‹ L'éducation des nègres aux États-UnisChapitre 16 sur 126 · NT · texte numérisé non relu

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réouverte en 1836 et continua à voir grandir le nombre de ses élèves jusqu'en 1867, moment où les changements apportés par la guerre civile la rendirent inutile pour la population de couleur.

La plus remarquable peut-être des Te nègres de Washington fut celle que fonda Myrtilla Miner pour l’éducation des jeunes filles de couleur libres, dans la croyance que le salut de la race dépendait du relèvement moral et intellectuel de ses femmes. Citons G. W. Williams : « L'idée de Miss Miner, en établissant là une école, était d'élever au milieu des institutions esclavagistes une classe de jeunes filles de couleur, qui montrassent par leur culture et leurs capacités, au pays et au monde entier, que la race était propre à quelque chose de plus relevé que la dégradation que l'on faisait retomber sur elle. Elle visitait

es gens de couleur de sou district, allait de maison en ee etinsufflait en eux une nouvelle vie pour ce qui avait rapport à l'éducation de leurs filles. Sa correspondance avec les hommes et les femmes du Nord animés de philanthropie était immense. Elle importunait les membres du Congrès et les hommes qui, au moyen des colonnes de la presse, faconnaient l'opinion publique, pour qu'ils vinssent visiter son école et voirses filles; son activité toujours en éveil, jour et nuit, s’exerçait dans toutes les directions, pour augmenter le décorum et l'élégance de son établissement et pour en faire connaitre les mérites au publie. » Le travail, dans son école, n’était pas borné aux branches élémentaires; les études littéraires et scientifiques trouvaient place dans son programme. Des conférences avaient lieu souvent, données par des hommes éminents qui portaient un intérêt bienveillant à l'école. Chaque jeune fille avait une plate-bande de fleurs qu'on l’encourageait à culliver; les instruments, les livres, les gravures, les revues abondaïent à l’école, dans l'intérêt des élèves. On ne négligeait rien de ce qu'il était possible de tenter pour

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élever ces jeunes filles de manière à en faire des femmes instruites et distinguées.

Comme il est facile de se l’imaginer, la voie de Miss Miner fut semée de difficultés. Elle apprit qu'on ne saurait impunément prêcher et mettre en pratique des doctrines aussi odieuses à la société que le relèvement de la race nègre. À mesure que son école étendait son influence et voyait augmenter le nombre de ses élèves, elle fut en butte de tous les côtés à une opposition de plus en plus acharnée. Non seulement on l’insultait, mais on la menaça de voies de fait si elle continuait son œuvre; des bandes de jeunes chenapans poursuivaient et terrifiaient ses élèves dans la rue. Les autorités fermaient les yeux sur ces outrages, du moment qu'ils étaient l'expression des sentiments populaires du temps. L'école fut incendiée en 1860, pendant que Miss Miner était seule dans la maison; mais elle se réveilla à temps pour sauver sa vie et pour éteindre les flammes. Néanmoins elle ne fut nullement découragée et persista dans son œuvre, malgré les persécutions croissantes. Walter Lenox, un ancien maire de Washington, poussa les choses jusqu à écrire sous sa propre signature une lettre incendiaire dans le Vational Intelligencer, accusant cette école « d'élever le niveau de l’éducation parmi la population de couleur », ce qui était une injustice envers la population blanche, et de « répandre parmi les gens de couleur un degré d'instruction bien au-dessus de leur condition sociale et politique, condition qui doit êtremaintenue telle quelle dans le district et dans tous les États esclavagistes ».

A l'ouverture du XXXVIe Congrès, en 1860, un projet de loi fut présenté par M. Brown dans le but de développer l'instruction à Washington (D. C.); les discussions que provoqua ce projet montrèrent clairement quels sentiments prévalaient à l’époque relativement à l'instruction des nègres. Un amendement proposé par M. Clark, du New

Hampshire, assurait à tous les enfants des parents contribuablesles bienfaits des écoles communales. Cette rédaction du projet pouvait, naturellement, s'appliquer aussi bien aux enfants nègres qu'aux enfauts blancs. Un amendement fut alors présenté par M. Harlan, de l’Iowa, pour « procurer des écoles séparées aux enfants de couleur du District ». Un débat acharné suivit le dépôt des amendements ; et au cours de ces débats, M; Brown s’écria : « La discussion se termine comme je le craignais au début, elle tourne au nègre. » Il ajouta: « Les trente Sénateurs qui se trouvent dans cette Assemblée ne consentiront pas à se charger de l'éducation des nègres. » Et encore: « Je 6 n'insulterai pas à l'intelligence et à la dignité de ce pays éclairé, par un projet qui a pour but de mettre les enfants blancs sur le même pied que les enfants de couleur. » Tout en admettant le devoir du gouvernement de pourvoir à l'éducation des enfants blancs, il n’approuvait pas que l'on fit quoi que ce fût pour l'instruction des nègres. D'autres sénateurs du Sud poussèrent encore plus loin la franchise. Jefferson Davis, parlant sur l'amendement présenté par M. Harlan, qui proposait d'établir des écoles séparées pour les enfants de couleur, s’écria : « Quel droit avez-vous de vous charger de cette race? D'où tirez-vous votre autorité? Ce gouvernement n'a pas été fondé pour ces gens-là. » Le projet de loi déposé par M. Brown resta sans résultat. La question de l'instruction libre des nègres ne fut plus soulevée avant la guerre civile (4). |

Les États de l’'Indiana et de l'Illinois, situés sur la ligne de démarcation, n'interdirent jamais l’instruction des nègres; mais leurs lois déclaraient expressément que Îles écoles libres étaient pour l'usage des enfants blancs, refusant par là implicitement «ux nègres une part dans les

(1) Cf. H. Wilson, Rise and Fall of the Slave Power in America, vol. IT, pp. 579-580.

bienfaits de l'instruction. Des écoles privées furent fondées pour les enfants de couleur, mais la population blanche ne les regardait pas d'un bon œil. Quelque temps avant la guerre civile, le « Free Mission Institute de Quincy » (Hlinois) fut détruit par une bande d’émeutiers parce que des nègres y avaient été admis comme élèves (1).

Dans l'Ohio, les nègres de Cincinnati ouvrirent une école pour les enfants de leur race en 1820. En 1829, dans un acte relatif aux écoles communales, il fut ordonné «que la fréquentation de ces écoles par les nègres et les mulâtres fût spécifiquement prohibée; mais que tous les impôts perçus sur la propriété de gens de couleur comme impôts scolaires fussent consacrés à leur instruction, à l'exclusion de tout autre objet ». Les enfants de couleur étaient done exclus des écoles communales, mais les impôts dérivés des sources ci-dessus mentionnéesne furent pas, pendant vingt ans, consacrés à leur instruction.

En 1835, une autre école nègre fut ouverte à Cincinnati; mais l’opposition faite à cette école fut si violente que des émeutiers la fermèrent à plusieurs reprises. On faisait subir toutes sortes d’ennuis aux maîtres blancs, au point qu'il leur était à peu près impossible de trouver pension en ville, tant étaient forts les préjugés qui existaient contre leur profession !

La législature de l'Ohio fit, en 14840, une loi établissant des écoles communales pour lesnègres; des administrateurs de couleur furent choisis, et les écoles furent ouvertes en temps et lieu. [l se présenta des difficultés, cependant, lorsque le Trésorier de la ville refusa de payer les mandats des administrateurs de couleur, sous prétexte que leurs nominations étaient illégales: en effet, la Constitution déclarait que des électeurs seuls pouvaient remplirdes fonc-

(1) G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol, II, p. 159.

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tions publiques, et les nègres n'avaient pas le droit de vote. Les écoles furent fermées jusqu’en 1852, époque où elles furent de nouveau ouvertes dans des conditions qui ne trouvèrent pas faveur auprès des nègres. En 1856, on fit une nouvelle loi qui établissait les écoles sur une meilleure base. Il faut remarquer que, pendant cette période antérieure à la guerre, alors que l'opinion publique était si nettement hostile à l'éducation des nègres, le Collège d’Oberlin, par une voix de majorité dans son conseil d'administration, admit, dès son ouverture, en 1835, les nègres sur un pied d'égalité avec les blancs. Au début, naturellement, il ne se trouva que de rares sujets nègres qui purent protiter des avantages ainsi offerts, pour acquérir une instruction supérieure, puisque les écoles préparatoires faisaient défaut ; mais, quoique le nombre des nègres eût toujours été restreint parmi les élèves du Collège Oberlin, il pouvait, en 1900, compter 128 nègres parmi ses diplômés (1). | Er

La première école nègre de la Pensylvanie fut fondée en 1750 par Anthony Benezet, fils de parents huguenots français. Il avait été profondément impressionné par la condition malheureuse des nègres et il consacra sa vie à la cause des Antiesclavagistes. Ilinstruisit des nègres gratuitement dans des classes du soir et, à sa mort, il laissa, en fidéicommis, un fonds destiné à établir une école de couleur. Il exprimait des vues fort nouvelles pour son temps et son milieu lorsqu'il disait : «Je peux assurer en toute vérité et sincérité que J'ai trouvé parmi les nègres une aussi grande variété de talents que parmi un nombre égal de blancs. Certaines gens prétendent que les noirs sont des êtres inférieurs sous le rapport des facultés. Je ne crains pas d'affirmer que cette idée est un préjugé vulgaire basé

(1) G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol. I, pp. 110-172.

sur l’orgueil ou l'ignorance de maitres aristocrates qui ont tenu leurs esclaves à une telle distance qu’ils ont été incapables de s’en former une idée juste. »

La Société des Quakers fut la première association de blanes qui reconnuit les maux de l'esclavage et tenta quelques efforts pour le relèvement des nègres. En 1770, elle organisa des cours pour « assurer les premiers éléments de l'instruction à des classes ne dépassant pas trente enfants à la fois ».

Grâce aux efforts des Quakers, grâce à l’Abolition Society, et aux munificences de quelques particuliers, d’autres écoles furent établies pour la race de couleur, et dans le nombre de ces écoles se trouvaient plusieurs établissements industriels et agricoles où l'on enseignait aux nègres le labourage et divers autres métiers.

A Allegheny City, le Collège Avery fut établi pour donner aux nègres une instruction supérieure, et en 1853, l’Institut Ashum fut ouvert pour assurer l'instruction classique, scientifique et théologique des jeunes garçons de couleur. Les administrateurs reçurent le pouvoir de conférer «les mêmes diplômes littéraires et les mêmes honneurs académiques que conférent genéraleméent les collèges ». Cet établissément porte aujourd'hui le nom d'Université Lincoln.

Dans les Statistiques de la population de couleur de Philadelphie, de Bacon, on trouve qu'en 1859, «il y avait 1.031 enfants de couleur dans les écoles communales, 748 dans les écoles de charité diverses, et 331 dans des écoles particulières ; il y avait en outre desécoles du soir, une pour les adultes hommes, une pour les filles et une pour les jeunes apprentis. De plus, dix-neufécoles du dimanche étaient élablies par les congrégations de couleur et dirigées par leurs propres maitres ; elles comptaient 1,667 élèves. D'autres écoles du dimanche étaient organisées comme écoles des missions par des Congrégations blanches; elles comptaient

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215 élèves. Il y avait aussi une bibliothèque publique et une salle de lecture dirigée par « l'Institut for Colored

Youth», établie en 1853, et qui avait environ 1,300 volu-. mes. Trois autres bibliothèques plus petites existaient dans

d'autres parties de la ville, 4,700 personnes de la population de couleur étaient engagées dans divers métiers et occupations, représentant toutes les branches de l'activité industrielle (4) ».

En 1704, un Français, Elias Neau, fonda à New-Yorkune école pour esclaves nègres. Cette école fut, selon toute probabilité, la première école pour gens de couleur établie aux États-Unis. D'abord il dut aller de maison en maison donner l'instruction à ses élèves aux heures où ils se trouvaient libres ; mais plus tard un grand nombre de maitres permirent à leurs esclaves de se rendre le soir au local où Neau enseignait. Il réunit ainsi, autour de lui,

jusqu'à deux cents élèves. Comme Anthony Benezet, il tra-

vaillait sans accepter d'argent ni de rémunération, poussé par sa sympathie pour les opprimés.

Par suite d'un complot tramé en 1710 par certains nègres dans le but d'incendier la ville, on fit une loi qui interdisait aux nègres, d'une manière à peu près absolue, de sortir après le coucher du soleil. Cette loi mit en danger l'existence de l’école Neau; mais le Gouverneur, qui était de cœur avec lui dans son œuvre, intervint, et les esclaves conlinuèrent à recevoir son enseignement. Neau mourut en 1722, mais son école ne cessa pas de prospérer sous la direction de maîtres habiles. |

La New-York Manumission Society (Société New-Yorkaise pour l’affranchissement), fonda une école qui compta, à un certain moment, plus de deux cents élèves. Lafayette, qui élait membre de la société, s'intéressait beaucoup à

(1) Cf. G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol. IT, pp. 172-178.

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cette école et la visita en 1824, lors de son voyage à New- York. Avec le temps, les écoles de la Société pour l'affranchissement se fondirent dans le système des écoles communales. En 18392, on établit des écoles du soir pour le bénéfice de ceux à qui leurs occupations ne permettaient pas de fréquenter les écoles du jour. Quelque temps plus tard on ouvrit une école normale pour préparer des maîtres de couleur (1).

Dans le Maine et le Rhode Island, les enfants nègres jouissaient indifféremment des mêmes priviléges scolaires que les enfants blancs; dans l’un et l’autre État, on avait accordé la franchise électorale au nègre, dans le Maine, en 1820, et dans le Rhode Island en 1847 (2).

La première école nègre du Massachusetts fut établie à Boston en 1798. Les parents des élèves subvenaient aux frais d'entretien. Deux ans plus tard, les habitants nègres adressèrent aux autorités locales une pétition demandant que l’on ouvrit une école communale ; maisil ne fut pas fait droit à cette requête. En 1835, la ville décida de contribuer pour $ 200 par an au maintien de l'école établie en 1798. Une école primaire pour enfants de.couleur fut établie par la ville de Boston en 1820. Les écoles séparées pour les nègres furent abolies en 1855, lorsqu'on passa un acte déclarant que « en déterminant les titres des écoliers à admettre dans toute école communale ou école de district de cette ville, il ne sera fait aucune distinction basée sur la race, la couleur ou les opinions religieuses du candidat ou de l’écolier. » Cet acte disait, en outre, que « tout enfant qui, à cause de sa race, de sa couleur ou de ses opinions religieuses, serait exclu de toute école communale ou de toute école de district, si ses titres sont autrement suf-

(4) G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol. I,

(2) Cf. G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol. II, pp. 160, 178.

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fisants.. » pourrait obtenir des dommages-intérêts (1).

Comme on l’a dit ailleurs, les nègres du Nord (en général) n'étaient favorisés que d'avantages scolaires limités. Les autorités locales refusaient entièrement de contribuer au soutien des écoles pour gens de couleur, ou ne donnaient d'argent qu’à contre cœur, laissant le plus lourd du fardeau retomber sur les épaules des quelques philanthropes qui pouvaient prendre fait et cause pour les nègres ; dans nombre d’endroits même, ces tentatives généreuses ren- -contraïent l'opposition la plus énergique.

À Canaan, dans la New Hampshire, les administrateurs de la « Noyes Academy » admirent plusieurs jeunes gens nègres dans leurs écoles. Cela souleva une si vive indignation dans la localité, que des réunions régulières municipales furent convoquées pour nommer une commission, chargée de faire disparaitre cetétablissement d'instruction. Le 10 août 1835, la Commission, accompagnée d'environ 300 personnes, au nombre desquelles se trouvaient les citoyens les plus considérés de la localité, et suivie de cent couples de bœufs, se rendit à l'Academy et enleva le batiment de ses fondations. Un journal, le Fais du New Hampshire, rapporta « qu'on le déposa intact à à l'angle près duquel était située la maison de réunion des Baptistes, où ilse dresse aujourd'hui, non pas comme le monument de Bunker Heights, élevé à la mémoire des héros disparus, qui combattirent el tombèrent dans la lutte pour la liberté, mais Comme un monument élevé à des vivants qui combattent pour détruire ce que nos pères ont conquis » (2).

Le Connecticut jouit de la distinction peu enviable, parmi les États libres, d'être celui qui montra l'opposition la plus acharnée à l'éducation des nègres. En 1831, on

(1) CF. G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol. IT, pp. 162-163.

@) Cf. Henry Wilson, Rise and Fall of the Slave Power in America, vol. 1, pp. 239-240.

forma le projet d'établir une école pour gens de couleur à New-Haven. Une réunion fut convoquée par le maire de la ville pour « examiner un projet qui aurait été formé en vue de l'élablissement, dans cette ville, d’un collège pour l'éducation de la jeunesse de couleur ». Le maire et les citoyens réunis votèrent de « s'opposer à l'établissement du collège proposé, par tous les moyens légaux ». C:tte proposilion d’instruire les nègres fut jugée: « une ingérance injustifiable et dangereuse dans les affaires intérieures de l’État : il faut la décourager ».

Comme une manifestation du sentiment populaire du temps à l'égard de l'éducation des nègres, on cite souvent le cas de l’école de Miss Crandall.

En 1832, une Quakeresse, Miss Prudence Crandall, qui était réputée maîtresse excellente, établit une école d'externes et de pensionnaires pour jeunes filles, dans la ville de Canterbury (Connecticut). En 1833, une jeune fille de couleur, intelligente, nommée Sarah Harris, fille d'un fermier nègre aisé du voisinage, demanda à être admise à l'6cole, et y fut reçue. Au bout de quelques jours, les parents des autres élèves firent une visite en corps à Miss Crandall et exigèrent que Sarah Harris fût renvoyée. Ce fut en vain que Miss Crandall leur fit remarquer que la jeune fille nègre était intelligente, remplie de bonne volonté, de réputation excellente et membre de leur propre église. Leur seule réponse fut qu'ils «ne voulaient pas qu'il füt dit que leurs enfants avaient été à l’école avec une négresse » ; ils dirent que si Sarah n'était pas renvoyée, ils retireraient leurs propres enfants. Outrée par ce qu'elle considérait comme une demande injuste, Miss Crandall mit un avis dans le Liberator, disant que son école serait ouverte le premier lundi d'avril pour « jeunes filles et fillettes de couleur ». Cette réclame produisit un grand bouleversement à Canterbury, et l'on tint une réunion municipale à laquelle assistèrent plus d'un millier de citoyens, afin d'adopter tels

moyens que besoin serait « pour éviter ce fléau et pour le faire disparaitre au plus vite, au cas où il serait introduit dans la ville ». Il fut déclaré que l’école projetée causerait du déshonneur et du dommage à la ville. Des amis de Miss Crandall voulurent prendre sa défense, mais on refusa de les laisser parler. NE ©

Malgré l'hostilité acharnée de tous ceux qui l’entouraient, Miss Crandall persista à ouvrir son école en avril, avec une vingtaine d'élèves de couleur, venues de New- York, de Boston, de Providence et de Philadelphie. On commença alors contre elle une série de persécutions, afin de la forcer à quitter la localité. On attaqua, à plusieurs reprises, sa maison, on remplit son puits d’ordures, on insulta ses élèves quand elles paraissaient dans la ville, les magasins refusèrent de lui vendre, les églises chrétiennes lui fermèrent leurs portes et les médecins cessèrent de visiter ses malades. On essaya, sous le couvert d’une loi contre le vagabondage, tombée en désuétude, de chasser les jeunes filles de couleur. On n’y réussit pas cependant et l'on en appela alors à la Législature qui dressa l’acte suivant, connu sous le nom de « Loi Noire », en mai 1833.

« Attendu que des tentatives ont été faites afin de fonder dans cet État des établissements littéraires pour l’éducation de personnes de couleur appartenant à d’autres États et pays, ce qui tendrait à accroître largement la population de couleur de cet État, au grand détriment du peuple, qu'il soit résolu qu'aucune personne ne fondera ou n’élablira dans cet Etat aucune école, Académie ou autre établissement liltéraire, pour l'éducation ou l'instruction de personnes de couleur n’habitant pas cet État; on ne donnera pas asile ou pension, pour leur permettre de fréquenter de telles écoles, Académies ou établissements littéraires ou d'y recevoir l’enseignement ou l'instruction, à aucune personne de couleur qui ne soit pas un habitant d’une ville de cet État, sans avoir obtenu au préalable le consen-

tement par écrit d'une majorité des autorités civiles et aussi des notables de la ville où ladite école, académie ou établissement littéraire est situé. »

Le vote de cette loi fut accueilli par Le peuple de Canterbury avec de grandes réjouissances ; on tira le canon et on sonna les cloches. Le 27 juin, un mandat d'arrêt fut lancé contre Miss Crandall, et elle fut jetée en prison sous l'inculpation du crime d’avoir enseigné à des jeunes filles de couleur, en violation de la loi sus-mentionnée. Le jury, au premier jugement, ne put tomber d'accord, et au second jugement la cause fut rayée du rôle, sous pretexte de vices de forme.

On essaya alors, mais en vain, d'incendier la maison

d'école; el, quelques nuits plus tard, une bande d'émeutiers assaillit l'immeuble, brisant portes et fenêtres, et le rendit inhabitable. Miss Crandall et ses amis décidèrent alors qu'il ne serait pas prudent pour les élèves de rester plus longtemps, et l’école fut définitivement fermée.

Le Rev. Samuel J.May, dans ses Souvenirs des Conflits Antiesclavagistes, parle ainsi de la tâche pénible du licenciement des élèves : « Elles furent réunies et je fus prié de leur annoncer notre décision. Jamais auparavant je n’avais senti aussi profondément la cruauté de la persécution qu'ou avait continuée pendant dix-huit mois, dans cette ville de la Nouvelle Angleterre; contre une famille de femmes sans défense. Vingt jeunes filles inoffensives, de maintien irréprochable, dont le seul crime contre la paix de la société était de s'être assemblées là pour y obtenir des connaissances utiles et un enseignement moral, devaient entendrede ma bouche qu’elles feraient mieux de s’enaller parce que, chose triste à dire, la maison dans laquelle elles demeuraient ne serait pas protégée par les défenseurs de la ville, les conservateurs de la paix, Îles officiers de la justice, les hommes influents de cette cité. Les mots, pour ainsi dire, me brûlaient les lèvres ; mon

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sein bouillait d'indignation. Je me sentis honteux de Canterbury, honteux du Connecticut, honteux de mon pays, honteux de ma couleur (1). »

On estime qu'au moment de la Proclamation de l'Eman-* cipation il y avait environ 1,800,000 enfants nègres en âge de fréquenter les écoles, aux Étals-Unis; et, sur ce nombre, 1,650,000 se trouvaient dans le Sud. L’ignorance de celte masse était à peu près complète dans les États esclavagistes, et le nègre des États du Nord n'était guère en avance sur son frère du Sud.

L'éducation industrielle avant la guerre. — Cependant, si le nègre manquait à un point regrettable de toute instruction scolaire, 1l y avait un côté de son éducation qui, certes, n’avait pas été négligé; nous voulons parler de l’enseignemeut industriel. Naturellement on n'avait pas donné cet enseignement au nègre en vue de son propre bien: l'esclavage n’était pas entretenu dans des idées philanthropiques. Néanmoins le nègre tira son profit de cette instruction industrielle et, par ce moyen, obtint une place particulière dans la société, une place qu'il ne faut pas oublier en formulant des plans pour son éducation.

Une grande majorité dés nègres, il est vrai, étaient ou vriers agricoles, et pour cette situation, ils n'avaient guère plus besoin d'instruction que les bêtes de somme qui partageaient leurs travaux; cependant un certain nombre avaient été choisis pour des tâches qui demandaient plus d'habileté. La maison du planteur avant la guerre était, dans un certain sens, une école industrielle, où la jeunesse nègre étail forcée d'apprendre les divers métiers et les diverses industries: le labourage dans ses détails, les métiers de charron, de forgeron, de plâtrier, de tailleur, de cordonnier. De leur côté, les filles nègres apprenaient à être

(1) Cf. G. W. Williams, History of the Negro Race in America vol. Il, p. 149-157.

d'excellentes couturières, cuisinières, ménagères et blanchisseuses: car il ne faut pas oublier que presque tous ces métiers inférieurs étaient exclusivement réservés aux nègres(1). Ceux qui étaientavantagés sous le rapport physique et intellectuel étaient choisis pour le service de la maison. Ils recevaient une certaine instruction; ils étaient d’ailleurs quelquefois les enfants illégitimes des maitres ou des planteurs voisins. Ces serviteurs domestiques, en contact journalier avec la famille et les amis du maitre, ne pouvaient manquer d'acquérir quelque chose de cette culture rare et de cette élégance pour lesquelles le Sud fut si justement renommé. |

Cette éducation industrielle de l’esclave, quelque excellente qu’elle ait été, restait loin, cependant, de ce qu’on aurait pu accomplir, dans des circonstances analogues, avec des affranchis. L'esclave ne recevait pas une instruction industrielle dans le vrai sens du mot, car la discipline intellectuelle lui faisait presque toujours totalement défaut ; mais il acquérait une certaine dextérité manuelle. Il n'avait aucun mobile qui l'encourageäl au travail; il ne pouvait prendre à sa besogne que peu ou point d'intérêt, puisqu'il n'avait pas de part au fruil de son industrie. En outre, tout travail manuel élait marqué du stigmate de la servitude : il se trouvait avili parce qu'il élait en quelque sorte l'apanage exclusif de l’esclave.

Par conséquent, lorsque les nègres acquirent leur liberté, ils montrèrent tout naturellement de la répugnance à exécuter des travaux manuels. Dans leur esprit, la liberté

(1) The Negro Artisan, pp. 13-24, Atlanta University Publications, n° 7, 1902. — P. A. Bruce, Economic History of Virginia in the 17h Century, vol. I, pp. 405-406. — Edward Ingle, Negro in the District of Columbia, Johns Hopkins Universily Sludies, A1th Series, [IT-IV. — H. S. Cooley, À Séudy of Slavery in New Jersey, Johns Hopkins University Studies, 14th Series, IX-X. — Frederick Law Olmstead, Seaboard Slave States, Journey through Texas, Journey in the Back Country.

et l'oisiveté étaient synonymes: c'est ce qu'ils avaient appris sur les plantations. L’instruction à laquelle ils aspiraient n’était pas celle qui leur enseignerait à gagner honnête-

ment leur pain quotidien au moyen d'occupations indus-

trielles ; ce qu'ils voulaient, c'était un enseignement SCOlastique qui, joint à certains arts d'agrément, les mit immédiatement au même niveau que le blanc, et leur assurât cette même vie d'aise et de plaisir qui dans leur esprit était le complément inséparable de la liberté. |

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