurs passèrent; le calme succéda à l'agitation, et ce fut à la fin de ce même voyage. Je me garderai bien de pénétrer un mystère respectable pour moi par tant de raisons; je nommerai seulement ceux qui vraisemblablement ont été dans le secret; ce sont M. de Harlay, en ce tcmps-Ià archevêque de Paris, M. et Mme de Montchevreuil, Bontemps et une femme de Mme de Maintenon, fille aussi capable que qui que ce soit de garder un secret et dont les sentiments étaient fort au-dessus de son état. »

Ce secret ne sortit jamais d'une certaine obscurité. Mme de Maintenon se prêta « à être une énigme pour le monde » et ne fit aucune tentative pour que son mariage fût déclaré. Suivant les vraisemblances aussi, c'est dans les derniers mois de 1G84 qu'il s'acconq)lit.

« La place de Mme de Maintenon est unique, écrivait quelques mois avant l'événement Mme de Sévigné ; — il n'y en a point, il n'y en aura jamais de semblable. » La place est restée en effet unique dans l'histoire. Reine sans le paraître, Mme de Maintenon concentra entre ses mains toute la puissance : le dauphin, les princes de la famille royale la consultaient avec respect; « des parlements, des provinces, des villes, des régiments s'adressaient à elle dans tout ce qui devait aller au roi ; les grands du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d'autre route ». Elle n'empêchait point ces démarches « tant qu'elles restaient dans le privé ». Mais, en public, elle n'acceptait aucun hommage et s'étudiait à se perdre dans la foule. « Je l'ai vue à Fontainebleau, dit Saint-Simon, en grand habit chez la reine d'Angleterre, s'effa(;ant absolument et se reculant partout pour les femmes titrées, pour les femmes même d'une qualité distinguée, polie, affable, parlant comme une personne qui ne prétend rien, qui ne montre rien, mais qui imposait beaucoup. » Elle avait l'cfusé « la maison » que le roi avait voulu lui donner. Suivant Languet, qui l'a connue pendant les vingt dernières années de sa vie, « une marchande de Paris était ordinairement plus richement vêtue ». Cette simplicité n'était pas seulement une convenance extérieure : elle y conformait tous ses sentiments. Bien loin de rien oublier de son passé, elle s'y rattachait par toutes les prises qu'il lui offrait. Son premier soin avait été d'attirer le

marquis de Montchevreuil et sa femme à la cour. On doit croire avec Mme de Caylus qu'elle n'était pas fâchée de produire une personne d'une réputation sans reproche avec laquelle elle avait vécu dans tous leslemps, et qu'il ne lui parut pas inutile non phis d'avoir tout auprès d'elle une femme sûre et secrète jusqu'au mystère ; mais il faut hien reconnaître aussi avec Saint-Simon, qui n'a jias souvent de ces hons mouvements, qu'elle demeui-a « lidèle à tous ses vieux amis ». Elle avait élevé un monument à la mémoire de Scarron, dès que ses ressources lui avaient permis de le faire. Elle tenait à honneur de conserver ce qu'elle appelait ses charges d'héritage à l'égard des couvents oîi elle avait été élevée. Elle se souvenait de ses moindres parents de province. A peine avait-elle accepté l'éducation des enfants de Mme de Monlespan, qu'on la pressait de sollicitations. Son frère surtout, toujours hesogneux, ne les lui épargnait point. Elle avait commencé par le nmeîlre à sa place : « Je ne pourrais vous faire connétable, quand je le voudrais; et, (piand je le pourrais, je ne le voudrais pas, étant incapable de vouloir rien demander de déraisonnable à celui à (pii je dois tout et de qui je n'ai pas voulu qu'il fit pour moi-même une chose au-dessus de moi. Ce sont des sentiments dont vous pâtirez peutêtre; peut-cire aussi, sans l'honneur qui les inspire, je ne serais pas où je suis. » Mais, après avoir donné à d'Aubigné cette leçon de dignité, elle lui ouvrait généleusement sa bourse. Elle n'admettait, pour la servir, que ceux qui l'avaient toujours servie : Bontemps, Nanon, Manceau, la gouvernante à laquelle elle s'était attachée chez Mme de Villette, et son fils Delile; elle continuait d'écrire deux fois par semaine à sa mère

loi L'E[iU(;\TiON DES FEMMES PAR LES l'EMMES.

Céleste, comme si rien n'eût été changé dans sa vie. Les témoignages do respect exagéré rétonnaient presque et [)arfois l'impatientaient; elle grondait, en riant de bon cœur, l'aljbé Gobclin qui la comparait aux Clotilde, aux Berthilde, aux Blanche de Castille, qui ne savait plus comment la saluer et qui s'embarrassait dans les plis de sa soutane. Pour tous, en un mot, elle entendait être « toujours la même, et ne voulait pas être traitée autrement que rue des Tournelles »; elle tenait à ne paraître que ce qu'elle était — comme elle disait en caractérisant avec l)onhcur sa situation — « non pas grande, mais élevée ».

P(»liti(pienient, (juelle a été son action? C'est un point que nous ne pouvons cpic toucher, bien qu'il ne i'oit j)as sans rapport pour la connaissance de son caractère avec la question qui nous occupe. Elle y a trouve des juges sévères. Saint-Simon, la Palatine, de nos jours Mii-helet, l'accusent formellement d'avoir tenu les rênes du loyaume pendant les vingt dernières années du règne de bonis XIV et contribué personnellement à tous les malheurs de la Fi'ance. A l'entendre elle-même et les Dames de Saint-Cyr, elb; n'était pas née j)0ur la politique : « la droiture de son cœur et la justesse de son esprit l'éloignaient des intrigues » ; la maxime qu'elle s'était fait graver sur son cachet, reclè, lui interdisait tous les détours de l'ambition. Ce jugement, sans doute, n'est pas sans complaisance ; et l'on ne peut guère s'en rapporter à elle quand elle déclare qu'elle n'a point d'intérêt à servir. Toutefois d est certain qu'elle avait dans l'esprit plus d'exactitude que d'étendue, plus de prudence que de hardiesse. Ses lettres, où elle met son cœur à nu, ne révèlent aucun

projet concerté. Tous ses desseins sont à courte vue. Elle avait conduit sa vie au jour le jour admirablement et de façon à être toujours en mesure de saisir l'occasion, mais sans l'aire autre chose que de ne rien négli- ^QV de ce qui pouvait l'aider à naître; même pour Saint (",yr, elle n'arriva à la complète réalisation de sa pensée que grâce aux circonstances et par degré.

Il est vrai que Louis XIV s'adressait à elle volontiers : « Consultons la Raison^ disait-il. Qu'en pense Votre Solidité'! » On ajoute qu'il se plaisait à travailler dans sa chambre. Mais on sait aussi qu'elle ne participait pas aux délibérations du conseil et se tenait à. l'écart. Garder le foyer, continuer l'éducation des princes, faire celle de la jeune duchesse de Boiu'gogne. relever dans ses défaillances passagères et amuser Louis XIV, c'est en cela ({ue consistait son véritable rôle. Non ((u'elle fût indifférente aux questions qu'elle entendait traiter : elle était passionnée pour la grandeur du roi, qu'elle n(^ sé])aiait pas de la grandeur de la France. Mais, pour elle connue pour tout le monde, Louis XIV restait le maître, et d'un bout à l'autre de son règne la politique qu'il suit porte en effet la marque d'une incontestable unité. Par une influence intime et toute domestique, Mme de Maintenon put dans certaines conjonctures diriger ses choix : eût-elle vraiment osé combattre ses vues, sauf lorsqu'il s'agissait de la misère du peuple, dont elle était particulièrement touchée? Voltaire nous semble avoir établi la vérité dans sa mesure lorsqu'il la dépeint « ne s'empressant jamais de parler d'affaires d'État, rejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence de cabale, beaucoup plus occupée de plaire à celui qui gouver-

1;'0 L'ÉDUCATION DES FEMMES l'AK LES FEMMES.

liait que de gouverner, ménageant son crédit et ne remployant qu'avec une circonspection extrême ».

Les questions de loi sont les seules qu'elle eût vraiment à cœur. Autant elle manquait de goût pour l'administration du royaume, autant elle mettait de zèle à administrer la conscience du roi. Cette intervention dans les affaires de l'Église lui a fait attribuer une part considérable dans la persécution des protestants. Il est aujourd'liui acquis à l'histoire que la révocation de l'édit de Nantes a été « un acte politique » ; le mol est de Michelet. Toutefois il reste incontestable qu'il s'y mêla beaucoup de passion religieuse. Or à cet égard particulièrement Voltaire décharge Mme de Maintenon de toute responsabilité directe. « Elle toléra cette persécution, dit-il, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles , celle de Racine ; mais elle n'y participa pas : c'est un fait certain. » Tel est aussi le sentiment d'un étranger, Ézéchiel Spanheim, envoyé extraordinaire de Brandebourg, qui, sous le coup de l'événement et témoin désintéressé, écrivait en 1090 : « On ne saurait rien dire, sinon qu'elle a tout sacrifié au penchant du roi et à la résolution qu'il avait prise depuis longue main; qu'elle a voulu s'en faire un mérite auprès de lui; qu'elle a pu même se flatter quelque temps qu'on viendrait à bout de ce grand dessein sans y employer des moyens aussi extraordinaires et aussi violents que ceux dont on s'y est servi dans la suite; qu'elle n'a pas eu alors ou le pouvoir ou la volonté de l'en détourner et que la bigoterie est venue au secours de la prévention et d'ailleurs de son entière résignation aux volontés de Cette appréciation résume exac-

ÎIADAME DE MAINTENUE. 107

tement, à notre avis, les sentiments de Mme de Mainlenon. Il serait dil'flcile de prétendre ([n'elle ait vu sans satisfaction une entreprise qui avait pour objet de convertir les hérétiques : elle était aussi enracinée dans sa foi nouvelle qu'elle avait eu de peine à se détacher de l'ancienne. Mais ce n'est pas une raison pour mettre à sa charge les « extrémités déplolahles » qui suivirent l'acte de 1685. « L'on est bien injuste de m'attribuer tous ces malheurs, écrivait-elle : s'il était vrai que je me mêlasse de tout, on devrait bien aussi m'attribuer quelques bons conseils. Il y a quinze mois que je suis en faveur; je n'ai jamais nui à personne. Je gémis des vexations qu'on fait : mais, pour peu que j'ouvrisse la bouche pom' m'en plaindre, mes ennemis m'accuseraient encore d'être protestante, et tout le bien que je pourrais faire serait anéanti. » Louis XIV ne se plaignait-il pas qu'elle ne fût point « assez animée contre ses coreligionnaires »?Ce qu'elle demandait, c'était qu'il fut fait usage avant tout des moyens qu'offrait l'éducation pour « ramener les consciences égarées». On ne peut donc lui refuser ce témoignage, qu'elle avait mis du côté de l'humanité son cœur et sa raison. On voudrait seulement que, moins préoccupée de sa situation personnelle et assurée d'ailleurs de son crédit, la pelite-lîlle d'Agrippa eût ])rotesté plus hautemeiit contre les violences; on voudrait surtout que , dans la conversion à laquelle elle soumit les enfants de sa tante de prédilection, Mme de Villette, elle se fût souvenue davantage de ses propres angoisses et des sacrifices qui lui avaient été imposés.

Si l'influence générale qu'elle exerça sur les mœurs de la cour et du roi s'inspira trop souvent du même

esprit de circonspection , les résultats du moins en furent salutaires. Louis XIV croyait volontiers expier ses fautes quand il se montrait inexorable pour celles des autres. Mme de Maintenon, qui le remarque, le ramena à un sentiment mieux éclairé de ses devoirs. Elle ne pouvait lui donner des idées plus larges que celles suivant lesquelles elle s'était elle-même toujours dirigée; mais elle avait le souci profond de ce qu'il devait à sa gloire et à ses malheurs. C'est le jugement qu'en porte avec impartialité M. Th. Lavallée, s'inspirant de Dangeau*. « Elle borna trop sa pensée et sa mission au salut de l'homme et aux affaires de la religion ; l'on peut même dire qu'en beaucoup de circonstances elle rapetissa le grand roi ; toutefois elle ne lui fit entendre que des conseils désintéressés, utiles à l'État et au soulagement du peuple ; et en définitive elle a fait à la France un bien réel, en réforniant la vie d'un homme dont les passions avaient été divinisées, en arrachant à une vieillesse licencieuse un monarque qui, selon Leibnitz, faisait seul le destin de son siècle; enfin, en le rendant capable de soutenir avec un visage toujours égal et véritablement chrétien les désastres de la fin de son rè'qie. »

La seule affaire où Mme de Maintenon ne réserva rien d'elle-même, qui l'absorba et qui la révéla tout

1. « C'était une femme d'un si grand mérite, dit Dangeau, qui avait fait tant de bien et tant empcché de mal durant ta faveur, qu'on n'en saur.iit rien dire de trop. »

entière, c'est la création de Saiut-Cyr. Après sa vie, Saint-Cyr a été son œuvre maîtresse.

Jamais elle n'avait perdu le souvenir des misères auxquelles aurait succombé une âme moins bien trempée que la sienne. Aussitôt qu'elle put disposer des laveurs du roi, elle nourrit le dessein d'épargner aux jeunes fdies pauvres ce dont sa propre jeunesse avait tant souffert. Elle avait rencontré chez les Montclievreuil une religieuse ursuline. Mme de Brinon, qui, faute de ressources, avait dû abandonner le couvent qu'elle dirigeait à Rouen. Mme de Brinon s'était établie à Montmorency avec une de ses anciennes compagnes, Mme de Saint-Pierre. Ce fut le modeste berceau de Snint-Cyr. Mme de Maintenon avnit fourni à Mme de Brinon quelques pensionnaires au\(pi('lles « on apprenait leur religion, à lire, à écrire et à compter » (1680). Le |)laisir qu'elle prenait à voir cultiver ces jeunes plantes, dit Languet, lui donna envie de les rajqiroclier d'elle, afin de pouvoir les visiter plus fiicilcment. Elle loua à Bueil, aux environs de Saint-Germain, une maison qu'elle pourvut de tout ce qui était indispensable pour recevoir soixante jeunes lilles de bourgeoisie et de petite noblesse (1082); elle comptait, au sortir de l'école, « les placer ou établir par mariage », Peu après, elle y adjoignit une cinquantaine d'enfants pauvres qu'elle envoya de sa terre de Maintenon. Ces « petites sœurs » furent installées dans les communs et au rezde-chaussée : les travaux manuels étaient leur principale occupation ; il s'agissait de les dresser à un métier : c'était, pour employer les formules modernes, une sorte d'école primaire professionnelle annexée à ce qui, eu égard au temps, représentait une école secondaire.

Riieil était pour Mme de Maintenon « un lieu de délices ». A peine était-elle partie qu'elle mourait d'impatience de se retrouver « dans son étable ». « J'en reviens toujours plus assotée, disait-elle; le succès passe mon espérance. »

Le succès fut tel, que, moins de dix-huit mois après l'organisation de la maison, le roi, qui venait d'acquérir, pour l'agrandissement du parc de Versailles, le château de Noisy, décida que les élèves de Rueil y seraient établies. Trente mille livres furent consacrées aux travaux d'appropriation; ils étaient achevés le 3 février 1684. Louis XIV avait promis d'entretenir cent jeunes fdles. Ce nombre fut bientôt atteint et au delà. « Jugez de mon plaisir, écrivait Mme de Maintenon à son frère le 7 avril 1685, quand je reviens le long de l'avenue, suivie de cent vingt-quatre demoiselles. » Un plan d'organisation générale avait été adopté. Les élèves étaient partagées en quatre classes, suivant leur âge et leur instruction. Elles portaient un uniforme. On leur appienait le catéchisme, la langue française, un peu de calcul et de musique, surtout les travaux d'aiguille. « Faisons, disait Mme de Maintenon, une maison qui soit le modèle des autres, non pour nous attirer des louanges, mais pour nous donner envie de les multiplier. » Sa visée, à ce moment, s'arrêtait là.

Elle ne larda pas à concevoir une ambition plus haute. De toutes parts la cour venait voir ses hlles. Le roi lui-même renouvelait ses visites. Il était fort préoccupé de l'état de la noblesse, qui se plaignait d'être sacrifiée. Dans tous les pays du monde, répétaiton après le marquis de Sourches, les emplois de guerre donnent les moyens de subsister : en Fiance on se bat

MADAME DE MAIINTENON, 111

à qui le& aura pour se ruiner. Louis XIV venait de fonder l'Hôtel des Invalides pour les officiers vieux ou blessés, et de créer les compagnies de Cadets pour les fils de gentilshommes. C'est à la même pensée que se raftache l'établissement de Saint-Cyr. « Beaucoup de compassion pour la noblesse indigente, parce que j'avais été orpheline et pauvre moi-même, écrivait Mme de Maintenon, et un peu de connaissance de son état me firent imaginer de l'assister pendant ma vie. » Jamais reine de France n'avait rien entrepris de semblable ; et c'était ce que Louvois objectait au roi, en se récriant sur la dépense, alors que la guerre avait épuisé le trésor. Mme de Maintenon triompha. Le projet avait été d'abord de recevoir cinq cents demoiselles qu'on élèverait jusqu'à r;uinze ans. Après délibération, le conseil du roi cor-clut « que fa charité d'élever et d'instruire des filles jus(pi'à cet âge serait bien peu de chose, si on les renvoyait dans le monde à l'âge le plus périlleux; qu'à la vérité la peine de les garder jus(pi'à vingt ans serait très grande ; mais que la piété voulait qu'on se chargeât des filles aux mêmes conditions que les mères le font des enfants ; que des filles ainsi élevées auraient une éducation complète et pourraient en instruire d'autres ; qu'on devait moins s'attacher à en soulager un grand nombre qu'à faire de la fondation une source d'instruction sainte pour tout le royaume ; qu'il fallait donc se réduire à deux cent cinquante demoiselles, qui seraient gratuitement reçues, élevées, nourries et entretenues de toutes choses jusqu'à l'âge de vingt ans, et auxquelles une dot serait constituée pour entrer soit en ménage, soit au couvent. » Le château de Noisy ne répondait plus à un plan si vaste. Un domaine fut

11'2 L'EDUCATION DES l'EMMKS l'AU LES FEMMES.

acheté aux enviions de Versailles (9 avril 1685). Mansard fut chargé d'y édifier la maison. L'armée fournit deux mille cinq cents ouvriers qui travaillèrent presque jour et nuit pendant quinze mois ; l'acquisition du Jomaine avait coûté 13'i 000 livres; la construction, ! ÎO 000 suivant les Mémoires des Dames de Saint-Cyr, 1 077 000 suivant les registres des bâtiments du roi. Le 2 août 1686, la communauté de Noisy s'y transpoila.

« Ouel avantage, s'écrie Mme de Caylus interprétant avec une iidclité émue la pensée de sa lante, quel avantage pour une famille aussi pauvre que noble, et pour un vieux militaire criblé de coups, après s'être ruine dans le service, de voir revenir chez lui une fille bien élevée, sans qu'il lui en ait rien coûté pendant treize années qu'elle a pu demeurer à Saint-Cyr, apportant même un millier d'écus, qui contribuent à la marier ou à la faire vivre en province! Mais ce n'est encore que le moindre objet de cet établissement; celui de l'éducation que celte demoiselle a reçue et qu'elle ré])and ensuite dans une famille nombreuse est vraiment digne des vues, des sentiments et de l'esprit de Mme de Maintenon. » C'est bien en efl'ct l'esprit de Mme de Maintenon qui est là. Tout ce qu'elle avait d'expérience et de raison, de sentiments élevés et délicats, de résolution et de tendresse, de souvenirs du passé et de pensées d'avenir, elle le recueillit au profit de Saint-Cyr et l'y appliqua.

L'iiistoire de Saint-Cyr peut se partager en deux périodes : la période avant et la période après les représentations à'Esther. Saint-Cyr, dans sa conception première, ne fut pas seulement une idée généreuse : c'était aussi une idée nouvelle, « la première sécularisation, dit Saint-Marc Girardin, sécularisation intelligente et hardie, del'éducafion des femmes », Louis XIV n'aimait pas les couvents. Il considérait « qu'il était de la politique générale du royaume de diminuer ce grand nombre de religieux, dont la plupart, inutiles à l'Église, étaient onéreux à l'État ». Il voulait qu'il n'y eût « à Saint-Cyr rien qui sentît le monastèie ni par les pratiques extérieures, ni par l'habit, ni par les oflices, ni par la vie, qui devait être active, mais aisée et commode, sans austérités » ; il entendait fonder, « non une congrégation de religieuses, mais seulement une communauté de fdles pieuses, capables d'élever les jeunes fdles dans la crainte de Dieu et dans la bienséance convenable à leur sexe; à quoi elles s'engageraient par les vœux simples de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, et par un quatrième, d'élever et d'instruire les demoiselles ». Ce caractère d'origine avait laissé chez les Dames de Saint-Cyr un souvenir si vif que c'est dans leurs Mémoires, rédigés plus de cinquante ans après la création, qu'on en trouve l'expression la plus exacte. Il était conforme à l'opinion du temps. « Il ne faut pas, écrivait l'auteur anonyme de Vlnstruction chrétienne publiée en 1087, il ne faut pas tenir les filles

Ui L'ÉDUCATION DES FEMMES PAR LES FEMMES.

toujours liées et captives, comme on fait en Italie et en Espagne : ce serait les traiter en esclaves et leur donner plus d'envie de goùler au monde, dont on les éloigne si fort. » Le Père La Chaise était d'accord sur ce point avec Fénelon. « L'objet de Saint-Cyr, disait-il, n'est pas de multiplier les couvents, qui se multiplient assez d'eux-mêmes, mais de donner à l'Etat des femmes bien élevées : il y a assez de bonnes religieuses et pas assez de bonnes mères de famille; les jeunes fdles seront mieux élevées par des personnes tenant au monde. » Pour Mme de Maintenon, dans le principe, il ne lui eût pas disconvenu de lier la communauté par des vœux absolus, afin de donner à la fondation plus de stabilité. Mais elle connaissait, elle aussi, les misères des couvents; elle se défiait de la séquestration des religieuses, de leur oisiveté, de « leur sottise ». Quelques années plus tard, alors qu'elle se reprochait d'avoir cédé à ses premiers entraînements, elle appréciait les débuts de Saint-Cyr en ces termes d'une netteté saisissante : « Nous voulions une piété solide, éloignée de toutes les petitesses de l'esprit, un grand choix dans nos maximes, une grande éloquence dans nos instructions, une liberté entière dans nos conversations, un tour de raillerie aimable dans la société, de l'élévation dans notre piété et un grand mépris pour les pratiques des autres maisons, »

C'était l'agrément qui dominait dans ce programme, et l'agrément, en effet, est bien la note charmante de Saint-Cyr naissant. Lorsque les demoiselles y étaient entrées en venant de Noisy, qui déjà cependant ressemblait si peu à Rueil, elles s'étaient crues transportées dans le paradis terrestre. Il semble qu'on eût

MADAME DE HAINTENON. 115

voulu leur en conserver l'illusion. On avait retranché de l'uniforme, d'une distinction sobre et gracieuse, fout ce qui aurait pu lui donner un air monacal, et l'on n'y ménageait ni les choux ni les rubans; on ne s'appelait ni ma sœur, ni ma mère; les usages de la vie ordinaire étaient respectés. L'instruction s'inspirait du même esprit. « Il fallait que les demoiselles ne fussent pas si neuves quand elles s'en iraient, que le sont la plupart des filles qui sortent des couvents, et qu'elles sussent des choses dont elles ne fussent point honteuses dans le monde. » On leur faisait faire entre elles, touchant leurs principaux devoirs, des conversations ingénieuses composées exprès ou qu'elles composaient ellesmêmes sur-le-champ ; on les exerçait à parler sur les histoires qui leur avaient été lues, à réciter par cœur les meilleurs poètes; et Mme de Maintenon répétait avec conviction : « Ces amusements sont bons à la jeunesse, ils donnent de la grâce, ornent la mémoire, élèvent le cœur, remplissent l'esprit de belles choses». Elle avait apporté une sorte de coquetterie littéraire jusque dans la rédaction des constitutions. La formule en avait été préparée par Mme de Brinon. Après s'être assuré de l'agrément du Père La Chaise et de l'abbé Gobelin, on l'avait soumise à Racine et à Despréaux, et Mme de Maintenon leur avait fait recommander « de ne pas gâter les expressions et les pensées par trop de pureté de langage ». « Vous savez, disait-elle, que dans tout ce que les femmes écrivent, il y a toujours mille fautes contre la grammaire, mais, avec votre permission, un agrément qui est rare dans les écrits des hommes. » Rien ne lui paraissait trop exquis pour élever les demoiselles « chrétiennement, raisonnable-

incnt et noblement ». C'est à Mlle Scudéry qu'elle avnit demandé des modèles de Conversations; c'est Fénelon qui venait faire les prônes ; c'est Lulli qui composait la musique des chœurs; c'est Racine enfin qui, pour les représentations théâtrales, allait fournir les tragédies.

L'usage et le goût de la déclamation avaient été introduits à Saint-Cyr par Mme de Brinon; mais, dans le choix des morceaux qu'elle faisait apprendre, elle apportait plus de zèle que de discernement; le plus souvent c'était elle qui les écrivait ; et, si le sentiment en était d'ordinaire irréprochable, on n'en pouvait dire autant de l'invention ni de l'expression. Mme de Maintenon lui avait conseillé de prendre quelques pièces de Corneille et de Racine, choisies « parmi celles qui sembleraient assez épurées des passions dangereuses à la jeunesse ». Mais il arriva qu'un jour les petites filles jouèrent si bien Androniaque, qu'il fut décidé qu'elles ne la joueraient plus : « ni Androniaque ni aucune de vos pièces », avait écrit Mme de Maintenon au poète. Cependant, après réflexion, elle estima que nul mieux que Racine ne pouvait faire, « sur quelque sujet de piété et de morale, une espèce de poème où le chant lut mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui rendit la chose plus unie et moins capable d'ennuyer ».

La première représentation à'Esther eut lieu le mercredi 26 janvier 1689, à deux heures de l'après-midi, en présence du roi. Quatre autres suivirent les 5, 5, 15 et 19 février. Le roi d'Angleterre assista à celle du 5. « Toute la France, dit Saint-Simon — pour qui toute la France se résumait dans la cour, — y passa. » Mme de

Sêvigné, qui ne put être que du dernier jour, « ne voulait pas croire qu'elle irait, tant qu'elle ne fut pas partie », et l'on connaît la lettre qu'elle écrivit le lendemain à sa fille ; « Nous écoulâmes, le maréchal et moi (il s'agit du maréchal de Bellefbnds), avec une attention qui fut remarquée et de certaines louanges sourdes et bien placées qui n'étaient peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : ... c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien.... » Le ravissement étttit général; et, deux ans après, le 22 février 1691, Racine donnait Af Italie. Mais les riches habillements qui avaient été préparés pour Alhalie ne servirent (ju'une fois. A l'enthousiasme avait succédé l'inquiélude. Cette aflluence du |)his beau monde, les applaudissements que les demoiselles en recevaient, leur avaient enflé le cœur : elles étaient devenues fières et dédaigneuses; il n'était plus question cnlre elles que de bel esprit. Jésuites et Jansénistes se réunissaient pour blâmer ces représentations. « On disait à Mme de Maintenon — c'est Mme de Cayhis qui parle — qu'il était honteux h elle d'exposer sur le théâtre des demoiselles rassemblées de toutes les parties du royaume pour recevoir une éducation chrétienne, et que c'était mal répondre à l'idée que l'établissement de Saint-Cyr avait fait concevoir. » Les esprits les moins prévenus s'associaient à ces critiques. Mme de La Fayette était une des plus vives à signaler le péril. Mme de Maintenon, qui ne l'avait peut-être pas aperçu tout d'abord, en fut plus effrayée que personne dès qu'elle s'en rendit compte, et, il faut le reconnaitre, elle n'en accusa

qu'elle-même. « Il est bien juste que j'en souffre, écrivait-elle, puisque j'y ai contribué plus que personne. Mon orgueil s'est répandu par toute la maison, «ît le fonds en est si grand, qu'il l'emporte par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr; mais j'ai bàli sur le sable. J'ai voulu que nos filles eussent de l'esprit, qu'on leur élevât le cœur, qu'on leur formât leur raison. Elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous; elles ont le cœur élevé et sont plus bautaines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus grandes princesses ; à pai-ler même selon le monde, nous avons formé leur raison et fait des discoureuses, présomptueuses, curieuses, liardics; c'est ainsi qu'on réussit quand le désir d'exceller vous fait agir. »

Sa résolution fut bientôt arrêtée. L'action s'exerça d'abord sur les demoiselles dans le détail même de leurs études et de leur vie. On visita les classes, on examina les livres et les cabiers. pour ne laisser rien subsister de ce qui pouvait exciter la pensée ; les Conversations de Mlle de Scudéiy furent proscrites ; Racine fut sacrifié à Duché. On s'en prit jusqu'à l'uniforme; les choux furent supprimés, les provisions de rubans réduites et ramenées par quartier de trois aunes à deux, puis à une. Ce n'était là d'ailleurs qu'un prélude à la révolution qui se préparait. Il fallait atteindre les sources où s'alimentait l'esprit de Saint-Cyr. Dès la fin de l'année 1688 Mme de Brinon avait été écartée; elle n'était point faite même pour la contiainte si douce des premières règles de Noisy : elle ne s'était jamais désintéressée des louanges du monde, se plaisait à les provoquer, et « inspirait aux novices ses

MADAME DE MAliNTENON. 119

idées de grandeur ». Celle qui l'avait remplacée, Mme Loubert, était plus docile à l'esprit nouveau ; mais, pour l'imposer, une haute volonté devenait nécessaire. La force manquait au vieil abbé Gobelin : Mme de Maintenon dut choisir un nouveau directeur. Après avoir un moment hésité entre Bourdaloue et Fénelon, elle s'adressa à Des Marais, évêque de Chartres, grand homme de bien, théologien profond, esprit sage, mais rigide et étroit'. La première pensée de l'abbiî fut de transformer Saint-Cyr en couvent. Louis XIV s'y opposa : il n'avait pas voulu, dit-il, faire des religieuses. Soutenu par Mme de Maintenon, Des Marais linit par vaincre toutes les résistances : le 1" décembre 1692, la maison de Saint-Louis était convertie en monastère régulier de l'ordre de Saint- Augustin.

Quelques semaines auparavant, Mme de Maintenon adressait aux dames ces instructions : « Il faut reprendre notre établissement par ses fondements; il faut renoncer à nos airs de giandeur, de hauteur, de fierté, de suffisance ; il faut renoncer à ce goût de l'esprit, à cette délicatesse, à cette liberté de parhir, à ces murmures, à ces manières de raillerie toutes mondaines, enfin à la plupart des choses que nous faisions. Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées; il faut la oublier dans leurs classes, leur faire garder les règlements de la journée et leur peu parler d'autre chose. » Cette austérité de ton jeta d'abord un grand trouble dans l'esprit des demoiselles. « Les plus sages, disent les Mémoires, se contentèrent d'en être très sérieuses,

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