L'ÉDUCATION DES NÈGRES AVANT LA GUERRE DE SÉCESSION
Tant que l'esclavage existait aux États-Unis, on ne pouvait rien organiser, ou du moins on ne pouvait que faire très peu de chose, dans le but de donner aux nègres Île bénéfice de l'instruction. Ceux qui étaient les mieux disposés envers les noirs étaient arrêtés par la conviction qu'ils avaientde leur irrémédiable infériorité intellectuelle;
et ceux qui étaient partisans de l'esclavage comprenaient
parfaitement que l'existence de cette institution dépendait de l'ignorance de ceux que l'on tenait en servitude.
Dans les premiers temps des colonies, l'absence d’instruction chez le nègre était due en grande partie à l'indifférence des maitres; mais graduellement on vit se répandrelesentimentqu'ilétait dangereux d’instruire un esclave; et les divers États établirent, les uns après les autres, des lois rendant l'ignorance obligatoire. Il est vrai que dans des plantations isolées des maitres indulgents violèrent quelquefois ces lois; mais la grande masse des nègres était illettrée. On a estimé qu’au commencement de la guerre de sécession plus de 95 0/0 des nègres des seize États esclavagistes ne savaient ni lire ni écrire (4).
L'instruction des nègres dans les États escla-
(A) Cf. Works of Thomas Jefferson. — The Negro Common School, p. 17 (Atlanta Univ. Pub. n°6). — G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol. I, p. 148.
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vagistes. — D'une façon générale, l'enseignement des nègres était interdit dans les différents États. Nous croyons utile d'insister sur ce point par la citation des lois mêmes, afin de montrer jusqu’à quel degré s'élevait l’antipathie des blancs pour les noirs.
Dès 1740, la Caroline du Sud (1), alors qu'elle n’était encore que colonie anglaise, établit la loi suivante: « Vu que le fait d'avoir des esclaves auxquels on enseigne à écrire, ou
le fait de permettre qu'ils soient employés à des écritures,
peut avoir des conséquences regrettables : qu'il soit résolu que toute personne qui à l'avenir enseignera à écrire à des esclaves ou leur fera enseigner à écrire, ou emploiera des esclaves à faire des écritures de quelque nature que ce soil... sera passible d'une amende de cent livres. » (2 Brevard's Digest, 234.) En 1800, une autre loi ordonne : «Si des réunions d’esclaves, de nègres libres, de mulâtres, ou de métis, composées exclusivement de personnes de celte catégorie, ou en partie de personnes de cette catégorie el en partie de personnes blanches, s'assemblent pour recevoir une instruction intellectuelle dans un endroit secret où fermé, ou dont les clôtures et les portes soient barrées, verrouillées ou fermées à clef, de manière à empêcher d'entrer ou de sortir librement, que ces réunions soient déclarées illégales et que les magistrats... soient par la présente requis. de forcer les portes... si l’on oppose aucune résistance, et de disperser ces esclaves, nègres libres. Les officiers qui disperseront ces réunions illégales pourront infliger à ces esclaves, nègres libres. tels châtiments corporels, ne dépassant pas vingt coups de fouel... qu'ils pourront juger nécessaires, pour les détourner de ces réunions illégales à l'avenir. » (2 Brevard's Digest, 254.) Un autre article de cette loi déc'de :
(1) Cf. C. Meriwether, History of Higher Education in South Carolina. — G. W. Williams, History of the Negro Race in Amerira, VOL. IT, pp. 178-180.
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« Qu'il soit inlerdit à des esclaves, nègres libres, mulätres ou métis, même en compagnie de personnes blanches, de se réunir et de se rassembler dans le but de recevoir une instruction intellectuelle ou religieuse, ou de participer à des exercices religieux, avant le lever ou après le coucher du soleil. » (2 Brevard's Digest, 254.95.)
Le 17 décembre 1834, une loi fut promulguée qui, en outre des restrictions déjà mentionnées, mettait des obstacles insurmontables à l'acquisition par le nègre d'aucune instruction. Le premier article est ainsi CONÇU :
«Art. 4er, Si quelque personne enseigne à l'avenir à lire ou à écrire à un esclave, ou aide à enseigner à lire ou à écrire à un esclave, ou fait enseigner à lire ou à écrire à un esclave, cette personne, si c'est une personne blanche libre, sera, en cas de culpabilité reconnue, pour chaque délit séparément, condamnée à une amende ne dépassant pas $ 100 ou à un emprisonnement ne dépassant pas six mois ; et si c’est une personne libre de couleur, elle sera fouettée de cinquante coups de fouet au maximum et soumise à une amende ne dépassant pas $ 50, au choix du tribunal composé de magistrats et de propriétaires fonciers, devant lequel cette personne libre de couleur comparaitra ; et si c’est un esclave, il sera fouetté au choix du tribunal d'un nombre de coups de fouet ne dépassant pas cinquante; le délateur aura droit à la moilié de l'amende et sera admis à lémoigner. Et si quelque personne libre de couleur ou quelque esclave entre- Hent une école ou toute autre maison où l’on enseigne aux esclaves ou aux personnes libres de couleur à lire ou à écrire, cette personne libre de couleur ou cet esclave sera passible de la même amende, du même emprisonnement et du même châtiment corporel que ceux qui sont imposés par cette loi aux personnes libres de couleur ou aux esclaves qui enseignent à écrire à des esclaves. »
M. Colyer Meriwether, dans son Aistory of Higher
. Education in South Carolina, mentionne l'établissement
d'une école nègre à Charleston, en 1744, par le Révérend Alexander Garden. Cette école n’a dû être utile qu'à des nègres libres, puisque la loi de 1740 refusait aux esclaves le bénéfice de l'instruction. L'établissement (1) prospéra pendant une dizaine d'années, puis fut fermé.
La Géorgie, en 1770, édicta une loi semblable à celle qui élait déjà en vigueur dans la Caroline du Sud(2); le seul point différent fut que l'amende était fixée à vingt livres sterling (Voir Princes Digest, 455). En 1899, il fut en outre déclaré «que si quelque esclave nègre ou per-. sonne libre de couleur, ou quelque personne blanche, enseigne à un autre esclave nègre ou personne libre de couleur, à lire ou à écrire des caractères écrits ou imprimés, ladile personne libre de couleur ou esclave sera punie d'une amende et du fouet ou d’une amende où du fouet au choix du tribunal; et si quelque personne blanche commet un pareil délit, cette personne sera punie d’une amende qui ne dépassera pas $500, et d'un emprisonnement dans la prison commune à la discrétion du tribunal » (3;. Une amende de $ 100 était aussi encourue par toute personne qui aurait employé un esclave ou un. homme libre de couleur comme compositeur typographe ou lui aurait donné, dans une imprimerie, tout autre emploi demandant une connaissance de la lecture ou de l'écriture.
Malgré ces restrictions, qui avaient pour but de maintenir le nègre dans une ignorance totale, les lois étaient quelquefois violées en secret par des maîtres particuliers. De 1819 à 1829, une école libre pour les nègres fut main-
(1) C. Meriwether, History of Higher Education in South Carolina, p125 |
(2) Thomas R.R, Cobb, An Historical Sketch of Slavery from the earliest Periods, Ch. 27.
(3) Cf. Cobb's Digest of Georgia Laws, p. 1001
tenue à Savannah (Géorgie), par Julien Froumontaine, nègre français de Saint-Domingue.
La Virginie fit, le 2 mars 1819, une loi conçue dans le même esprit. Cependant beaucoup de nègres libres continuèrent à instruire leurs enfants, jusqu'à l'insurrection de Nat. Turner, en 1831 (1). Cette insurrection eut dans tous les États une vive répercussion sur l'instruction des noirs qui, à partir de ce moment, fut très rigoureusement prohibée (2).
En 1851, dans la Virginie, pour avoir contrevenu à une loi de ce genre, une femme blanche, Me Margaret Douglass, fut enfermée dans la prison de Norfolk.
En 1823, le Mississipi fit une loi déclarant illégale toute réunion d'esclaves, de nègres libres ou de mulâtres, de plus de cinq personnes. Cette même loi condamnait à la peine du fouet — trente-neuf coups au plus — ceux qui enseigneraient aux nègres à lire ou à écrire, que ce fût le Jour ou la nuit.
En 1830, la Louisiane fit une loi qui déclarait que «toute personne qui enseignerait, permettrait d'enseigner ou ferait enseigner à un esclave à lire ou à écrire, serait emprisonnée pendant un laps de temps de un à douze mois ». La même loi interdisait aux nègres libres l’entrée de l'État, et il était, de plus, ordonné que quiconque écrirait, imprimerait, publierait ou distribuerait quoi que ce fût ayant une tendance à engendrer le mécontentement parmi la population libre de couleur, ou l'insubordination parmi les esclaves, serait condamné, en cas de culpabilité reconnue, aux travaux forcés à perpétuité, ou mis à mort, au choix du tribunal(3).
(1) Pour des renseignements sur Nat. Turner, cf. G. W. Williams, History of the Negro Rare in America, vol. IT, ch. VIT, « on Negro Insurrections », pp. 85-92.
(2) J. C. Ballagh, History of Slavery in Virginia, pp. 109-115.
(3) G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol. If; *p. 160.
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En 1832, l’'Alabama édicla une loi contre l’instrucion de toute personne de couleur, et établit comme châtiment, pour la violation de cette loi, une amende variant de $250 à $500. Comme dans le Mississipi, aucune personne de couleur, esclave ou libre, n'était autorisée à prêcher aux nègres, libres ou esclaves, que si cinq propriétaires d'esclaves, de bonne réputation, élaient présents à la réunion. À Mobile, cependant, les créoles de couleur libres pouvaient recevoir l'instruction, après avoir oblenu un certificat du maire et des conseillers municipaux.Gette excep- Lion était due à certains articles du traité passé en 1803 entre les États-Unis et la France, en vertu duquel divers droits et privilèges étaient assurés aux créoles de conleur qui résidaient aux États-Unis à l'époque de la signature du traité.
La Caroline du Nord permit l'instruction des personnes libres de couleur jusqu'en 1835, époque où cet enseignement fut interdit par une loi. Les frais des écoles, pendant leur courte existence, furent supportés DE Le nègres libres et non par le gouvernement.
En 1845, le Missouri, devenu État depuis 1822, publia un décret obligeant toutes les personnes libres de couleur à quitter l'État, et, en 1847, il défendit qu'une personne tint une école ou y enseignàt aux nègres et aux mulàtres à lire ou à écrire (1). |
Les autres Élats esclavagistes n'établissaient pas, en propres termes, de loi contre l'enseignement des nègres; la législation, cependant, n'accordait aucune pensée à cet enseignement, et pratiquement elle refusait aux nègres le droit de s’instruire. Dans ces États, les lois scolaires contenaient le mot « blanc » depuis le commencemeut jusqu'à la fin, ce qui excluait en réalité les enfants nègres des
(1) G. W. Williams, History of the Vegre Race in America, vol. II, p. 163.
écoles, quoique les impôts payés par les nègres libres pussent servir à leur entretien.
Dans le Maryland, les enfants de couleur étaient exclus des écoles publiques, et l’on n'avait mis à part aucun fonds pour subvenir à leur éducation séparée. Il n'y avait pas de loi, cependant, qui défendit de les instruire. En 1829, les Sœurs Oblates du couvent de la Providence, couvent établi par des Pères français de Saint-Domingue, fondèrent à Baltimore l’Académie Saint-François pour jeunes filles de couleur. Les sœurs qui établirent cette école étaient de couleur ; quelques-unes d’entre elles avaient été élevées en France. En 1835, un nègre, Nelson Wells. établit une école pour enfants de couleur libres (1).
Les lois de l’Arkansas n'interdisaient pas, en propres termes, l’enseignement des nègres; mais elles sous-entendaient que les enfants noirs ne devaient pas être instruits.
En 1848, la Floride établit un système d'écoles publiques et déclara que certains impôts seraient affectés à l'entretien de ces écoles. Quoique la propriété des nègres libres fût sujette à l'impôt, ces écoles étaient cependant exclusivement réservées aux-enfants blancs.
Dans le Kentucky, il en était de même: les propriétés des nègres libres contribuaient à l'entretien des écoles communales; mais leurs enfants se voyaient refuser l’entrée de ces écoles (2).
On ne trouve pas de loi restrictive dans les statuts du Texas, et pour cause. Il n’était pas permis aux nègres libres de résider dans l'État, et la coutume interdisait l'enseigne-
ment des esclaves (3).
(1) G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol. IE, pp. 160-162. — J. R. Brackett, The Negro in Maryland, p. 197-198. (2) Kelly Miller, Education of the Negro, Report of Commissioner of Education, 1900, p. 146.
(3) G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol. I, p. 180.
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Le système des écoles communales du Tennétes date de 1838 ; mais ceux qui avaient le privilège de les fréquenter étaient désignés sous le nom de « enfants blancs âgés de plus de six ans et de moins de seize ». Dans un acte passé en 4840, le mot «blanc» fut omis; mais cela ne voulait pas dire qu’à l'avenir les enfants de couleur eussent le droit
d’avoirune place dans les écoles, puisqueles enfants blancs continuèrent à être les seuls qui recussent l’enseignement (1).
Par un acte de 4833, le Delaware affecta certains fonds à l'enseignement des enfants blancs. En 1852, les Aevised Statutes pourvurent encore à l'entretien d'écoles à l’usage exclusif des blancs. On ne fit aucune prévision budgétaire pour les écoles de couleur. Oa ne refusait pas cependant, aux nègres, le droit de s’instruire, s’il leur convenait d'en payer eux-mêmes les frais. Dès le commencement du X VIE siècle, la Société de la Propagation de l'Evangile envoya des missionnaires enseigner le Catéchisme aux esclaves.
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Leursefforts, pour diverses raisons, n’eurent aucun résultat, et ils abandonnèrent bientôt leur entreprise. Deux bonnes écoles, une pour garçons, l'autre pour filles de couleur, furent organisées en 1840 par le groupe des « Quakers » de Wilmington, qui formèrent la Société des Ecoles Africaines ; mais jusqu'en 1867 il n’y avaitque très peu d'écoles de couleur dans l'État : deux à Wilmington, une à Newport, deux à Camdon et une à Odessa (2).
District de Colombie (3). — Il est intéressant de remarquer que la première tentative pour établir uneécole à l'usage des nègres dans le District de Colombie fut faite par trois anciens esclaves qui ne savaient ni lire ni écrire.
(1)G.W. Williams, History of the Negro Race in America,vol. Il, p.180.
(2) L. P. Powell, History of Education in Delaware, p. 168.
(3) Au sujet des écoles nègres dans le district de Colombie, cf. G. W. Williams, History of the Negro Race in America, vol. IT, pp. 181-2135.
Quoique illettrés, ils se rendaient compte de la valeur de l'instruction et, en 1807, ils engagèrent un maitre blanc pour donner l'enseignement à des élèves de couleur. L'école ne dura que peu de temps, mais fut réouverte, en 1818, dass des conditions plus favorables. La moyenne des élèves présents dans cette école variait de soixante-cinq à soixantedix.
En 1809, M. Henry Potter, un Anglais, établit à Washington des classes pour enfants nègres,
Ces premiers essais pour instruire la jeunesse de couleur de Washington réussirent si bien que l'on établit d’autres écoles, dont les frais d'entretien étaient supportés par les parents de couleur eux-mêmes, ou pardes personnes charilables, ou par des Sociétés philanthropivues; à aucune époque, en effet, le Gouvernement ne mit de fonds de côté pour subvenir aux frais de ces écoles. Vers la même date, une dame Anna Maria Hall, femme de couleur, instruite, ouvrit une école ; elle obtint d'excellents résultats avec des enfants nègres pendant plus de vingt-cinq ans. Deux autres écoles qui méritent une mention pour l'époque furent établies par M% Mary Billings et Henry Smothers. Mrs. Billings, une veuve anglaise, eut recours à l'enseignement pour se créer des moyens d'existence. Son école était destinée aux enfants blancs, mais elle y recut aussi des enfants de couleur, et, remarquant l'opposition que cette hardiesse soulevait, elle se décida à se consacrer exclusivement à l’enseignement des nègres. Un de ses élèves, Henry Smothers, fonda une école qui compta bientôt plus de cent enfants. Cet établissement, sous la direction de maitres nègres capables, prospéra jusqu’en 1835, époque où il partagea le sort d’autres écoles nègres qui furent partiellement ruinées ou complètement détruites pendant l’'émeute « Snow »: cette émeute fut, en grande partie, une expression de l'hostilité que la population avait contre le développement intellectuel des nègres. L'école fut
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