‹ L'éducation des jeunes fillesChapitre 39 sur 40 · Revue des Deux Mondes. 1" septembre · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes. 1" septembre

Il faut bien croire cependant à un certain genre d'abus, puisque la plainte est générale. Je crains que les professeurs et, peut-être, d'abord les examinateurs n'oublient toujours qu'en matière d'enseignement et dans ceux-là surtout, la qualité est tout, la quantité n'est rien. Celui qui sait bien quelque chose en mathématiques ou en physique, qui a compris à fond sur un point ou deux l'esprit de ces sciences, est plus avancé que celui qui sait tout du bout de la plume ou du bout des lèvres. La femme surtout peut être instruite sans savoir les formules chimiques ou les finesses de l'optique. Un professeur intelligent et homme d'esprit n'a pas besoin de beaucoup de leçons pour initier les jeunes filles à la nature des transformations chimiques, pour leur révéler l'art d'observer à l'aide d'expériences simples, pour leur donner une idée des modifications intimes des corps, si mystérieuses, si étranges parfois, mais toujours régies par d'immuables lois, qu'il suffit à l'homme de connaître pour centupler sa puissance. Quelques éléments de chimie dont on dégagera ainsi le sens philosophique doivent donc être maintenus de la sorte; mais je bannirais sans pitié les gros livres indigestes de chimie, où il y a deux fois plus de choses que n'en sait un licencié ès-sciences. Ce serait pitié que nos filles se missent tout cela dans la tête et crussent après cela savoir la chimie. Je suis assez de l'avis de M. Marcel Prévost (ce romancier polytechnicien), que les pédantes de sciences positives ^celles du xvni'' siècle par exemple) sont encore plus déplaisantes que les pédantes littéraires.

En résumé, il faut toujours se rappeler que les femmes représentent surtout les besoins moraux de Ihumanilé, les instincts et les droits de l'imagination

et du cœur, Tesprit de finesse et de nuance, la sociabilité, bref cette raison concrète et sensible faite pour moitié de sentiment, et qui parle au cœur autant qu'à Tesprit. Voilà ce qui doit remporter sans comparaison dans leur culture, pour les perfectionner comme femmes, pour les mettre vraiment à même d'accomplir supérieurement leur rôle dans notre société. C'est dire que les sciences même doivent leur être enseignées avec un sentiment profond et un respect constant de leur nature et de leur destinée, avec des préoccupations morales et sociales, dans un esprit de simplification intelligente et d'élévation vraie qui suppose chez les maîtres ou les maîtresses un véritable esprit philosophique.

Ce qui couronne tout l'enseignement et nous ramène à l'éducation au sens fort du mot, à cette éducation totale qui embrasse la culture et la dépasse, c'est l'enseignement de la morale et de la psychologie. Il n'apparaît dans les programmes qu'à partir de la troisième année; mais, dès qu'il y paraît, il y prend le premier rang.

Mais quoi, c'est de la philosophie! delà philosophie dans l'enseignement des femmes! N'est-ce pas une grande témérité que d'appeler la femme à réfléchir sur les choses de la vie morale ? Cette crainte n'est pas la nôtre. Toute notre pédagogie va à l'encontre, et notre parti pris à nous (expliqué et motivé à cent reprises) est de voir dans la femme une personne, dans son esprit un esprit comme le nôtre, à cultiver de même et par les mêmes moyens généraux. Or, cultiver un esprit, c'est toujours lui apprendre à penser par lui-même, donc à philosopher quelque peu. Il

est vrai, ce n'est pas la même chose de présenter philosophiquement tous les enseignements et d'enseigner la philosophie elle-même. Je le reconnais, et je dois dire tout de suite que, sauf le cas extrême et rarissime de vocation décidée, je ne vois aucune raison de pousser les femmes en général vers les subtilités dialectiques ou les grandes constructions métaphysiques. Pour leurs frères déjà, c'est assez, c'est beaucoup d'avoir la clef des questions ; un très petit nombre seulement profitent réellement à s'y enfoncer. En Allemagne, vous le savez, la philosophie presque entière n'a pas de place dans les gymnases même de garçons. Or, les femmes, c'est Fénelon qui le dit, u ont l'esprit encore plus faible et plus curieux que les hommes; aussi n'est-il point à propos de les engager dans des études dont elles pourraient s'entêter )). Seulement il n'a jamais été question d'enseigner toute la philosophie à nos filles. Il n'est question pour elles que de la philosophie morale, c'est-à-dire de la morale proprement dite et de la psychologie. Rien, évidemment, ne leur est plus utile qu'une science qui leur apprendra à bien user de la vie, à supporter la pauvreté et le malheur, à perdre leur beauté sans croire qu'elles perdent tout bonheur.

Il est vrai que la morale peut se donner toute faite, toute mise en formules, à apprendre. En ce cas, savoir la morale, ce n'est rien; il faut la penser et l'avoir dans le cœnr. Le monde est plein de gens qui sauraient réciter, qui ont même volontiers sur les lèvres une morale sublime, mais il n'y paraît pas dans leur conduite. L'essentiel est donc ici dans la manière de donner l'enseignement : on n'a pas le droit d'être sec, aride, froidement didactique; ce serait une vraie

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trahison. La manière de dire, l'accent, fait plus que ce qu'on dit. Il faut descendre des formules aux faits, varier, multiplier les exemples ; et non pas tant les trouver soi-même que les faire trouver par les élèves, dans les choses mêmes de leur âge, sur lesquelles elles peuvent avoir des impressions vives, ayant déjà une expérience.

Cela, sans descendre dans la casuistique et les subtilités dialectiques, qui feraient de là morale un jeu d'école. Cette sophistique serait on ne peut plus contraire au but, qui est de donner de franches et fortes impressions. Il faut s'en défier avec les femmes, qui sont volontiers subtiles et ergoteuses dès qu'elles mordent à cette vaine casuistique.

D'ailleurs on agit sur elles infiniment plus par ce qu'on est et ce qu'on fait devant elles, par les sentiments personnels qu'on leur inspire, que par les démonstrations qu'on peut leur faire. Il faut toujours en revenir à cette vérité. On a donc raison d'avertir que l'enseignement de la morale n'est pas un enseignement comme les autres, qu'il y faut une action autrement pénétrante, que le professeur, par conséquent, est autrement tenu de se donner à fond, et de toucher, et de faire penser, et d'enlever les intelligences et les cœurs. Il est impardonnable s'il ennuie et dégoûte, il pèche lui-même gravement contre cette morale môme. Aussi doit-il avoir grand soin de se renouveler suffisamment dans les lectures qu'il fait, dans ses récits et ses exemples. Sinon, en effet, s'il se répète, il donne un air convenu et routinier aux pku belles choses, ce qui ôte bientôt toutintérêt,ou mêm( les fait tomber dans le ridicule. Rien ne tue plus sûrej ment l'émotion des auditeurs.

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Au reste la méthode change naturellement selon l'âge des élèves et l'objet du cours. En troisième année le programme présente un cours complet de morale pratique, où l'énumération des devoirs est précédée de notions très sommaires sur « la responsabilité, la liberté, le bien, le devoir, le droit » '. Il ne s'agit que de faire faire connaissance aux élèves avec ces termes, nullement de les perdre dans des discussions minutieuses sur tous ces points. Quelqu'un avait même proposé d'ôter du programme le mot liberté, comme rappelant des débats interminables et des difficultés inextricables, dans lesquelles il serait déplorable d'égarer ces esprits de quatorze ans, en leur faisant commencer par la critique et la discussion une étude essentiellement destinée au contraire à donner du lest et de l'assiette à leur conscience. Je serais tout acquis à cette simplification, s'il était vrai que des maîtresses maladroites pussent prendre le change làdessus. Tout ce qu'il faut, c'est montrer le lien de la liberté avec l'obligation, et affirmer qu'on est libre puisqu'on est obligé, mais qu'on n'est obligé que dans la mesure où l'on est libre, d'où l'indulgence et le secours dus aux malheureux que l'hérédité et le milieu prédestinent au mal, d'où la nécessité de les aider à s'affranchir parla culture de l'esprit et l'éducation du caractère qui, en les rendant à la responsabilité, les rendront à la moralité.

Mais le moins de discussions possible cette annéelà, et à ce moment!

1. Le programme a été relouclié depuis, dans l'esprit des remarques de Henri Marion, et les notions préliminaires sur les principes de la morale ont été réservées pour la 4' année. (Note des Editeurs.)

Qu'on ne donne pas non plus de simples définitions arides et arbitraires! En morale tout doit être accepté en esprit, voulu, cru de plein cœur; rien ne doit être imposé sans explication. Il ne faut pas prêcher longtemps, pontifier en un monologue complaisant devant un auditoire qui serait bientôt distrait. Il faut faire agir les consciences, seul moyen de les fortifier; il faut les susciter par Tinterrogation, les « mettre sur la montre », donner l'éveil, provoquer les confidences, faire naître la réflexion. On parle quelquefois de cet enseignement comme s'il était très difficile à donner. A donner très bien, oui; les hommes surtout ont rarement la prestesse de main, la souplesse, la variété de ressources qu'il faudrait. Une certaine timidité empêche souvent les meilleurs même de se livrer; ils ont peur de paraître moraliser, sermonner en pédants de vertu. Mais les femmes ne courent pas de tels risques. Pour faire très bien (je les suppose honnêtes, naturellement, et intelligentes), elles n'ont qu'à oser être elles-mêmes. Elles n'échoueront que si elles veulent trop bien faire, et chercher midi à quatorze heures. Jamais la simplicité, la familiarité ne seront trop grandes dans cette troisième année. Qu'on ne craigne pas qu'elles nuisent à la vraie élévation : au contraire.

En quatrième année, la Morale revient, théorique cette fois, avec des lectures historiques. Il s'agit simplement de faire bien discerner le devoir, de le dégager dans sa pureté, en le distinguant de tous les autres mobiles de la volonté, le plaisir, les impulsions du cœur, l'instinct, etc. Bien entendu, avec les filles, il ne faut pas, ce qui est faux d'ailleurs, présenter la vertu comme exclusive de tout plaisir et de tout bonheur,

quand elle est la joie la meilleure. Mais il n'est pas pour cela, superflu, de leur apprendre à distinguer fermement la rude voix du devoir de la voix douce et insinuante du sentiment. Certes la femme fait par sentiment, par amour, presque tout ce qu'elle fait de mieux ; il n'en faut pas moins lui apprendre que le sentiment est quelquefois un guide suspect, qu'il y a des choses qui doivent être faites coûte que coûte, quelles plaisent ou non, qu'on les aime ou non ; et que le mérite consiste justement à faire par devoir ce qu'on n'aime pas. Cette morale virile, comme on dit quelquefois, très impertinemment , est tout aussi accessible à la femme qu'à l'homme et lui cause le même enthousiasme. Elle est plus naturellement peutêtre et plus simplement héroïque. Ah ! les belles leçons à faire devant des filles de quinze ans, que celles où on leur montrerait la grandeur des petits devoirs, la beauté des petits triomphes remportés sur sa mollesse, sa vanité et ses caprices, la sainteté des vertus obscures!

Ce qu'il y a de plus original dans l'enseignement philosophique des jeunes filles, c'est le pr >gramme du cours de psychologie appliquée à l'éducation. C'est à la fois ce qu'on leur enseigne de plus élevé théoriquement et de plus utile peut-être pratiquement. Théoriquement, c'est la description des phénomènes de l'âme, de toutes les sciences la plus délicate; mais c'est celle aussi où il est le plus facile à la femme d'exceller. Analyser les sentiments, les inclinations, suivre dans leur développement les passions de tout genre, pénétrer dans le mécanisme de l'intelligence, démonter un à un les ressorts de la volonté, les rouages de l'ha-

bitude, quelle plus curieuse étude et plus propre à parachever la culture ! Quelle autre développe mieux et plus naturellement Tesprit de finesse! Quelle apprend mieux à parler et à écrire avec nuance et propriété! Mon regretté ami, Ch. Bigot, disait que son vrai professeur de littérature et de langue française avait été Paul Janet, son professeur de philosophie à Louis-le-Grand. Ce maître éminent, disait-il, avait plus fait pour lui former le goût par quelques leçons sur le beau, et surtout par les habitudes de précision qu'il lui avait données que tous les professeurs de rhétorique et de belles-lettres. Voilà tout justement la part, immense, en vérité, de la psychologie dans la culture générale. Et nous voilà loin du primaire et de l'éducation des anciens pensionnats!

Mais l'utilité est bien autre encore. Ce n'est pas la psychologie pure qu'on enseigne, c'est la psychologie appliquée. Appliquée à l'éducation, dit le programme, appliquée à la vie, pourrail-on dire, d'une façon plus large. La femme exerce autour d'elle par l'empire de la beauté et de l'amour, plus simplement par l'autorité domestique, une influence souvent immense; elle est toujours éducatrice en fait, et par omission quand ce n'est pas par action. Honnête et de bonne volonté comme nous la supposons par nature et par l'effet de notre éducation morale, nous ne pouvons que vouloir que cette influence soit la plus grande possible, c'està-dire la plus méthodique et la plus éclairée. Or, c'est par la psychologie qu'elle le sera. Il n'est pas une rubrique du programme qui ne porte, à côté de l'enseignement théorique, l'enseignement pratique, à côté de l'analyse (vivante et socratique, cela va de soi), l'in-

dication concrète et saisissante de la lumière qu'elle jette sur réducation.

Herbert Spencer, vous vous le rappelez, dans sa critique si vive de Tinstruction moderne en général, qui ne donne presque jamais aux gens le savoir vraiment nécessaire, et en particulier de Tinstruction vaine et toute décorative des filles, se plaignait surtout qu'on ne leur apprît rien dans les écoles qui les préparât à leur rôle d'éducatrices. De là, disait-il, le néant de l'éducation domestique dans tant de familles, le régime de toutes les sottises et de tous les préjugés dans la nursery. Eh bien, la psychologie c'est avant tout, qu'on le veuille ou non, l'étude du développement psychologique de l'enfant à l'homme, donc l'étude de l'âme de l'enfant. Sur chaque point c'est un trait de lumière qui jaillit des faits, même des plus familiers, et illumine la vie réelle.

Il est vrai, pour rendre ces services, la psychologie ne doit pas consister en définitions dictées et récitées! Mais quelle maîtresse serait assez sotte pour n'en avoir pas senti la saveur et ne pas deviner la méthode qui seule la rend vivante et pénétrante, savoir la causerie, l'interrogation socratique. Et ici l'intérêt peut d'autant moins faire défaut, qu'à chaque leçon, c'est-à-dire au fur et à mesure, on applique ce qu'on apprend. Ce serait même peut-être un moyen d'exciter davantage l'intérêt, que de poser quelquefois les questions en termes pratiques. Par exemple on demanderait ce qu'il faut savoir pour élever un enfant à coup sûr? Très vite on amènerait les élèves à trouver qu'il faudrait savoir le mécanisme des facultés, leur ordre de croissance, etc. , c'est-à-dire avoir appris la psychologie.

J'ajouterais volontiers qu'il n'est nullement néces-

saire que la psj^chologie enseignée aux jeunes filles soit identique à celle qu'on enseigne aux garçons. Elle gagnera à être un peu spéciale, non dans les généralités, qui sont les mêmes, mais par les exemples et les nuances particulières qu'il faudrait toujours leur faire trouver dans leur expérience personnelle. Quelles jolies occasions de leur faire faire d'utiles examens de conscience, de les avertir doucement, ou vertement, de leur dire tout haut ce que personne ne leur dira plus tard. Cet enseignement est si beau et si riche, que s'il était donné dans la perfection il pourrait remphr toute la cinquième année à lui seul. C'est le vrai couronnement des études. Seulement je me demande s'il arrive souvent qu'il soit tout à fait bien donné, soit par des jeunes femmes, dont les études philosophiques sont nécessairement récentes et un peu maigres, soit par des hommes dont la compétence pratique et la pénétration ne sont pas toujours suffisantes, ne sont pas tout ce qu'elles devraient être pour les femmes. Ainsi, moi-même, je l'avoue, qui ai écrit des leçons de psychologie appliquée à l'éducation, livre de chevet pour bien des étudiants, j'ai donné trop peu de place à l'appHcation, tout occupé que j'étais d'humaniser la psychologie pour des femmes qui avaient en cela tout à apprendre. Il est vrai, j'ai repris la chose depuis dans des cours non publiés. Bientôt peut-être, si Dieu me prête vie, j'y reviendrai, de plus en plus attentif au côté pratique des choses, et ne disant plus une parole de philosophie pure qui ne serve à éclairer la pratique pédagogique*.

1. On laisse ici subsister cette expression d'une espérance qui n'a pu se réaliser, mais qui est un avertissement pour tous les maîtres. (Note des Éditeurs.)

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