‹ L'éducation des jeunes fillesChapitre 16 sur 40 · PREMIERE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIERE LEÇON

Introduction.

Au moment d'aborder la seconde partie^ de notre sujet, l'éducation des jeunes filles, peut-être convient-il de jeter un coup d'œil sur le chemin parcouru. Il nous a paru que la femme a les mêmes facultés que riiomme, mais autrement combinées et diversement développées. Les qualités qui dominent en elles sont autres et non pas moins précieux que celles qui dominent chez les hommes. Comme le dit très bien Joseph de Maistre dans une célèbre lettre, vraiment jolie, à sa fille, les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité. Elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime féminin. « L'erreur de certaines femmes est de s'imaginer que, pour être

1. Voir Psyc/iologie de la femme^ par Henri Marion, un vol. in-18 Jésus (Librairie Armand Colin).

L'kDUCATION des JEUNLS fILLE<=. 1

distinguées, elles doivent Tetre à la manière des hommes. Il n'y a rien de plus faux. La femme ne peut être supérieure que comme femme; dès qu'elle veut émuler Ihomme, ce n'est qu'un singe. »

Je cite avec un plaisir particulier ces écrivains, comme Dupanloup ou Joseph de Maistre, parce que leur conception de la vie humaine étant en grande partie opposée à la nôtre, leur idéal théocratique étant le plus contraire à notre idéal tout rationnel et démocratique, quand je trouve chez eux une formule à laquelle je puis souscrire, il y a de grandes présomptions pour qu'elle exprime une vérité indéniable, susceptible d'être dépassée, peut-être, mais pouvant compter pour définitive.

Si tels de ces écrivains ont parfois une tendance à exagérer les différences psychologiques des deux sexes et à les perpétuer même dans ce qu'elles ont de factice et de fâcheux, tendance contre laquelle nous ne manquerons pas de réagir, au moins ont-ils vu à merveille et très bien marqué ces différences.]

Dupanloup, par exemple, a des pages fort bellesJ dans ses Lettres sur V Éducation des filles, sur ce qu'if appelle « le plan divin ^), c'est-à-dire sur le caractère propre et la fonction de la femme dans le plan général de la vie humaine. Quoique ces considérations psychologiques soient attachées d'une façon un peu arbitraire et tout épiscopale au récit littéral de la genèse (la femme tirée d'une côte d'Adam), elles n'en sont pas moins justes et fines. Il reconnaît à la femme « comme une spiritualité plus grande, moins de propension aux satisfactions matérielles, plus de facilitée s'élever vers l'idéal et l'infini.... » Plus faible, (( elle tire souvent de sa faiblesse même son extrême

puissance ». La femme est « pour ainsi dire plus âme que l'homme ». N'est-ce pas là sa force par excellence? Elle a l'élan du cœur, depuis Télan de la simple tendresse, si irrésistible, jusqu'à celui de l'amour divin et de l'enthousiasme religieux.

Force et faiblesse, en effet, tour à tour et tout à la fois, le cœur est en elle la faculté dominante; c'est chez elle qu'on peut dire qu'il est primum movens et ultimum saliens. 11 donne le mouvement à son intelligence; il fait la grandeur comme il explique les défaillances de son caractère. Sans doute pour être prompte à s'émouvoir, elle n'est pas toujours plus « altruiste », au sens fort du mot. Cependant il est certain qu'elle est plus capable du pur désintéressement, que son affection, moins personnelle, est plus prompte au sacrifice et à tous les dévouements. Quelle indulgence et souvent quel pardon des injures dans l'amour conjugal! Et quel oubli d'elle-même dans l'amour maternel!

A cette riche spontanéité de sa nature affective répond et peut-être même est attachée la vivacité, la finesse d'intuition qui est le trait caractéristique de son intelligence. Souvent indifférente à la vérité abstraite, faute d'habitude, d'ailleurs, et d'exercice bien plus que par inaptitude native, elle a, dans l'ordre des choses concrètes , une sûreté et une finesse de jugement qui fait d'elle, à l'occasion, la plus habile et la plus prudente conseillère. A une Condition, toutefois, c'est que la vérité ne lui soit pas masquée par son cœur.

De même, nous avons vu qu'il n'y a pas de courage, qu'il n'est pas de résistance dont elle ne soit capable au service de ses sentiments : elle a alors un

ressort incroyable, une espérance indomptable contre tout espoir, une capacité de souffrir sans se plaindre, une résignation, une patience dans les maux irréparables qui dépassent tout ce qu'on peut dire et n'ont d'égal que son héroïsme dans la lutte pour ceux qu'elle aime. En revanche, elle a pour eux aussi toutes les timidités, toutes les angoisses paralysantes, et quelquefois toutes les faiblesses.

En somme la femme complète l'homme. Sa destinée sociale n'est donc pas d'entrer en concurrence avec lui sur le terrain de l'activité virile : conception fausse et grosse de toutes les déceptions. Mais elle a, comme lui, sa destinée individuelle de personne raisonnable et libre; et c'est par une union contractée sur le pied de la parfaite égalité morale, qu'elle forme avec lui la famille, noyau de l'organisme social. Le rôle propre de la femme, c'est d'adoucir et de perfectionner la vie, la vie privée avant tout, mais par elle, et au moins indirectement, la vie publique. Il nous a semblé, sinon, comme le dit Mme de Staël, qu'on doit l'exclure des affaires publiques, du moins qu'elle-même, par prudence, par ; sagesse et intelligence de sa vraie mission, doit se les interdire. Nous croyons que presque toutes sentiront la vérité de cette autre parole de la même femme, la mieux partagée de son sexe en dons virils : « rien n'est plus opposé à leur vocation naturelle que ce qui leur donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire elle-même ne saurait être pour les femmes qu'un deuil éclatant du bonheur. »

Est-ce h dire qu'il faille les élever uniquement pour les subordonner à l'homme? Pas le moins du monde. L'idée de Rousseau qu'il faut élever Sophie pour

faire le bonheur d'Emile est ridicule, tant elle rabaisse l'idéal de Téducation féminine. Quand il serait vrai que la femme ne doit aspirer à rien de plus qu'à embellir la vie de l'homme (et cela est vrai, en eflet, en un sens supérieur), encore les hommes n'auraient-ils pas bonne grâce à lui imposer cet idéal. Mais la vérité est autre, et plus large. Il ne faut pas plus élever la femme pour l'homme que l'homme pour la femme; mais tout autant, car ils ont exactement les mêmes droits. Il faut les élever l'un pour l'autre, et tous deux pour quelque chose qui les dépasse, savoir la famille qu'ils composent, la nation dont cette famille est l'élément, l'humanité qu'ils portent en eux et dont l'avenir sera ce qu'ils le feront. J'ai déjà insisté sur ce point : il faut élever la femme, ni plus ni moins que l'homme, à la pleine dignité de personne morale. Donc il importe de cultiver toutes ses aptitudes, de fortifier toutes ses énergies, en corrigeant autant que possible toutes ses faiblesses, afin qu'elle vaille premièrement tout ce qu'elle peut valoir. Ainsi élevée, elle pourra excellemment accomphr son rôle auprès de l'homme et clans la famille s'il lui est donné d'en fonder une; et elle pourra aussi, le cas échéant, se passer avec fierté et dignité de l'appui de l'homme, et manquer, sans en trop souffrir, des joies de la famille, si elle en est sevrée.

Excès pour excès, je craindrais peut-être moins une éducation qui n'aurait pas en vue le mariage qu'une éducation qui l'aurait en vue exclusivement. Car j'ose dire, et c'est l'enseignement qui s'est dégagé de notre étude de la psychologie des femmes, qu'il n'est nullement à craindre de les voir s'éprendre trop

de je ne sais quelle mauvaise indépendance, radicalement contraire à leur nature; au lieu qu'il n'y a rien de plus humiliant que la chasse au mari, de plus triste que Tattente fiévreuse du mariage qui ne vient pas, dans le désœuvrement ou l'agitation vide d'une vie toute mondaine qui se passe à tendre des pièges aux épouse urs.

Rappelez-vous, à ce sujet, la réponse spirituelle d'Alexandre Dumas fils * aux questions d'une jeune fille de vingt ans qui s'étonnait d'aller au bal depuis deux ou trois ans déjà avec son joli minois et sa « belle éducation », et de ne voir, comme sœur Anne, rien venir! Avec quel amer bon sens il la persiflait, se moquant de cette « belle éducation » qui ne lui avait appris qu'à courir le monde pour y pêcher un mari en jetant de la poudre aux yeux! « Vous attendriez peul-etre moins, lui disait-il, et en tous cas, vous souffririez moins, si vous aviez appris à aimer le travail pour lui-même et à l'honorer. » Voilà pour donner à penser à ceux qui vont répétant : élevez-les uniquement pour les maris! Gomme si cela suffisait, même avec tous les trésors du cœur. Être quelqu'un, par soi-même, être une vraie femme, au sens plein et au meilleur sens du mot, pouvoir, au besoin, se suffire^ matériellement et surtout moralement, avant tout n'avoir aucun des besoins factices de l'oisiveté luxueuse, enfin savoir tirer de la science, de l'art, des lettres toutes les joies pures qu'elles donnent, voilà encore une fois le moyen de pouvoir, au gré du sort, se passer d'un mari, s'il manque, le fixer et le combler, s'il s'offre, se faire dans les deux cas une

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