‹ L'éducation des jeunes fillesChapitre 40 sur 40 · DIX-NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME LEÇON

La préparation des maîtresses.

La discipline et le régime intérieur.

Conclusion.

La règle suprême : alléger et simplifier. — La préparation des maîtresses. — L'Ecole de Sèvres; faut-il y adjoindre une école d'application? — Les examens de certificats et de l'agrégation; ils ne permettent jamais de reconnaître les qualités souveraines de la bonne maîtresse. — Le régime intérieur; l'esprit de la discipline. Punitions et récompenses. Les fêtes au lycée. — Les causeries de la directrice. — Conclusion.

Tout ce que nous avons dit de l'enseignement n'a été, en somme, que le commentaire du précepte fondamental de la pédagogie, précepte vieux comme le bon sens, mais toujours oublié en fait et méconnu par la routine scolaire : peu et bien; rien qui charge et encombre l'esprit; ne lui donner que ce qui le nourrit, le vivifie. Alléger et simplifier doit être l'éternel mot d'ordre, pour les filles tout particulièrement. Il y a un cercle vicieux à prétendre qu'il faut nécessairement apprendre beaucoup pour retenir assez, parce qu'on oublie presque tout. Je crois qu'on oublie tant précisément à cause du fatras inutile mis dans l'esprit, de

l'effort stérile et vain demandé à la mémoire dans toutes les écoles, depuis qu'il y en a. Faute de faire, nous autres maîtres, le triage pour les élèves, nous les forçonsà le faire au hasard, rejetant pêle-mêle le grain avec la balle.

Aussi la qualité de la besogne faite dépend principalement de la préparation des professeurs et des directrices. C'est là une question capitale dont je ne puis me dispenser de dire un mot en finissant, mais un mot très bref, car la chose ne dépend presque pas de nous. J'écarte, vous le savez, la solution qui consiste à réserver aux professeurs hommes l'enseignement dans les classes supérieures. La loi et le règlement sont contraires; les professeurs ne sont admis qu'à titre provisoire et exceptionnel en attendant que le personnel féminin soit suffisamment préparé. Beaucoup voudraient revenir sur ces décisions. Je ne fais pas difficulté d'avouer que les femmes auront quelque peine à donner les enseignements supérieurs, histoire, science, philosophie avec autant de force et d'autorité que les hommes. Mais la question n'est plus entière, et je suis tout consolé, quant à moi, de la solution qui a prévalu; cela, pour les trois ou quatre raisons que voici : parce qu'il ne s'agit pas seulement d'enseignement, mais d'éducation; parce que, à ne regarder que l'enseignement, il ne s'agit pas précisément de donner aux jeunes filles un enseignement aussi fort, identique comme fond et comme forme à celui qu'on donne aux garçons, mais approprié au sexe, et l'on peut croire que l'appropriation ne sera jamais mieux faite que par des femmeSj intelligentes formées exprès; parce qu'il y a quelque naïveté à se figurer que tout homme enseignera toul

à fait bien, enseignera toujours mieux que les femmes ; les très bons professeurs sont rares d'un côté comme deTautre. Enfin et surtout la question n'est pas pédagogique, elle est sociale. Si nous voulons que les femmes, tout en restant femmes, en évitant autant que possible de se jeter en concurrence avec les hommes dans les carrières publiques, jusqu'ici réservées par l'usage à l'activité virile, aient cependant des moyens de gagner honorablement leur vie, de s'assurer une honnête indépendance et de subvenir aux besoins de leur famille, quel moyen est plus indiqué que de leur laisser dans une large mesure le soin de l'éducation, et avant tout de l'éducation des filles? Que feront-elles mieux que cela? A quelle fonction la nature lesa-t-elle plus naturellement destinées? Sans doute c'est surtout à l'éducation de leurs propres enfants que la nature les destine; mais en attendant, ou à défaut, nulle occupation au monde ne leur convient mieux, n'offre un emploi plus normal et plus vraiment utile à toutes leurs facultés, par conséquent ne leur offre plus de chances de bonheur personnel et de bienfaisante action sociale.

Seulement il faut les bien choisir. Les femmes sont si fines, si intelligentes, si naturellement douées, si perfectibles en tout cas, que rien ne paraît plus facile que d'avoir un personnel admirable (et il l'est déjà en partie), si d'abord on se mettait d'accord une bonne fois sur les qualités à exiger de lui, et sur l'importance relative de ces qualités, si ensuite on s'appliquait tout de bon à ne faire entrer dans la carrière que les jeunes femmes tout à fait douées et parfaitement préparées, et à n'y garder définitivement que

celles qui tiendraient en fait tout ce qu'elles ont promis. Avant tout, il faudrait éliminer les fausses vocations, écarter les personnes, si intelligentes qu'elles soient, pour qui l'enseignement n'est trop visiblement qu'un pis-aller, qui n'aiment pas les enfants, qui n'aiment pas l'étude, ou ne l'aiment que pour elles, solitaire et égoïste, qui n'ont pas le don et le besoin de se communiquer. Les qualités de caractère, dignité, sincérité, bonne foi, conscience professionnelle devraient entrer en ligne de compte avant tout; puis la bonne humeur, toujours si précieuse, inappréciable pédagogiquement, la vivacité, la verve, l'esprit qui débrouille et anime tout; mais au-dessus de l'esprit même, le don de sympathie. Le don de plaire est une force incomparable; si c'est trop demander, il faudrait au moins y suppléer, et d'autant plus, par le don d'inspirer le respect, par l'autorité naturelle. Une jeune maîtresse qui réunit tous ces dons, sera, à mon gré, toujours assez savante. Pour celle à qui ils manquent, je ne la voudrais pas dans nos lycées quand elle serait la science en personne!

Malheureusement ces dons sont difficiles à reconnaître; il n'y a pas d'épreuves officielles qui les constatent; et les témoignages extérieurs, témoignages de complaisance banale neuf fois sur dix, sont nécessairement suspects. Gomment les reconnaître? Il y a pourtant des témoignages qui seraient d'un prix singulier le jour où on les obtiendrait authentiques et rigoureusement impartiaux, ce sont ceux des maîtresses et des directrices qui connaissent une jeune fille aspirante depuis de longues années. Quand il y aura assez longtemps que les lycées et collèges de filles fonctionneront, un moment viendra sans doute

OÙ l'on pourra tenir compte pour le recrutement des maîtresses des renseignements ainsi obtenus sur le vrai fond des caractères.

Mais alors même il faudra toujours des examens pour prouver le savoir et les aptitudes intellectuelles, et, en attendant, les examens sont tout. Du haut en bas, il importe donc de les mettre en harmonie avec les exigences de la pédagogie. Dans tous sans doute il faut bien exiger du savoir, car après tout il en faut, et cela même fait partie du prestige nécessaire sur les élèves; mais le savoir c'est ce qui manque le moins; et dès les examens du lycée, dès l'entrée à Sèvres surtout, et, à plus forte raison, au certificat d'aptitude à l'enseignement, il faudrait faire primer la qualité sur la quantité, la qualité et le choix des notions sur leur nombre, la qualité et la trempe des esprits sur leur acquis. A Sèvres notamment, où Ton entre pour apprendre, il faudrait exiger avant tout les signes de perfectibilité, le bon aloi des habitudes mentales, la fraîcheur d'esprit, le ressort, ce que Nisard appelait le rayon. Ah I je sais bien, on craint l'arbitraire. Cela est plus difficile à mesurer que la science des dates et de la grammaire; mais combien c'est plus utile dans l'espèce!

Le savoir, on l'acquiert en se surmenant; il fait illusion pour les esprits médiocres qui donnent leur maximum en entrant dans les grandes écoles et ne donnent plus rien désormais. A ce premier échelon, l'examen devrait prouver non ce qu'on sait, mais ce qu'on peut, ce qu'on est apte à faire et acquérir.

Une fois dans une telle école, surtout si l'on y entre ainsi choisi, il ne faudrait plus pour avoir un per-

sonnel absolument d'élite que le soumettre à une préparation tout entière dirigée en vue de Faction pédagogique.

On a exprimé quelquefois l'idée qu'il devrait y avoir là une école annexe oii les jeunes filles s'exerceraient à l'enseignement. Je n'y tiens pas essentiellement. Non que je sois sensible à une certaine répugnance que ces jeunes filles montrent à cet égard ; au contraire, le plus sûr service que rendrait cette école annexe serait de permettre d'éliminer les dédaigneuses, celles qui montreraient là ce dégoût préalable de la carrière où elles entrent, et qui regarderaient comme perdu le temps passé avec les petites filles.

Mais vraiment, elles ont assez d'autres causes de fatigue sans ajouter prématurément celle de l'enseignement qui ne les épuisera que trop tôt. Bien mieux vaut les fortifier dans tous les sens du mot, et les laisser en paix croître en vigueur et sagesse, que de les moissonner ainsi en herbe. Ce n'est pas d'avance qu'il faut qu'elles fassent bien leur métier, au risque d'en être lasses quand elles l'aborderont tout de bon. C'est à leur poste qu'elles devront être en mesure de se déployer; leur temps de préparation doit être consacré par elles à faire des provisions de tout genre, tout particulièrement des provisions d'entrain et de foi en leur œuvre. Pas plus pour les filles que pour les garçons je n'approuve un néant de préparation professionnelle, c'est-à-dire proprement pédagogique. Mais pas plus pour elles que pour eux je n'ai besoin d'une longue préparation étroitement et lourdement pédagogique. Elles entendent à demi-mot; il suffit que tous leurs maîtres (et je les suppose parfaitement

préparés eux-mêmes et avisés, d'accord entre eux et avec nous de tous points), les avertissent chemin faisant et leur donnent constamment l'exemple, appelant leur attention sur ce qu'elles devraient se proposer en enseignant chaque chose, sur les fautes à éviter, sur le bien à faire, sur la nécessité et la manière de mettre les choses au point suivant Tâge des élèves. Il suffit, mais il faut surtout que leur professeur de morale et de psychologie, par des entretiens exprès avec elles sur l'éducation, leur donne l'idée la plus haute à la fois et la plus précise, la plus vivante et la plus noble de la tache qui sera la leur, de cette incomparable fonction d'éducatrices.

Or, ce sont ces qualités qu'il faudrait à tout prix discerner dans les examens du certificat d'aptitude et de l'agrégation.

Le premier, plus général, abordé par un bien plus grand nombre de candidates, et par les Sévriennes à la fin de la deuxième année, est le grade fondamental, nécessaire et suffisant pour enseigner dans les établissements de l'État. L'agrégation opère une dernière sélection, c'est le grade suprême, que les Sévriennes n'abordent qu'en sortant et non sans trembler, que beaucoup ne prennent qu'après des années d'enseignement, ou jamais, et qui est nécessaire pour être titulaire dans les lycées. De ces définitions mêmes il résulte que le certificat, devant garantir tout le savoir indispensable à un professeur susceptible d'être appelé à donner les enseignements les plus c'ivers, est l'objet d'un examen nécessairement très chargé. De là beaucoup d'accablement pour les candidates, et pour le Jury le risque grave de prendre le savoir présent,

mais indigeste, hâtivement acquis, destiné à se perdre vite, pour la vraie force. Ce grade, qui devrait garantir avant tout l'aptitude pédagogique, la garantit en réalité assez mal. On a essayé d'y remédier par une réforme récente qui introduit à l'examen écrit une composition, non sur la technique de l'enseignement (cela serait sec, tout verbal peut-être, et partant peu probant), mais sur la morale et l'éducation en général, c'est-à-dire sur quelque haute question de philosophie pratique, mettantles aspirantes en demeure de montrer qu'elles ont réfléchi sur les principes de l'éducation. Cela est d'une tout autre importance pour les qualifier comme éducatrices que l'élégance littéraire ou la force en histoire. C'est la première fois qu'au degré secondaire la pédagogie est exprèssèment représentée aux examens. D'autre part, on essaie de fortifier ce même examen en l'allégeant du côté de l'histoire et de la géographie; on ne demandera plus aux candidates d'avoir présentes l'une et l'autre tout entières, mais seulement certaines parties assignées d'avance chaque année. A l'agrégation la pédagogie n'a pas de place marquée dans les épreuves orales ; mais la composition de morale et d'éducation devient l'épreuve fondamentale à l'écrit; on compte sur elle surtout pour la sélection des esprits vraiment élevés et qui pensent. De plus on a introduit dans cet examen une amélioration singulière, qui sera le remède, s'il en est un, au surmenage épuisant. Au lieu d'une seule série d'épreuves obligatoires et identiques pour toutes, on en crée deux, entre lesquelles les candidates auront le choix. Considérant que la grande cause de fatigue c'est la nécessité pour toutes de tout savoir, on permet la spécialisation, c'est-à-dire

la division du travail. Ce n'est toujours qu'un même grade, Tagrégation des jeunes filles; mais elle a deux branches distinctes sur une même souche, d'un côté les lettres^ de l'autre Vhistoire : d'un côté une composition sur un sujet de littérature, et à l'oral, une lecture expliquée; de l'autre, une composition historique, et à l'oral, une leçon d'histoire ou une leçon de géographie. L'allégement est ici des plus considérables, et la force y gagnera d'autant.

Le personnel ainsi choisi, il y a bon espoir que la fraîcheur d'esprit et les vraies qualités intellectuelles seront plus grandes. Il restera à opérer les allégements nécessaires dans le service même des professeurs pour que ni les santés ne fléchissent, ni l'éparpillement des efforts dépensés chaque jour sur cinq ou six objets diflérents n'en compromette l'effet utile. Il y a trop de lycées où les professeurs plient sous le faix, ont tant à faire chaque jour qu'il ne leur est plus possible de se tenir en haleine pour arriver à faire mieux.

Gela est mauvais pour tout le monde. Ce serait une mesure excellente, pour diminuer l'extrême morcellement du temps, de permettre des classes de une heure et demie, qui rendraient possible l'interrogation paisible et donneraient un peu aux élèves et aux maîtresses le temps de souffler.

Un mot encore sur le choix des directrices. La proposition a été faite d'instituer un examen spécial à cet effet. Mais nous en avons plus qu'assez, d'examens; et vraiment les qualités dune directrice sont bien celles qu'un examen a le moins de chances de mettre en relief! Le tact, la fermeté, l'expérience de la vie,

Tactivité, Tautorité sur les familles et les élèves, la vigilance infatigable et discrète à la fois, le don de voir vite et juste et le talent de ne pas paraître tout voir, la dignité de la vie, la fierté du caractère jointe à l'aménité et à la douceur des manières, quelles sont donc les épreuves qui montreraient tout cela à un Jury?

Le mieux est donc de nommer directrices les professeurs qu'on aura vus à l'œuvre et qui auront fait leurs preuves dans la pratique, après avoir pris tous les grades. Car si les grades ne sont pas nécessaires pour faire une bonne directrice, et si l'administration revendique avec raison le droit de ne pas les exiger des femmes bien qualifiées à tous les autres égards, il n'en est pas moins vrai que de manquer des grades que possèdent les professeurs, cela les affaiblit aux yeux de leurs subordonnées, et leur rend la tâche plus difficile. Ce n'était rien quand une directrice mûre pouvait dire à de jeunes professeurs : je n'ai pas vos grades parce qu'ils n'existaient pas de mon temps. Mais de moins en moins ce sera le cas, et il faudra des dons de plus en plus rares pour justifier cette sorte d'anomalie.

Ce qui reste vrai et qu'il faut redire, c'est que ni pour la directrice, ni pour les professeurs, les qualités souveraines ne sont celles qui paraissent dans les examens.

Je reviens maintenant aux élèves, aux jeunes filles de nos lycées. Mon dernier mot répétera que pour elles l'instruction n'est qu'une petite partie de l'éducation. Ce qu'on leur montre, ce qu'on leur fait faire importe mille fois plus que ce qu'on leur dit. La discipline et le régime intérieur des écoles (le régime des inter-

nats, quand internat il y a) y contribuent autant ou plus que la classe même. Aussi TÉtat ferait-il une chose absurde et ridicule en préparant à grands frais des professeurs femmes qui ne seraient pas des éducatrices, en faisant dire légitimement de ses lycées de filles ce qu'on n'a que trop dit de ses lycées de garçons, que l'enseignement y était fort et l'éducation nulle. C'a toujours été injuste pour les lycées de garçons, même au temps de l'internat tout militaire, parce que pour les garçons le caporalisme même est une espèce d'éducation, qui a ses défenseurs, et qui a même sa raison d'être en certains temps et jusqu'à un certain point. Il ne convient plus à notre âge et nous l'avons transformé de notre mieux. Mais pour les filles toute ombre de caporalisme, de sécheresse administrative serait pitoyable, sans compensation. Il est de toute nécessité que la fermeté d'une règle égale pour toutes soit assouplie, rendue aimable et douce, de façon à former le cœur des enfants en même temps que leur esprit, à respecter leur besoin d'appui et d'affection, à les attacher les unes aux autres et toutes à la maison. Quand et de quelle société l'amitié scra-t-elle la loi, si elle ne l'est d'une pension de filles?

Ce n'est pas que je sois partisan ni dupe des grâces doucereuses; la franchise et la rondeur des manières doivent caractériser les écoles de l'État. Mais la sécheresse et le formalisme sont les écueils à éviter avant tout. « M*'*" X », avec le nom de famille, est une formule glaciale qui serre le cœur aux petites filles. L'emploi du petit nom a quelque chose de plus aimable et de plus doux, et n'entranie pas nécessairement une familiarité excessive, toujours à éviter.

C'est peut-être pour éviter ces inconvénients de la

familiarité à laquelle incline si bien le cœur des jeunes filles, que certaines directrices voient d'un mauvais œil et défendent presque tout rapport individuel entre les maîtresses et les élèves, interdisant qu'elles se voient en dehors des leçons ou des exercices collectifs. Il y aurait bien à dire sur cette vie intime des écoles de filles. Quelquefois, en effet, il y a des mobiles très mesquins et féminins, au moins bon sens du mot, à ces relations individuelles; elles associent les élèves aux menues discordes des maîtresses, et jettent le désordre dans la maison. Cependant, les petites filles, et même les grandes, ont absolument besoin de confiance, de conseils intimes, de confidences. Mieux vaut qu'elles s'ouvrent aux maîtresses (je les suppose très bien choisies) qu'à quelque compagne au hasard. Et elles vont plus naturellement, plus volontiers aux maîtresses les plus j: unes.

Celles-ci peuvent exercer de la sorte une action personnelle qui est le meilleur de leur fonction. Elles doivent tenir à l'exercer, et c'est un besoin pour les meilleures, pour celles qui se sentent éducatrices et . ne sont pas de simples « marchandes de grammaire » ou d'histoire. Si la directrice se défie à bon droit de l'influence de quelques-unes, mieux vaudrait les éliminer; car elle n'a plus en elles que des auxiliaires incomplètes et suspectes. Si cette défiance est générale, il n'y a plus ni concert ni solidarité, ni vie morale dans la maison. En tout cas la directrice serait tenue alors d'en avoir pour tout le monde; et si elle fait ce prodige, qu'elle commence donc par faire celui d'entraîner et d'élever ses collaboratrices, de façon que leur action vienne s'ajouter à la sienne et non la contrarier.

Il les faut bien toutes unies pour créer l'atmosphère morale nécessaire au bel épanouissement de Tâme des jeunes filles. Quelle grande tâche, mais délicate, et complexe! Que de petits défauts à combattre, à tuer dans l'œuf : la feinte, les petites ruses, les petits mensonges, les petites jalousies entre elles, les mille formes de l'amour-propre, de la susceptibilité ombrageuse, de l'esprit de rivalité ! Comme il faut se concerter et s'entendre, agir avec unité et avec suite pour leur donner le sentiment de la justice imperturbable en même temps que de l'intérêt affectueux. Celle qu'on gronde a une tendance à se croire victime d'un sentiment d'inimitié, celle qu'on ne distingue pas, à souffrir de l'attention qu'on donne aux autres. Être louées est ce qu'elles aiment le mieux; mais elles aiment infiniment mieux être grondées que de n'être l'objet d'aucune attention. On en voit qui feraient une sottise plutôt que de passer inaperçues.

Cependant il faut une discipline très ferme : ce serait accroître la faiblesse féminine que d'y céder; la mollesse, étant un des écueilsde la nature des filles, est un des pires défauts chez ceux qui les gouvernent. On ne s'appuie que sur ce qui résiste; plus elles ont besoin d'appui, plus elles ont besoin qu'on leur applique une règle fixe. Mais à elles surtout il est si facile de la faire aimer en s'y prenant bien que ce serait une gratuite et monstrueuse maladresse de la leur faire haïr par d'inutiles rigueurs, brutales ou taquines. Il y a un progrès immense de notre discipline à celle des anciens pensionnats, sans remonter à Saint-Cyr où l'on était bel et bien fouetté, ni aux pensionnats ascétiques comme « Petit Picpus » dont

374 L'ÉDUCATION DES JEUiNES FILLES

Victor Hugo a crayonné le régime ddius les Misérables, où pour avoir parlé à contre-temps, la jeune fille était condamnée à faire « une croix de langue à terre en léchant le pavé ». Le temps n'est pas déjà si éloigné, ni peut-être encore passé partout, de la table de pénitence au réfectoire, des privations gastronomiques, des insignes enlevés, comme la ceinture ou quelque autre pièce de la toilette, de la mise à genoux. Dans certaines pensions de ma connaissance, on envoie les jeunes filles (de quatorze à quinze ans) se coucher en plein jour non seulement pour une impertinence, mais pour n'avoir pas voulu manger de tel plat. Rien de tel dans les maisons d'éducation publique, non seulement en tant qu'externats, cela va sans dire, mais même dans les internats annexes. Les seules punitions admises sont la mauvaise note, une tâche supplémentaire, la réprimande de la directrice en particulier ou en public, et dans les cas extrêmes l'exclusion (prononcée par le recteur).

Arsenal de punitions plus que suffisant. On n'a guère lieu de l'épuiser, et je ne serais pas d'avis qu'on le fît. Passe encore pour un garçon de se blaser, de s'endurcir aux punitions et de les user toutes sans s'amender; c'est scandaleux, à notre avis, et j'y mettrais moins de longanimité; mais enfin le fait n'est pas trop mal vu pour un garçon; il n'est pas trop mal porté d'être un peu mauvais sujet!... Pour une fille, au contraire, cela est laid sans réserve, et on ne saurait couper court trop tôt à toute faute qui dépasse la simple légèreté. Avec tact et réserve, tant qu'on voudra. Mais le mauvais exemple est trop grave, surtout dans une bergerie de brebis de Panurge. Sans bruit donc et avec tous les ménagements de forme,

mais avec une extrême fermeté, il faut écarter les jeunes filles trop défectueuses, qu'il y aurait décidément à ramener de trop loin et qui répondraient par trop mal aux efforts qu'on fait pour les repêcher. Ces efforts il faut les faire sans compter, mais non au delà du point où l'on cesse d'être seul à souffrir, où la contagion menace, et où les bonnes filles, sensibles aux moyens délicats, péricliteraient de la patience montrée aux autres.

Au reste, dans l'immense majorité des cas, les jeunes filles ont très vif le sentiment de la responsabilité, et rien n'est plus facile que de les conduire par la raison et par le cœur; les mieux douées sont comme ces chevaux de sang qu'un écuyer habile conduit avec un fil de soie. Avec le concours de la famille, sur laquelle il faut toujours s'appuyer, à moins qu'elle ne soit décidément inférieure, la tâche est extrêmement simplifiée. Aussi les principes les plus larges sont-ils les meilleurs, et la discipline la plus libérale est aussi la plus efficace. C'est le résultat de Texpérience de M. Bonneton, le directeur de cette grande école de Genève où, sur 768 élèves, venues de tous les points du monde, il n'y a pas 200 externes. Une réforme a été opérée dans le sens de la confiance et de la liberté il y a quelques années. Toute mesure de contrainte, toute punition disciplinaire a été supprimée. Eh bien, dit le directeur « il semblerait que cette suppression ait accru d'autant chez les élèves le sentiment du devoir, et un certain entraînement mutuel au bien ».

Les récompenses sont à peine plus nécessaires que les punitions, et plus on les épargne, plus on élève le ton moral de l'éducation. Pourquoi ne pas faire cet

honneur à nos filles? La bonne note, l'inscription d'un devoir au cahier d'honneur de la classe, l'inscription au tableau d'honneur mensuel (dressé ^n assemblée des professeurs, mais affiché seulement dans les classes), le satisfecit délivré au nom de la directrice, voilà des récompenses de bon aloi, et plus que suffisantes. Je diminuerais peut-être jusqu'à la suppression complète celles qui s'adressent à la vanité et réveillent l'émulation. Ce feu est toujours trop vif chez les filles, il n'y a pas besoin de jeter de l'huile dessus. Elles ne se comparent que trop, c'est le poison de leur vie. Il faudrait tout faire pour leur en ôter le goût, si possible. L'abus des compositions et des distributions de prix avec couronnes de papier se justifie, dit-on, pour les garçons, par la nécessité de les faire travailler plus. Mais les filles travaillent assez et plutôt trop, nous l'avons vu. Le but est de les faire travailler mieux, et non pas plus. Or, ce n'est jamais l'ardeur de primer qui fait la qualité vraie, la bonne chaleur profonde et la fécondité du travail. Mais si au point de vue même de l'étude ce régime ne vaut rien, il est déplorable pour le caractère. « L'habitude de vouloir être le premier, dit Condorcet (et la première donc!) est un ridicule ou un malheur pour celui à qui on la fait contracter, et une véritable calamité pour ceux que le sort condamne à vivre auprès de lui... Celle du besoin de mériter l'estime conduit, au contraire, à cette paix intérieure qui seule rend le bonheur possible et la vertu facile. » Ainsi le moins possible de récompenses ôtant au mérite sa fleur de délicatesse; et surtout que la récompense n'aille jamais aux avantages naturels, ce serait de l'eau à la rivière. Récompenser une fille avec éclat, la cou-

ronner en public pour un exercice de style où elle a montré de Tesprit, cela est presque aussi judicieux que de la couronner pour être jolie. L'éducation des -caractères ne commence que quand Testime et la ■récompense vont à Teffort honnête, à la bonne volonté même malheureuse, de préférence au talent naturel. Tout maître digne de ce nom devrait avoir présent à Fesprit l'exemple de Gléanthe. Il avait envoyé à la recherche de Platon deux de ses esclaves. L'un le cherche partout sans le trouver, l'autre flâne et le rencontre par hasard. C'est le premier que Gléanthe récompensa.

Combien je préférerais à cette distribution des prix si enivrante pour quelques-unes et si triste pour beaucoup, une vraie fête où il y aurait de la bonne joie pour toutes. En Allemagne l'examen final, public, pour les familles, se termine par des chants; et c'est la fête de la fin de Tannée. Nous pourrions faire quelque chose d'analogue. Mais au cours de l'année les fêtes ont aussi leur prix, les fêtes où l'on invite les familles et les anciennes élèves, et les amis de la maison. Ces fêtes sont hautement éducatrices, elles créent une tradition, font des élèves actuelles et antérieures une même grande famille, développent les sentiments de l'honneur collectif et de la bonne solidarité. Rien ne sera plus facile que de donner de telles fêtes et charmantes et où vraiment ce sont les élèves qui recevront, le jour où tous les enseignements pratiques seront ce que nous voulons, danse, musique, dessin.

Mais en dehors de ces fêtes, je vois encore une place, au moins avec les plus grandes filles, celles

qui sont à la veille de quitter la maison, pour des causeries d'un caractère unique, très simple et très grave, qui ne peuvent être faites que par la directrice ou par une maîtresse d'une autorité particulière, causeries sur la vie réelle, sur la conduite à tenir dans ce monde où elles vont entrer. Oh ! cela est très difficile à bien faire, mais ce n'est pas une raison pour ne pas l'essayer.

Que de choses à dire, que la mère dira peut-être... mais pas tolijours avec la même autorité, ni à des oreilles aussi peu prévenues! Et puis tant déjeunes filles n'ont pas de mère ou n'en ont pas une elle-même élevée parfaitement. La vieille mode qui faisait jadis tant de grandes dames de qualité écrire des instructions pour leurs filles et petites-filles avait du bon. Camille Sée en a publié de bien jolies dans sa Revue. Devoirs envers les domestiques, comptes de dépenses, moyens de conserver la paix dans la maison, ce qu'on doit au monde et ce qu'on ne lui doit pas, tout cela mis au point pour nos filles, selon le milieu, serait le vrai viatique pour elles, le lien vivant entre elles dans la vie et la maison où elles se sont formées, où elles reviendraient au besoin chercher le bon conseil et la parole qui réconforte. Ce n'est pas nécessairement une prudence mesquine et servile qu'on leur prêcherait. Après leur avoir bien fait sentir que « vrai ou faux, ce qu'on dira d'elles tiendra souvent autant de place dans leur vie que ce qu'elles feront », d'où le danger des compagnies suspectes et des propos inconsidérés, rien n'empêchera de les élever au-dessus du plat respect humain, ce qu'elles sont disposées d'ailleurs à faire d'elles-mêmes si leur instruction morale a été ce qu'elle a dû. v

Tout cela est plus facile à dire qu'à faire, soit. Mais recrutées et préparées comme nous le rêvons, appliquant les méthodes que nous avons décrites, nos directrices et nos professeurs femmes entreront, je l'espère, de plus en plus dans cette voie, feront leurs maisons de plus en plus originales, vivantes, familiales, pour former les femmes dont notre société a besoin. De vraies femmes, très femmes, non pas extraordinairement instruites, mais vraiment élevées, ne faisant pas peur aux hommes, n'ayant aucune envie de leur porter ombrage et d'entrer en concurrence avec eux. Ce dernier point, j'y tiens passionnément. C'est pourquoi je ne suivrai pas notre jeune fille sur les bancs de l'enseignement supérieur, à l'entrée des carrières viriles où il n'est désirable de les voir s'engager qu'en très petit nombre et très exceptionnellement. J'honore les vaillantes qui usent de leur droit et, ne présumant pas trop de leurs forces, s'ouvrent ces voies par un dur labeur. Mais je ne souhaite pas de les voir trop imitées. Le bonheur ni privé ni public ne me paraît être de ce côté! Je l'ai dit déjà, je suis pour une éducation des femmes très fortifiée et améliorée, mais toujours féminine. Et celle que j'ai décrite me paraît très suffisante si elle est donnée comme je la conçois. Dans les femmes ainsi élevées, nos enfants trouveront des compagnes charmantes autant que jamais, et en même temps solidement préparées à les soutenir, à les aider dans les luttes, dans les crises sociales que l'avenir leur réserve, qui sait? capables de conjurer ces crises en partie par la régénération de la famille, par l'amélioration des rapports entre les classes sociales. Car tout ce qu'on fait pour améliorer l'édu-

cation des femmes est d'une incalculable portée. Ce que la France a fait dans ce sens depuis quinze ans me paraît être une des preuves les plus marquantes de la clairvoyance et du sérieux qu'elle apporte à corriger ses défauts et à se préparer un avenir meilleur que son passé, à rester, en tout cas, aux premiers rangs dans le progrès de la civilisation universelle.

1738 C9. - rouloroniicrs. Inip. Paul BRODARD. — PI 10.

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