Le Fifj'irOj 4 février
vie qui pourra être plus ou moins heureuse, mais qui sera sûrement utile et honorée et dont personne n'osera dire qu'elle est une vie manquée.
Le but ainsi replacé sous nos yeux, nous pouvons passer à la recherche des moyens et aborder les mille questions pratiques relatives à l'éducation des fdles. Il y a les questions les plus extérieures, en quelque sorte, celle du milieu le plus favorable, celle des conditions les plus propices à cette éducation : est-ce la famille, est-ce la pension? Mais à la famille la mieux pourvue il faut des auxiliaires : institutrice à demeure, leçons particulières, cours publics ou écoles; nous aurons à discuter le choix à faire entre ces divers moyens; et chemin faisant, il faudra nous prononcer sur la question si délicate de la coéducation.
Puis, entrant dans le vif des choses, nous traiterons le plus profondément qu'il nous sera possible de l'éducation morale des filles, d'abord en les suivant dans le développement régulier ou anormal de leurs penchants et comme dans leur croissance morale, puis en remontant aux principes supérieurs qui doivent soutenir leurs meilleurs sentiments et leurs plus solides habitudes. Alors nous pourrons considérer les signes propres du caractère féminin et les difficultés particulières auxquelles la pédagogie féminine a tant de peine à pourvoir. Car il y a des choses qui ont une importance relativement secondaire pour les garçons et qui en ont une infiniment plus grande pour les filles, par exemple les compagnies, les familiarisés, le respect de l'opinion. Comment leur apprendre à tenir compte de l'opinion dans la mesure qu'il con-
vient, et cependant à garder cette indépendance de la conscience qui est le devoir fondamental pour tous, même pour les femmes? C'est toute la question du savoir-vivre et des convenances.
C'est une difficulté analogue que de savoir comment on peut les plier à l'obéissance, au besoin plus sévèrement que les garçons, — car rien ne les gâte tant que de ne pas leur résister, — et, en même temps, les exercer au sentiment de la responsabilité.
Vous avez pu le voir déjà, je ne regarde ni comme possible, ni comme désirable d'exclure toute religion de l'éducation de la femme, qui est le plus religieux des êtres. Mais la religion dont il s'agit doit être essentiellement modérée, humaine, tolérante; ce doit être cette « religion raisonnable » dont parle Locke, qui est la fleur même de la moralité. Ainsi l'entendent, je dois le dire, tous les grands éducateurs. Je n'en trouve pas un qui regarde comme suffisante par elle-même une piété mystique qui laisserait la femme ignorante et insouciante de ses devoirs temporels.
Idéalistes, les femmes le sont au plus haut point par nature; mais à leur bon vouloir, qu'il est toujours facile d'exalter, il faut une base solide, positive. L'éducation doit les mettre non seulement en disposition de faire leur devoir, mais en mesure de le toujours bien entendre. Aussi ne sera-ce ni déchoir, ni presque changer de sujet que de descendre des hauteurs de l'éducation morale et religieuse dans l'humble détail de l'éducation physique, de l'éducation domestique, de l'éducation ménagère et même professionnelle. Ce ne serait pas seulement une éducation incomplète, mais une éducation morale en l'air, pour ainsi dire,
et manquée, que celle qui, en donnant aux femmes la soif de toutes les perfections et des béatitudes divines, la dégoûterait de cette vie terrestre, et la laisserait incapable d'y faire sa tâche.
Ne craignez pas^ d'ailleurs, que je veuille faire à la femme une âme exclusivement ménagère. Je sais trop bien que le goût est une faculté exquise et proche parente du sens moral lui-même, pour ne pas vouloir qu'on fasse dans l'éducation féminine une large part à la culture esthétique. Il entre dans la pudeur d'une honnête femme quelque chose du sentiment de l'hermine pour sa robe blanche.
Nous serons ainsi am.enés peu à peu aux questions si complexes relatives à l'instruction des femmes. Tout exprès, je reporte au second plan dans ce cours ce qui concerne l'instruction, pour mieux marquer combien il s'en faut qu'elle soit tout à mes yeux; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle importe immensément, et que c'est une chose essentielle. Précisément ce qui intéresse le plus les étrangers, ce qui les intéresse, je puis le dire, passionnément, c'est précisément l'effort que la France républicaine a fait depuis quinze ou vingt ans pour assurer à toutes les femmes, à celles du peuple comme à celles de la bourgeoisie une culture intellectuelle plus solide et plus haute qu'elles ne l'ont jamais eue. Il nous est permis de nous faire honneur de ces efforts en les exposant méthodiquement, et je tromperais cette attente des étrangers qui me font l'honneur de m'écouter, s'ils n'emportaient de ce cours, finalement, une connaissance nette et complète de tout ce qui concerne les progrès et l'état actuel de l'enseignement public des filles en France à tous- les degrés.
Il y a toutes sortes de raisons d'instruire solidement la femme ; mais la première de toutes est encore une raison morale. Son droit à la culture intellectuelle est égal et identique à celui de l'homme. Elle a besoin d'être instruite, parce que pour un être responsable et libre, voir clair est la première condition pour se conduire, et ceux qui disent que l'instinct y suffit se moquent de nous.
« Quel besoin avons-nous de femmes qui sachent? » demande un médecin contemporain; « la science avance assez sans elles ». Oui certes, la science avance assez et peut se passer de leur apport. Il ne s'agit pas du tout d'activer par elles l'activité cérébrale; je goûte même comme il faut la jolie expression d'Amiel, qui compare la femme dans l'humanité à l'azote dans l'air : « son rôle est plutôt de retarder les combustions. » Mais ce n'est pas du progrès de la science qu'il s'agit, ni de notre bon plaisir, c'est du bien des femmes elles-mêmes. Ah! si elles ne pouvaient savoir qu'au détriment de leurs qualités morales, bonté, simplicité, sens du devoir, à la bonne heure! Mais quelle hypothèse impie! Pourquoi en serait-il ainsi pour elles plutôt que pour nous? Si elles ne peuvent savoir et comprendre sans gagner comme nous-mêmes en dignité et en bonheur, demander quel besoin nous avons qu'elles sachent, c'est demander (question monstrueuse) quel besoin nous avons qu'il y ait plus de lumière, de raison, d'humanité vraie en ce monde. Si l'instruction est une condition de liberté vraie et d'honnête indépendance et une source de joies pures, de quel droit priverait-on la femme de ses bienfaits? On rougit d'insister, mais il le faut bien puisque le sarcasme et la défiance ne
rougissent pas de se répéter. Je suis humilié, vraiment, pour ceux de nos prétendus libéraux qui parlent de l'étude pour la femme comme d'un poison, de la leçon que leur inflige un évêque; mais écoutez les accents vraiment nobles de Mgr Dupanloup sur ce point : « Pour les créatures humaines, je ne sais rien de plus malheureux et de plus dangereux que des facultés étouffées, de nobles besoins inassouvis, et cela, chez les femmes au moins autant que chez les hommes. De là, chez elles, ces voies détournées, mauvaises et perverses, où les entraîne une ignorance qui ne sait ni choisir, ni juger, ni se contenir. Là est le secret de tant de chutes, de tant de misérables frivolités... Il faut l'avouer, il y a des heures où la piété elle même, la piété ordinaire du moins ne suffit pas. Il y faut joindre le travail le plus grave de l'esprit. H iaut la grande et forte application de rintelHgence, un travail sérieux.... Alors le calme, l'apaisement, la sérénité se fait. Qu'on ne s'y trompe pas, des principes rigides avec des occupations futiles, une dévotion telle quelle avec une vie toute matérielle ou mondaine, ne font que des femmes sans ressources pour elles-mêmes, et quelquefois peu supportables à leurs maris et à leurs enfants. Mais laissons à une femme deux heures de bon travail par jour, pendant lesquelles les facultés de son âme se remettent en équilibre, et tout rentrera dans l'ordre; son bon sens et son jugement reprendront leur place, l'exaltation tombera, la paix se fera dans son âme. Alors elle relèvera la tête. Elle comprendra que cette vie de l'intelligence, à laquelle elle aspire et dont Dieu a donné le besoin à sa nature, ne lui est pas refusée. Alors elle pourra tomber à genoux, acceptant la vie
cl tous ses devoirs, aimant avec confiance la volonté de Dieu... J'ai entendu des maris s'écrier : Que faitelle chaque jour pendant une heure avec des livres? Ce qu'elle fait, malheureux! Elle apprend à supporter la vie que vous lui réservez! »
Précisément parce que le créateur a donné à la femme une sensibiUté si vive, une imagination si facile à ébranler, il importe d'autant plus de régler, de diriger ses facultés par une culture très forte de la raison. Rappelons-nous le célèbre passage des Elévations * où Bossuet compare le mouvement de l'imagination à celui de la roue d'un moulin, qui « va toujours », mais qui « ne moudra que le grain qu'on aura mis dessous; si c'est de l'orge, on aura de l'orge moulu, si c'est du blé ou du pur froment, on en aura la farine ».
Voilà les raisons supérieures qu'il y a de tenir pour nécessaire l'instruction des femmes au môme titre que celle des hommes. Et elles nous font mieux comprendre qu'il y a là un intérêt social de premier ordre. Les femmes ont leur part large et môme un peu plus que leur part dans les maux de notre temps. Les unes n'en sont que les victimes innocentes; les autres en sont causes en même temps que victimes... Mais qu'importe. C'est un fait qu'une très grande partie des inégalités et des misères dont souffrent nos sociétés viennent des préjugés et des routines qui tiennent la femme dans un état d'infériorité. Alors le remède, sur ce point, ne viendra que de ce qui sera fait pour l'élever, pour lui donner l'égalité morale et ce qu'on appelle la bonne indépendance. Est-ce une panacée? Non, nous ne sommes pas si naïfs que de le